Le 4 mars 2025 avait lieu, à l’Atelier d’innovation sociale Mauril-Bélanger, une journée d’étude et de réflexions critiques autour de l’ouvrage Fascisme tranquille de Jonathan Durand Folco (Écosociété, 2025), à laquelle ont participé, en plus de l’auteur, les professeur-e-s Dalie Giroux (École d’études politiques, Université d’Ottawa), Philippe Néméh-Nombré (École d’innovation sociale Élisabeth-Bruyère, Université Saint-Paul), Julie Paquette (École d’innovation sociale Élisabeth-Bruyère, Université Saint-Paul) et Simon Tremblay-Pepin. Deux des commentaires formulés à l’occasion sont ici publiés, celui de Simon Tremblay-Pepin et celui de Julie Paquette, suivis de la présente réponse de Jonathan Durand Folco.
Je remercie d’abord mes collègues Julie Paquette, Simon Tremblay-Pepin, Philippe Néméh-Nombré et Dalie Giroux, qui ont lu attentivement Fascisme tranquille et présenté leurs critiques lors d’une journée d’étude du CRITS à l’Université Saint-Paul le 4 mars 2026. Cet exercice collégial ne vise pas à démolir l’adversaire, mais à penser « avec » le livre pour l’amener plus loin, comme le dit bien Julie. J’accepte l’essentiel de ces critiques et je montre ici comment elles précisent, voire transforment, l’architecture théorique de l’ouvrage.
Cinq chantiers se dégagent : 1) le fascisme tranquille est-il vraiment un fascisme, ce qui interroge mon modèle par stades; 2) le microfascisme et les figures intermédiaires de l’autoritarisme; 3) l’opposition entre gauche universaliste et gauche identitaire, à nuancer; 4) l’économie politique du fascisme comme crise d’accumulation plutôt que simple précarité vécue; 5) la question stratégique des conditions réelles de la résistance au Québec. Les quatre premiers points invitent à complexifier le modèle; le dernier constitue un désaccord plus profond, mais fécond, qui m’amène à articuler pessimisme de l’intelligence et optimisme de la volonté, selon la célèbre formule d’Antonio Gramsci.
Le fascisme tranquille est-il un fascisme? Sortir de la logique des stades
Julie pose la bonne question : à partir de quel moment doit-on réellement parler de fascisme ? Dans le livre, ma réponse louvoie entre deux options : d’un côté, dans le sillage de Wilhem Reich, Erich Fromm, Michel Foucault et Gilles Deleuze, je définis le fascisme comme un processus, une ambiance, un rapport à l’autorité, ce qui implique que ses germes existent partout où sévit cet état d’esprit; de l’autre, je construis un modèle en quatre phases (nationalisme conservateur, fascisme tranquille, régime autoritaire, terreur fasciste) qui traite le fascisme tranquille comme un simple « entre-deux ». Julie a raison : ces deux gestes sont incompatibles. Pour Reich, Fromm, Deleuze et Foucault, il n’y avait rien de « tranquille » dans le fascisme qu’ils décrivaient.
Cette hésitation a un coût réel, celui que Julie nomme la « stratégie du grand fiou » : on n’est pas encore fasciste au Québec, mais il faut faire quelque chose. Cela amène un relâchement théorique au moment où il faudrait le plus de clarté. L’expression « fascisme tranquille » visait en fait à interroger le pré-fascisme ou le proto-fascisme : quelles conditions rendent possible le « devenir fasciste » ?
Mon baromètre, en écrivant mon livre depuis l’automne 2024, a été Donald Trump. Populiste conservateur avec des relents autoritaires dans son premier mandat, il franchit une ligne rouge après l’assaut du Capitole de janvier 2021 selon l’historien Robert Paxton. Le Trump 2.0 s’est radicalisé, et met de l’avant un programme autoritaire décomplexé. Il faut nommer un chat un chat : Trump est un fasciste, tant au niveau de sa personnalité que son programme politique.
Mais ce baromètre a ses angles morts : en maintenant que le nationalisme conservateur de Mathieu Bock-Côté ou le régime de Duplessis n’est pas encore « du fascisme au sens strict », je crée un fossé artificiel, que Julie critique en rappelant l’alliance électorale entre Duplessis et Adrien Arcand dès 1933. Quand je précise que la différence entre nationalisme conservateur et extrême droite tient au degré de radicalité des moyens plutôt qu’à une divergence idéologique, je révèle que le vrai critère est le degré de normalisation dans le débat public ou le recours à la violence. La question du spectre ou du continuum revient souvent dans l’ouvrage, mais il manque de précision.
