Histoire – Archive Raisons sociales https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/ Archive Raisons sociales Tue, 22 Dec 2020 13:28:28 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.6.20 Promenade sur Marx https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/promenade-sur-marx/ https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/promenade-sur-marx/#comments Mon, 08 Jan 2018 15:48:47 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=477 Je suis en colère contre moi-même (et contre quelques institutions littéraires) pour la même raison à intervalle régulière. Cette année, par exemple, Marie-Éveline Bélinga m’a fait lire Suzanne Césaire. Je ne la connaissais pas. Comme étudiante en littérature j’ai adoré Césaire, Aimé je veux dire; j’ai appris le début de Cahier d’un retour au pays natal par cœur; je reviens encore à lui pour réfléchir à la décolonisation dans la littérature québécoise, et même pour parler de féminisme. Mais je ne savais même pas que son épouse écrivait. Personne ne nous enseigne ça, à la base, que les femmes écrivent. Personne ne nous dit jamais « ho et en passant saviez-vous que Suzanne Césaire ne se contentait pas de tenir salon ? ». C’était une écrivaine et éditrice engagée qui a laissé peu de textes, mais qui ne sont pas à sous-estimer. Quelques jours plus tard, Stéphane Martelly m’a expliqué à quel point l’œuvre de Mireille Neptune Anglade était marquante. Moi qui ai travaillé avec son spectaculaire mari, je ne me suis jamais doutée de rien. Mais je connais ce principe; comme éditrice, je suis entrainée à chercher les écrivaines oubliées (qu’on trouve massivement chez les maitresse d’écrivains pas oubliés du tout). Moi je devrais savoir, je devrais avoir eu la curiosité, je devrais avoir lu Mireille Neptune Anglade et Suzanne Césaire. Vous pourriez en tout temps me demander qui est ma dernière colère, je vous parlerais d’une écrivaine qui avait échappé à mon radar et je parie que vous feriez des découvertes.

N’allez pas imaginer, contaminés que vous êtes par des siècles de blagues théoriques misogynes, que je prétends que le génie se transmet par osmose aux femmes au contact [du sperme] des grands hommes. C’est plus simple que ça, je trouve les écrivaines chez les amoureuses des écrivains parce qu’écrire se fait en groupe. Il faut pour écrire un réseau de pensée. Bien sûr il existe quelques figures d’écrivains vraiment solitaires, mais dans la très grande majorité des cas, au contraire du lieu commun, écrire se fait en correspondant, en discutant, en se lisant les un.e.s les autres. Les femmes ayant dans l’histoire été privées de réseaux intellectuels, elles ont écrit avec leur famille; en plus d’avoir été souvent secrétaires, muses et éditrices de l’ombre. Les muses, qui ne bénéficiaient pas, elles, d’un soutien éditorial réciproque, nous laissent des œuvres morcelées, souvent trop minces pour que les éditeurs ordinaires les aient considérées. Mais elles me semblent essentielles à l’histoire des idées, critiques et prolongements de chaque école littéraire. La décolonisation était aussi un principe féministe, comme les Québécoises le savent bien. J’ai hâte de lire ce que Marie-Éveline écrit à propos de Césaire et des autres écrivaines de la négritude.

Cet été, en visionnant la bande annonce du film Le jeune Karl Marx, j’ai été secouée par la représentation de Jenny Marx. Jenny participant aux discussions, Jenny aux presses, éditrice. C’était un choc. Ha non, pas une autre muse que j’avais boudée ? Il faut dire qu’autour de moi, de nombreuses personnes ont des études en sciences sociales, peuvent donner des cours sur l’œuvre de Karl Marx. Personne ne m’avait jamais parlé du travail intellectuel de celle qui l’a accompagné toute sa vie. Et pourtant, pas de surprise : il est évident qu’une pensée de l’ampleur du marxisme a dû compter à la base sur un réseau du tonnerre. Et dans ce groupe qui a transformé le monde par ses idées notamment féministes, il y avait, ben oui, des femmes.

N’est-ce pas évident…

 

Jenny

Je suis donc partie à leur recherche. Première étape de l’enquête : les ami.e.s marxistes. Vous qui avez dans votre salon un portrait sépia central (qui sert à l’occasion de miroir), une poupée, un jeu de dard à l’effigie de Karl. Qui portez la version heavy métal ou Noël rétro du t-shirt. Et qui pourriez m’en parler savamment. Longuement. Passionnément. Qui possédez le petit Karl comme un catalogue d’outils fiables, à dégainer dans toutes les situations. Que savez-vous de l’œuvre d’Eleanor Marx ? De l’influence de Jenny ou de Laura Marx ? Camarades de Raisons sociales, quelqu’un vous a-t-il parlé d’elles pendant ces nombreuses années d’université ?

Les réponses ont été encore plus évasives que je ne l’aurais cru. (Je suis peut-être mal tombée. N’hésitez pas à m’ensevelir de votre savoir à rebours.) On me dit surtout à propos d’elles qu’elles ont eu « des vies assez tristes ». Enfants morts, pauvreté, maladie, abandon, conjoints égocentriques ou violents, exil, suicide, oubli… Bienvenue chez les Marx. Mais le portrait que je me fais des femmes de la famille n’a rien de misérabiliste. Dans la deuxième étape de l’enquête, je me balade au hasard du web. Je glane des traces de vie. On garde d’elles une image forte, fière. Sur une fameuse photo de couple, Jenny regarde ailleurs, mais avec conviction. Elle a une aussi sale gueule que son mari, ce qui n’est pas peu dire. On raconte, mais c’est le racontar habituel au sujet des épouses légitimes, qu’elle était la seule à pouvoir lui tenir tête. On dit aussi cela d’Helene Demuth, Lenchen, la gouvernante, un détail irrégulier qui mérite sans doute que nous y revenions. Je pense à Xanthippe. Il est frappant que les femmes de la famille Marx, si elles n’ont pas gagné le respect ou la reconnaissance de leur travail intellectuel, ne sont pas ridiculisées par les historiens marxistes (Je ne veux pas dire, attention, qu’il est admis que l’histoire de la pensée leur doit quelque chose. Juste qu’elles ne soient pas décrites comme des emmerdeuses, en accord avec une certaine tradition littéraire, me semble digne de mention.).

Il n’existe évidemment pas d’œuvres complètes traduites en 20 langues de ces intellectuelles. Je trouve avec plaisir Lettres d’amour et de combat, de Karl et Jenny Marx (Rivages poche, 2013, avec une présentation de Jacques-Olivier Bégot.) Ce qui me frappe d’abord dans ce petit livre, c’est la légèreté avec laquelle les éditeurs traitent l’une des co-auteurs des correspondances. Ils oublient de mentionner (en couverture ou en page titre) que leur livre comprend un important fragment d’autobiographie de Jenny. Bégot, s’il est un spécialiste du marxisme, ne semble pas avoir été prévenu de l’existence des biais sexistes les plus classiques. Il dit que ces lettres sont « certes moins exigeantes » que les autres correspondances de Marx. Il se fout de traduire les citations latines de Jenny (et se contente de les juger incompréhensibles), elle qui est pourtant une polyglotte rigolote habituée des jeux de mots et des traductions inventives. Mais ce qui laisse une impression durable dans cette lecture, c’est la personnalité de Jenny. Ses colères, son amour, sa vivacité, son humour acide bien reconnaissable, répandu avec générosité sur tous les semi-alliés et les bien-pensants frileux. Elle se moque de tout le monde, mais aussi d’elle-même. Ainsi, si elle se plaint de sa condition de femme, c’est sans espoir et sans prétention. Elle se juge avec un certain cynisme. Une dérision, cruelle pour elle-même, qui deviendra révolte pour ses filles.

Jenny taquine son mari comme elle taquine tout le monde, mais il ne s’agit pas d’une critique. Son rire est celui d’une personnalité forte défiant la tempête, une question de survie. Elle se consacre volontiers à l’œuvre de Karl; elle l’épaule dans tous les aspects de sa vie. Éditrice, traductrice, amante, soignante, négociatrice, chienne de garde… Il faut dire que ce qui nous est parvenu d’elle, ce sont surtout des lettres adressées à lui et à ses enfants. Sa révolte reste peut-être cachée. Je suis frappée quand même de sa lucidité devant le travail domestique et l’humilité imposée aux femmes, qui ne mène qu’à une forme de résignation. Si Jenny a participé à la réflexion féministe dans le groupe des Marx, ses textes laissent penser que c’était avec amertume et acidité. C’est une femme rompue par les drames, notamment trois morts d’enfants, qui en vient à souhaiter que ses filles restantes échappent au mariage. Elle fait preuve aussi d’un esprit de clan assez remarquable; fidèle et généreuse en amitié, malgré le temps et les épreuves, c’est elle qui donne l’impression d’une famille de pensée.

La liberté en amour a souvent été au cœur des débats chez les révolutionnaires et Jenny en a forcément vu et entendu de toutes les couleurs dans cette maison festive où se sont croisés (à sa table) écrivains, politiciens et militants de partout. Dans ses mémoires, elle prend le temps de mentionner Willich, qui s’était installé chez les Marx et avait une théorie sur le « communisme « naturel » » qui risquait parait-il de « faire sortir le ver qui se cache dans tout mariage ». Un an plus tard, Willich défie Marx dans un duel sous prétexte qu’il n’est pas assez radical. Jenny ne nous en dit pas plus, mais je me prends à lui souhaiter d’avoir eu quelques amants sympathiques. Une pensée probablement anachronique, puisque la liberté sexuelle aurait eu des conséquences encore plus dramatiques et indicibles pour elle que pour lui. On sait tout de même qu’elle a voulu cette liberté pour ses filles, et qu’elle l’a tolérée dans sa maison, d’une manière dont les tabous de l’époque ne lui ont pas permis de témoigner.

Jenny a travaillé toute sa vie comme recherchiste, transcriptrice, éditrice et correctrice de son mari et des amis. Souvent au détriment des convenances et du confort familial. D’ailleurs, quand un envoyé du gouvernement prussien vient enquêter chez cette dangereuse famille, ce qui semble le scandaliser le plus, ce ne sont pas les propos des révolutionnaires, mais le lamentable travail de tenue de maison effectué par Jenny et Helene, ainsi que la présence des enfants Marx au cœur des discussions les plus passionnées et des débauches qu’il aurait sans doute préférées plus viriles.

Je remarque une anecdote amusante dans les correspondances. Une lettre de Jenny a été éditée et publiée par Marx et ses copains dans Vorwärts. Sans son accord. C’est une lettre excellente, tout à fait dans le style mordant de Jenny, mais en mieux, construite comme un manifeste, une lettre parfaite, me dis-je, à première vue. Puis, je comprends ce qui a été édité. Ils ont enlevé de la lettre les inévitables passages sur la famille, les souffrances quotidiennes. Jenny envoie toujours des nouvelles des enfants, de la mère de Karl, des amis. Elle fait un aller-retour constant entre la dure réalité de sa vie et des considération philosophiques et politiques exigeantes (n’en déplaise à l’éditeur). Bref, pour la publier, ils l’ont nettoyée de cette pluridimensionnalité, la rendant plus lisible pour le public de la revue, mais l’amputant en même temps d’une moitié de sa pertinence politique.

Cette lettre comme métaphore de notre lecture tronquée du monde, et de la disparition qu’elle requiert.

 

Laura, Jennychen, Lenchen et les autres1

Mes enquêtes se basent sur des intuitions et suivent des chemins tortueux. Rien n’est simple quand on cherche les femmes de l’histoire, car les bons filons finissent souvent en cul-de-sac. La page Wikipedia presque vide de Laura Marx Lafargue nous apprend qu’elle a traduit en français Le manifeste du parti communiste, ce qui est tout de même une contribution intéressante. Les trois filles des Marx parlaient parfaitement français, surtout les deux ainées, Jenny et Laura, qui ont passé une bonne partie de leur enfance en France et en Belgique. La plus petite, Eleanor, est quant à elle plutôt londonienne (et Irlandaise de cœur). Jenny est d’ailleurs l’ancêtre de quelques personnages célèbres de la vie artistique et politique française. Je me dis au départ assez naïvement que je trouverai leurs traces un peu partout dans l’édition française.

Érudites, polyglottes et militantes convaincues, les trois sœurs Marx ont été formées par un florilège épatant de personnalités originales et de cerveaux brillants. Les plus présents dans la maison Marx étant sans doute leur parrain Engels et les sœurs Mary et Lizzie Burns (Tiens, je découvre à peine ces femmes et je vois tout de suite que la parenthèse n’aura pas de fin. On dit de Mary, première amoureuse de Friedrich, qu’elle lui a fait découvrir la réalité ouvrière et on dit de Lizzie, la seconde, qu’elle l’a initié au féminisme…). Les filles Marx ont aussi l’une après l’autre travaillé comme secrétaires de leur père. Ce travail spécialisé et gratuit permettait également, semble-t-il, à Karl Marx de voir à leur éducation en contournant l’abrutissement des filles dans le système scolaire. Seule la plus jeune des trois a pu échapper par moments à la charge des enfants, des malades, des maris et des morts, et ainsi mener une carrière intellectuelle et politique autonome. Laura Marx Lafargue et Jenny Marx Longuet ont, comme leur mère, porté un important fardeau domestique qui les a éloignées de la parole. Jennychen meurt prématurément, épuisée par les grossesses successives et les maladies. Laura reste quant à elle assez discrète derrière son mari dans la mémoire française. Pourtant, sa vie ne manque pas de rebondissements et d’aventures. Laura avait une part considérable de ce fameux courage familial et on se souvient d’elle cherchant son mari communard et fuyant la police à travers les Pyrénées, avec un bébé mourant au sein. Elle a vécu longtemps après les autres et a donc eu plus de temps pour écrire, traduire, éditer les œuvres familiales. On lui doit beaucoup, mais elle se consacrait, comme sa mère, aux textes des autres.

Laura s’est suicidée avec Lafargue, en conformité avec son plan à lui, nous dit wikipedia.

Un personnage curieux de cette famille attire constamment l’attention sans avoir laissé de traces écrites. Helen Demuth, née la même année qu’Engels, a été placée comme domestique à l’âge de 8 ans, un souvenir qu’on nous dit traumatique. Adolescente, elle entre au service de la famille Von Westphalen et devient la gouvernante de Jenny. Là, elle est mieux traitée, reçoit une éducation et s’intègre à la vie de famille; elle devient une sœur pour Jenny Marx, qu’elle suivra toute sa vie, jusque dans le tombeau familial. On ne sait rien de sa propre pensée, ni de sa voix, mais on sait l’amour que les enfants Marx lui vouaient, aussi qu’elle est l’élément déclencheur, notamment chez Eleanor, de plusieurs réflexions et critiques sur le travail domestique ou la condition féminine. Comment en effet des socialistes peuvent-elles militer pour l’émancipation de toutes les femmes si elles ont besoin pour ce faire du travail d’une domestique ? Les féministes d’aujourd’hui sont bien loin d’avoir résolu ce problème colossal, qui les occupe encore avec raison. Un autre problème que soulève Lenchen aux yeux d’Eleanor, c’est celui de l’inégale liberté sexuelle entre les sexes, mais aussi entre les femmes, et de l’effet de ces inégalités sur les enfants.

Des historiens ont apparemment longuement débattu pour déterminer si Frederick, le fils de Lenchen, était ou n’était pas de Marx, une querelle somme toute cocasse, qui rappelle l’existence de zones où les mères sont plus compétentes que les experts. Tout le monde semble quand même s’entendre pour dire que Karl aurait pu être son père, et qu’il lui ressemblait de manière fort convaincante. La légende veut qu’Engels l’ait confirmé à Eleanor sur son lit de mort. Mais l’enfant porte quand même le nom d’Engels, et a grandi en croyant que c’était lui, son père. Je peux ainsi faire plusieurs hypothèses. Soit coucher avec le patron et ses copains faisait partie chez les Marx des tâches de la gouvernante, ce qui ne serait pas si hors norme, mais qui jette quand même une ombre disgracieuse sur certaines belles théories. Soit Lenchen était effectivement une femme du groupe, une concubine et amie; c’est une hypothèse qui semble plausible quand on lit la biographie que fait Rachel Holmes d’Eleanor. Mais un doute demeure, vu la colère de Jenny à la naissance du bébé, la révolte d’Eleanor quand elle apprend la vérité, et l’exclusion du pauvre garçon de la famille. Eleanor est complètement scandalisée par l’injustice faite à son demi-frère. Frederick, en effet, comme fils naturel de la domestique, n’a jamais pu profiter de la fabuleuse éducation prodiguée aux autres enfants, et n’a même pas pu compter sur le soutien financier d’Engels, qui a si souvent aidé pourtant les Marx, les Lafargue et les Longuet. Si Lenchen n’a pas laissé d’œuvre, son histoire se grave tout de même dans mes réflexions. Quelque part là où ça coince.

