Féminisme – Archive Raisons sociales https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/ Archive Raisons sociales Tue, 22 Dec 2020 13:28:28 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.6.20 Promenade sur Marx https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/promenade-sur-marx/ https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/promenade-sur-marx/#comments Mon, 08 Jan 2018 15:48:47 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=477 Je suis en colère contre moi-même (et contre quelques institutions littéraires) pour la même raison à intervalle régulière. Cette année, par exemple, Marie-Éveline Bélinga m’a fait lire Suzanne Césaire. Je ne la connaissais pas. Comme étudiante en littérature j’ai adoré Césaire, Aimé je veux dire; j’ai appris le début de Cahier d’un retour au pays natal par cœur; je reviens encore à lui pour réfléchir à la décolonisation dans la littérature québécoise, et même pour parler de féminisme. Mais je ne savais même pas que son épouse écrivait. Personne ne nous enseigne ça, à la base, que les femmes écrivent. Personne ne nous dit jamais « ho et en passant saviez-vous que Suzanne Césaire ne se contentait pas de tenir salon ? ». C’était une écrivaine et éditrice engagée qui a laissé peu de textes, mais qui ne sont pas à sous-estimer. Quelques jours plus tard, Stéphane Martelly m’a expliqué à quel point l’œuvre de Mireille Neptune Anglade était marquante. Moi qui ai travaillé avec son spectaculaire mari, je ne me suis jamais doutée de rien. Mais je connais ce principe; comme éditrice, je suis entrainée à chercher les écrivaines oubliées (qu’on trouve massivement chez les maitresse d’écrivains pas oubliés du tout). Moi je devrais savoir, je devrais avoir eu la curiosité, je devrais avoir lu Mireille Neptune Anglade et Suzanne Césaire. Vous pourriez en tout temps me demander qui est ma dernière colère, je vous parlerais d’une écrivaine qui avait échappé à mon radar et je parie que vous feriez des découvertes.

N’allez pas imaginer, contaminés que vous êtes par des siècles de blagues théoriques misogynes, que je prétends que le génie se transmet par osmose aux femmes au contact [du sperme] des grands hommes. C’est plus simple que ça, je trouve les écrivaines chez les amoureuses des écrivains parce qu’écrire se fait en groupe. Il faut pour écrire un réseau de pensée. Bien sûr il existe quelques figures d’écrivains vraiment solitaires, mais dans la très grande majorité des cas, au contraire du lieu commun, écrire se fait en correspondant, en discutant, en se lisant les un.e.s les autres. Les femmes ayant dans l’histoire été privées de réseaux intellectuels, elles ont écrit avec leur famille; en plus d’avoir été souvent secrétaires, muses et éditrices de l’ombre. Les muses, qui ne bénéficiaient pas, elles, d’un soutien éditorial réciproque, nous laissent des œuvres morcelées, souvent trop minces pour que les éditeurs ordinaires les aient considérées. Mais elles me semblent essentielles à l’histoire des idées, critiques et prolongements de chaque école littéraire. La décolonisation était aussi un principe féministe, comme les Québécoises le savent bien. J’ai hâte de lire ce que Marie-Éveline écrit à propos de Césaire et des autres écrivaines de la négritude.

Cet été, en visionnant la bande annonce du film Le jeune Karl Marx, j’ai été secouée par la représentation de Jenny Marx. Jenny participant aux discussions, Jenny aux presses, éditrice. C’était un choc. Ha non, pas une autre muse que j’avais boudée ? Il faut dire qu’autour de moi, de nombreuses personnes ont des études en sciences sociales, peuvent donner des cours sur l’œuvre de Karl Marx. Personne ne m’avait jamais parlé du travail intellectuel de celle qui l’a accompagné toute sa vie. Et pourtant, pas de surprise : il est évident qu’une pensée de l’ampleur du marxisme a dû compter à la base sur un réseau du tonnerre. Et dans ce groupe qui a transformé le monde par ses idées notamment féministes, il y avait, ben oui, des femmes.

N’est-ce pas évident…

 

Jenny

Je suis donc partie à leur recherche. Première étape de l’enquête : les ami.e.s marxistes. Vous qui avez dans votre salon un portrait sépia central (qui sert à l’occasion de miroir), une poupée, un jeu de dard à l’effigie de Karl. Qui portez la version heavy métal ou Noël rétro du t-shirt. Et qui pourriez m’en parler savamment. Longuement. Passionnément. Qui possédez le petit Karl comme un catalogue d’outils fiables, à dégainer dans toutes les situations. Que savez-vous de l’œuvre d’Eleanor Marx ? De l’influence de Jenny ou de Laura Marx ? Camarades de Raisons sociales, quelqu’un vous a-t-il parlé d’elles pendant ces nombreuses années d’université ?

Les réponses ont été encore plus évasives que je ne l’aurais cru. (Je suis peut-être mal tombée. N’hésitez pas à m’ensevelir de votre savoir à rebours.) On me dit surtout à propos d’elles qu’elles ont eu « des vies assez tristes ». Enfants morts, pauvreté, maladie, abandon, conjoints égocentriques ou violents, exil, suicide, oubli… Bienvenue chez les Marx. Mais le portrait que je me fais des femmes de la famille n’a rien de misérabiliste. Dans la deuxième étape de l’enquête, je me balade au hasard du web. Je glane des traces de vie. On garde d’elles une image forte, fière. Sur une fameuse photo de couple, Jenny regarde ailleurs, mais avec conviction. Elle a une aussi sale gueule que son mari, ce qui n’est pas peu dire. On raconte, mais c’est le racontar habituel au sujet des épouses légitimes, qu’elle était la seule à pouvoir lui tenir tête. On dit aussi cela d’Helene Demuth, Lenchen, la gouvernante, un détail irrégulier qui mérite sans doute que nous y revenions. Je pense à Xanthippe. Il est frappant que les femmes de la famille Marx, si elles n’ont pas gagné le respect ou la reconnaissance de leur travail intellectuel, ne sont pas ridiculisées par les historiens marxistes (Je ne veux pas dire, attention, qu’il est admis que l’histoire de la pensée leur doit quelque chose. Juste qu’elles ne soient pas décrites comme des emmerdeuses, en accord avec une certaine tradition littéraire, me semble digne de mention.).