C’est ici que je rejoins la thèse du continuum fasciste du chercheur Ugo Palheta, que Julie mobilise à juste titre contre mon modèle en quatre phases. Un continuum n’exige pas de seuils nets : il permet de dire qu’il y a du fascisme à des degrés divers, sans attendre un seuil de radicalité visible. Trump était déjà fasciste avant de reprendre le pouvoir en 2025. La seule différence, c’est qu’il contrôle désormais l’appareil d’État, et réalise mieux ses ambitions comparativement à son premier mandat. Il a appris de ses erreurs, et exerce mieux son potentiel tyrannique.
Cette reformulation rejoint aussi l’objection de Philippe Néméh-Nombré face à ma typologie linéaire en quatre stades (le Québec au stade 2, les États-Unis au stade 3, etc.). Julie rappelle que le fascisme s’exerce déjà « sous et en collaboration avec le libéralisme », via ses colonies, prisons, pratiques de surveillance, états d’exception. Alberto Toscano, dans son livre Late Fascism (Verso, 2023), fait un constat convergent : le fascisme ne progresse pas comme une vague uniforme; il se déploie déjà pleinement pour certains groupes (personnes racisées, migrantes, autochtones) pendant qu’il demeure « tranquille » pour une majorité qui ne le subit pas directement.
La question devient alors : le fascisme est tranquille pour qui? Les jeunes hommes noirs tués par la police, les femmes autochtones disparues, les migrants stigmatisés comme boucs émissaires de la crise du logement, les femmes musulmanes ciblées par des lois sur la « laïcité », voilà celles et ceux qui subissent déjà la fascisation de nos sociétés.
Cela m’amène à corriger le livre sur deux plans. D’abord, je propose de rejeter le modèle des quatre phases comme succession linéaire, au profit d’un continuum stratifié où plusieurs intensités de fascisme peuvent coexister simultanément selon les rapports sociaux de race, de genre, de statut migratoire et de classe. En gros, si le fascisme est un processus, ce processus n’est pas linéaire : il s’exerce d’abord comme une domination brutale, suprémaciste et coloniale sur des groupes jugés « indésirables », avant de s’élargir à d’autres couches de la société, comme l’avait bien montré Aimé Césaire en parlant de l’effet boomerang.
Ensuite, à l’invitation de Julie, je considère que le « fascisme tranquille » est déjà un fascisme, plus diffus, moins spectaculaire, un « fascisme ordinaire », au même titre que le sexisme ou le racisme ordinaires. Il s’installe dans les pores de la société, il se normalise, il devient « ordinaire » et donc acceptable pour une partie de la population. Ce n’est pas un abandon du caractère pédagogique du modèle par stades, utile pour comprendre l’installation d’un régime autoritaire. C’est un refus de le laisser servir d’alibi pour repousser le moment de nommer ce qui existe déjà.
Penser le continuum comme un faisceau stratifié inverse la priorité stratégique : les communautés déjà soumises aux formes les plus dures de l’autoritarisme ne sont pas de simples signaux avant-coureurs pour la majorité (le canari dans la mine) ; c’est depuis leur expérience que doivent se construire la réflexion et la résistance antifasciste.
Microfascisme, tyranneaux et fascisme en milieu de travail
Ce déplacement m’oblige à revenir sur le microfascisme. À mes yeux, les intuitions de Reich, Fromm, Foucault et Deleuze sont valides : le fascisme prend racine dans les gestes et désirs de chacun, pas seulement chez les hommes au pouvoir. Mais je dois analyser plus directement les rapports d’autorité ordinaires, présents dans les milieux de travail, la famille et les institutions.
Julie, Philippe et Simon soulèvent la question des « figures intermédiaires » de l’autoritarisme, entre le suiveur (homme ordinaire) et le grand leader. Simon, mobilisant Toscano, identifie un troisième type : celui qui exécute le fascisme au quotidien. Pensons au SS, mais aussi à Eichmann; la chemise brune, le troll d’extrême droite, ou encore l’économiste qui coupe dans les services publics. Cette personnalité autoritaire jouit d’un pouvoir délégué, emprunté à une fonction, et trouve là une satisfaction psychologique. Étienne de La Boétie avait déjà repéré le rôle clé du « tyranneau » dans le Discours de la servitude volontaire. Je propose de l’ajouter comme aspect incontournable du phénomène autoritaire.