 

Eleanor (dite Tussy)

Toutes les femmes de cette histoire laissent des images mentales durables, comme des héroïnes mythologiques. Mais depuis que j’ai fait sa rencontre, Eleanor, la cadette des filles Marx, m’habite comme un spectre, me suit dans mon quotidien; elle surgit dans le couloir avec ses vieilles robes sales décorsetées, ses cheveux en bataille, son pince nez et sa voix de comédienne, pour me distraire des conversations et des tâches, me hurler de me bouger le cul, une véritable inspiration d’auteure romantique. J’écris deux lignes sur elle et déjà je me vois me mirer dans son portrait ovale, me clamer marxiste, mais « de tendance tussiste ». Un mythe sans statue, de la densité de Woolf ou Bersianik, qui pourrait bien rester en moi comme une grand-mère disparue, irremplaçable.

Que dire d’Eleanor en quelques lignes ? Qu’elle appelle une réécriture de certains livres d’histoire ? Sa biographie, par Rachel Holmes, se lit comme un roman d’aventure (pour geekettes). Elle a non seulement été de toutes les batailles politiques importantes de son époque, mais elle avait en plus un jugement littéraire très sûr, un charme conquérant, une érudition hors du commun et une compréhension quasi innée de l’œuvre de Marx et de ses proches. Son courage, sa générosité et sa volonté ne semblaient pas connaître d’exception, sauf une : elle-même. Elle avait en vérité une forte tendance à l’autodestruction, et tous les symptômes de l’hystérie que l’on diagnostiquait le plus souvent aux jeunes femmes ambitieuses de cette époque… Il faut dire qu’elle avait eu une éducation absolument hors norme, Karl Marx semble même avoir rédigé une part importante du Capital avec sa petite dernière sur les genoux d’abord et à la recherche ensuite. Pas de quoi prédisposer à la condition de bonne épouse respectable. Elle semble avoir hérité de la langue bien pendue et de la solidarité de clan de sa mère. Holmes la décrit comme une intellectuelle infatigable et une politicienne fort influente, qui a fait exister le socialisme en Angleterre, en même temps que le féminisme moderne. Tussy disait que le socialisme était une école littéraire… « She took this literary movement from its visionary pages on to the streets and on to the political stage. », ajoute Holmes (p. xii). Rien de moins.

Et si Eleanor avait été un homme ? C’est une question qui intéresse beaucoup la biographe. Elle décrit Marx père comme réellement conscient des inégalités hommes-femmes, militant féministe avant l’heure. Or, à la naissance d’Eleanor, il écrit à Engels ce commentaire cynique : « I could not of course write to the Tribune yesterday and could not either today and for some time in the future, for yesterday my wife was delivered of a bona fide traveller – unfortunately of the sex par excellence… Had it been a male the matter would have been more acceptable.  (p. 3) » Ce que Marx ne pouvait pas savoir au jour de la naissance de cette fille, c’est que si elle avait été un garçon, il aurait pu faire concurrence à son père dans l’histoire de sorte que nous parlions aujourd’hui des Marx.

Elle serait peut-être arrivée de toute manière à un minimum de reconnaissance historique légitime si elle avait vécu quelques années de plus. Malheureusement, sa vie a pris fin abruptement lorsqu’elle s’est suicidée à 43 ans avec l’ « aide » de son escroc de conjoint violent. Elle venait de passer toute l’année à donner infatigablement des conférences sur le socialisme. Socialisme dont elle défendait une vision fondamentalement féministe. « We are told that « socialists want to have women in common ». Such an idea is possible only in a certain state of society that looks upon woman as a commodity. Today, woman, alas, is only that. She has only too often to sell her womanhood for bread. But to the socialist a woman is a human being, and can no more be « held » in common than a socialist society could recognise slavery. », dit-elle en conférence à Chicago en 1886.

Du groupe, c’est elle en effet la féministe radicale, qui en a fait dès son adolescence une priorité, et qui s’est liée avec les féministes du monde en plus d’influencer l’œuvre de ses amoureux, de ses parents. Elle ne s’intéressait pas beaucoup à la question des droits et du suffrage; pour elle, les causes de l’exploitation et de la domination des femmes étaient avant tout économiques et il y avait dans le socialisme des leviers pour améliorer le sort de toutes les femmes. Elle militait pour l’éducation des filles (y compris l’éducation sexuelle), contre le travail des enfants. Dans ses tournées, elle rendait compte non seulement des luttes d’ouvrières, mais aussi de leur réalité de mères, des terribles conditions de vie des familles. Elle discute de ces idées avec ses proches et on sait ainsi qu’elle a participé à la réflexion qui a mené à L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, un texte qu’elle a ensuite défendu bec et ongles et cherché à faire reconnaître chez les socialistes comme chez les féministes. Elle a ainsi continué la réflexion dans The Woman Question, un texte cosigné avec son amoureux, dans lequel elle traite le mariage comme une transaction financière. Ce texte assez court me paraît fondateur, notamment parce qu’il s’avance sur le terrain du désir des femmes, et de l’égalité dans la sexualité.

Eleanor a été légataire littéraire non seulement de Marx, mais aussi de celui qu’elle considérait comme son deuxième père, Engels, et c’est elle qui était chargée de la tâche colossale de traiter, organiser, réviser et publier les œuvres posthumes, en accord avec leurs volontés. Elle a ainsi participé à la traduction collective du Capital en anglais, et a aussi été la première biographe de son père. En plus de traduire et commenter des œuvres aussi variées que le récit du communard Lissagaray ou encore le roman Madame Bovary. Elle rêvait d’une carrière d’actrice, mais elle a plutôt consacré sa vie à la lutte socialiste, tout en gagnant sa vie comme enseignante ou critique littéraire. Participant à la fondation de l’Internationale ouvrière, de l’Independent Labour Party ou de la Socialist League, elle fréquentait les plus brillants écrivains de son époque, ainsi que les révolutionnaires irlandais, russes, allemands, français… Elle a été au cœur d’un réseau international et interdisciplinaire, liant des femmes aux vies romanesques, comme Clara Zetkin, Edith Lanchester ou Olive Shreiner. Autant elle ressemblait à son père, autant elle était la fille d’un groupe de femmes qui ont contribué à son éducation et à sa puissance, des femmes comme Jenny Marx, comme Helen Demuth ou comme Mary et Lizzie Burns. Eleanor a à son tour une fillation que je ne manquerai plus de remarquer. La suivre, c’est mettre le doigt sur un vaste tissu de femmes qui prennent la parole et transforment le monde.

Cette série m’a aussi fait rencontrer Rachel Holmes. Écrivaine et historienne féministe, elle se pose mes questions avant moi. Elle s’arrête sur chaque femme personnage de l’histoire. Bien sûr elle parle des hommes, mais chaque personnage féminin est une apparition. J’apprends qu’elle travaille à un livre sur Sylvia Pankhurst, une émule d’Eleanor. Elle a aussi écrit une biographie de Saartjie Baartman, cette femme devenue symbole de la violence de l’érotisme colonial. Elle a travaillé sur Dr James Barry, un médecin trans anglais qui est considéré comme la première femme médecin. (Elle est invitée à la table de Judy Chicago dans le Dinner party.) Il commence à y avoir foule à ma table, pour ce texte.

La promenade n’a pas de fin. Chaque route bifurque vers une nouvelle vie, une œuvre de plus à découvrir. Il n’y a rien là de surprenant; les humains pensent et créent ensemble. Écrire se fait à plusieurs. La philosophie est une forêt. Mais ce qui étonne tout de même un peu c’est le buste de Karl dans son cadre. Marx, c’est aussi le nom de toute une bande. Une bande joyeuse, solidaire, drôle et idéaliste, passionnée de littérature et tenant tête à toutes les autorités. Une bande féministe. Pourquoi tenons-nous tant à cette image du grand homme dans son cadre ? Je sais que toutes les personnes dans cette histoire admiraient Karl Marx. Engels lui-même tendait à diminuer l’importance de leur travail en dialogue, pour mettre de l’avant son ami. Mais personne ne doute de l’importance de cette amitié justement, dans la création de l’œuvre. Pourquoi ne parlons-nous pas du clan, de cette action collective de penser ? Fait-elle moins sérieuse parce que toute la famille y était engagée ?

Un ami me parle de son souvenir d’enfance de l’ancienne place Marx, cette statue, maintenant au cimetière des monuments soviétiques de Budapest, où l’on voit Karl Marx et Engels à angles droits, debout très haut l’air dur. L’air précisément de ce qui a déraillé dans l’aventure communiste. Marx et Engels en béton, si seuls. Alors qu’ils étaient un clan, une école, une plaque tournante, une révolution populaire… À quoi sert cette isolation, d’où vient ce besoin d’extraire des hommes de la pensée vivante pour en faire des étoiles immobiles ? Écrivons-nous pour changer le monde ? Pour toucher les autres humains ? Ou pour adorer des statues ? Ce qui me plait dans le film de Peck, c’est l’exercice de remettre la pensée en vie, en discussion grouillante. Quand on me parlera de marxisme, ce n’est pas un buste de pierre que j’aurai à l’esprit mais je tâcherai de me souvenir de cette photo de Karl, Engels, Jenny, Laura et Eleanor et d’un certain désir de faire partie de la bande, comme d’une version alternative. Et j’espère que d’autres dimensions s’ajouteront à mes édifices, par la lecture de Martelly, de Bélinga, de celles qui comme moi exigent une version plus juste de l’histoire, résistent à la statufication de la pensée.

 

Lectures suggérées

  • Suzanne Césaire. Le grand camouflage. Écrits de dissidence (1941-1945), Paris, Le Seuil, 2009.
  • Mireille Neptune Anglade. L’autre moitié du développement, Port-au-Prince/ Montréal, Alizés/ Cidhica, 1986.
  • Rachel Holmes. Eleanor Marx, a life, Londres, Bloomsbury Press, 2014.
  • Karl et Jenny Marx. Lettres d’amour et de combat, Paris, Rivages poche, 2013.
  • Eleanor Marx (texte co-signé par Aveling). The Woman Question, https://www.marxists.org/archive/eleanor-marx/works/womanq.htm
  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Famille_de_Karl_Marx
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https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/promenade-sur-marx/feed/ 3
Engels à Montréal https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/engels-a-montreal/ Mon, 31 Oct 2016 14:28:50 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=332 Au début de l’automne 1888, Friedrich Engels (1820-1895), le compagnon intellectuel de Karl Marx (décédé en 1883), chercheur sur ses propres bases et actif participant aux luttes et mouvements socialistes de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, débarque à Montréal. C’est une visite essentiellement privée, presque touristique, qui fait suite au séjour d’Engels à Boston, New York et Toronto. Au-delà du côté anecdotique, ce bref passage du corédacteur du Manifeste du parti communiste révèle quelque chose.

Le but de ce texte finalement est de mieux comprendre l’évolution socialiste sur la question nationale. Cette question est restée globalement en suspens, avec des avancées et des errements. Aujourd’hui, elle est reposée aux confluents des luttes et des explorations théoriques qui, tout ne partant pas sur une page blanche, vont plus loin dans l’analyse et la stratégie.

 

L’honorable vieillard

Engels est alors une des grandes personnalités de la grande famille socialiste européenne. Il représente la tradition d’un passé glorieux, révolutionnaire et militant, associé aux grandes luttes démocratiques de 1848, à la fondation de l’Association internationale des travailleurs (1864-1878), à la Commune de Paris (1871). Il a écrit beaucoup et ses ouvrages sont lus en plusieurs langues. Engels se présente avec l’assurance d’une personne qui détient les clés d’une « science marxiste »,  une sorte de matrice théorique permettant de comprendre le monde et surtout, de le changer.

Au crépuscule de sa vie, le vénérable vieillard se consacre à divers travaux philosophiques qui continuent d’avoir un large écho[1]. Parallèlement, il maintient une abondante correspondance avec plusieurs mouvements socialistes, se permettant d’intervenir et de donner son opinion qui, assez souvent, est très respectée. Son autorité est à la fois morale et réelle. En gros, Engels croit sincèrement en la force montante du projet socialiste. Il estime que le capitalisme arrive en fin de course. Évidemment, son univers politique et intellectuel est centré sur l’Europe capitaliste. C’est là, estime-t-il, d’où surgira l’élan du changement.

L’irrésistible marche de l’histoire

Au tournant des années 1880, les socialistes européens vivent une grande transition. L’autodissolution honteuse de l’Association internationale des travailleurs (AIT) a mis fin à l’utopie d’une grande révolution qui devait franchir tous les obstacles, tout en ouvrant de nouveaux horizons aux mouvements qui prennent forme[2]. En dépit du vent de répression qui frappe fort, des mouvements socialistes progressent, un peu partout en Europe. Ils gagnent des sièges au parlement et dans les municipalités. Des syndicats finissent par arracher le droit d’exister. Ils se rallient une importante fraction des intellectuels. Des pourparlers ont lieu pour reconstituer une plateforme internationale (la future Internationale socialiste, dite Deuxième Internationale).

Au bout du compte, Engels est très optimiste, surtout en considérant que le socialisme « avance avec une vitesse toujours croissante ». Il pense que c’est en Allemagne que de vraies ruptures sont à la veille de survenir et que son pays natal pourrait être «  le théâtre de la première grande victoire du prolétariat européen? »[3].

Cette perspective optimiste correspond à l’« air du temps » en cette période de l’Europe, où s’expriment de grandes individualités comme Karl Kautsky (1854-1938), le « successeur » intellectuel de Marx et d’Engels et dirigeant du SPD, ainsi que Georges Plekhanov (1856-1918), dont l’influence domine dans les cercles socialistes en Russie. Engels défend une conception largement partagée par les socialistes.  

Dans son ouvrage, l’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884), il s’expose un schéma linéaire sur l’histoire du monde. Les sociétés du « communisme primitif » se transforment et se modernisent. Elles constituent des États, qui sont par la suite centralisés et restructurés par le capitalisme. Puis les conditions sont en place pour le grand saut vers le socialisme. Engels lit l’histoire en fonction d’une perspective totalisante, européocentrée, en érigeant « le modèle évolutif particulier d’un continent en monopole universel »[4].

Le voyage en Amérique

À l’été 1888, Engels décide de visiter son ami Friedrich Adolph Sorge (1828-1906), un socialiste allemand exilé aux États-Unis depuis 1848. Ferme partisan de Marx et d’Engels, Sorge est impliqué dans les cercles socialistes germanophones aux États-Unis, sans être par ailleurs beaucoup lié aux mouvements américains (syndicats, afro-américains, féministes, ruraux, etc.). Comme les socialistes européens, il estime que ces mouvements ne correspondent pas, selon lui, au « modèle » socialiste[5]. De par ses liens avec Marx et Engels, Sorge sort de la pénombre en devenant brièvement le secrétaire général de l’Association internationale des travailleurs (AIT), quand son siège est abruptement déménagé à New York en 1872. Choix funeste ou délibéré, cette décision sonne le glas de l’Internationale qui se déconnecte des mouvements européens, alors le « centre du monde » socialiste[6]. Finalement, l’AIT est dissoute (1878), sans laisser pratiquement de traces, sinon qu’un souvenir qui sera plus tard récupéré par la Deuxième et la Troisième Internationales.