Il n’existe évidemment pas d’œuvres complètes traduites en 20 langues de ces intellectuelles. Je trouve avec plaisir Lettres d’amour et de combat, de Karl et Jenny Marx (Rivages poche, 2013, avec une présentation de Jacques-Olivier Bégot.) Ce qui me frappe d’abord dans ce petit livre, c’est la légèreté avec laquelle les éditeurs traitent l’une des co-auteurs des correspondances. Ils oublient de mentionner (en couverture ou en page titre) que leur livre comprend un important fragment d’autobiographie de Jenny. Bégot, s’il est un spécialiste du marxisme, ne semble pas avoir été prévenu de l’existence des biais sexistes les plus classiques. Il dit que ces lettres sont « certes moins exigeantes » que les autres correspondances de Marx. Il se fout de traduire les citations latines de Jenny (et se contente de les juger incompréhensibles), elle qui est pourtant une polyglotte rigolote habituée des jeux de mots et des traductions inventives. Mais ce qui laisse une impression durable dans cette lecture, c’est la personnalité de Jenny. Ses colères, son amour, sa vivacité, son humour acide bien reconnaissable, répandu avec générosité sur tous les semi-alliés et les bien-pensants frileux. Elle se moque de tout le monde, mais aussi d’elle-même. Ainsi, si elle se plaint de sa condition de femme, c’est sans espoir et sans prétention. Elle se juge avec un certain cynisme. Une dérision, cruelle pour elle-même, qui deviendra révolte pour ses filles.

Jenny taquine son mari comme elle taquine tout le monde, mais il ne s’agit pas d’une critique. Son rire est celui d’une personnalité forte défiant la tempête, une question de survie. Elle se consacre volontiers à l’œuvre de Karl; elle l’épaule dans tous les aspects de sa vie. Éditrice, traductrice, amante, soignante, négociatrice, chienne de garde… Il faut dire que ce qui nous est parvenu d’elle, ce sont surtout des lettres adressées à lui et à ses enfants. Sa révolte reste peut-être cachée. Je suis frappée quand même de sa lucidité devant le travail domestique et l’humilité imposée aux femmes, qui ne mène qu’à une forme de résignation. Si Jenny a participé à la réflexion féministe dans le groupe des Marx, ses textes laissent penser que c’était avec amertume et acidité. C’est une femme rompue par les drames, notamment trois morts d’enfants, qui en vient à souhaiter que ses filles restantes échappent au mariage. Elle fait preuve aussi d’un esprit de clan assez remarquable; fidèle et généreuse en amitié, malgré le temps et les épreuves, c’est elle qui donne l’impression d’une famille de pensée.

La liberté en amour a souvent été au cœur des débats chez les révolutionnaires et Jenny en a forcément vu et entendu de toutes les couleurs dans cette maison festive où se sont croisés (à sa table) écrivains, politiciens et militants de partout. Dans ses mémoires, elle prend le temps de mentionner Willich, qui s’était installé chez les Marx et avait une théorie sur le « communisme « naturel » » qui risquait parait-il de « faire sortir le ver qui se cache dans tout mariage ». Un an plus tard, Willich défie Marx dans un duel sous prétexte qu’il n’est pas assez radical. Jenny ne nous en dit pas plus, mais je me prends à lui souhaiter d’avoir eu quelques amants sympathiques. Une pensée probablement anachronique, puisque la liberté sexuelle aurait eu des conséquences encore plus dramatiques et indicibles pour elle que pour lui. On sait tout de même qu’elle a voulu cette liberté pour ses filles, et qu’elle l’a tolérée dans sa maison, d’une manière dont les tabous de l’époque ne lui ont pas permis de témoigner.

Jenny a travaillé toute sa vie comme recherchiste, transcriptrice, éditrice et correctrice de son mari et des amis. Souvent au détriment des convenances et du confort familial. D’ailleurs, quand un envoyé du gouvernement prussien vient enquêter chez cette dangereuse famille, ce qui semble le scandaliser le plus, ce ne sont pas les propos des révolutionnaires, mais le lamentable travail de tenue de maison effectué par Jenny et Helene, ainsi que la présence des enfants Marx au cœur des discussions les plus passionnées et des débauches qu’il aurait sans doute préférées plus viriles.

Je remarque une anecdote amusante dans les correspondances. Une lettre de Jenny a été éditée et publiée par Marx et ses copains dans Vorwärts. Sans son accord. C’est une lettre excellente, tout à fait dans le style mordant de Jenny, mais en mieux, construite comme un manifeste, une lettre parfaite, me dis-je, à première vue. Puis, je comprends ce qui a été édité. Ils ont enlevé de la lettre les inévitables passages sur la famille, les souffrances quotidiennes. Jenny envoie toujours des nouvelles des enfants, de la mère de Karl, des amis. Elle fait un aller-retour constant entre la dure réalité de sa vie et des considération philosophiques et politiques exigeantes (n’en déplaise à l’éditeur). Bref, pour la publier, ils l’ont nettoyée de cette pluridimensionnalité, la rendant plus lisible pour le public de la revue, mais l’amputant en même temps d’une moitié de sa pertinence politique.

Cette lettre comme métaphore de notre lecture tronquée du monde, et de la disparition qu’elle requiert.