Cette figure rejoint l’objection de Julie sur les figures d’autorité (parents, médecins, enseignants, juges) : une lecture féministe aurait relevé que ces figures sont souvent des figures d’abus. Je précise ma position : je ne dis pas que ces figures sont toujours légitimes; il faut distinguer une autorité légitime en situation asymétrique (un parent qui guide son enfant) d’une autorité illégitime (un parent qui le maltraite). L’autorité ne rime pas forcément avec autoritarisme; chaque relation doit être analysée au cas par cas.
Simon souligne aussi que le tyranneau prolifère dans les milieux de travail contemporains, ce qui rejoint les travaux stimulants de Johann Chapoutot sur la continuité entre techniques de gestion nazies et management moderne : une rationalité managériale (performance, sélection, élimination des « improductifs », culte de l’efficacité) qui s’est diffusée dans les écoles de gestion d’après-guerre. Le petit chef d’équipe ou le cadre intermédiaire zélé sont des tyranneaux ordinaires produits par l’organisation du travail dans le capitalisme avancé.
Eva Illouz éclaire aussi la dimension émotionnelle de ce phénomène : le langage affectif néolibéral (performance, reconnaissance méritocratique, dépassement de soi) permet à chacun de vivre sa subordination comme l’occasion d’exercer, à son tour, une domination légitime. La cruauté devient jouissance lorsqu’elle s’exerce sur plus petit que soi.
Gauche universaliste, gauche identitaire, gauche transversale
Julie observe que ma critique de la dichotomie entre gauche universaliste et gauche identitaire finit par la renforcer, et ce pour deux raisons : la gauche « universaliste » est présentée avec des auteurs nommés et cités, tandis que la gauche « identitaire » apparaît sans nom propre, réduite à un homme de paille. Malgré mes précautions, je pencherais visiblement du côté d’une gauche « woke », plus nuancée, mais qui préserverait l’héritage universaliste du marxisme.
Je lui donne largement raison : l’asymétrie de citations réduit la gauche identitaire à un repoussoir plutôt qu’à un ensemble de positions défendues par des personnes qu’on pourrait nommer. Cela dit, les derniers chapitres du livre visaient d’abord, par la méthode wébérienne de l’idéal-type, à nommer schématiquement une tension structurante au sein de la gauche militante, et non pas à faire un bilan exhaustif des positions politiques du camp progressiste.
Ensuite, cette distinction schématique entre gauche universaliste et identitaire n’a pas pour but de trancher entre la lutte des classes et les luttes pour la reconnaissance. Il s’agit de nommer une contradiction interne au camp progressiste : une tendance à replier l’émancipation sur la question économique, et l’autre à la disperser en identités séparées sans articulation stratégique. Ainsi, je suis héritier de la philosophe féministe et néomarxiste Nancy Fraser.
Julie note avec justesse l’ironie de mobiliser la notion de « multitude » de Hardt et Negri, catégorie elle-même classée comme « identitaire » par la gauche conservatrice que je critique. Cela dit, la ligne que je dessine n’est pas une frontière entre deux camps figés, mais un outil pour nommer une tension interne afin de la dépasser.
Ultimement, je propose de remplacer cette typologie binaire par l’élaboration d’un chantier politique, théorique et stratégique que je nomme la « gauche transversale ». Ce projet ne cherche pas à faire la synthèse artificielle entre classe et reconnaissance, mais à tenir ensemble, sans hiérarchie a priori, les fronts de luttes contre les dominations capitaliste, coloniale, raciale, patriarcale et écologique. Elle refuse l’idée d’une position neutre (l’universel abstrait) face à des positions particulières (les identités), et vise plutôt à construire des passerelles organisationnelles, discursives et affectives entre les luttes. Mes lectures de bell hooks et de Patricia Hill Collins m’y ont conduit : leur féminisme noir n’invite pas à se figer dans une intersection singulière de discriminations, mais à bâtir une politique des coalitions à travers un dialogue de points de vue situés.
C’est cet horizon que visait déjà, obscurément, le concept de « multitude » dans le livre. Sans m’enfermer dans la perspective de Hardt et Negri, je voulais repenser la notion de « peuple » comme processus plutôt que comme une identité figée. Ces intuitions restent embryonnaires, et j’ai récemment esquissé un rapprochement entre la multitude et la notion de « peuple-archipel » inspirée de la créolisation chez Édouard Glissant. La question du « nous » qui clôt le livre demeure évasive et provisoire, non par acte manqué, mais parce qu’il s’agit d’un geste prématuré : invoquer un sujet collectif transversal avant d’avoir fait, avec celles et ceux qui le composent, le travail de coalition pour le construire réellement. Il faut bien commencer quelque part.
