Le Loup de Wall Street et le pharmacien de la rue Mont-Royal
De la critique des inégalités à la critique du capitalisme
Julia PoscaIl y a une critique « ordinaire » du capitalisme qui depuis la crise financière de 2008 a pris du gallon, alimentée entre autres par la panoplie d’études démontrant la fulgurante croissance des inégalités de revenus à travers le globe et l’attention que les médias de masse ont porté à cet enjeu, en partie grâce au mouvement Occupy Wall Street. Cette critique a fait tant de bruit que même ceux qu’elle visait, tel que les milliardaires Warren Buffett et George Soros, ont senti le besoin de s’en mêler et de dénoncer cet état de fait.
Faut-il y voir une solidarité de classe incongrue ? Probablement pas, car justement les classes sociales sont les grandes absentes du débat sur la montée des inégalités de revenus en Occident. Le concept de classes a déserté notre imaginaire de telle sorte que lorsqu’il est question de richesse, il y a « nous » d’un côté[1], « les riches » de l’autre et puis, même si on préfèrerait ne pas les voir, il y a les « pauvres ». « Nous » étant ici cette vaste classe moyenne, sans contours ni personnalité, et donc encore moins pourvue d’une conscience de classe. Les riches eux sont ces individus remarquables qui ont réussi là où la majorité d’entre nous ne sommes parvenus qu’à être ce à quoi nous excellons : moyen. Au Québec, ces êtres d’exception se nomment Jean Coutu, Guy Laliberté, Céline Dion, Lino Saputo, Pierre Karl Péladeau, etc.
Cette représentation découle, me semble-t-il, d’une vision largement partagée du fonctionnement de l’économie, qui est à coup sûr la conception de ce qu’on pourrait appelé une classe dominante et qui est relayée, voire façonnée par la science économique orthodoxe. Une série documentaire diffusée en janvier à Télé-Québec nous permet d’observer ce discours de plus près. Dans Les grands moyens, « des gens fortunés exposent ouvertement et sans pudeur leurs réflexions sur l’état de la société dans laquelle ils vivent »[2]. On y entend des « bâtisseurs » talentueux dont la « profession » est de « faire de l’argent », qui travaillent avec acharnement, « contribuent à la société » grâce à l’activité économique qu’ils génèrent et, bien entendu, « se distinguent » par leur imposante richesse. Bref, des investisseurs qui, grâce à une chance que seul le système capitaliste aurait pu leur donner, ont transformé leur passion en entreprises prospères qui méritent l’admiration de tous.
Voici résumée par nos entrepreneurs made in Québec la vision néolibérale de la société, réseau d’entreprises qui se font concurrence pour créer plus de richesse et donc atteindre le plus grand bien-être. Or c’est autour de cette conception de l’économie et de la société que s’est formé il me semble un consensus. Gestionnaires d’entreprise, salariés ordinaires, économistes et journalistes se plient dans une grande mesure à cette interprétation, qui force les uns et les autres à admettre que l’inégalité est le résultat d’une économie globalisée ultra-compétitive où seul les plus performants peuvent espérer garder la tête en dehors de l’eau. Le caractère hégémonique de cette vision se mesure aussi à la nature de la critique qui en est faite. Si Buffett endossait les positions des occupants du parc Zuccotti, c’est qu’au fond ils étaient en partie d’accord sur la source du mal qui affligeait les États-Unis : les soi-disant « excès » du capitalisme, nommément, la finance spéculative et l’appétit vorace des prédateurs de Wall Street.
C’est ce que donne à voir le film de Martin Scorsese The Wolf of Wall Street, qui met en scène le récit de Jordan Belfort, un courtier américain qui a fait fortune au début des années 1990 grâce à des pratiques frauduleuses de spéculation financière. Le film de Scorsese ne présente pas le caractère immoral du capitalisme, mais l’immoralité comme conséquence de la cupidité. Parce que Belfort est dépeint comme un jeune homme ambitieux et charismatique, mais qui a succombé à toutes les perversions, on reste avec l’impression qu’en soi l’appât du gain n’est pas une mauvaise chose, mais que l’absence de modération est à déplorer. Le réalisateur semble même avoir voulu prévenir le public de ce danger. Lors de la toute dernière scène du film, on aperçoit Belfort, repenti et recyclé en motivational speaker depuis sa sortie de prison, s’adresser à une foule venue l’entendre livrer le secret de sa « réussite ». L’écran devient alors un miroir pour les spectateurs et les spectatrices qui se surprennent à rêver à la vie du multimillionnaire (si seulement ils avaient autant de talent que lui pour vendre ce satané stylo !). Bref, on ne peut pas aimer ce personnage dépravé qu’est Belfort et pourtant, le film suggère qu’un penchant incontrôlé pour le faste et le libertinage pourrait mettre en miettes la morale de n’importe quel bien-pensant. Même le respectable agent du FBI aux trousses de Belfort réfléchit à sa modeste condition d’usager des transports publics après être monté sur le luxueux yacht de celui qu’il pourchasse.