 

Laura, Jennychen, Lenchen et les autres1

Mes enquêtes se basent sur des intuitions et suivent des chemins tortueux. Rien n’est simple quand on cherche les femmes de l’histoire, car les bons filons finissent souvent en cul-de-sac. La page Wikipedia presque vide de Laura Marx Lafargue nous apprend qu’elle a traduit en français Le manifeste du parti communiste, ce qui est tout de même une contribution intéressante. Les trois filles des Marx parlaient parfaitement français, surtout les deux ainées, Jenny et Laura, qui ont passé une bonne partie de leur enfance en France et en Belgique. La plus petite, Eleanor, est quant à elle plutôt londonienne (et Irlandaise de cœur). Jenny est d’ailleurs l’ancêtre de quelques personnages célèbres de la vie artistique et politique française. Je me dis au départ assez naïvement que je trouverai leurs traces un peu partout dans l’édition française.

Érudites, polyglottes et militantes convaincues, les trois sœurs Marx ont été formées par un florilège épatant de personnalités originales et de cerveaux brillants. Les plus présents dans la maison Marx étant sans doute leur parrain Engels et les sœurs Mary et Lizzie Burns (Tiens, je découvre à peine ces femmes et je vois tout de suite que la parenthèse n’aura pas de fin. On dit de Mary, première amoureuse de Friedrich, qu’elle lui a fait découvrir la réalité ouvrière et on dit de Lizzie, la seconde, qu’elle l’a initié au féminisme…). Les filles Marx ont aussi l’une après l’autre travaillé comme secrétaires de leur père. Ce travail spécialisé et gratuit permettait également, semble-t-il, à Karl Marx de voir à leur éducation en contournant l’abrutissement des filles dans le système scolaire. Seule la plus jeune des trois a pu échapper par moments à la charge des enfants, des malades, des maris et des morts, et ainsi mener une carrière intellectuelle et politique autonome. Laura Marx Lafargue et Jenny Marx Longuet ont, comme leur mère, porté un important fardeau domestique qui les a éloignées de la parole. Jennychen meurt prématurément, épuisée par les grossesses successives et les maladies. Laura reste quant à elle assez discrète derrière son mari dans la mémoire française. Pourtant, sa vie ne manque pas de rebondissements et d’aventures. Laura avait une part considérable de ce fameux courage familial et on se souvient d’elle cherchant son mari communard et fuyant la police à travers les Pyrénées, avec un bébé mourant au sein. Elle a vécu longtemps après les autres et a donc eu plus de temps pour écrire, traduire, éditer les œuvres familiales. On lui doit beaucoup, mais elle se consacrait, comme sa mère, aux textes des autres.

Laura s’est suicidée avec Lafargue, en conformité avec son plan à lui, nous dit wikipedia.

Un personnage curieux de cette famille attire constamment l’attention sans avoir laissé de traces écrites. Helen Demuth, née la même année qu’Engels, a été placée comme domestique à l’âge de 8 ans, un souvenir qu’on nous dit traumatique. Adolescente, elle entre au service de la famille Von Westphalen et devient la gouvernante de Jenny. Là, elle est mieux traitée, reçoit une éducation et s’intègre à la vie de famille; elle devient une sœur pour Jenny Marx, qu’elle suivra toute sa vie, jusque dans le tombeau familial. On ne sait rien de sa propre pensée, ni de sa voix, mais on sait l’amour que les enfants Marx lui vouaient, aussi qu’elle est l’élément déclencheur, notamment chez Eleanor, de plusieurs réflexions et critiques sur le travail domestique ou la condition féminine. Comment en effet des socialistes peuvent-elles militer pour l’émancipation de toutes les femmes si elles ont besoin pour ce faire du travail d’une domestique ? Les féministes d’aujourd’hui sont bien loin d’avoir résolu ce problème colossal, qui les occupe encore avec raison. Un autre problème que soulève Lenchen aux yeux d’Eleanor, c’est celui de l’inégale liberté sexuelle entre les sexes, mais aussi entre les femmes, et de l’effet de ces inégalités sur les enfants.

Des historiens ont apparemment longuement débattu pour déterminer si Frederick, le fils de Lenchen, était ou n’était pas de Marx, une querelle somme toute cocasse, qui rappelle l’existence de zones où les mères sont plus compétentes que les experts. Tout le monde semble quand même s’entendre pour dire que Karl aurait pu être son père, et qu’il lui ressemblait de manière fort convaincante. La légende veut qu’Engels l’ait confirmé à Eleanor sur son lit de mort. Mais l’enfant porte quand même le nom d’Engels, et a grandi en croyant que c’était lui, son père. Je peux ainsi faire plusieurs hypothèses. Soit coucher avec le patron et ses copains faisait partie chez les Marx des tâches de la gouvernante, ce qui ne serait pas si hors norme, mais qui jette quand même une ombre disgracieuse sur certaines belles théories. Soit Lenchen était effectivement une femme du groupe, une concubine et amie; c’est une hypothèse qui semble plausible quand on lit la biographie que fait Rachel Holmes d’Eleanor. Mais un doute demeure, vu la colère de Jenny à la naissance du bébé, la révolte d’Eleanor quand elle apprend la vérité, et l’exclusion du pauvre garçon de la famille. Eleanor est complètement scandalisée par l’injustice faite à son demi-frère. Frederick, en effet, comme fils naturel de la domestique, n’a jamais pu profiter de la fabuleuse éducation prodiguée aux autres enfants, et n’a même pas pu compter sur le soutien financier d’Engels, qui a si souvent aidé pourtant les Marx, les Lafargue et les Longuet. Si Lenchen n’a pas laissé d’œuvre, son histoire se grave tout de même dans mes réflexions. Quelque part là où ça coince.

 

Eleanor (dite Tussy)

Toutes les femmes de cette histoire laissent des images mentales durables, comme des héroïnes mythologiques. Mais depuis que j’ai fait sa rencontre, Eleanor, la cadette des filles Marx, m’habite comme un spectre, me suit dans mon quotidien; elle surgit dans le couloir avec ses vieilles robes sales décorsetées, ses cheveux en bataille, son pince nez et sa voix de comédienne, pour me distraire des conversations et des tâches, me hurler de me bouger le cul, une véritable inspiration d’auteure romantique. J’écris deux lignes sur elle et déjà je me vois me mirer dans son portrait ovale, me clamer marxiste, mais « de tendance tussiste ». Un mythe sans statue, de la densité de Woolf ou Bersianik, qui pourrait bien rester en moi comme une grand-mère disparue, irremplaçable.