Pour découvrir l’Amérique et par fidélité pour son vieil ami, Engels débarque à Boston en août 1888. Après avoir visité  New York, il passe quelques temps à Hoboken (New Jersey) chez Sorge. À la fin du mois, il continue son périple, visite les chutes Niagara, puis, il traverse la frontière vers Toronto et Kingston. Il arrive enfin à Montréal en septembre où il passe quelques jours. Et c’est alors qu’il écrit à Sorge une lettre privée dans laquelle il livre ses impressions :

Le Canada est riche de maisons ruinées plus que tout autre pays sauf l’Irlande. Nous essayons ici de comprendre le français canadien, qui est un langage encore plus primitif que l’Anglais yankee (that language beats Yankee English hollow) (…) La transition des États-Unis vers le Canada est étrange. Au début, on peut s’imaginer qu’on est en Europe, jusqu’à temps qu’on s’aperçoive qu’on est dans un pays qui régresse et qui est décadent. Ici on constate que le fiévreux esprit spéculatif des Américains est nécessaire pour assurer le développement rapide d’un nouveau pays (à condition qu’on considère la production capitaliste comme une base de départ). D’ici 10 ans, ce Canada endormi sera mûr pour l’annexion. De toute manière, le pays est déjà annexé à moitié. Ils (les Canadiens) peuvent rechigner et résister comme ils le veulent. La nécessité économique du sang yankee ira de l’avant et abolira cette ridicule frontière[7].

Le jugement d’Engels est sans appel : les Canadiens et en particulier les Canadiens-français, sont des péquenots, une sorte de peuple « sans histoire », condamné à la disparition devant le « dynamisme » yankee. Évidemment, Engels ignore tout de l’histoire de ce pays, de ses mouvements populaires et de ses luttes sociales. Il n’a jamais entendu parler de la révolte républicaine de 1837-38 et même pas, quelques années avant sa visite, de la rébellion des Métis. Il ne sait pas que Montréal demeure le site d’un mouvement ouvrier dynamique animé par des syndicats militants et des personnalités progressistes tels Louis-Aimable Jetté (1836-1920) et Médéric Lanctôt (1838-1877).  En fin de compte, le vieux sage n’a rien vu ni compris. On pourrait dire alors que cette lettre, oubliée par le temps, ne garde aucun sens. Mais en réalité, cette histoire n’est peut-être pas aussi insignifiante qu’elle n’en a l’air.

 

Les peuples sans histoire

Dès leur irruption dans le monde politique et intellectuel européen, Marx et Engels construisent une vision optimiste de l’histoire où les luttes des classes sociales, avec comme principal protagoniste le prolétariat, sont au centre. Les luttes prolétariennes, c’est l’histoire avec un grand H, dont le point d’aboutissement est l’abolition et le dépassement du capitalisme. C’est une lutte, disent-ils, internationale, qui ne respecte ni les frontières ni les États-nations. Ce n’est pas un petit accomplissement, car les deux amis ont réussi, selon Pierre Mouterde, « à l’encontre du formidable poids de l’idéologie dominante de l’époque—de soulever l’importance des solidarités nées du travail salarié »[8].

Sur ces concepts d’États et de nations, Marx et Engels insistent sur leur historicité. Ce sont des caractéristiques de la société actuelle appelés, à plus ou moins longue échéance, à disparaître. Dans le Manifeste du parti communiste (1847), il n’y aucune définition claire des nations.

Ce n’est pas important en fin de compte, car, pensent-ils, la marche de l’histoire trace le chemin : « les démarcations nationales et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial, l’uniformité de la production industrielle et les conditions d’existence qu’ils entraînent »[9]. Cependant ils ajoutent une phrase un peu sibylline : « comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore national, quoique nullement au sens bourgeois du mot »[10]. On n’est plus tout à fait sûr de comprendre. Le prolétariat est « national » et « international » en même temps.

La hiérarchie des peuples

La révolution, selon Marx et Engels, surviendra dans les centres industriels avancés, comme en Angleterre. Il y a d’autres lieux et d’autres luttes, mais l’Histoire avec un grand H se mène là où le capitalisme est achevé. Ailleurs, il l y a de l’agitation, des confrontations, voire des soulèvements, mais il s’agit de situations dépassées. Certains peuples sont révoltés, mais ils sont en même temps figés dans le temps, évacués en quelque sorte par l’irruption de la modernité et des nations « conquérantes », industrielles, modernes. Ce sont des peuples en dehors de la modernité, en face desquels s’érigent des peuples « conquérants ».C’est le cas notamment aux États-Unis que Marx et Engels connaissent peu, mais qu’ils admirent. Engels est plus catégorique, car il applaudit la violente conquête du Mexique par les États-Unis (1846-48). Les Mexicains, dit-il, sont un « peuple paresseux ». Les États-Unis amènent la « civilisation » et bien que cette agression soit illégale et immorale, cela n’est pas important « pour l’histoire du monde »[11].

En périphérie de l’Europe, dans les Balkans, des peuples combattent l’Empire austro-hongrois (1867-1917), réclamant leur émancipation. Mais selon Engels, les Serbes, les Tchèques, les Slovaques, les Roumains vont à l’encontre de l’histoire : « Des peuples qui n’ont jamais eu leur propre histoire, qui passent sous la domination étrangère à partir du moment où ils accèdent au stade le plus primitif et le plus barbare de la civilisation, ou qui ne parviennent à ce premier stade que contraints et forcés par un joug étranger, n’ont aucune viabilité, ne peuvent jamais parvenir à quelque autonomie que ce soit[12].

Comme les socialistes allemands et autrichiens, Engels pense que ces peuples « sans avenir » doivent simplement accepter leur assimilation par une civilisation supérieure.

Le charme discret du colonialisme

L’idée de la nécessaire conquête des « petits » peuples prend une autre tournure au moment où le capitalisme européen entreprend d’imposer sa domination sur l’Afrique et en Asie. Marx et Engels, comme pratiquement tous les socialistes européens, voient ces aventures coloniales sous l’angle d’une modernisation « nécessaire ». Il y a derrière cette vision des relents hégéliens. Pour Hegel, l’irrésistible « marche de l’histoire » laisse des peuples derrière la « modernité ». Il est alors « naturel » que « des nations civilisées considèrent et traitent d’autres nations qui leur sont inférieures dans le moment substantiel de l’État comme des barbares, avec la conscience d’un droit inégal, et leur indépendance comme quelque chose de formel »[13].

Malgré les pratiques de prédation et de pillages qui découlent du colonialisme, il permet aux peuples « sans histoire » d’y entrer, comme en Algérie. Selon Engels, « La conquête de l’Algérie (par la France) est un fait propice au progrès de la civilisation […] Si l’on peut regretter que la liberté ait été détruite, nous ne devons pas oublier que ces mêmes bédouins sont un peuple de voleurs […] Après tout, le bourgeois moderne avec la civilisation, l’industrie, l’ordre et les « lumières » qu’il apporte tout de même est préférable au seigneur féodal ou au pillard de grand chemin et à l’état barbare de la société à laquelle ils appartiennent[14].

Sur l’Inde (la plus importante colonie de l’Empire britannique à l’époque), Marx estime que ce pays barbare, stagnant, fondé sur le despotisme oriental, pourrait être avantagé par la conquête coloniale, car celle-ci, au-delà des atrocités qui sont commises contre les Indiens, permettra une transformation radicale de ce pays : « l’Angleterre, en provoquant une révolution sociale en Hindustan, était guidée par les intérêts les plus abjects.

Mais il s’agit de savoir si l’humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l’état social de l’Asie. Il se pourrait donc que la colonisation britannique ait été un instrument inconscient de l’Histoire en provoquant cette révolution »[15].

 

Bifurcation : le second regard de Marx

À la fin de sa vie, Marx prend une certaine distance par rapport à cette vision du monde. Il change d’avis sur l’Inde où il constate que le colonialisme se traduit par une « fausse » modernisation qui, en fin de compte, fait en sorte que la misère et le pillage des colonies, nourrit, en quelque sorte, le développement capitaliste des métropoles[16]. Face aux luttes nationales en Europe, il y aussi une inflexion. Aux yeux de Marx et aussi d’Engels, elles prennent alors du sens, en autant qu’elles sont utiles à la lutte pour le socialisme. C’est le cas notamment en Irlande, qui  un des maillons faibles du dispositif du pouvoir en Angleterre capitaliste. Il faut être partisan de l’indépendance de l’Irlande, parce que, « la classe ouvrière anglaise ne pourra jamais faire quelque chose de décisif tant qu’elle ne rompra pas de la façon la plus nette avec la politique des classes dominantes et qu’elle ne fera pas cause commune avec les Irlandais. Il faut pratiquer cette politique en en faisant non une question de sympathie pour l’Irlande, mais une revendication qui se fonde sur l’intérêt même du prolétariat anglais[17].

Ce positionnement de Marx repris par Engels est courageux, mais on ne peut pas dire qu’il a une grande influence sur le mouvement socialiste en Angleterre. Pour autant, la discussion au sein de l’AIT qui soutient l’indépendance de la Pologne. Ce nouvel intérêt pour les luttes d’indépendance est parallèle aux recherches ultimes de Marx sur la Russie qui est à l’époque un État hybride, féodal et monarchique d’une part, capitaliste d’autre part. La discussion entreprise par les socialistes russes tente de déterminer une stratégie : doit-on d’abord lutter pour la démocratie, ou peut-on, simultanément, revendiquer les droits et le passage au socialisme ? En commentant cette question, Marx en vient à penser qu’il n’y a pas un chemin unique dans l’histoire, que la trajectoire des pays capitalistes comme l’Angleterre n’est pas un « modèle » inévitable. Il faut alors sortir du cadre rigide qui est en train de devenir le « marxisme » (à la blague, Marx disait qu’il était tout sauf « marxiste »). Pour éviter de penser les hypothèses de Marx comme des schémas linéaires et inévitables, il faut donc tenir compte, comme le disait  Daniel Bensaïd, du « développement inégal entre différentes sphères sociales, politiques, culturelles, (ce qui) implique la notion d’un progrès qui ne soit ni automatique ni homogène »[18].

 

L’angle mort du socialisme

Sur le fonds, les luttes et les mouvements socialistes peuvent se commettre avec les luttes pour l’indépendance ou la décolonisation, si et seulement elles permettent l’avancée des « vraies » luttes socialistes. Engels accepte, davantage par résignation que par conviction, que la révolution socialiste doive passer « probablement » par l’indépendance des peuples dominés. Mais ajoute-t-il, les « pays sous simple domination peuplés d’indigènes (les Indes, l’Algérie, les possessions hollandaises, portugaises et espagnoles) devront être provisoirement pris en charge par le prolétariat et conduits à l’indépendance aussi rapidement que possible »[19].

Le débat avorté sur le droit à l’autodétermination

Au début du vingtième siècle, les socialistes européens poursuivent dans ce chemin. L’utopie de la révolution socialiste « universelle » (lire européenne) est enchâssée dans la pensée de ce qui devient la Deuxième Internationale (elle prend réellement forme à Paris en 1901, donc après le décès d’Engels). De grands partis socialistes européens, comme le Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD) en Allemagne, progressent de manière fulgurante, tant au nombre des effectifs que de par l’influence qu’ils exercent dans les municipalités, les syndicats et d’autres institutions. Pour autant, la question nationale demeure un terrain miné. Dans les Balkans et en Europe centrale, les « peuples sans histoire » réclament leur indépendance face à la Russie tsariste et aux Empires austro-hongrois et Ottoman.

Face à cette crise qui se transforme en guerres interminables, les socialistes dont divisés. Certains comme Karl Kautsky acceptent d’intégrer les revendications nationales comme des objectifs démocratiques incontournables. Mais ces droits nationaux, dit-il, doivent être soumis « aux besoins du développement social général dont la force motrice la plus puissante est la lutte de classes du prolétariat »[20]. Au bout du compte, il faut moduler les revendications pour l’autodétermination selon les impératifs de la lutte des classes. Par ailleurs, en admettant que ces droits veulent être reconnus, Kautsky veut préserver l’intégrité territoriale de l’Empire austro-hongrois, entre autres, davantage porteur de modernité et de progrès social que de « petits » États indépendants qui surgiraient ici et là selon la volonté des peuples.

Rosa Luxemburg (1871-1919), une autre grande personnalité de l’époque, est d’accord avec Kautsky. Dans son pays natal (la Pologne, alors une province de l’Empire tsariste), la lutte pour l’indépendance est « un slogan appartenant à la panoplie du libéralisme bourgeois décati. La substance et l’essence de l’État moderne n’incluent pas la liberté et l’indépendance de la « nation », mais uniquement la domination de classe de la bourgeoisie »[21].

L’« opinion »  socialiste, si on peut dire, partage ce refus, comme l’exprime le militant hollandais Anton Pannekoek (1873-1960) : « Les mots d’ordre et les objectifs nationaux divisent les ouvriers des différentes nations, provoquent leur hostilité réciproque et détruisent ainsi l’unité nécessaire du prolétariat.[22]. Il y a toutefois des voix critiques, dont celle de l’autrichien Otto Bauer (1881-1938), qui lutte, non seulement pour la reconnaissance des revendications nationales, mais aussi pour des solutions politiques, en reconnaissant aux nations dominées le droit d’exiger l’autonomie culturelle, à l’intérieur des États multinationaux.

La révolte des colonies et l’irruption des soviets

Pendant que ces débats traversent les mouvements européens, la révolte des colonies éclate un peu partout. Des massacres sans précédent surviennent en Namibie, au Congo au Maroc, respectivement des colonies allemandes, belges et françaises. En 1907, le Congrès de l’Internationale à Stuttgart (Allemagne) est la scène d’un débat instructif.

Pour le leader socialiste allemand Éduard Bernstein (1850-1932), la colonisation est un fait qu’il serait erroné de combattre. Selon Bernstein, « les colonies sont là pour rester. Les peuples civilisés doivent guider les peuples non civilisés. Notre vie économique repose sur des produits qui viennent des colonies que les indigènes ne peuvent pas utiliser »[23]. Jean Jaurès (1859-1914), le porte-parole le plus connu du socialisme français, appuie la colonisation de l’Algérie, tout en dénonçant la brutalité de l’armée coloniale. Les Algériens, dit-il sont « des enfants ». On pourra les civiliser en construisant des écoles, conclut Jaurès.

 

Bifurcation : L’Internationale communiste et le droit à l’autodétermination

En 1917 survient une révolution impensée en Russie, où les socialistes se retrouvent devant une situation inédite. Les peuples dominés constituent plus de 50 % de la population dans l’État tsariste. Lénine pense que l’irruption dans l’histoire de ces « petits » peuples est la clé. Il préconise alors l’acceptation sans condition du droit à l’autodétermination, y compris le droit de constituer des États indépendants[24]. Car, dit-il, le nationalisme des dominés n’est pas celui des dominants[25]. Les territoires qui étaient sous le joug de la Russie deviennent presque tous indépendants (Finlande, Pologne, pays baltes, etc., avec l’appui de la nouvelle Russie, qui tient cependant à garder son influence dans la région, à commencer par le périmètre « proche (Ukraine, Biélorussie) pour construire une « Union » de républiques qui tout en gardant leur identité acceptent de demeurer dans le nouvel État plurinational. Parallèlement, le nouveau pouvoir soviétique lance un grand mouvement anti-impérialiste, comme l’affirme Grigori Zinoviev (1883-1936), qui préside alors la nouvelle Internationale Communiste, lors d’une rencontre à Bakou en 1922 : « Nous sommes convaincus que nous ne pourrons abolir définitivement l’exploitation de l’homme par l’homme que si nous allumons l’incendie révolutionnaire, non seulement en Europe et en Amérique, mais dans le monde entier. Le temps est venu d’organiser une guerre sainte contre les capitalistes britanniques et français[26]. Pour le communiste indien M.N. Roy (1887-1954) « Par l’exploitation des masses dans les colonies, l’impérialisme européen est en mesure d’offrir à l’aristocratie ouvrière d’Europe une concession après l’autre. La destruction des empires coloniaux, ensemble avec la révolution prolétarienne dans les métropoles, renversera le système capitaliste en Europe[27]. Lors de son deuxième congrès en juillet 1920, l’IC déclare que « tout Parti appartenant à la III° Internationale a pour devoir de « soutenir, non en paroles mais en fait, tout mouvement d’émancipation dans les colonies, d’exiger l’expulsion des colonies des impérialistes de la métropole, de nourrir au cœur des travailleurs du pays des sentiments véritablement fraternels vis-à-vis de la population laborieuse des nationalités opprimés et d’entretenir parmi les troupes de la métropole une agitation continue contre toute oppression des peuples coloniaux »[28]. C’est ainsi qu’en France, le Parti communiste organise en 1926 une fracassante campagne en faveur de la révolte anticoloniale dans la région du Rif au Maroc. André Marty, dirigeant du PCF et de l’Internationale, lance un appel : « Les travailleurs français doivent soutenir les Rifains et considérer les peuples coloniaux comme des frères de misère puisqu’ils luttent contre le même ennemi. Tous les marchandages des brigands impérialistes qui se sont partagé l’Afrique et le Maroc sans consulter les populations sont nuls et non avenus. Quand nous affirmons qu´un peuple a le droit de disposer de lui-même, nous reconnaissons à toute colonie ou à tout État assujetti le droit de se séparer de l’État qui l’opprime, et cela s’il le faut, par l’insurrection »[29].