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Sorte de critique conservatrice de l’intempérance que l’on voit aisément comme le propre de l’économie financière, le film souligne à gros traits ce que Daniel Bell appelait les contradictions culturelles du capitalisme, c’est-à-dire l’incompatibilité entre l’éthique du travail qui serait à l’origine du capitalisme et la norme hédoniste qui s’est répandue avec la massification de la consommation. Les « bons » entrepreneurs seraient donc ceux qui savent modérer leur désir de jouissance matérielle, tel un Charles Sirois, qui dans Les grands moyens rappelle l’importance de « respecter l’argent », ou un Pierre-Karl Péladeau, qui prétend garder autant que possible sa maison plongée dans le noir afin de limiter sa consommation d’électricité. Ce qui, justement, fait de Belfort le sujet parfait d’une telle critique (et aussi un excellent personnage pour une grande production hollywoodienne), car non seulement il floue ses clients, mais en plus il abuse des drogues, de l’alcool et du sexe. On pourrait cependant croire que cette critique est conforme à l’ordre néolibéral, si on comprend le néolibéralisme comme une stratégie de gouvernement qui repose sur l’extension de la norme de concurrence à l’ensemble des pratiques et des relations sociales[3]. Belfort ayant enfreint les règles de la saine concurrence, tôt ou tard il devait s’attendre à être condamné pour ne pas avoir respecté l’ordre du marché.
Une telle représentation montre bien notre incapacité de se représenter le capitalisme comme un système dont la logique est fondamentalement viciée. Il n’y a de vice que dans les actions individuelles et, conséquemment, toute l’analyse des phénomènes économiques semble se réduire au partage entre bonnes et mauvaises actions. Autrement dit, elle se confine au registre de la morale. C’est le cas par exemple des dérèglements périodiques des marchés financiers, qui sont plus souvent qu’autrement analysés comme autant de conséquences des actions illégales commises par certains individus malintentionnés et prêts à tout pour s’enrichir.
Lorsque le capitalisme est présenté comme un système qui permet aux individus talentueux et passionnés de bâtir des empires qui font croître notre richesse collective, l’inégalité est non seulement analysée comme le résultat de contraintes externes (la mondialisation ou les avancées technologiques par exemple), mais on considère aussi qu’il s’agit du prix de la liberté. Les millionnaires québécois interviewés dans Les grands moyens nous mettent d’ailleurs en garde : la stratégie communiste, qui consistait à restreindre les libertés individuelles et l’initiative privée, a mené aux pires atrocités. Bref, seul le capitalisme est acceptable ou, en d’autres mots : « There is no alternative ». Une fois l’option communiste – évidemment présentée comme le seul autre système économique possible – écartée, le débat ne peut que porter sur la conformité de la conduite des acteurs économiques aux règles du jeu de la concurrence internationale. Dans ce contexte, les tenants d’une posture dite « de gauche » ou « social-démocrate » se contentent souvent de défendre une intervention de l’État qui viserait à atténuer les effets de cette concurrence ou encore à donner les moyens à tous et à toutes d’y prendre part[4].
Cette représentation passe sous silence la nature des rapports sociaux dans le capitalisme, qui sont des rapports de domination, ainsi que les institutions et les formes organisationnelles (telles que la corporation et le fonds) qui permettent de les reproduire. Il s’avère alors impossible de comprendre l’inégalité comme condition structurelle de l’accumulation capitaliste. Notre incapacité à penser les classes sociales, qui est avant tout un concept relationnel, s’explique donc en partie par l’omniprésence de ce type de représentations où la vertu des uns côtoie les travers des autres. Le débat sur la croissance des inégalités se fait à partir d’un cadre conceptuel qui peut carrément faire abstraction du capitalisme dès lors qu’on se borne à penser la richesse en terme de talent, de mérite ou de performance et la pauvreté en termes de malchance ou de paresse.