Que dire d’Eleanor en quelques lignes ? Qu’elle appelle une réécriture de certains livres d’histoire ? Sa biographie, par Rachel Holmes, se lit comme un roman d’aventure (pour geekettes). Elle a non seulement été de toutes les batailles politiques importantes de son époque, mais elle avait en plus un jugement littéraire très sûr, un charme conquérant, une érudition hors du commun et une compréhension quasi innée de l’œuvre de Marx et de ses proches. Son courage, sa générosité et sa volonté ne semblaient pas connaître d’exception, sauf une : elle-même. Elle avait en vérité une forte tendance à l’autodestruction, et tous les symptômes de l’hystérie que l’on diagnostiquait le plus souvent aux jeunes femmes ambitieuses de cette époque… Il faut dire qu’elle avait eu une éducation absolument hors norme, Karl Marx semble même avoir rédigé une part importante du Capital avec sa petite dernière sur les genoux d’abord et à la recherche ensuite. Pas de quoi prédisposer à la condition de bonne épouse respectable. Elle semble avoir hérité de la langue bien pendue et de la solidarité de clan de sa mère. Holmes la décrit comme une intellectuelle infatigable et une politicienne fort influente, qui a fait exister le socialisme en Angleterre, en même temps que le féminisme moderne. Tussy disait que le socialisme était une école littéraire… « She took this literary movement from its visionary pages on to the streets and on to the political stage. », ajoute Holmes (p. xii). Rien de moins.

Et si Eleanor avait été un homme ? C’est une question qui intéresse beaucoup la biographe. Elle décrit Marx père comme réellement conscient des inégalités hommes-femmes, militant féministe avant l’heure. Or, à la naissance d’Eleanor, il écrit à Engels ce commentaire cynique : « I could not of course write to the Tribune yesterday and could not either today and for some time in the future, for yesterday my wife was delivered of a bona fide traveller – unfortunately of the sex par excellence… Had it been a male the matter would have been more acceptable.  (p. 3) » Ce que Marx ne pouvait pas savoir au jour de la naissance de cette fille, c’est que si elle avait été un garçon, il aurait pu faire concurrence à son père dans l’histoire de sorte que nous parlions aujourd’hui des Marx.

Elle serait peut-être arrivée de toute manière à un minimum de reconnaissance historique légitime si elle avait vécu quelques années de plus. Malheureusement, sa vie a pris fin abruptement lorsqu’elle s’est suicidée à 43 ans avec l’ « aide » de son escroc de conjoint violent. Elle venait de passer toute l’année à donner infatigablement des conférences sur le socialisme. Socialisme dont elle défendait une vision fondamentalement féministe. « We are told that « socialists want to have women in common ». Such an idea is possible only in a certain state of society that looks upon woman as a commodity. Today, woman, alas, is only that. She has only too often to sell her womanhood for bread. But to the socialist a woman is a human being, and can no more be « held » in common than a socialist society could recognise slavery. », dit-elle en conférence à Chicago en 1886.

Du groupe, c’est elle en effet la féministe radicale, qui en a fait dès son adolescence une priorité, et qui s’est liée avec les féministes du monde en plus d’influencer l’œuvre de ses amoureux, de ses parents. Elle ne s’intéressait pas beaucoup à la question des droits et du suffrage; pour elle, les causes de l’exploitation et de la domination des femmes étaient avant tout économiques et il y avait dans le socialisme des leviers pour améliorer le sort de toutes les femmes. Elle militait pour l’éducation des filles (y compris l’éducation sexuelle), contre le travail des enfants. Dans ses tournées, elle rendait compte non seulement des luttes d’ouvrières, mais aussi de leur réalité de mères, des terribles conditions de vie des familles. Elle discute de ces idées avec ses proches et on sait ainsi qu’elle a participé à la réflexion qui a mené à L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, un texte qu’elle a ensuite défendu bec et ongles et cherché à faire reconnaître chez les socialistes comme chez les féministes. Elle a ainsi continué la réflexion dans The Woman Question, un texte cosigné avec son amoureux, dans lequel elle traite le mariage comme une transaction financière. Ce texte assez court me paraît fondateur, notamment parce qu’il s’avance sur le terrain du désir des femmes, et de l’égalité dans la sexualité.

Eleanor a été légataire littéraire non seulement de Marx, mais aussi de celui qu’elle considérait comme son deuxième père, Engels, et c’est elle qui était chargée de la tâche colossale de traiter, organiser, réviser et publier les œuvres posthumes, en accord avec leurs volontés. Elle a ainsi participé à la traduction collective du Capital en anglais, et a aussi été la première biographe de son père. En plus de traduire et commenter des œuvres aussi variées que le récit du communard Lissagaray ou encore le roman Madame Bovary. Elle rêvait d’une carrière d’actrice, mais elle a plutôt consacré sa vie à la lutte socialiste, tout en gagnant sa vie comme enseignante ou critique littéraire. Participant à la fondation de l’Internationale ouvrière, de l’Independent Labour Party ou de la Socialist League, elle fréquentait les plus brillants écrivains de son époque, ainsi que les révolutionnaires irlandais, russes, allemands, français… Elle a été au cœur d’un réseau international et interdisciplinaire, liant des femmes aux vies romanesques, comme Clara Zetkin, Edith Lanchester ou Olive Shreiner. Autant elle ressemblait à son père, autant elle était la fille d’un groupe de femmes qui ont contribué à son éducation et à sa puissance, des femmes comme Jenny Marx, comme Helen Demuth ou comme Mary et Lizzie Burns. Eleanor a à son tour une fillation que je ne manquerai plus de remarquer. La suivre, c’est mettre le doigt sur un vaste tissu de femmes qui prennent la parole et transforment le monde.