 Le passé rattrape le présent

À la fin des années 1920, l’Internationale communiste abandonne peu à peu l’idée de cette révolution qui viendrait des peuples dominés. Sous l’influence de Staline, la politique de Moscou vise  à utiliser les mouvements de libération nationale, où l’Internationale impose aux communistes chinois d’être intégrés au mouvement nationaliste, le Kouo-Min-Tang. En dépit de soubresauts ici et là, l’appui aux mouvements de libération est relégué à de belles déclarations, d’autant plus, que face au péril nazi, l’URSS s’allie aux puissances impérialistes et coloniales.

 

Bifurcation : l’exploration de Gramsci

Le dirigeant communiste italien Antonio Gramsci (1891-1937) apporte une réflexion approfondie sur les raisons de l’échec de l’Internationale à soulever les peuples. Il observe, après les grèves insurrectionnelles en Italie en 1919, le grand reflux de la gauche italienne qui mène à la mise en place du régime fasciste de Mussolini (1922). Il estime que cette défaite est en partie due aux défaillances du Parti communiste italien dont il est l’un des fondateurs. Parmi ces angles morts, figure le fait que le PCI ignore tout de la question « méridionale », c’est-à-dire la fracture qui subsiste en Italie entre le « Sud », agraire, féodal, sous-développé, et le « Nord » industrialisé, scolarisé et (relativement) prospère.

L’idéologie moderniste qui prévaut, y compris au sein de la gauche, occulte la réalité du sud de l’Italie qui est vue comme quasiment un autre pays, enfermé dans le passé et peu susceptible d’être une terre fertile pour le socialisme. En réalité, ce sud paysan est une sorte de colonie intérieure du capitalisme italien. Par ailleurs, l’Italie n’a pas complété son unification et reste un « patchwork » de nationalités aux contextes culturels, politiques, économiques fort différents. Venant de la Sardaigne, une région périphérique de l’Italie, Gramsci est bien conscient de ces contradictions.

Cette situation est soutenue par un dispositif culturel et idéologique au sein duquel les classes populaires du nord en viennent à penser que les gens du sud sont « paresseux, incapables, criminels ». Il faut absolument, dit Gramsci, briser ces préjugés et reconstruire un projet socialiste hégémonique, c’est-à-dire pour l’ensemble des classes populaires en Italie, ce qui, « compte tenu des rapports réels qui existent entre les classes (doit) réussir à obtenir l’assentiment des larges masses paysannes ».

Dans ses Cahiers de prison, il explique que le Parti communiste doit coaliser les ouvriers du nord (bastion des luttes) et les paysans du sud qui sont, en quelque sorte, une « autre » nation en Italie. Il faut dès lors « nationaliser » le marxisme, l’ancrer sur une analyse beaucoup plus serrée des conditions concrètes. Le PCI, affirme-t-il n’a pas été en mesure de « parler » aux masses paysannes du sud. Le socialisme et l’internationalisme des communistes ont été « contaminés par un langage « vague et purement idéologique (au sens défavorable du terme) pour lui donner un contenu de politique réaliste ». Ce faisant, ajoute-t-il, les forces révolutionnaires ont été incapables de construire un véritable concept d’hégémonie, où se nouent les exigences de caractère national»[30].

Au sein de la social-démocratie, qui connaît une nouvelle embellie après 1945, on constate la même duplicité. En France en 1956, le gouvernement français, soutenu par le Parti communiste, obtient les pleins pouvoirs pour mâter l’insurrection algérienne. Cependant, les mouvements de libération refusent de plier. Ils accusent, comme le Martiniquais Aimé Césaire (1913-2008) la gauche française d’« assimilationnisme » et de chauvinisme[31]. Celle-ci, affirme Frantz Fanon (1926-1961), reste emprisonnée dans le prisme colonial. Elle n’entend pas, elle ne voit pas, l’appel et la lutte des damnés de la terre[32]. Peu importe au bout du compte, les colonisés prennent les choses en mains.

 

Le fantôme d’Engels

Terminons par le début. Au Canada, Engels découvre un autre peuple « sans histoire ». Le socialisme canadien, malgré l’essor de mouvements précurseurs (comme le Parti ouvrier et l’Université ouvrière créée par Albert Saint-Martin), reste totalement autiste, dans la tradition des mouvements européens, britanniques principalement[33]. Il ignore totalement la résistance qui se manifeste au Québec contre l’impérialisme britannique (la guerre des « boers » en Afrique du Sud, puis la Deuxième Guerre mondiale.

Comment expliquer ces choix ? Au Canada, le bloc hégémonique s’est construit, depuis la Conquête (1759-1760, plus encore, depuis la défaite de l’insurrection républicaine de 1837-38, sur un pouvoir des classes qui s’appuie sur la subjugation des peuples, notamment le peuple québécois et les peuples autochtones. Cette subjugation n’est pas du même ordre, car les Québécois, ou devrait-on dire, leur élite, obtient des pouvoirs subsidiaires qui lui permet de sortir du cadre strictement colonial. Cela ne change pas au fait que la « confédération » canadienne (qui n’en est pas une) mise en place en 1867 enferme le Québec dans un cadre qui bloque à la fois l’émancipation nationale et l’émancipation sociale.

Cette politique inspiré par la gouvernance britannique du « divide and rule » permet d’atténuer les clivages de classes. Cette stratégie consiste à fragmenter les couches populaires selon des définitions ethnistes, appuyées par des pratiques de discrimination qui fragmentent la conscience populaire. Au bout de la ligne, l’État canadien réussit à manipuler une culture de l’exclusion qui pénètre les milieux populaires canadiens pour qui les Canadiens-français apparaissent comme une bande de demeurés. C’est cette vision du monde qui domine le socialisme, et même le communisme canadien pendant une très longue époque.

L’autisme de la gauche canadienne

En 1904, le Parti socialiste du Canada est fondé[34]. Il est surtout implanté dans l’ouest et en Ontario, mais il dispose d’une petite base à Montréal, surtout parmi les travailleurs immigrants anglophones. En 1911, le Parti social démocratique est créé dans le même créneau. Comme Engels, ces socialistes ignorent la réalité sociale et démographique du Canada français. Ils perçoivent les fils et les filles de paysans comme une population subjuguée par l’Église et son puissant réseau d’organisations dont la Confédération des travailleurs catholi­ques et canadiens (CTCC)[35].

Après la Première guerre mondiale, le socialisme se radicalise un peu partout dans le monde dans le sillon de la révolution soviétique. Divers groupes communistes et anarcho-syndicalistes se mettent en place en Ontario et dans les provinces de l’ouest où l’influence des radicaux américains (Industrial Workers of the World) se fait sentir. Des grèves se multiplient et débouchent même sur une confrontation généralisée à Winnipeg en 1918, pendant laquelle les grévistes prennent le contrôle de la ville pendant quelques jours. Cette radicalisation, à une échelle modeste, prend forme également au Québec. Le travail de fourmi d’Albert Saint-Martin a créé une frange radicalisée parmi la population francophone, notamment à Montréal. Saint-Martin pense même établir un Parti communiste canadien-français, mais les communistes canadiens s’y opposent[36].

Après un départ difficile, les communistes tentent de suivre le chemin de leurs camarades européens en constituant des fronts populaires pour combattre le fascisme. Contre la montée de la droite dans le contexte canadien, cette politique implique le renforcement de l’État fédéral, perçu à la fois comme un rempart contre les tendances fascisantes au Québec, et également comme le fer de lance d’un nationalisme canadien progressiste.

Parallèlement en 1933, divers groupes de tradition social-démocrate s’unissent sous l’égide du Co-operative Commonwealth Federation (CCF). Ils préconisent un nationalisme canadien agressif ainsi qu’une réforme de la constitution, orientée vers l’abolition du sénat, considéré comme un vestige du pouvoir monarchique. La question québécoise ne figure même pas au programme adopté à la convention de fondation[37]. Cette situation explique que les différentes tentatives du CCF, et plus tard du NPD, pour s’implanter au Québec, sont demeurées infructueuses. Dès la fondation du NPD en 1962, la majorité des membres québécois vont quitter ce parti pour créer le Parti socialiste du Québec)[38].

Timides tentatives

Quelques intellectuels de gauche canadiens, dont le communiste Stanley Bréhaut-Ryerson, tenteront d’aller à contre-courant. Pendant plusieurs décennies, le Parti communiste va jusqu’à nier que les « Canadiens-français » constituent une nation[39]. Il lutte pour le renforcement de l’État fédéral, contre les revendications autonomistes s’exprimant au Québec sous l’égide de la droite nationaliste. Ryerson à travers ses travaux politiques et historiques réussit cependant à arracher au PCC une reconnaissance formelle du droit à l’autodétermination au Québec au début des années 1950 :

Nous défendons le droit du Canada français à l’autodétermination y inclus le droit de former un État séparé si le peuple en décide ainsi. Nous considérons que la lutte pour l’égalité nationale véritable est une tâche majeure de la classe ouvrière dans la lutte pour le progrès, la démocratie et le socialisme. Nous prônons le principe fédéral que la constitution canadienne doit reconnaître le caractère national du Canada français. »[40]. Il réhabilite les luttes nationales et démocratiques du peuple québécois en attaquant le discours méprisant et colonial du socialisme canadien traditionnel[41].

 

Bifurcation : la tentative de Ryerson  

La reconnaissance par le Parti communiste du droit à l’autodétermination marque, quoique d’une façon erratique et hésitante, un changement. Impulsé par Ryerson, ce virage se construit sur une autre lecture de l’histoire du Canada, à l’encontre du narratif imposé par l’État et les classes dominantes où les « deux nations » se seraient unies par consentement, pour le bonheur de tout le monde ! La réalité historique, affirme-t-il, est qu’un peuple a été subjugué par un Empire étranger. La révolte républicaine de 1837-38, menée au Québec avec l’appui de certains secteurs de la population du Haut-Canada, était aussi une lutte pour l’autodétermination. 100 ans plus tard, il considère que les inégalités sociales et économiques qu’on observe au Québec par rapport au reste du Canada, sont systémiques et structurées par l’État fédéral, et non, comme l’affirme le discours dominant, à cause de l’ « arriération » culturelle du Québec. Si le nationalisme au Québec est monopolisé par la droite, c’est la faute de la gauche de n’avoir pu proposer une alliance entre la cause de l’émancipation nationale à celle de l’émancipation sociale. Plus tard en dépit des réticences du Parti communiste, Ryerson conclut que le droit à l’autodétermination doit inclure le droit de constituer un État indépendant[42].

Entre-temps et tout au long des années subséquentes, la politique du PCC change peu. La moitié des membres au Québec (majoritairement francophones), menés par le syndicaliste Henri Gagnon, décide de quitter le parti en 1947[43]. Ils s’opposent à ce qu’ils perçoivent comme un double discours du PCC qui reconnaît, d’un côté, le « droit à l’auto-détermination » et qui dénonce, de l’autre, le « danger séparatiste » et l’importance pour l’État fédéral de centraliser les pouvoirs. Le Parti communiste, affirme Gagnon, tombe dans le « nihilisme national ». Il prétend répondre aux aspirations nationales en niant « le droit de la libre disposition nationale. Lorsqu’ils parlent de ce droit, c’est pour en renvoyer la lutte dans un lointain futur ou encore, pour le placer comme un problème qui aura sa solution après le socialisme »[44].

Tout en reconnaissant ce droit, le PCC affirme que l’avenir du pays sera mieux servi par l’union volontaire du Canada français au Canada de langue anglaise dans une union fédérale respectant la complète égalité nationale du Canada français »[45]. Parallèlement, le PCC une centralisation accrue des pouvoirs du gouvernement fédéral dans les champs de compétence provinciale. Il demande qu’on lève les obstacles législatifs et constitutionnels pour qu’Ottawa puisse intervenir directement dans les domaines des services sociaux, de l’éducation, de la santé publique et de la sécurité sociale »[46].

Mort et renaissance du socialisme au Québec

Dans le tournant des années 1950, les socialistes au Québec connaissent un déclin vertigineux. Le Parti communiste à la fois victime de la guerre froide et incapable de se construire une base solide parmi la population majoritaire, devient un acteur très mineur. Les socialistes du NPD sont relégués par la dissidence à l’intérieur de leur propre parti, et qui exprime la volonté de réinventer un socialisme indépendantiste québécois.

 

Bifurcation : La nouvelle gauche canadienne

À la fin des années 1960, divers groupes de gauche dissidents et généralement petits connaissent un certain essor, notamment à travers le mouvement étudiant, l’opposition à la guerre au Vietnam et dans les marges du mouvement syndical. Ces mouvements expriment une perspective plutôt critique par rapport à la gauche traditionnelle.

Au sein du NPD, une frange radicale prend forme et lutte sur tous les fronts, y compris pour la reconnaissance du Québec. C’est le cas du Waffle, un groupe qui conteste la direction du parti et qui réussit à coaliser plusieurs jeunes. Dans son manifeste de 1969, le Waffle affirme qu’un Canada uni est d’une importance cruciale pour construire une stratégie gagnante face à l’impérialisme américain. L’histoire et les aspirations du Québec doivent s’exprimer en espérant qu’elles rejoignent la perception de tous : « deux nations et une seule lutte »[47].

Des groupes associés à la Quatrième Internationale vont plus loin, La nation québécoise est une nation opprimée. « la source de cette oppression nationale est la domination par le capital étranger, anglo-canadien et américain »[48]. « Le Canada français a le droit historique de déterminer librement ses relations avec le Canada anglais, y compris le droit de se séparer s’il le désire. Les socialistes révolutionnaires défendent le droit à l’autodétermination et estiment que la lutte pour l’indépendance se fond avec la lutte pour le socialisme. Comme pour la lutte d’indépendance de l’Irlande, la lutte québécoise peut contribuer à l’avancement du socialisme partout au Canada.

Pendant plusieurs années, le vieux discours socialiste, ambivalent (au mieux), hostile (au pire) face à la question nationale décline énormément, jusqu’au retour temporaire du marxisme figé de la Troisième Internationale, sous la figure des groupes « marxistes-léninistes » des années 1970[49]. Au moins, ceux-ci reconnaissent le droit à l’autodétermination, tout en étant violemment hostiles au projet de constituer un État québécois autonome, sous prétexte de lutter pour un projet socialiste pancanadien.

La grande majorité des courants de gauche évolue cependant vers d’autres chemins. En délaissant derrière des perspectives dogmatiques et anhistoriques, elle tente de transcender le marxisme ossifié de la Deuxième et de la Troisième Internationales, et enfin, d’enterrer les vieilleries, errements et autres lubies, y compris celles d’Engels (parmi d’autres) !

Tout en s’opposant au nationalisme des élites québécoises ascendantes portées par le PQ, la gauche socialiste et communiste préconise un  nouveau projet, où l’indépendance du Québec « serait le moment d’un nouveau rapport de forces, d’une brèche dans le système de domination capitaliste en Amérique du Nord, d’où l’opposition irréductible qu’elle suscite dans la bourgeoisie à  l’échelle internationale. C’est ce qu’expriment alors les militant-es du Regroupement pour le socialisme :

Nous nous réclamons d’une tradition socialiste) où la question nationale est vue comme un levier qui, lorsque certaines conditions sont réunies, peut favoriser considérablement la lutte pour le socialisme. Dans ce courant, la lutte contre l’oppression nationale, pas seulement en mots, mais aujourd’hui et en conjoncture, est vue non pas comme une lutte secondaire qui risque de distraire du socialisme ni comme une lutte qui sera automatiquement résolue avec la victoire du socialisme, mais comme un axe stratégique incontournable dès maintenant dans la lutte historique pour le socialisme[50].