De la précarité vécue à la crise d’accumulation
Simon Tremblay-Pepin formule une objection que j’accepte pleinement. Mon livre Fascisme tranquille aborde la dimension économique du fascisme presque exclusivement via l’angle de la précarisation vécue des classes moyennes et populaires : les gens souffrent des politiques néolibérales, cette souffrance nourrit la colère, la colère cherche des boucs émissaires. Cette lecture a une vertu, car elle situe la subjectivité de celles et ceux qui subissent les contrecoups du système capitaliste et explique en partie leur adhésion à l’autoritarisme de droite. Mais cela reste un lieu commun, voire un prêt-à-penser qui empêche de creuser plus loin.
Or, on oublie ici les dynamiques structurelles qui produisent cette précarité, et cette vision n’explique pas pourquoi le capitalisme lui-même devient autoritaire à certains moments plutôt qu’à d’autres. J’ai théorisé la fascisation d’abord par le prisme psychologique et culturel pour éviter la vision superficielle et économiciste du marxisme orthodoxe. Selon cette perspective, le fascisme serait d’abord et uniquement la continuation du capitalisme par d’autres moyens (autoritaires).
Cela dit, il est vrai que le fascisme représente une potentialité de la modernité capitaliste, qui vise la poursuite de l’accumulation du capital en contexte de crise. Les classes dominantes appuient alors des forces politiques réactionnaires qui rejettent la démocratie libérale au profit d’un régime politique centralisé et violent qui favorisait leurs intérêts. Cela n’a rien de sorcier. Mais mon analyse des crises du capitalisme n’arrive que tardivement, au chapitre 9 sur le techno-fascisme aux États-Unis. Ce déséquilibre doit être corrigé.
Dans son livre The Capital Order (2022) Clara Mattei offre un contrepoint décisif. Elle montre que l’austérité imposée en Italie et en Grande-Bretagne dans les années 1920 n’était pas une réponse technique à une crise budgétaire, mais une réaction de classe délibérée contre la démocratisation économique amorcée par les mobilisations ouvrières. Cette austérité industrielle (baisses salariales, licenciements, réorganisation autoritaire du travail), visait à retirer aux travailleurs tout pouvoir de décision sur l’économie pour le concentrer entre les mains des patrons et des experts, sous un habit de nécessité « technique » plutôt que de choix politique.
Cela me permet de reformuler ma thèse : la précarisation nourrit bien la personnalité autoritaire, mais elle n’est pas un accident conjoncturel du néolibéralisme; elle est produite par les classes dominantes lorsque leur pouvoir sur l’économie est menacé. Le fascisme n’est donc pas seulement une réaction affective à la précarité et au déclassement; c’est aussi une alliance entre une fraction des classes dirigeantes en crise d’accumulation et un mouvement autoritaire de masse capable, par l’ethno-nationalisme et les boucs émissaires (islam, immigration), de désamorcer toute remise en cause démocratique du pouvoir économique. L’alliance entre capitalisme et démocratie libérale n’a rien de nécessaire, et elle est en train d’être pulvérisée sous nos yeux.
Cette stratégie réactionnaire des classes dominantes n’est pas anecdotique. Le financement du squadrisme italien par les grands propriétaires terriens et une partie du patronat, ou le ralliement tardif mais décisif du grand capital allemand à Hitler en 1932-1933, ne sont pas des détails contingents, mais des moments où des classes dirigeantes en perte de contrôle ont fait le pari qu’un mouvement autoritaire de masse protégerait mieux leurs intérêts qu’une démocratie parlementaire à bout de souffle. La même dynamique se reproduit aujourd’hui, mais sous des formes différentes.
Il ne s’agit pas de réduire le fascisme à un instrument du capital (son autonomie propre doit être maintenue), mais de reconnaître que cette alliance entre les élites économiques et les politiciens d’extrême droite constitue une condition de possibilité susceptible de revenir dans l’histoire.
Le fascisme est une virtualité autoritaire de la modernité occidentale, susceptible de surgir quand le capital ne peut plus fonctionner selon les paramètres de la démocratie libérale. Cet ajout n’efface pas la lecture freudo-marxiste et gramscienne du livre, mais l’arrime à la question de la crise d’accumulation et des mutations du capitalisme algorithmique. L’émergence de subjectivités susceptibles d’adhérer au fascisme et la reconfiguration autoritaire du capitalisme sont deux faces d’un même processus.
Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté
Enfin, il reste le désaccord le plus substantiel, celui présenté par Simon et son constant pessimiste sur l’état des infrastructures de la dissidence au Québec. Ce terme forgé par le sociologue Alan Sears désigne l’ensemble des organisations où nous développons nos capacités d’analyse, de communication et d’action collective, comme des associations étudiantes, des centrales syndicales ou encore les coalitions larges du milieu communautaire. Elles sont, dans le Québec de 2026, dans un état préoccupant.
Contrairement au cycle de luttes sociales allant de 2001 à 2020, marquée par l’émergence de l’altermondialisme, la création de Québec solidaire et la montée des luttes écologistes, féministes et antiracistes, on assiste aujourd’hui à un ressac : les mouvements sociaux progressistes sont en repli, nous avons une génération militante pour qui les réseaux sociaux tiennent parfois lieu d’organisation, avec un moral collectif très affaibli. Simon a raison de poser des questions concrètes : qui fera ce travail de mobilisation face à l’autoritarisme, avec quels moyens? Mon livre, centré sur l’analyse du phénomène fasciste, ne pouvait pas traiter cet enjeu en détail.
Je ne minimise pas ce diagnostic, mais je résiste à la conclusion qu’il pourrait suggérer : que nous serions structurellement incapables de reconstruire des infrastructures de gauche, populaires et efficaces. Voilà trois raisons d’espérer. Premièrement, les moments de bascule produisent aussi, dialectiquement, des sursauts imprévisibles; le repli actuel peut être le creux d’une vague plutôt que le signe d’une incapacité durable. Sans miser sur un optimisme naïf ou un « saut de la foi », il faut contribuer activement à ce sursaut et croire minimalement qu’il est possible.
Deuxièmement, la crise de la gauche québécoise est réelle, mais porteuse d’une remise en question salutaire pour réviser nos vieux réflexes organisationnels. Par exemple, Québec solidaire avait le vent dans les voiles avant 2022, mais a perdu son élan depuis, en raison de multiples crises internes et d’autres facteurs externes. Après les prochaines élections de l’automne 2026, pourquoi ne pas explorer des pistes pour refonder le parti sur de nouvelle bases, créer un nouveau véhicule et/ou l’intégrer à un front politique élargi ?
Ainsi, il faut saisir ce momentum fragile pour réinventer nos logiciels politiques plutôt que reproduire des formes usées. Le pessimisme sur nos capacités présentes ne doit jamais se transformer en pronostic sur nos capacités futures : c’est précisément parce que la gauche va mal qu’il faut investir, avec une lucidité sur nos faiblesses actuelles, dans la reconstruction patiente de ces infrastructures.
Simon termine son commentaire par une image évocatrice : le livre du bord de la piscine, celui qu’on tient debout, hésitant, au moment de plonger dans l’eau froide. Fascisme tranquille n’est pas un livre de certitudes réconfortantes, mais un livre de transition, écrit depuis l’inconfort qu’il décrit, et qui gagnerait à assumer plus fermement ce qu’il énonce parfois en tremblant.
C’est peut-être là que je rejoins Gramsci : pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté. Il faut prendre au sérieux, avec toute la lucidité analytique possible, la gravité de la menace autoritaire. Il ne s’agit pas de sortir d’une innocence blanche ou occidentale (comment cela peut-il nous arriver à nous?), mais reconnaître le caractère déjà pleinement fasciste vécu par celles et ceux qui en subissent déjà les contrecoups, par des lois liberticides ou le microfascisme dans nos milieux de travail. Il faut comprendre que le fascisme n’est pas qu’une atmosphère culturelle liée à la désinformation, mais le fruit d’une crise d’accumulation bien réelle.
Enfin, l’appel à la résistance doit s’articuler à la reconnaissance de la faiblesse actuelle de nos infrastructures de dissidence, sans que cette lucidité ne se transforme en résignation. Elle doit au contraire nourrir la volonté de reconstruire, patiemment et sans naïveté, une gauche transversale et assumée, capable de nommer ses adversaires sans se dérober, et de proposer un horizon d’émancipation au niveau économique, mais aussi des imaginaires.
C’est le sens du dialogue entamé en mars dernier, que ce texte cherche à poursuivre : nommer le fascisme sans détour ni euphémisme, comprendre sa stratification inégale et ses figures intermédiaires, refuser les fausses dichotomies qui affaiblissent la gauche, et organiser, envers et contre le découragement ambiant, les conditions de son renversement. On a beaucoup de pain sur la planche.