Cette série m’a aussi fait rencontrer Rachel Holmes. Écrivaine et historienne féministe, elle se pose mes questions avant moi. Elle s’arrête sur chaque femme personnage de l’histoire. Bien sûr elle parle des hommes, mais chaque personnage féminin est une apparition. J’apprends qu’elle travaille à un livre sur Sylvia Pankhurst, une émule d’Eleanor. Elle a aussi écrit une biographie de Saartjie Baartman, cette femme devenue symbole de la violence de l’érotisme colonial. Elle a travaillé sur Dr James Barry, un médecin trans anglais qui est considéré comme la première femme médecin. (Elle est invitée à la table de Judy Chicago dans le Dinner party.) Il commence à y avoir foule à ma table, pour ce texte.

La promenade n’a pas de fin. Chaque route bifurque vers une nouvelle vie, une œuvre de plus à découvrir. Il n’y a rien là de surprenant; les humains pensent et créent ensemble. Écrire se fait à plusieurs. La philosophie est une forêt. Mais ce qui étonne tout de même un peu c’est le buste de Karl dans son cadre. Marx, c’est aussi le nom de toute une bande. Une bande joyeuse, solidaire, drôle et idéaliste, passionnée de littérature et tenant tête à toutes les autorités. Une bande féministe. Pourquoi tenons-nous tant à cette image du grand homme dans son cadre ? Je sais que toutes les personnes dans cette histoire admiraient Karl Marx. Engels lui-même tendait à diminuer l’importance de leur travail en dialogue, pour mettre de l’avant son ami. Mais personne ne doute de l’importance de cette amitié justement, dans la création de l’œuvre. Pourquoi ne parlons-nous pas du clan, de cette action collective de penser ? Fait-elle moins sérieuse parce que toute la famille y était engagée ?

Un ami me parle de son souvenir d’enfance de l’ancienne place Marx, cette statue, maintenant au cimetière des monuments soviétiques de Budapest, où l’on voit Karl Marx et Engels à angles droits, debout très haut l’air dur. L’air précisément de ce qui a déraillé dans l’aventure communiste. Marx et Engels en béton, si seuls. Alors qu’ils étaient un clan, une école, une plaque tournante, une révolution populaire… À quoi sert cette isolation, d’où vient ce besoin d’extraire des hommes de la pensée vivante pour en faire des étoiles immobiles ? Écrivons-nous pour changer le monde ? Pour toucher les autres humains ? Ou pour adorer des statues ? Ce qui me plait dans le film de Peck, c’est l’exercice de remettre la pensée en vie, en discussion grouillante. Quand on me parlera de marxisme, ce n’est pas un buste de pierre que j’aurai à l’esprit mais je tâcherai de me souvenir de cette photo de Karl, Engels, Jenny, Laura et Eleanor et d’un certain désir de faire partie de la bande, comme d’une version alternative. Et j’espère que d’autres dimensions s’ajouteront à mes édifices, par la lecture de Martelly, de Bélinga, de celles qui comme moi exigent une version plus juste de l’histoire, résistent à la statufication de la pensée.

 

Lectures suggérées

  • Suzanne Césaire. Le grand camouflage. Écrits de dissidence (1941-1945), Paris, Le Seuil, 2009.
  • Mireille Neptune Anglade. L’autre moitié du développement, Port-au-Prince/ Montréal, Alizés/ Cidhica, 1986.
  • Rachel Holmes. Eleanor Marx, a life, Londres, Bloomsbury Press, 2014.
  • Karl et Jenny Marx. Lettres d’amour et de combat, Paris, Rivages poche, 2013.
  • Eleanor Marx (texte co-signé par Aveling). The Woman Question, https://www.marxists.org/archive/eleanor-marx/works/womanq.htm
  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Famille_de_Karl_Marx
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https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/promenade-sur-marx/feed/ 3
Féminisme, travail du sexe et reproduction sociale https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/strategies-feministes-contre-neoliberalisme/feminisme-travail-du-sexe-reproduction-sociale/ https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/strategies-feministes-contre-neoliberalisme/feminisme-travail-du-sexe-reproduction-sociale/#comments Wed, 27 May 2015 16:09:50 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=251 Ce texte est inspiré d’une rencontre avec Louise Toupin lors d’un événement tenu à Science Po Paris, le 4 mai dernier.

L’année 2014 aura été une riche année pour le féminisme francophone, avec la parution, 10 ans après son édition originale, de la traduction en français d’un ouvrage majeur, Caliban et la sorcière de Silvia Federici (éditions Entremonde), et avec celle, quelques mois plus tard, de l’ouvrage de Louise Toupin, Les luttes pour le salaire au travail ménager. Chronique d’une lutte féministe internationale 1972-1977 (éditions du Remue-Ménage).

L’apport théorique des militantes du Collectif Féministe International (CFI) – dont Silvia Federici fut d’ailleurs une figure majeure – et qui mena campagne pour le salaire au travail ménager fut en effet fondamental dans la compréhension de l’oppression des femmes dans le capitalisme. La plupart de ces textes n’ayant alors que difficilement franchi la barrière de la langue, c’est un véritable cadeau que Louise Toupin offre aux féministes francophones, en retraçant dans son ouvrage l’histoire à la fois de la production théorique de ce collectif, mais aussi et surtout de ses luttes « sur le terrain ».

La théorie marxiste développée au sein du CFI s’articulait en effet à une mise en pratique militante de ces idées : par exemple, la théorisation du sexe comme travail commun aux ménagères et aux prostituées – à la différence que ces dernières demandent de l’argent – découla sur un soutien concret aux collectifs naissants des travailleuses du sexe. Après un retour, à partir du récit que nous en livre Louise Toupin, sur les théories développées et les luttes menées par le CFI sur la question du travail sexuel, il s’agira ici également de relire ces réflexions à la lumière des enjeux contemporains qui se posent à nous en tant que féministes aujourd’hui, en articulant la question du travail sexuel, de la reproduction sociale, et du néolibéralisme mondialisé.