L’indépendance préconisée par le mouvement ouvrier québécois implique l’élaboration d’une stratégie anti-impérialiste et anticapitaliste à l’échelle continentale, et la coordination des forces ouvrières et populaires du Québec, du Canada et des États-Unis contre un même système de domination et non seulement la mise en place d’un État indépendant[51].

Ce socialisme québécois pourrait, selon diverses modalités, rejoindre les aspirations socialistes dans le reste du Canada, également, pour faire la jonction avec les luttes anticoloniales des premières nations.

Aujourd’hui, on en est encore à explorer ces sentiers. La convergence entre la lutte pour l’émancipation sociale et celle pour l’émancipation nationale est à l’ordre du jour, notamment avec Québec Solidaire et de nombreux mouvements populaires qui sont tous conscients de l’énormité du défi !

 

Bifurcation : reconstruire l’alliance  

Lors du Forum social des peuples (FSP) à Ottawa en août 2014, plusieurs mouvements populaires du Québec, du Canada et des Premières Nations se sont rencontrées pour échanger sur leurs luttes et voir si des stratégies convergentes pouvaient être établies. Une des conditions reconnues par plusieurs participants était une reconnaissance claire et explicite du droit du Québec à l’autodétermination.

Selon André Frappier, un des organisateurs de ces rencontres, il faut reconnaître que « le vaste mouvement social qui pourra seul livrer la lutte pour la souveraineté du Québec sera aussi porteur d’un changement de rapport de force et d’un changement social qui remettra en question les fondements de l’État canadien. Cette lutte peut devenir un déclencheur qui inspirera le mouvement ouvrier et populaire au Canada dans sa propre lutte pour l’émancipation sociale. Dans ce sens, le combat social au Québec a la possibilité de devenir commun avec celui de la population du reste du Canada avec des objectifs au départ différents. Dans cette perspective la solidarité du mouvement ouvrier et populaire canadien est non seulement importante parce qu’elle peut permettre de pousser plus loin la lutte pour la justice sociale au Canada, mais déterminante parce que ce faisant elle fera reculer la réaction canadienne contre notre lutte au Québec »[52]. 

Pour ne pas conclure

Aujourd’hui comme toujours, l’histoire continue. La tâche de comprendre l’enchevêtrement des contradictions à l’œuvre dans notre société reste aussi immense qu’elle l’a toujours été. Il faut bien sûr partir du concret, d’enquêtes approfondies sur ces contradictions, qui ont changé et qui continuent de changer. Ainsi, on ne peut pas penser que la question nationale en 2016 prenne exactement la même forme qu’en 1888, en 1917 ou en 1968.

Engels et Marx ont ouvert plusieurs pistes, certaines s’avérant plus fructueuses que d’autres. Leurs hypothèses, construites à partir des luttes sociales et de leurs travaux d’intellectuels-militants sur celles-ci, ont produit des connaissances et permis d’approfondir l’appropriation du réel par le dur labeur de la « praxis », ce va-et-vient entre la théorie et la pratique. Tout autant, ces expérimentations théoriques et politiques n’ont pas toutes abouti.

Marx en tout cas était conscient de cela, surtout qu’il ne pensait pas que l’ébauche d’un matérialisme historique auquel il voulait contribuer, ne pouvait pas établir LA « théorie établie une fois toutes. Plus concrètement, Marx niait que son travail, contrairement à ce qui était suggéré par certains de ses contemporains, constituait une « théorie historico-philosophique de la marche générale, fatalement imposée à tous les peuples, quelques soient les circonstances historiques où ils se trouvent placés »[53].

En affirmant cela, Marx disait en fin de compte que les formations sociales historiques comportent des caractéristiques spécifiques, de sorte qu’elles ne suivent pas un schéma établi par un « modèle ». L’analyse du capitalisme que Marx a fait en partant de ce qui était alors le « centre de gravité » de l’époque, l’Angleterre impériale, a permis de comprendre la dynamique du Capital dans un lieu et une époque déterminée, ce qui dégage à la fois des hypothèses scientifiques dont la validité dépasse l’objet spécifique, et, en même temps, qui se heurte à des limites et des contraintes.

L’Angleterre du dix-neuvième siècle n’était pas un « modèle », les autres formations sociales ayant leurs propres traits, leur propre dynamique. C’est d’ailleurs ce qui a mené Marx à passer les dix dernières années de sa vie sur la Russie, qui était pour lui un autre grand laboratoire où la méthode du Capital pouvait, devait, poursuivre l’enquête. S’il n’a pas eu le temps d’achever cette œuvre, ce sont d’autres intellectuels-militants essentiellement russes qui ont pris la relève, dont quelques-uns sont passés à l’histoire, Lénine, Trotski, Boukharine notamment.

Engels pour sa part a accompagné Marx dans plusieurs de ces recherches avec courage et abnégation. Son œuvre a surtout produit des vulgarisations permettant d’appréhender les concepts complexes de l’auteur du Capital et d’autres travaux scientifiques de l’époque[54]. Le défaut de la qualité, si on peut dire, est que son travail de vulgarisation scientifique, par ailleurs une tâche noble et importante, est parfois tombé dans certaines simplifications, pour ne pas dire simplismes, d’où une tendance à produire des « modélisations ». Cela l’a conduit à des impasses sur les « peuples sans histoire » et des erreurs factuelles et conceptuelles importantes sur les luttes et les mouvements dans des formations sociales subjuguées par le capitalisme-impérialisme européen. Au bout du compte, il s’est avéré que cette « marche de l’histoire », qu’il percevait comme incontournable, était une hypothèse sans issue.

Considérer que l’avenir de l’Inde, de l’Algérie, du Mexique (ou du Québec !) devait passer par l’intégration, pour ne pas dire l’assimilation à ce qu’il considérait comme les pays du capitalisme « avancé », était en fin de compte, une grave erreur théorique et politique, que le mouvement socialiste de son avènement à plusieurs décennies plus tard, a malheureusement intériorisé. Cela explique, en partie, le fait que les socialismes n’aient pu prendre racine dans le « sud », du moins, jusqu’à tardivement dans le vingtième siècle et jusqu’à temps que se lèvent de nouvelles générations de mouvements et de militants-intellectuels du Sud.

L’autre conséquence encore plus grave est que des membres de la « famille » socialiste ont fini par appuyer les ignobles aventures coloniales et impérialistes des États capitalises « avancés ». Ce fut certainement le cas avec la gauche européenne, en France et en Angleterre notamment. Il est plutôt consternant de constater que ce colonialisme de « gauche » continue de sévir aujourd’hui, en Europe mais partout dans les pays capitalistes, selon la logique tordue qu’il est nécessaire de « civiliser » les barbares, comme on le voit en Afghanistan, en Irak, en Palestine et ailleurs, et ce au nom des « droits humains ». C’est une opération de camouflage endossé par des gauches enlisées dans l’idée, sans trop l’avouer, d’un « modèle « occidental », alors qu’en réalité, il s’agit de perpétuer le « bon vieux pillage »[55].

Revenant à Marx et Engels, il ne s’agit pas de tomber dans un piège similaire et de lire les débats antérieurs avec nos lunettes d’aujourd’hui. Si le travail de Marx ne constitue pas LA théorie établie une fois pour toutes, cela ne change rien au fait que plusieurs de ses travaux constituent aujourd’hui un précieux héritage, notamment sur les rouages fondamentaux du capitalisme. Pour partir d’un bon pied, il faut faire le « ménage » dans ces « héritages » légués par les Marx et Engels d’une époque qui n’est pas si ancienne que cela.

Il est probable que ce « ménage » nous fasse revenir à quelques questions de méthode. Dans l’interminable débat entre l’idéalisme et le matérialisme, Marx nous encourage à sortir des définitions rigides, établies de manière téléologique, dans la tradition d’Hegel qui a eu et continue d’avoir une importance primordiale dans la pensée contemporaine. Aujourd’hui encore, le discours dominant « essentialise » le capitalisme et l’État, les fait apparaître comme des réalités « naturelles ». Dans cela se perpétue l’illusion qui consiste à concevoir le réel comme s’il était « le résultat de la pensée qui se rassemble en soi, s’approfondit en soi, se meut à partir de soi-même »[56]. Au contraire, la recherche doit « reconstruire » le concret, celui apparaissant « dans la pensée comme procès de rassemblement, comme résultat, et non comme point de départ, bien qu’il soit le point de départ réel, et par suite, aussi comme le point de départ de l’intuition et de la représentation »[57].

 

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[1] Pensons notamment à L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, publié en 1884.

[2] Voir à ce sujet L’Internationale sera le genre humain. De l’Association internationale des travailleurs à aujourd’hui, sous la direction de Thierry Drapeau et Pierre Beaudet, Montréal, M Éditeur, 2015.

[3] Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique, préface à l’introduction de la première édition anglaise, 20 avril 1892, < https://www.marxists.org/francais/marx/80-utopi/utopi-0.htm >

[4] Arif Dirlik, « Marxisme et histoire chinoise : la globalisation du discours historique et la question de l’hégémonie dans la référence marxiste à l’histoire » dans Extrême-Orient, Extrême-Occident, 1987, n°9, « La référence à l’histoire », reproduit par la revue Période, sous le titre de « Provincialiser le capitalisme », http://revueperiode.net/provincialiser-le-capitalisme-le-cas-de-lhistoriographie-chinoise/

[5] Voir à ce sujet, Mark Lause et Timothy Messer-Kruze, « L’AIT et les États-Unis », in L’Internationale sera le genre humain. De l’Association des travailleurs à aujourd’hui, sous la direction de Thierry Drapeau et Pierre Beaudet, Montréal, M Éditeur, 2015

[6] Voir L’Internationale sera le genre humain. De l’Association des travailleurs à aujourd’hui, opt. Cit.

[7] Friedrich Engels, Lettre à Adolph Sorge, 10 septembre 1888, < http://www.marxists.org/archive/marx/works/1888/letters/88_09_10.htm > (la traduction est de l’auteur de ce texte).

[8] Correspondance avec Pierre Mouterde.

[9] Idem.

[10] Karl Marx et Friedrich Engels, Le manifeste du parti communiste, 1847. < https://www.marxists.org/francais/marx/works/1872/06/kmfe18720624.htm >.

[11] Engels, Le panslavisme démocratique, 1849, < https://www.marxists.org/francais/engels/works/1849/02/fe18490214.htm>.

[12] Idem.

[13] Hegel, Morceaux choisis, Paris, Gallimard 1939, p. 434.

[14] Friedrich Engels, Abd el-Kader, The Northern Star, 22 janvier 1848. Cité par Gilbert Badia, Marxisme et Algérie, Textes de Marx et d’Engels, Paris, Union générale d’éditions, 1976.

[15] Texte inclus dans Les socialistes et la question nationale. Pourquoi le détour irlandais ?, Textes choisis et introduits par Pierre Beaudet, Paris, L’Harmattan, 2015

[16] Voir à ce sujet, Anderson, Kevin,  “Capitalisme et colonialisme: sur la dialectique de la race et de la classe chez Marx, in L’Internationale sera le genre humain. De l’Association internationale des travailleurs à aujourd’hui, sous la direction de Thierry Drapeau et Pierre Beaudet, Montréal, M Éditeur, 2015.

[17] Karl Marx, Discours sur le parti chartiste, l’Allemagne et la Pologne, 1847, < https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/12/18471209.htm >.

[18]    Daniel Bensaïd, Marx, L’histoire et ses démons, 1995, < http://danielbensaid.org/IMG/pdf/1995_00_02_db_412.pdf >

[19] Engels, Lettre  à Kautsky, 1892, < https://www.marxists.org/francais/engels/works/1882/09/fe18820912.htm >.

[20] Texte inclus dans Les socialistes et la question nationale. Pourquoi le détour irlandais ?, Textes choisis et introduits par Pierre Beaudet, Paris, L’Harmattan, 2015

[21] Rosa Luxemburg, Impérialisme et question nationale, 1908, < in Texte inclus dans Les socialistes et la question nationale. Pourquoi le détour irlandais ?, Op.cit.

[22] Anton Pannekoek, Lutte de classes et nations, 1912, in Les socialistes et la question nationale. Pourquoi le détour irlandais ? Opt cit.

[23] L’Internationale sera le genre humain. De l’Association internationale des travailleurs à aujourd’hui, sous la direction de Thierry Drapeau et Pierre Beaudet, Montréal, M Éditeur, 2015. P. 143.

[24] Lénine, La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, 1916, < https://reconstructioncommuniste.wordpress.com/tag/revolution-socialiste/ >.

[25] Cette reconnaissance est sans doute motivée pour des raisons tactiques, sachant que la révolution soviétique ne peut pas avancer sans l’appui déterminé des peuples dominés en Pologne, dans les pays baltes, dans le Caucase.

[26] Grigori Zinoviev, Adresse au Congrès des peuples de Bakou, 1922, in Les socialistes et la question nationale. Pourquoi le détour irlandais ? Opt cit.

[27] .N. Roy, Discours au deuxième congrès de l’Internationale communiste, 1920, in Les socialistes et la question nationale. Pourquoi le détour irlandais ? Opt cit.

[28] Internationale communiste, 2ième congrès, juillet 1920, Conditions d’admission des partis dans l’Internationale, < https://www.marxists.org/francais/inter_com/1920/ic2_19200700b.htm >

[29] André Marty, On croit se battre pour la patrie, 1926, < https://www.marxists.org/francais/pcf/works/1926/marty_19260402.htm >.

[30] Antonio Gramsci, Notes sur Machiavel, 1931-1933, < https://www.marxists.org/francais/gramsci/works/1933/machiavel5.htm >

[31] Aimé Césaire, Lettre de démission du Parti communiste français, 1956, in Les socialistes et la question nationale. Pourquoi le détour irlandais ? Opt cit.

[32] Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, 1961, < http://classiques.uqac.ca/classiques/fanon_franz/damnes_de_la_terre/damnes_de_la_terre.html >.

[33] Jacques Rouillard, « L’action politique ouvrière », 1899-1915, in Fernand Dumont, Jean-Paul Montminy et Jean Hamelin, Idéologies au Canada français, 199-1929. Québec : Les Presses de l’Université Laval, 1974

[34] J.S. Milne, History of the Socialist Party of Canada, 1973, Reproduit sur le site “Socialist History Project”, www.socialisthistory.ca

[35] Celle-ci combat toute forme de socialisme en prônant la bonne entente entre patrons et travailleurs.

[36] Marcel Fournier, Communisme et anticommunisme au Québec 1920-1950. Montréal: Les Éditions coopératives Albert Saint-Martin, 1979. Le Parti communiste canadien est officiellement créé en 1921.

[37] The Regina Manifesto (1933), Co-operative Commonwealth Federation Programme, juillet 1933. En 1956, le CCF reprend le même discours (Déclaration de principes de Winnipeg, en étant totalement silencieux sur les revendications québécoises et proclame son attachement au fédéralisme canadien, « qui permet d’égaliser les opportunités pour les citoyens de toutes les provinces ». Sur le site Socialist History : www.socialisthistory.ca

[38] Pierre Beaudet, Le Pati socialiste du Québec et la question nationale (1963-1967), La tempête des idées, 2015.

[39] Leur argument était qu’on ne trouvait pas au Québec les conditions définissant une nation telle qu’établies par Staline ! Voir à ce sujet Joël Bisaillon, Stanley Ryerson et sa pensée sur la question nationale du Québec, thèse de maîtrise en histoire, UQÀM, janvier 2008

[40] Cité par Robert Comeau et Bernard Dansereau,  Les communistes au Québec, 1936-1956, Les Presses de l’Unité, 1981

[41] Voir dans Le Capitalisme et la Confédération : aux sources du conflit Canada-Québec (1760-1873). Montréal, Parti Pris, 1972. Cet ouvrage reprend les thèses de Ryerson exposées dans French Canada : A Study in Canadian Democracy. 3e ed., Toronto, Progress Books, 1943 et Unequal Union : Confederation and the Roots of Conflict in the Canadas, 1815-1873. Toronto, Progress Books, 1968.

[42] Stanley Ryerson. « The National Question and Canadian Imperialism » National Affairs Monthly, vol.3 no.10 (octobre 1946),

[43] Voir Comeau, Robert et Bernard Dionne. Les communistes au Québec: 1936-1956 : sur le Parti communiste du Canada/Parti ouvrier-progressiste, Montréal, Presses de l’Unité, 1981 [1980

[44] Henri Gagnon, Contribution, 8 février 1949, cité par Comeau et Dionne, Les communistes au Québec 1936-1956. Opt.cit.