Il en va de même pour la finance. L’activité financière semble se résumer, dans le langage économique courant, à l’humeur changeante des marchés – ils sont tantôt « indécis », « angoissés », « nerveux », « inquiets » – et aux comportements pathologiques de certains acteurs qui entraînent leur dérèglement. Evidemment, mettre en scène la finance n’est pas chose facile, surtout depuis que l’emploi des ordinateurs a remplacé le travail des courtiers. Et puis un algorithme ne peut pas se procurer des kilos de cocaïne et payer des prostituées pour animer une partouze sur un yacht de 100 mètres de long. Bref, ça ne fait pas un film très intéressant. Mais encore une fois, notre enfermement dans les catégories de la science économique dominante nous empêche dans ce cas-ci de réfléchir au pouvoir de la finance, c’est-à-dire à la manière dont, dans le régime financiarisé du capitalisme, l’économie productive tend à se subordonner aux impératifs de la valorisation financière.
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L’économie n’est pas que question de chiffres et de modèles mathématiques. Au contraire, notre manière de juger les phénomènes économiques (le travail, le chômage, la croissance, etc.) est entièrement modelée par la conception, réfléchie ou pas, que nous nous faisons de ce qu’est l’économie. Il semble donc urgent de se redonner les outils théoriques pour appréhender le capitalisme, ce qui peut vouloir dire produire une analyse de la société et de l’économie en termes de classes sociales. À défaut de quoi nous devrons composer avec une perspective qui, comme l’a souligné le sociologue François Dubet, nie le caractère proprement social des phénomènes tel que la pauvreté :
« Quand les rapports de classes et la stratification se détachent, la domination est vécue comme une épreuve individuelle et non comme un enjeu collectif. Il faut maintenir une analyse en termes de rapports de classes, non pas pour décrire des groupes sociaux, mais pour renverser l’ordre de lecture des problèmes sociaux en montrant en quoi le stress des travailleurs, la dépression des cadres et la violence des jeunes de banlieue (entre autres) sont le produit d’une domination qui reste une domination de classe. »[5]
Le concept de classes n’est cependant pas dépourvu de problèmes. Ni la figure du bourgeois ou du capitaliste ni celle du prolétaire ou de la classe ouvrière ne parviennent à rendre compte de la réalité des sociétés capitalistes avancées. Le documentaire de Télé-Québec illustre d’ailleurs parfaitement cette situation, car ceux qui y prennent la parole se présentent très exactement comme des gestionnaires du capital, certes privilégiés, mais également soumis à l’exigence de la valorisation capitalistique. En ce sens, la problématisation en termes de classes sociales apparaît davantage comme un chantier théorique (et politique) que comme une solution à une querelle d’ordre terminologique.
Chose certaine, il faut œuvrer à décoloniser notre imaginaire des catégories imposées par l’élite et ses porte-parole pour amorcer une transformation en profondeur de notre économie et donc de notre manière de penser notre rapport aux autres et à la nature ; autrement dit, de notre manière de vivre ensemble et d’être dans le monde. Plutôt que de se satisfaire d’une critique puritaine des excès du capitalisme, il faut plus que jamais mettre de l’avant une critique du capitalisme et de l’illimité qui en est le moteur.
[1] Pineault, Éric, « La dépossession tranquille », Liberté, no 302, hiver 2014, pp. 10-19.
[2] http://lesgrandsmoyens.telequebec.tv/
[3] Dardot, Pierre et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2010, 498 pages.
[4] Paul Krugman affirme dans un billet sur l’« argent et les classes sociales » que pour avoir une nation de classe moyenne, il faut assurer au plus grand nombre la sécurité (ne pas être en état de survie) et des opportunités (être en mesure de garantir à ses enfants un niveau de vie convenable). Il me semble que ces deux critères résument exactement la posture que j’associe ici aux sociaux-démocrates. Krugman, Paul, « Money and Class », The New York Times, 28 janvier 2014, http://krugman.blogs.nytimes.com/2014/01/28/money-and-class/.
[5] Dubet, François, « Que faire des classes sociales », Lien social et Politiques, no 49, 2003, pp. 78-79.
Excellent cet article et tellement à propos dans le contexte actuel. Manquent, à mon humble avis, de telles analyses, notamment à Québec solidaire. Il est heureux que la gauche se donne des outils pour ouvrir bien large nos horizons en s’appuyant, sur les leçons du passé et, assurément, en faisant l’effort constant de penser le présent et l’avenir. Félicitations à Julia Posca.