1. le travail du sexe comme travail reproductif

Une des raisons pour lesquelles il est important de faire connaître, aujourd’hui, l’histoire du Collectif Féministe International, est que la lecture des rapports sociaux et les revendications qui découlaient de cette lecture ont permis à des femmes de catégories très diverses de se sentir directement concernées par ces analyses, des analyses qui permettaient de relier, ou d’articuler, comme on aime le dire aujourd’hui, des oppressions qui se produisent pourtant en des lieux différents, sur des femmes de statut social différents.

Ainsi de l’analyse de la prostitution, qui permet de relier les luttes des travailleuses du sexe non seulement aux luttes des femmes, mais, la catégorie elle-même de femmes étant alors définie par le travail réalisé par celles-ci, aux luttes de la classe ouvrière. La prostitution se retrouve ainsi définie comme « travail ménager socialisé[1] », « travail reproductif public[2] » et les travailleuses du sexe comme les « ouvrières du trottoir[3] ».

Dans cette perspective, la répression des travailleuses du sexe s’articule autour de deux axes. C’est d’une part une répression des femmes qui refusent d’être pauvres :

Les opérations policières dites de «nettoyage» (!) des rues sont tout d’abord effectuées, selon les comités du salaire au travail ménager, pour punir ces femmes du « crime » de chercher de quoi vivre, elles et leurs enfants. Refuser d’être pauvres est leur crime.[4]

D’autre part, la répression de la prostitution est un moyen de ramener dans le droit chemin celles qui remettaient en cause la structure familiale sur laquelle est fondée la reproduction de la force de travail. Comme l’analysait Giovanna Franca Dalla Costa, citée par Louise Toupin :

parce qu’elle est celle qui, en refusant d’accomplir « par amour » ce qui est la clause centrale du contrat de travail domestique, attaque le cœur même de l’idéologie de l’amour sur laquelle le travail domestique repose. Elle contredit ainsi la certitude que le travail domestique est un travail d’amour. […] En raison de cela, elle est une menace à la reproduction de la famille. Elle demande un paiement direct, hors de la discipline familiale. Elle contrôle son temps de travail et les formes de ce dernier.[5]

Toujours selon Giovanna Franca Dalla Costa, c’est cette situation de « fugitives de la famille[6] » qui rapproche les prostituées des lesbiennes :

Elles […] contreviennent aux rôles attendus d’épouse et de mère: les «prostituées» parce qu’elles attendent de l’argent en échange de ces relations, et les lesbiennes en se soustrayant à l’obligation de prodiguer ces services dans le cadre de l’échange hétérosexuel. Dans les deux cas, la criminalisation les attend, ainsi que la stigmatisation.[7]

Les deux peuvent également se voir retirer la garde de leurs enfants pour « conduite immorale en tant que mères[8] ». On mentionnera d’ailleurs à ce sujet un tract reproduit dans l’ouvrage de Louise Toupin, titrant « Hands off our children hands off prostitutes, hands off all women »[9]. Par ailleurs, en ce qui concerne les prostituées, à la criminalisation s’ajoute, pour reprendre à nouveau les mots de Giovanna Franca Dalla Costa :

Une «orchestration idéologique » […] pour décrire [leur] vie comme « terrible ». Les médias de masse l[es] dépeignent en des termes les plus misérables, de façon à décourager toute femme d’emprunter cette voie.[10]

Comme le montrent les morceaux choisis par Louise Toupin parmi les nombreuses archives qu’elle a consultées pour nous offrir cet ouvrage, cette répression des travailleuses du sexe fut aussi ce qui permit aux groupes de femmes noires comme le Black Women for Wages For Housework de s’identifier aux luttes des travailleuses du sexe : « lutter contre le harcèlement policier sur la rue, les agressions, la prison et les amendes, l’accusation d’être des « mères indignes », le risque de se voir retirer leurs enfants, chercher de l’argent pour nourrir leurs familles, telles sont là leurs luttes quotidiennes comme femmes noires »[11] écrit Louise Toupin, avant de citer un extrait du texte « Money for Prostitutes Is Money for Black Women », du Black Women for Wages for Housework :

La prostitution n’est pas un jeu, c’est du travail […]. C’est le travail que les femmes noires ont été forcées de faire sur les plantations et que nous sommes toujours forcées de faire aujourd’hui […]. Nous sommes forcées de vendre nos services sexuels sur la rue, dans les hôtels et les salons de massage, ou dans nos appartements – donc de prendre ce second travail – parce que nous ne sommes pas payées pour le premier travail que nous exécutons comme femmes, le travail ménager, le travail de produire et de prendre soin de tout le monde, au profit de l’Homme. La prostitution est l’un des moyens que les femmes noires utilisent de plus en plus pour refuser la pauvreté et la dépendance envers les hommes, dues au fait que nous ne sommes pas payées en retour de ce premier travail.[12]

Les analyses de Black Women for Wages for Housework mirent également en lumière la dimension raciste de la répression du travail du sexe :

Le racisme fait en sorte que les femmes noires sont réduites à être celles qui, entre tous et toutes, ont le moins d’argent, ont le moins de possibilités de se trouver un emploi, le moins d’accès à l’école, les pires logements, qu’elles sont les premières à être tuées, emprisonnées ; bref, les femmes noires sont suspectes de « prostitution » dans tous les cas. Lorsqu’une rafle se produit, les femmes noires qui, par hasard, marchent dans le secteur, peuvent s’attendre à être les premières arrêtées. «La saison de chasse est toujours ouverte pour les femmes noires. »[13]