[45] Parti ouvrier-progressiste. L’indépendance canadienne et un parlement populaire. La voie canadienne vers le socialisme. Toronto, POP, 1954. Le POP est la nouvelle appellation du PCC depuis l’interdiction du parti en 1941.

[46] Joël Bisaillon, op.cit.

[47] Waffle Manifesto, 1969, Sur le site Socialist History Project, < http://www.socialisthistory.ca/index.htm >

[48] Ligue socialiste ouvrière, Vive le Québec libre ! 1968. Sur le site Socialist History Project, < http://www.socialisthistory.ca/index.htm >

[49] Voir sur cette période de la gauche québécoise, Pierre Beaudet, On a raison de se révolter. Une chronique des années 1970, Montréal, Écosociété, 2008.

[50] Marc Ferland et Yves Vaillancourt, Socialisme et indépendance au Québec : pistes pour le mouvement ouvrier et populaire, Éditions coopératives Albert Saint-Martin, 1981, Reproduit dans Pierre Beaudet, Quel socialisme ? Quelle démocratie ? La gauche québécoise au tournant des années 1970-80, opt. cit.

[51] Pierre Beaulne, Pierre Beaudet, Yves Bélanger, Gilles Bourque, Suzanne Chartrand, François Cyr et Louis Favreau, Le mouvement populaire face au référendum, Centre de formation populaire, printemps 1979, Cité dans Pierre Beaudet, Quel socialisme ? Quelle démocratie ? La gauche québécoise au tournant des années 1970-80, Montréal, Varia, 2016.

[52] André Frappier, La dynamique de la souveraineté comme projet émancipateur pour la classe populaire du Québec et du Canada, Presse-toi-à-gauche, 12 août 2014, < http://www.pressegauche.org/spip.php?article18477>

[53]    Karl Marx, « Lettre à la rédaction des « Otétchestvenniye Zapisky » (Les annales de la patrie), 1877. Dans Sur les sociétés précapitalistes. Textes choisis de Marx, Engels, Lénine, Paris, Éditions sociales, 1973.

[54] On pense par exemple à l’anthropologue américain de Lewis Henry Morgan, dont Engels s’est largement inspiré pour écrire lOrigine de la famille, de la propriété privée et de lÉtat.

[55] Voir Alain Badiou, Le réveil de l’histoire, Paris, Lignes, 2011.

[56] Marx, Contribution à la critique de l’économie politique. Paris, Éditions sociales, 1957, pages 164 et suivantes.

[57] Idem

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Vassilis Kosmopoulos: « Il existe un triangle de pouvoir en Grèce : l’oligarchie économique, les médias et les élites politiques » https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/vassilis-kosmopoulos-il-existe-un-triangle-de-pouvoir-en-grece-loligarchie-economique-les-medias-et-les-elites-politiques/ Tue, 12 Apr 2016 13:33:33 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=316 Lors d’un passage récent en Grèce, nous avons réalisé des entrevues avec des personnes provenant de différents milieux. Par cette série, nous voulons rendre disponibles ces témoignages sur un pays qui a très soudainement disparu de l’écran radar médiatique québécois depuis l’élection de septembre dernier. Malheureusement, l’entrevue que nous avions réalisé avec un groupe de cinq femmes, anthropologues, traductrice et chercheuse en musicologie, n’a pas pu être transcrite ici, l’enregistrement réalisé étant inutilisable.

Dans un premier billet, Vassilis Kosmopoulos nous a partagé son analyse de l’histoire contemporaine de la Grèce. Celle-ci était marquée par trois éléments centraux : la marginalisation de la gauche tenue à l’écart des gouvernements du milieu des années 1930 jusqu’au milieu des années 1970, le maintien au pouvoir, pendant toute cette période, d’une caste de gouvernants ayant émergé des mouvements d’extrême droite et la construction d’une nouvelle élite avec l’arrivée du PASOK au pouvoir en 1981. Vassilis Kosmopoulos estime que nous ne pouvons comprendre les événements politiques récents survenus en Grèce sans se référer son histoire plus ancienne. Suite de l’analyse.

 

L’information et les médias

« Dans les dix dernières années, le monde de l’information a changé en Grèce. Auparavant, pour devenir journaliste, on devait traverser un curriculum universitaire sérieux. Aujourd’hui, bien que cette formation existe toujours, on voit aussi une part des journalistes arriver directement dans les médias sans avoir reçu de formation adéquate, notamment en ce qui concerne l’histoire et la société grecque. En conséquence, plusieurs journalistes ont aisément été influencés, voire corrompus, par l’oligarchie. Si, au moment des négociations avec la Troïka, aucun débat sensé sur une hypothétique sortie de l’Europe n’a pu avoir lieu, c’est parce que le système oligarchique et la concentration médiatique ne le permettent pas.

En Grèce, le système médiatique privé qui domine l’espace public existe depuis 25 ans. Or, il faut bien comprendre qu’aucun gouvernement depuis 25 ans ne s’est aventuré ne serait-ce qu’à tenter de changer ce système. Syriza, suite à son élection, a voulu s’y attaquer, mais n’a pas été en mesure de transformer la situation en quelques mois. Ils ont cependant mis en place, il est vrai, des mesures qui pointent vers des changements. Un bon exemple est la renationalisation de la télévision publique. Cette mesure a été conçue et mise en place pour rendre possible une transformation en profondeur du système médiatique. »

 

Le rapport des médias au pouvoir (ou du pouvoir aux médias)

« Pour donner un peu de contexte concernant cette mesure, rappelons que les télévisions privées ont diffusé leurs premières émissions en 1989. Elles ont alors reçu un permis temporaire de diffusion. Cependant, elles n’ont ensuite jamais accepté de payer quelques frais que ce soit pour obtenir un permis permanent d’usage des ondes publiques. Ceci est tout à fait anormal si on se compare aux autres pays européens. En d’autres mots, en Grèce, des diffuseurs privés profitent des ondes publiques sans s’acquitter d’aucun droit. De plus, les mêmes propriétaires possèdent les chaînes de télévision et les grands journaux imprimés. Or, les premiers sont également alliés avec des grosses organisations du secteur de la construction qui obtiennent d’importants contrats du secteur public. Leur main mise sur les médias, doublée de cette alliance, leur permet de contrôler l’information qui circule en Grèce et, par ce biais, ils peuvent attaquer les adversaires qui les menacent et cacher les informations qui les dérangent. Par cette renationalisation, Syriza tente de se donner les moyens d’une transformation, mais l’organisation qu’il faut attaquer est complexe.

Il existe un triangle de pouvoir en Grèce : les vingt familles qui composent l’oligarchie grecque possèdent à la fois le pouvoir économique (ce sont les armateurs, les compagnies de construction, et ceux qui ont cumulé l’argent venu du passé de l’occupation) et les médias (qui, dans une proportion de 80 %, sont concentrés dans les mêmes mains). Ensemble, elles ont eu une influence importante sur le troisième pôle, le pouvoir politique (à travers notamment le PASOK et Nouvelle démocratie). Par la corruption et le copinage, par l’obtention de contrats publics ou le maintien de monopoles privés, ils s’assurent du contrôle des politiques et veillent à ce que leurs intérêts ne soient jamais dérangés. En plus, ces familles sont liées de près au système bancaire grec. Ainsi, comme ces oligarques ont le contrôle du système bancaire, ils ont été capables d’emprunter des sommes importantes qu’ils ne rembourseront pas à terme. Au cours des événements récents, les trois recapitalisations leur ont permis de transformer leurs dettes privées en dettes publiques, que le peuple grec se charge de payer.

Il est également intéressant de comprendre qu’en Grèce, les médias télévisés génèrent, depuis leur première année d’émission jusqu’à aujourd’hui, des bilans financiers déficitaires. En fait, ils sont des outils de propagandes financés par les oligarques pour accomplir des objectifs qui, eux, sont profitables. Ainsi, si vous obtenez tel contrat public payant grâce à la propagande que fait votre télévision, l’opération devient profitable même si la chaîne de télé, elle, n’est pas rentable. Un bon exemple pour illustrer ceci est le référendum. Pendant ce référendum, la presque totalité des médias nous disait de voter OUI, alors que 62 % de la population a voté NON. On voit bien que nos médias défendent les intérêts d’une caste très précise de la population grecque : des oligarques qui sont liés de près avec l’élite des grandes puissances européennes. Ça nous permet aussi de voir que leur influence n’est pas totale.

Le seul gouvernement qui a confronté cette organisation, c’est Syriza, après 25 ans de promesses de régler cette question et de défaites consécutives de la part de tous les gouvernements précédents. À la fin octobre, une loi est passée au parlement qui oblige désormais ces oligarques médiatiques à payer des licences de diffusion, ils devront également payer rétrospectivement des licences pour toutes ces années pendant lesquelles ils s’y sont dérobé. C’est un changement majeur, mais dont on n’entend évidemment pas parler à l’étranger. Cette nouvelle loi interdira aussi les déficits des chaînes de télé. Ainsi, si des chaînes sont en déficit pendant de trop longues périodes, elles devront céder leur licence à d’autres. Or, ces télévisions sont aussi lourdement endettées face à de nombreuses banques grecques, tant privées que publiques. En fait, elles ont emprunté beaucoup d’argent en mettant en garantie leurs actifs : soit leur programmation télévisuelle. S’il y a un risque qu’elles perdent leur licence, cela dévaluera leurs garanties et réduira considérablement leur capacité d’emprunt et les menacera de faillite.

Certaines personnes critiquent cette loi en disant que le ministre s’octroie, par son biais, trop de pouvoir. En effet, il aura le pouvoir de décider du nombre de licences octroyées. On dit qu’il aurait pu confier cela à un organisme indépendant. Je suis ambivalent face à cette critique. Je concède que tout pourrait basculer si on passait à un ministre moins motivé à agir que celui actuellement en poste. De l’autre côté, nous avons déjà un organisme indépendant pour contrôler les médias et, depuis 25 ans, il a démontré surtout son impuissance. Les chances sont grandes d’ailleurs que si on mettait en place un nouvel organisme, y siègeraient plusieurs alliés des oligarques en place. Un nouvel organisme pourrait bien être ainsi la garantie de ne rien changer. »

 

Ce que l’élection de Syriza signifie

« La signification du mot Syriza crée une incompréhension entre la Grèce et le reste de l’Europe. Le fait qu’il s’agisse d’un parti “radical” donne l’impression au reste de l’Europe que Syriza est un parti d’extrême gauche, plus à gauche encore que le parti communiste grec (KKE), alors qu’il n’en est rien. Syriza est un parti de gauche, c’est vrai, il abrite des courants plus marqués à gauche que d’autres, c’est vrai, mais la position commune à tous les courants est, d’abord, d’être contre l’austérité et le néolibéralisme. Sur le plan électoral, ce positionnement a été au moins partiellement bénéfique. Après l’échec des deux premiers accords avec la Troïka, qu’avaient appuyé Nouvelle démocratie et le PASOK, il était temps d’avoir des gens qui proposaient une autre stratégie face à l’Europe. Quand Syriza a bondi de 4 % à 36 %, c’est parce qu’il a attiré les gens déçus du PASOK, ceux déçus du parti de droite Nouvelle démocratie ainsi que l’électorat de gauche, tous souhaitaient du changement.

Au niveau international, cette élection a suscité de grands espoirs. C’était la première fois qu’un parti de gauche antiaustérité, antinéolibéral, prenait le pouvoir en Europe. Cependant, ces espoirs n’étaient pas fondés sur une connaissance fine de la situation grecque. La Grèce est un état dysfonctionnel qui doit contrôler d’importantes ressources économiques. Tout gouvernement qui accède au pouvoir, et ça sera plus compliqué encore s’il est de gauche, doit composer avec le fait que les oligarques ont la main mise sur le pouvoir. Cette situation rend nécessaire la construction de structures parallèles à l’État et qui échappent aux autres systèmes sociaux dominés par les oligarques.

Étant donné l’insistance avec laquelle la Troïka exige des réformes et que soit mis en place une lutte à la corruption, on pourrait croire qu’elle cherche à créer un nouvel état grec qui servirait les intérêts de la population. Ce n’est, bien sûr, que de la rhétorique. Les réformes néolibérales que commande l’Europe et les mesures d’austérité qu’elle nous impose vont soit renforcer le pouvoir de l’oligarchie, soit le transférer à des entreprises étrangères. Par exemple, l’une des exigences de l’Europe pour la conclusion du troisième accord, celui signé en juin, était de privatiser nos quatorze aéroports régionaux en les vendant à une entreprise allemande. On voit bien quels intérêts les pays européens servent avec ce type de proposition. Ils ne veulent pas vraiment d’une Grèce qui devient un état européen moderne : ils veulent tirer profit du tourisme que la Grèce attire ou des éventuelles réserves de gaz ou de pétrole que pourrait contenir notre territoire.

Syriza savait tout ça, le fait est cependant, que même en formant le gouvernement, ils n’ont pas eu accès au véritable pouvoir. Le pouvoir, ça signifie déjà que le système de justice fonctionne adéquatement et qu’on peut donc envoyer les élites corrompues en prison. Changer un système de justice demande du temps, ça ne se fait pas en six mois, ou alors il faut un coup d’État ou une révolution, mais ce n’est pas ce qui est en train de se passer en Grèce en ce moment. Le référendum était une stratégie pour gagner du pouvoir de négociation. Le problème est que l’élite européenne néolibérale, bien qu’elle ne puisse le dire ouvertement, se fout des référendums et de la démocratie. »

 

Les négociations de 2015

« Beaucoup de gens disent que Varoufakis n’a pas été utile comme ministre. Il a pourtant été très utile pendant la première partie des négociations. Ensuite, par contre, sa stratégie a montré des limites, parce qu’elle n’était pas appuyée sur un pouvoir de négociation réel. Les gens ont bel et bien voté NON au référendum. Ils ont dit non à l’austérité, au néolibéralisme, non à notre terrible situation économique. Mais ils n’ont pas dit non à l’Europe ou même à l’Euro. Or, la troïka refuse de séparer les deux : si vous voulez rester dans l’Euro, il faut subir l’austérité. Il ne restait que deux options : quitter l’Europe ou capituler en tentant de sauver les meubles et en espérant de reconstruire la Grèce pour être en mesure – lorsque la situation politique aura changé en Europe – de faire des gains. Or, la première option n’existait pas vraiment, parce que le peuple grec n’était pas prêt à sortir.

Ce qui s’est passé en juillet 2015, c’est que Syriza a essayé d’expliquer à l’Europe comme au peuple grec que les précédents mémorandums ont échoué parce que les réformes proposées ne transformaient pas vraiment la Grèce. Syriza a donc tenté d’intégrer des réformes économiques qui seraient aidantes dans ce troisième accord qu’ils ont fini par signer. Bien sûr, ce plan n’était pas tout bon. Cependant, il contient quelques propositions, notamment pour améliorer l’efficacité du système de justice, qu’il serait fort pertinent d’appliquer.

Par contre, l’Europe essaie aussi de profiter de cet accord. Elle tente de faire des gains, par exemple, en menaçant la loi qui empêche les créanciers de se saisir de la résidence principale d’une personne qui n’est pas ou plus solvable. Pourtant c’est une idée absurde. Nous avons déjà recapitalisé trois fois nos banques nationales. Pour que cette recapitalisation soit effective, il faut qu’elle soit appuyée sur des actifs solides. Or une partie de ces actifs sont les prêts hypothécaires contractés par la population grecque. Si vous permettez la saisie des maisons par les banques dans le contexte actuel, une part des prêts qui sont actuellement maintenus, même si en défaut de paiement, se verront annulés et remplacés par les maisons elles-mêmes. Or, un tel mouvement entraînera inévitablement une dévaluation des maisons et donc des actifs possédés par les banques. Nous devrons alors les recapitaliser une quatrième fois et c’est la dernière chose dont l’État grec a besoin en ce moment. C’est de la folie!