 Au-delà de ces rapprochements théoriques entre travailleuses du sexe et autres catégories de femmes produits par différents comités développant une réflexion sur le travail ménager au sein du Collectif Féministe International, un soutien pratique aux luttes naissantes des travailleuses du sexe se mit également en place. Les années 1970 virent en effet la formation des premiers collectifs de travailleuses du sexe, de COYOTE (Call Off Your Old Tired Ethics) fondé par Margot St James à San Francisco en 1970, au mouvement d’occupation de Saint Nizier à Lyon puis d’autres églises en France en 1975, en passant par d’autres groupes tels que PUMA (Prostitutes Union of Massachussetts) ou encore BEAVER (Basic Education And Vital Equal Rights) à Toronto. Il serait trop long de revenir ici sur les détails de ce soutien concret aux travailleuses du sexe en lutte, mais on mentionnera qu’il prit des formes diverses, telles que des rédactions de déclarations communes, l’invitation de travailleuses du sexe lors de conférences internationales (qui donnera par exemple lieu à un tract « Housewives and Hookers come together »), un appui juridique contre la répression, ou un soutien à la création de groupes de défense des droits des travailleuses du sexe.

Après ce bref rappel historique des analyses développées par les militantes du Collectif Féministe International, je voudrais maintenant m’interroger sur les leçons que l’on peut tirer de ces analyses dans la mesure où le contexte du travail des femmes, du travail reproductif, a énormément évolué depuis les années 1970.

2. penser la lutte pour la reproduction sociale aujourd’hui à partir des luttes des travailleuses du sexe

Dans un article publié dans les Cahiers Genre et développement, intitulé « Travail domestique, du care, du sexe et migrations dans le contexte de la restructuration néo-libérale : de la politisation du travail reproductif », Silvia Federici et Camille Barbagallo écrivent :

Précisément parce que le travail du sexe est souvent du travail non libre, le travailleur du sexe devient le paradigme du travailleur de l’économie mondiale, de la même façon que la main-d’œuvre féminine sous-payée, précaire et « informelle » devient le paradigme de toute forme d’exploitation.[14]

En d’autres termes, les luttes des travailleuses du sexe peuvent être prises comme point de départ pour penser les luttes à mener aujourd’hui. Et parce que, pour reprendre encore les mots de Silvia Federici et Camille Barbagallo, « la lutte pour la  »reproduction » est centrale à toutes les autres luttes […] car aucune lutte n’est soutenable si elle ignore les besoins, expériences et pratiques nécessaires pour notre reproduction »[15], la lutte des travailleuses du sexe doit être pensée en lien avec les politiques de reproduction sociale.

Le lien entre les luttes des travailleuses du sexe et les politiques de reproduction sociale depuis les années 1970 est pensé en fonction de deux perspectives.

La première perspective consiste à partir du constat que la majorité des travailleuses du sexe en France, et de manière générale dans les pays Occidentaux ou du Nord, sont aujourd’hui des femmes immigrées, non blanches. On retrouve d’ailleurs des dynamiques de genre et de race similaires dans la plupart des industries de services à la personne, dans le travail du care, le travail domestique.

Sara Farris a développé le concept de « fémonationalisme » pour désigner « la mobilisation contemporaine des idées féministes par les partis nationalistes et les gouvernements néolibéraux sous la bannière de la guerre contre le patriarcat supposé de l’Islam en particulier, et des migrants du Tiers monde en général »[16]. Elle note par ailleurs que la migration des femmes destinées au secteur reproductif, contrairement à celle des hommes migrants, est plutôt encouragée par l’État, dans un contexte de désengagement de celui-ci vis-à-vis de la prise en charge de services tels que la garde des enfants, et un contexte d’accroissement de femmes « nationales » dans le secteur productif. Autrement dit, les discours institutionnels qui défendent l’intégration des femmes immigrées par le travail ont peut-être moins à voir avec les intérêts des femmes en question que ceux de l’économie nationale pour laquelle ces travailleuses assurent la reproduction de la force de travail à moindre frais. En ce qui concerne les travailleuses du sexe, on peut également utiliser ce concept de fémonationalisme pour éclairer les politiques anti-traite, et plus généralement anti-prostitution, lorsqu’elles insistent d’une part sur la nécessité de « sauver » de pauvres femmes victimes de réseaux de migrations présentés comme le pire de ce que peuvent produire les patriarcats étrangers, et d’autre part sur le besoin de « réinsérer » les travailleuses du sexe, c’est à dire en réalité de les « insérer » dans l’économie nationale légale, ce qui signifie, pour des femmes en grande majorité migrantes, une insertion dans le secteur du travail domestique, du care, etc. Si les parcours des femmes bénéficiant de tels programmes de réinsertion sont trop peu explorés pour tirer des conclusions définitives, ces réflexions lancent tout du moins des pistes de recherche sur une possibilité de penser la raison du succès institutionnel de la rhétorique abolitionniste. On notera par ailleurs que l’autre versant de ces missions de sauvetage et de réinsertion est le versant répressif à l’égard soit des travailleuses elles-mêmes qui refusent une telle réinsertion, soit de ceux considérés comme favorisant l’expansion de l’industrie du sexe (les « proxénètes »), la lutte contre la prostitution prend de plus la forme d’une offensive raciste, qui participe de l’incarcération systémique des populations non-blanches.

La deuxième perspective de réflexion pour penser les luttes des travailleuses du sexe du point de vue de la reproduction sociale consiste cette fois à s’intéresser non à ce qui se passe dans les pays de destination des migrantes, mais dans leurs pays d’origine, aux ravages causés par les politiques néolibérales qui ont détruit les économies locales pour mieux les intégrer au marché détenu par le Nord. Ces politiques colonialistes et impérialistes ont entrainé une nouvelle division (sexuelle) internationale du travail, dépossédant les peuples de ces pays des moyens nécessaires à leur reproduction, poussant ainsi une partie non négligeable de leurs habitants, partie aujourd’hui constituée de plus de 50% de femmes, à venir constituer dans les pays du Nord, ce que Sara Farris nomme, en parlant des femmes destinées au secteur reproductif, une « armée régulière de main d’oeuvre extrêmement bon marché »[17].

Aussi, si l’on veut tirer un bilan de l’évolution des politiques de reproduction sociales depuis 1970, on peut donc dire que celles qui effectuent le travail reproductif sont toujours des femmes, mais certaines femmes : des femmes immigrées, non blanches. La division sexuelle du travail étant devenue internationale, et du même coup, raciale, les luttes féministes aujourd’hui ne peuvent se permettre de faire l’économie d’une analyse du racisme, d’un racisme qui structure également les rapports entre les femmes, de sorte que, pour reprendre les mots d’Houria Bouteldja dans « Féministes ou pas ? Penser la possibilité d’un « féminisme décolonial » avec James Baldwin et Audre Lorde » :

Penser qu’il puisse y avoir une solidarité pure entre les femmes du Sud et les femmes du Nord simplement parce qu’elles sont femmes et victimes du patriarcat sans que les conflits d’intérêt ne surgissent, c’est croire qu’il puisse y avoir convergence d’intérêt entre bourgeois et prolétaires.[18]

Ainsi, pour résumer le bilan que l’on peut tirer depuis les années 70, on pourra noter que non seulement la revendication d’un salaire au travail ménager n’a pas abouti, mais que ce sont désormais les femmes au profit de qui il aurait pu être obtenu qui paient elles-mêmes d’autres femmes pour effectuer ce travail. L’échec est donc double pour les femmes du Nord, et triple pour les femmes du Sud qui, dépossédées des moyens de reproduire leur famille dans leur pays, vont reproduire celles des pays du Nord en étant au mieux sous-payées, au pire réduites en esclavage.

Cette présentation a je l’espère montré la nécessité, en tant que féministes, de se réapproprier la question de la reproduction sociale. Le féminisme, principalement le féminisme hégémonique, mais pas seulement, s’est essentiellement construit sur l’opposition non seulement vis-à-vis des putes, mais aussi vis-à-vis des mères : alors que certaines ont pu clamer « ni putes ni soumises », il semble que plus nombreuses encore soient celles à avoir construit leur féminisme sur un « ni pute ni mère ». Ainsi, la question de la contraception et de l’avortement a été bien plus investie que celles de l’accouchement ou des allocations familiales. Les groupes de travailleuses du sexe, de même que les groupes de mères, sont toujours restés très à la marge du féminisme, alors même que leur situation constitue un point de départ exemplaire pour penser la condition des femmes. La campagne pour un salaire au travail ménager permettait donc de lutter contre cette marginalisation, en rappelant la valeur de ce travail. Surtout, cette campagne permettait de mettre en lumière, que partout où il y a exploitation, qu’il s’agisse de l’usine, mais aussi du foyer, du bordel ou du trottoir, alors il y a la possibilité d’une lutte.

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[1]   Louise Toupin, Les luttes pour le salaire au travail ménager. Ed. Remue Ménage, p. 92

[2]   Ibid., p. 238

[3]   Ibid., p. 202

[4]   Ibid., p. 258

[5]   Ibid., p. 124

[6]   Ibid, p. 123

[7]   Ibid., p. 124

[8]   Ibid., p. 125

[9]   Ibid., p. 255

[10]Ibid., p. 124-125

[11]Ibid., p. 258

[12] Black Women for Wages for Housework (1977), Money for Prostitutes Is Money for Black Women, cité par L. Toupin, p. 258

[13]Ibid., p. 258

[14]Barbagallo, C. et S. Federici. 2013. Travail domestique, du care, du sexe et migrations dans le contexte de la restructuration néo-libérale : de la politisation du travail reproductif. In Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale. Cahiers genre et développement. N° 9. (Dir.) C. Verschuur et C. Catarino. 421-430. Paris : L’Harmattan, p. 429

[15]Barbagallo, C. et S. Federici. 2013. Travail domestique, du care, du sexe et migrations dans le contexte de la restructuration néo-libérale : de la politisation du travail reproductif. In Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale. Cahiers genre et développement. N° 9. (Dir.) C. Verschuur et C. Catarino. 421-430. Paris : L’Harmattan, p. 422

[16] Sara Farris, « Les fondements politico-économiques du fémonationalisme », Contretemps, 17 Juillet 2013

[17]Ibid.

[18]Houria Bouteldja, « féministes ou pas ? Penser la possibilité d’un  »féminisme décolonial » avec James Baldwin et Audre Lorde », Septembre 2014.

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Stratégies féministes contre le néolibéralisme https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/strategies-feministes-contre-neoliberalisme/ Wed, 20 May 2015 15:31:00 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=248 À l’occasion de la sortie en français de l’ouvrage de Silvia Federici Caliban et la sorcière par les éditions Entremonde et de la sortie de Le Salaire au travail ménager – Chronique d’une lutte féministe internationale écrit par Louise Toupin et publié aux éditions du Remue-Ménage,  Raisons sociales a eu le plaisir d’inviter les deux auteures à offrir leurs réflexions sur le féminisme et le néolibéralisme à partir d’un retour sur la campagne du salaire au travail ménager qui a eu lieu pendant les années 1970.

La rencontre a eu lieu le 20 janvier dernier au Centre St-Pierre grâce au soutient de la Fédération des Femmes du Québec, du département de Science politique de l’UQAM, de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques, du Réseau québécois en études féministes, des Éditions du Remue-Ménage, des Éditions Entremonde.

Vous trouverez ici trois capsules vidéos. Les deux premières sont des extraits choisis des prises de parole des deux conférencières. La troisième est la captation intégrale de la conférence, sans les questions de la salle. Dans un article à venir nous rendrons disponibles les réponses aux questions offertes par les conférencières.

Extraits choisis de la conférence de Silvia Federici

Extraits choisis de la conférence de Louise Toupin

Conférence intégrale

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