En matière de politiques publiques, pendant ses premiers mois au pouvoir, Syriza n’a pas vraiment gouverné. Il ne le pouvait pas, pris entre les contraintes budgétaires et les contraintes politiques de la Troïka qui exigeait d’approuver chaque politique publique en menaçant de pousser le pays à la faillite s’il n’obéissait pas à ses prérogatives. Les négociations ont échoué, parce que Syriza n’avait pas le pouvoir de négociation nécessaire pour faire des gains, notamment parce qu’il n’y avait pas de plan B fonctionnel vers une sortie de l’Euro. Si la population grecque avait été prête à envisager un tel plan, peut-être alors aurait-il pu servir de levier de négociation efficace.

Donc Syriza a perdu. Pour une certaine gauche, Tsipras est un traître. En même temps, s’il était revenu de Berlin en ayant pour résultat que toutes les banques du pays fassent faillite et que l’ensemble des dépôts de la population disparaissent du même coup, les mêmes qui crient à la traîtrise aujourd’hui auraient été les premiers à le lyncher directement sur la place Syntagma. Ni la société, ni l’État, ni l’économie n’étaient prêts pour une rupture avec l’Europe. »

 

Les élections de septembre 2015 et après

« Je n’ai pas été surpris de voir à la fois la réélection de Syriza et l’échec d’Unité populaire. Les figures importantes de ce petit parti ont été élevées dans le confortable giron du parti. Ils sont d’abord des idéologues. Ils ont une tradition d’opposition politique dont l’habitude est surtout de tenir des propos moralement juste, mais de ne jamais se soucier de leur application. On peut donc dire n’importe quoi qui plaît aux gens. Quand on arrive au pouvoir, cependant, il faut pouvoir mettre en place ce qu’on veut. Si on veut avancer dans un processus révolutionnaire, ce n’est pas avec ce genre de personne qu’on pourra le faire.

En fait, le débat entre Syriza et Unité populaire peut se résumer ainsi : les seconds disent que Syriza n’est plus un parti de gauche et qu’il ne transforme pas la société grecque. Syriza rétorque qu’il prend la société grecque là où elle est rendue et prend les moyens réels de la transformer profondément – comme c’est le cas avec son action du côté de l’information par exemple – au lieu de simplement souhaiter des changements révolutionnaires irréalisables en ce moment. »

 

Ce dont la Grèce aurait besoin

« La Grèce a besoin de réformes, mais pas celles qui sont proposées par l’Europe. Par exemple, la Grèce a l’atout du tourisme, peut-on améliorer nos services touristiques et peut-on nous assurer que les profits générés par ces services demeurent en Grèce? Oui, bien sûr, il y a même beaucoup de travail à faire de ce côté, mais rien n’était proposé dans les accords d’austérité avec l’Europe. En fait, c’est plutôt le contraire qui se produit : les meilleurs sites touristiques, les lieux les plus profitables sont en train d’être rachetés par des étrangers qui vont siphonner les profits vers chez eux. Ce n’est pas une vraie réforme, c’est la répétition de ce que nous avons vécu au 19e et 20e siècle : l’appropriation de nos richesses par les pays du Nord.

Du côté de l’agriculture aussi nous pourrions faire des réformes. Nous ne produirons pas en série des grains à bas prix, mais nous avons un sol très riche qui pourrait produire un pain biologique de grande qualité. Il faudrait des investissements publics pour faire passer ce secteur productif à un autre niveau. Qu’on exporte autre chose que de l’huile d’olive!

Troisièmement, selon une recherche du MIT le peuple grec a une étrange particularité, une forte concentration de notre population est composée des chercheurs de haut calibre répartis dans les plus grands centres de recherche à travers le monde. C’est l’exode de nos cerveaux : on parle de plus de 300 000 chercheurs et chercheuses qui ont quitté la Grèce pour d’autres pays entre 2010 et 2015. Nous pourrions redevenir un centre d’innovation et de recherche si nous avions des arguments pour faire revenir ici ces gens déjà formés, déjà reconnus.

Voilà le genre de réformes dont nous aurions besoin. Jamais vous n’avez vu ça dans les deux premiers accords qui se concentraient sur le maintien du dogme de l’austérité et qui, en fait, ont participé à détruire la fragile structure productive grecque. C’est dire à quel point l’hypocrisie de l’Europe est grande à propos de la Grèce. »

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Vassilis Kosmopoulos : «Si on ne comprend pas l’histoire de la Grèce, on ne peut pas comprendre la crise que nous vivons.» https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/vassilis-kosmopoulos-si-on-ne-comprend-pas-lhistoire-de-la-grece-on-ne-peut-pas-comprendre-la-crise-que-nous-vivons/ Wed, 27 Jan 2016 14:55:12 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=311 Lors d’un passage récent en Grèce, nous avons réalisé des entrevues avec des personnes provenant de différents milieux. Par cette série, nous voulons rendre disponibles ces témoignages sur un pays qui a très soudainement disparu de l’écran radar médiatique québécois depuis l’élection de septembre dernier. Malheureusement, l’entrevue que nous avions réalisé avec un groupe de cinq femmes, anthropologues, traductrice et chercheuse en musicologie, n’a pas pu être transcrite ici, l’enregistrement réalisé étant inutilisable.

Nous rejoignons Vassilis Kosmopoulos devant l’immeuble où il loue depuis une dizaine d’années un petit bureau où il s’installe pour écrire. L’immeuble est situé tout juste à côté de l’Église orthodoxe Kapnikarea, une des plus vieilles d’Athènes, à mi-chemin entre les places Monastiraki et Syntagma à Athènes. Plutôt que de nous guider vers son bureau, Vassilis Kosmopoulos nous entraîne quelques pas plus loin vers un café réputé servir les meilleurs expressos de la capitale grecque. Documentariste, journaliste, chercheur, Vassilis Kosmopoulos mène plusieurs vies. Passionné d’histoire, il a un intérêt particulier pour la situation, le rôle et l’évolution des médias dans la Grèce contemporaine. Au moment de notre rencontre, il termine un ouvrage – sous la pression de son éditeur impatient – qui traitera de l’entreprise d’enfouissement sous terre des trésors patrimoniaux grecs dans le but de les protéger pendant la Deuxième Guerre mondiale. L’intérêt qu’il porte à cet exercice logistique pour le moins ambitieux est également motivé par son arrière-plan politique complexe. Vassilis nous raconte que l’occupant allemand a joué dans l’entreprise un rôle ambigu considérant les œuvres de la Grèce antique appartenant au patrimoine de la culture aryenne. Ainsi tout en maintenant la Grèce sous sa botte, l’occupant a contribué à la protection du patrimoine.

Notre conversation s’étendra sur plusieurs heures. En ce jour férié où les Grecs célèbrent leur résistance héroïque contre l’envahisseur italien en 1940, les cafés, terrasses et restaurants sont bondés. C’est dans ce contexte que Vassilis Kosmopoulos nous fera le récit de son histoire de la Grèce du 19e siècle à aujourd’hui. C’est un prérequis, selon lui, pour saisir la situation actuelle. Il n’avalera d’ailleurs pas une bouchée de son dîner posé devant lui avant d’avoir terminé son récit. Nous restituons ici cette synthèse historique avant de proposer l’analyse que fait Vassilis Kosmoupoulos de la situation actuelle de la Grèce.

 

Le 19e siècle

« Si on ne comprend pas l’histoire de la Grèce, on ne peut pas comprendre la crise que nous vivons. D’abord, la Grèce contemporaine est un jeune État constitué depuis seulement 200 ans. La plus grande partie de la Grèce d’aujourd’hui – le centre et l’est – faisait auparavant partie de l’Empire ottoman. En 1822, le processus d’indépendance démarre, mais la libération s’étendra sur presque cent ans, des parties de la Grèce se libérant une à une du joug ottoman. La situation est par ailleurs complexe. Pendant le 19e siècle, tous les grands pouvoirs de l’époque interviennent en Grèce : les Britanniques, les Français, les Russes et les Allemands.

À cette époque, les partis politiques grecs étaient clairement liés à l’une ou l’autre de ces puissances. On trouvait, au gouvernement grec, le parti des Russes, celui des Britanniques et celui des Bavarois. Le parti bavarois a même, à une certaine époque, imposé un roi à la Grèce. En fait, pendant plusieurs décennies, la Grèce a été gouvernée par des rois imposés par des puissances étrangères : un roi danois a succédé au roi bavarois et ainsi de suite. L’oligarchie grecque, déterminante dans la situation actuelle, a des racines qui remontent jusqu’à cette époque. Elle était, alors, profondément connectée avec ces puissances et s’accommodait bien des rois fantoches imposés à notre pays. Déjà, donc, l’oligarchie servait non seulement ses propres intérêts, mais aussi ceux de puissances étrangères. Les classes populaires qui voulaient davantage de démocratie et transformer cette dynamique n’avaient tout simplement aucun accès au pouvoir. Le rapport du peuple grec à l’État s’explique en partie à partir de ce qui se passait à cette époque. La perception des gens aujourd’hui est encore teintée de l’imaginaire formé à cette époque : l’État est un ennemi, un appareil auquel, sans liens familiaux, sans entrée préalable, il n’y a aucune façon d’accéder.»

 

Début du 20e siècle

«Pendant la Première Guerre mondiale, la Grèce s’allie avec les Anglais et les Français contre l’Empire Ottoman et l’empire Austro-Hongrois. Pour nous, cependant, la guerre se poursuit après 1918, dans un conflit qui nous oppose à la Turquie. À l’époque ottomane, des populations d’origine grecque vivaient à Istanbul ou en divers endroits d’Asie Mineure. C’étaient des populations éduquées, cosmopolites et impliquées sur le plan politique. Marchandes et productives, elles ont activement participé à stimuler ces économies. Or, les grandes puissances européennes nourrissaient alors un intérêt marqué pour le Moyen-Orient. Profitant de leur influence sur la Grèce, elles se sont servi de l’armée grecque pour y mener des conquêtes. Après un temps, cependant, elles ont jugé préférable, pour protéger leurs intérêts moyen-orientaux, de conclure une entente avec la Turquie plutôt que de tenter une invasion de l’Asie Mineure. Elles ont abandonné l’armée grecque qu’elles avaient engagée dans l’invasion et qui a subi une cuisante défaite. Des millions de soldats ont été tués et toute la population grecque présente en Asie Mineure a fui pour échapper à des représailles. Une part imposante de notre population, qui était habituée de vivre avec les Turcs, a été forcée d’abandonner maison, famille, travail et de recommencer sa vie en Grèce. Pour l’économie grecque alors plombée par la guerre, la venue de ces réfugiés éduqués et compétents a donné un souffle dynamisant. Le résultat sur le plan géopolitique, par contre, est que la Grèce a perdu l’accès à l’autre rive de la mer Égée. C’est là le premier traumatisme politique de l’histoire grecque récente et ses conséquences se répercutent des années 1920 jusqu’à aujourd’hui.

Après cette guerre, la Grèce entre dans une longue période de débats intenses concernant la nature de son régime politique : doit-on maintenir la monarchie constitutionnelle ou se défaire de la royauté? Ces débats, ponctués d’une série de référendums ou d’élections de partisans de l’une ou l’autre option, agitent le gouvernement et instaurent une relative instabilité politique. La droite, liée au roi et aux pouvoirs étrangers, tente de maintenir son emprise alors qu’une gauche démocratique la conteste. Cette gauche n’est pas communiste. Il s’agit surtout d’organisations sociales-démocrates et centristes. En 1936 survient le coup d’État de Metaxás qui instaure un régime fasciste. Son fascisme est plus modéré que celui d’un Mussolini, mais il envoie quand même les communistes en exil, exécute ses opposants politiques, etc. Metaxàs reste au pouvoir pendant quatre ans, jusqu’en 1940. C’est lui qui est au pouvoir lorsque la Grèce reçoit de l’Italie un ultimatum : l’armée italienne est aux frontières et s’apprête à prendre la Grèce par le Nord. Même comme fasciste lui-même, son nationalisme ne peut se résoudre à abandonner la Grèce aux mains d’une puissance étrangère. Des forces de différentes origines politiques s’allient alors pour combattre l’envahisseur : des communistes, des libéraux et des fascistes. C’est comme un miracle d’unité nationale, les différences ne disparaissent pas, mais tout le monde s’unit pour vaincre l’envahisseur italien. Ils remportent une victoire héroïque qui marque l’imaginaire grec. C’est cette victoire que nous célébrons aujourd’hui et que souligne ce jour férié.

Quelques mois plus tard, c’est l’Allemagne qui décide à son tour de marcher sur la Grèce. Cette fois, l’envahisseur l’emporte. Le gouvernement grec s’est alors exilé et les nazis ont mis une marionnette au pouvoir à sa place. Ce gouvernement de façade était composé de fascistes, de sympathisants d’extrême droite et de quelques oligarques. S’est alors mis en place un des mouvements de résistance les plus massifs d’Europe, même s’il est méconnu. On le dit très peu, mais en Grèce – comme en Yougoslavie d’ailleurs – la résistance ne concerne pas qu’un réseau discret comme en France, il s’agit d’une vaste part de la population. D’un côté, on avait les gens qui, des montagnes, formaient l’armée des partisans. De l’autre, un Front de libération national agissait dans les villes. Même les enfants étaient actifs dans la résistance et participaient aux sabotages menés contre les troupes allemandes.

Le moment crucial de l’histoire grecque survient lorsqu’il apparaît évident que les nazis vont perdre. La plupart des gens qui se battent pour la résistance souhaitent pouvoir choisir le régime qui leur convient. Les gens veulent participer à l’élection d’un gouvernement national. Or, en 1944, dans une rencontre entre Churchill et Staline, avant Yalta, les grandes puissances établissent le partage du pouvoir des pays frontaliers. La Roumanie est divisée en deux, à cause de ses richesses pétrolifères. La Yougoslavie, elle, a été donnée aux Soviétiques, tandis que la Grèce a été cédée aux Britanniques. Bien sûr, cela se passe sans que personne, en Grèce, n’en ait conscience.

Les Britanniques seront plus tard largement responsables de la guerre civile grecque. Ces derniers avaient de grandes craintes une prise de pouvoir par les communistes en raison de leur forte participation à la résistance. Pourtant, la population grecque d’alors était loin de souhaiter devenir un satellite de l’URSS. Elle souhaitait d’abord se doter d’un gouvernement élu démocratiquement qui se débarrasserait des collaborateurs nazis. Est-il besoin de préciser que ce ménage n’a été fait que superficiellement? Ensuite, les gens aspiraient à une reconstruction du pays qui se piloterait de façon démocratique, ce qui ne s’est pas passé non plus. Comme les Britanniques estimaient que cette partie de la zone tampon entre l’est et l’ouest leur revenait, ils n’allaient pas risquer de référendum ou d’élections libres portant sur le type de régime à mettre en place. Ainsi, ils ont rétabli le système monarchique. Au terme de leurs manœuvres, la Grèce s’est retrouvée gouvernée par une nouvelle marionnette, britannique cette fois, le Roi George. Pour y parvenir, les Britanniques ont réuni, en 1944, la gendarmerie mise en place par les nazis, des officiers militaires du régime précédent et des traîtres, et les ont lancés dans un combat contre l’armée des partisans qui avait libéré le pays et mis en place un nouveau régime. C’est le début d’une guerre civile destructrice et sanglante. Bien sûr, les Britanniques avaient beau craindre, l’URSS n’appuie pas les partisans grecs vaincus puisqu’elle avait déjà cédé le territoire à Churchill. En 1949, à la fin de la guerre civile, la Grèce est un territoire anglo-américain gouverné solidement à droite.»

 

Après la guerre

«Pendant les quinze années qui ont suivi la guerre civile, tous ceux qui gouverneront le pays seront téléguidés soit par les Américains, soit par les Anglais. La gauche était mise à l’index. On ne pouvait pas lire de journaux de gauche, on envoyait les militant-es en exil. Pour être embauché par le secteur public, on devait fournir une lettre de la sécurité publique attestant qu’on n’appartenait à aucune organisation communiste. Des générations de militant-es ont été torturées sur des îles pour obtenir d’eux la répudiation de leurs idées communistes. Durant cette période, les oligarques qui avaient opéré le marché noir pendant la guerre, et qui étaient liés au régime fasciste de Metaxás et même au régime nazi, tous ces traîtres sont aux commandes! Certains sont nommés ministres en toute impunité et avec l’approbation des Britanniques et des Américains.

Au tournant de l’année 1965, partout dans le monde, il y a ébullition : opposition à la guerre du Viêt Nam, crise des missiles, révoltes étudiantes, etc. Ces idées circulent aussi en Grèce et, dans la foulée, la gauche prend de plus en plus de pouvoir. Que surviendra-t-il? Un coup d’État, orchestré par la CIA, amène au pouvoir l’extrême droite grecque, dont l’histoire remonte à la collaboration avec le régime nazi. Pendant sept ans la dictature des colonels, non seulement approuvée, mais activement appuyée, voire guidée par les Anglais et les Américains, sévira. C’est seulement suite à l’invasion turque de Chypre que la géopolitique internationale a donné à la Grèce suffisamment d’air pour que le peuple grec se débarrasse de cette infâme dictature.

Vous voyez maintenant qu’avant de parler de ce qui permet l’arrivée au pouvoir de Syriza en 2015, il faut comprendre que de 1936 à 1974 la Grèce étouffe sous une chape de plomb contrôlée par la droite. Ainsi, l’arrivée du PASOK de Papandréou en 1981 crée une onde de choc. Aussi centriste et modéré que puisse être ce parti, il représente une ouverture considérable du champ politique. On franchit alors certaines étapes importantes de démocratisation du pays. Sauf qu’on s’arrête en chemin. En fait, une nouvelle oligarchie se forme. À la vieille droite ayant ses origines dans des régimes fascisants s’ajoute une nouvelle oligarchie nouée au cœur du PASOK qui fait surtout usage du pouvoir d’État et de l’argent des contrats publics pour assoir son pouvoir.»

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Dimitris Christopoulos : « Dans le meilleur des cas, nous deviendrons un bon petit pays discipliné semblable aux pays baltes. » https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/dimitris-christopoulos-dans-le-meilleur-des-cas-nous-deviendrons-un-bon-petit-pays-discipline-semblable-aux-pays-baltes/ Thu, 26 Nov 2015 13:14:05 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=294 Lors d’un passage récent en Grèce, nous avons réalisé des entrevues avec des personnes provenant de différents milieux. Par cette série, nous voulons rendre disponibles ces témoignages sur un pays qui a très soudainement disparu de l’écran radar médiatique québécois depuis l’élection de septembre dernier. Malheureusement, l’entrevue que nous avions réalisé avec un groupe de cinq femmes, anthropologues, traductrice et chercheuse en musicologie, n’a pas pu être transcrite ici, l’enregistrement réalisé étant inutilisable.

Dimitris Christopoulos nous donne rendez-vous aux bureaux de la Ligue Hellenique des droits de l’Homme dont il est le vice-président, en plus d’être professeur en science politique. Nous sommes tout près du quartier où nous avons rencontré Antonis Broumas quelques jours auparavant, mais l’atmosphère est bien différente. L’université d’Athènes et la bibliothèque nationale ne sont pas loin. Chemin faisant, nous croisons plusieurs librairies, de nombreux cafés et quelques théâtres. Des gens en costumes cravates sont attablés au restaurant situé au coin de la rue où se trouvent les locaux de la Ligue. Le lieu n’a pas l’aspect du riche quartier d’affaires, mais de toute évidence, on se trouve dans un quartier central et animé.

Les locaux de la Ligue sont situés dans une rue surtout résidentielle au premier étage d’un édifice sans distinction particulière. Une discrète plaque de cuivre en haut de l’interphone annonce la présence de la Ligue. Une fois passé le hall, soigné, mais défraichi, et gravi l’escalier en colimaçon, on entre dans de modestes locaux. Une petite antichambre proprette traversée, nous entrons dans une vaste salle de réunion et nous nous installons à une large table entourée de bibliothèques où sont déposés bien en vue les différents rapports et dépliants produits par l’équipe. Dimitris Christopoulos, qui semble seul dans les locaux ce jour-là, nous sert le café en nous parlant des travaux récents de la Ligue.

Il nous présente rapidement le rapport du Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme consacré aux effets des politiques d’austérité qu’il a participé à coordonner. Il fait aussi état du travail important réalisé par la ligue pour maintenir active une loi qui octroie la citoyenneté aux enfants d’immigrants alors que la cour intime le gouvernement de l’abroger. Dimitris Christopoulos est membre de la Ligue depuis 1990, il y participé à ses activités plusieurs années avant de joindre son conseil d’administration. Il y a siégé comme président pendant une dizaine d’années et en assure désormais la vice-présidence. Se déclarant sans ambages fatigué, il espère, après plus de vingt ans d’implication, un renouvellement des forces vives militantes qui lui permettrait de passer le flambeau. De son point de vue, la situation de la Grèce, n’autorise aucun optimisme.

 

Le référendum du désespoir

« Le référendum de juin dernier était un geste de désespoir d’un gouvernement pris au piège par sa propre stratégie. Cette stratégie de départ mise de l’avant par le gouvernement grec et, plus spécifiquement, par le précédent ministre des Finances, Yanis Varoufakis, était fondée sur une idée erronée. Elle se formulait comme suit : nous irons le plus loin possible. Alors, la Troïka et l’Union européenne, pour éviter le désastre, ne permettront pas que nous quittions la zone euro. Ainsi, nous pourrons faire chanter l’Union européenne en disant : “voici une grenade, je l’avale et vous devez me donner ce que je veux, car vous ne souhaitez pas que je meure”. En gros, c’était là la stratégie de Varoufakis. Bien sûr, certains membres de l’Union européenne pouvaient être sensibles à cette stratégie, notamment l’élite sociale-démocrate française, quelques pays d’Europe du Nord et le sud de l’Europe. La majorité des autres pays membres de l’Europe, par contre, ne voulait rien entendre de cette stratégie. Ils répondaient plutôt à la personne qui menace d’avaler une grenade : “Do it. Too bad for you. Bye Bye!” Et c’est bien ce qui est arrivé.

Dès l’annonce du référendum, le gouvernement masquait mal la faillite de sa stratégie. Le référendum était même l’aveu de son échec. Il n’avait plus d’argent, bientôt il faudrait couper dans les salaires et les retraites et il n’avait rien obtenu à la table des négociations. Pourtant, tout le monde était rassuré car, la semaine précédente, la Grèce avait fait défaut de paiements sans que le cataclysme annoncé du système économique et financier survienne. Bref, la stratégie gouvernementale était une mauvaise stratégie et elle n’a pas fonctionné. Cette stratégie était doublée d’un discours de légitimation, qui disait en gros : notre cause est juste et donc, nous allons vaincre l’Europe néolibérale. C’est une approche néo-kantienne messianique très loin de la façon dont fonctionne le système!

D’ailleurs, le résultat de ce référendum a été simplement ingérable pour le gouvernement. Le référendum aurait eu sens, si le gouvernement avait vraiment voulu quitter la zone euro. Or, il ne voulait pas du tout de cette rupture. Pendant toute la semaine précédant le vote, le premier ministre a tenu des discours condamnant la Troïka et la société grecque s’est trouvée divisée, polarisée par les deux options possibles. Le soir du référendum, 62% ont voté pour le NON. Tsipras était désespéré. Le soir du référendum, il pleurait sans savoir quoi en faire. Il avait nourri ce NON, juste, bien mérité, droit, mais il ne voulait pas assumer sa conséquence logique soit, le retrait de la zone euro. Tsipras était persuadé qu’une telle décision aurait causé une catastrophe humanitaire dans le pays : ce qui est tout à fait exact. Alors, en trois jours de négociation ce NON est devenu un OUI solennel à la Troïka. Je ne parle pas à travers mon chapeau, j’ai été membre de ce gouvernement. J’ai été l’un des conseillers principaux pour l’immigration au ministère de l’Intérieur, j’ai quitté mes fonctions à cause du référendum.

En ce moment, nous vivons cette période post-référendaire où 85% de la population comprend qu’une sortie de l’Europe serait un désastre. Nous devons gérer ce troisième mémorandum signé avec la Troïka. Au gouvernement, on essaie de faire du mieux qu’on peut pour atteindre les objectifs, on sait que ça échouera, on sait que la Troïka va nous flouer et on sait que la population va descendre dans la rue et que nous serons tenus responsables de leur misère. Mais en même temps, on ne veut pas être tenu responsable du désastre que causerait la sortie de l’Euro. »

 

Sortir de la zone euro?

« Je ne suis pas en faveur de l’Euro de façon abstraite. Aucune monnaie n’est bonne en soi et l’Euro n’est pas un tabou. Je ne dis pas non plus que dans toute situation, il faut rester dans l’Euro. Je dis cependant que, dans les circonstances actuelles, pour un État qui n’a pas d’argent, qui dépend d’une économie reposant entièrement sur les importations et qui sort de six ans de récession, quitter la zone euro serait un désastre. Il faut se rappeler que quitter l’Europe, c’est partir avec 40 G$ de dette dans sa valise. Quitter l’Euro zone, ce n’est pas être soudain seul et repartir à zéro, non. Vous sortez de la zone euro, votre nouvelle monnaie est automatiquement dévaluée vous avez une dette très lourde à rembourser, vous signez une nouvelle entente avec vos créanciers et vous devez appliquer les mêmes politiques : alors qu’est-ce qui a changé? Je ne comprends pas comment des gens sérieux peuvent affirmer qu’une telle stratégie puisse fonctionner aujourd’hui, en octobre 2015. Ça pourrait marcher si nous étions dans un pays qui bénéficie d’une base productive solide et où les gens ont encore de l’énergie, pas au terme de six ans de crise comme dans le cas de la Grèce. »

 

Mouvements sociaux

« Les gens pensent, les gens discutent, il y a beaucoup d’échanges et une myriade d’événements – et j’ai dû participer à la moitié d’entre eux! – les gens essaient de voir où nous en sommes et où nous pouvons aller, mais je ne distingue rien de bien structuré, rien d’organisé dans toute cette activité.

Depuis 2012, les mouvements sociaux ont perdu leur force politique. Il est évident que le grand capital politique accumulé par les mouvements sociaux a été transféré directement au gouvernement de Syriza. Dès que Syriza est devenu une option viable, tout le monde a concentré le regard sur les actions du parti en attendant de voir ce qu’il ferait de toute cette énergie accumulée. Des acteurs des mouvements sociaux sont effectivement entrés au gouvernement. Le résultat nous l’avons maintenant devant les yeux. Les mouvements ont perdu leur pouvoir. Plus rien ne se passe. En novembre 2011, il y avait 1,5 million de personnes sur la place Syntagma, le tiers de la population de cette ville, c’est incroyable! Aujourd’hui, on ne voit plus rien de cela. »

 

Futur proche

 « Le meilleur scénario qu’on peut pour l’instant envisager, serait que Tsipras convainque l’Union européenne de sa volonté sincère de mettre en place les mesures contenues dans l’entente signée cet été et obtienne, en échange, une proposition viable de la part de l’Europe concernant la dette. Ce ne sera pas une restructuration, mais, le cas échéant, un étalement sur plusieurs décennies. Tsipras sera alors capable de faire accepter cette entente au peuple grec en disant : ‘Je l’ai eu! Nous n’avons pas à rembourser en 2050, mais en 2150’ et, s’ils acceptent, nous retournerons à une situation qu’on dira ‘normale’. Celle-ci n’aura rien à voir avec la normalité d’avant 2009, ce sera une crise devenue routinière. Nous vivrons avec beaucoup moins et nous consommerons beaucoup, beaucoup moins. Le chômage sera à 23%, et non à 11% comme avant, mais pas non plus à 28% comme maintenant. De même, il y aura 40% de jeunes au chômage, mais ce sera mieux que le 55% actuel. L’exode des cerveaux, lui, continuera. Cependant, certains investisseurs viendront parce que nous disposerons désormais de main-d’œuvre à bas prix : pas d’état social, pas de loi du travail, pas de protection des droits. Nous deviendrons un bon petit pays discipliné comme les pays baltes. Ça, c’est la meilleure option. Je la déteste, mais je vous dis : il y a deux ans, je vous aurais affirmé avec conviction que je ferais tout pour que ça n’arrive pas, que ce ne soit pas le futur qui est réservé à mes enfants. Aujourd’hui, je pense que c’est ce qui risque de nous arriver, pour le meilleur ou pour le pire.

Le pire scénario, c’est que ce qui n’est pas arrivé cet été se produise l’été prochain. Imaginons le scénario : Tsipras échoue. Il n’atteint pas les résultats attendus par l’Union européenne, tout simplement parce que c’est trop, pour n’importe qui. Alors la droite allemande, appuyée par les pays du centre de l’Europe, la Hollande et la Finlande disent : s’en est fini, on vous expulse de l’Europe. On statue sur une dette de 40 G$ dont on exige le remboursement et Bye bye!

Pour comprendre les incidences concrètes d’une telle configuration, prenons un exemple simple : une loi, ici, empêche que les gens perdent la maison dans laquelle ils habitent. La Troïka met la pression pour que le gouvernement abroge cette loi. Tsipras résiste, mais ça ne pourra pas durer. Si, suite à une reddition de sa part, 85% des propriétaires de maisons se trouvent menacés d’éviction, c’est la révolution ici !

Le scénario optimal pour le gouvernement grec aurait été qu’un ensemble de changements de gouvernements survienne dans toute l’Europe : au Portugal, en Espagne, en Irlande, etc. Alors, il y aurait eu de nouveaux alliés et conséquemment, un nouveau cadre de négociation. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’Europe a réagi de la façon dont elle l’a fait avec le Portugal par le biais de ce geste antidémocratique et autoritaire du président. Les dirigeants européens sont la définition même du cynisme politique. Ils savent que s’ils ouvrent la porte au Portugal, même une minime brèche, une lueur d’espoir, alors il y a un risque d’une grande pression sur ces dirigeants. Or, ils veulent à tout prix éviter cela.  Les pays baltes, c’est ça, le modèle qui nous attend. »

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Antonis Broumas: «Pour la première fois dans l’histoire grecque, nous avons d’un côté le parlement et de l’autre côté le peuple.» https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/antonis-broumas-pour-la-premiere-fois-dans-lhistoire-grecque-nous-avons-dun-cote-le-parlement-et-de-lautre-cote-le-peuple/ https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/antonis-broumas-pour-la-premiere-fois-dans-lhistoire-grecque-nous-avons-dun-cote-le-parlement-et-de-lautre-cote-le-peuple/#comments Tue, 03 Nov 2015 15:30:24 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=275 Lors d’un passage récent en Grèce, nous avons réalisé des entrevues avec des personnes provenant de différents milieux. Par cette série, nous voulons rendre disponibles ces témoignages sur un pays qui a très soudainement disparu de l’écran radar médiatique québécois depuis l’élection de septembre dernier. Malheureusement, l’entrevue que nous avions réalisé avec un groupe de cinq femmes, anthropologues, traductrice et chercheuse en musicologie, n’a pas pu être transcrite ici, l’enregistrement réalisé étant inutilisable.

Antonis Broumas nous fixe un rendez-vous à la place Exarcheia avec ses banderoles de manifs accrochées aux branches des arbres et sa statue centrale représentant trois chérubins sur lesquels ont été collé des dizaines d’affiches militantes. Comme dans tout le centre-ville, le quartier est couvert de tags et de graffitis. Ici, on distingue des phrases plus longues que les marquages rapides, on croise de nombreux signes de squats, des appels, des traces de différentes mobilisations. Sur la place se croisent toutes les variantes de militant-es des anars aux altermondialistes, des communistes aux hippies. Ils vont des bancs du parc qu’ils partagent avec les nombreux chats errants de la capitale grecque jusqu’aux chaises des cafés branchés qui entourent la place.

« Le mouvement social est décentralisé et a des antennes partout en Grèce, mais disons que dans ce quartier c’est plus densément militant », nous lance Broumas alors qu’il nous entraîne dans un véritable tour guidé des points focaux du militantisme local. Ici des anarchistes squattent un café qui a fermé il y a deux ans. La police s’y est opposée un temps, mais a fini par lâcher l’affaire. Alors que nous y passons rapidement, une scène est aménagée, on y joue de la musique tandis que les gens sirotent paisiblement leur café. Nous traversons ensuite un ancien stationnement transformé en parc autogéré. En 2008, des militant-es ont occupé ce stationnement au moment où son bail arrivait à échéance. Les gens ont retiré l’asphalte, planté des arbres, installé des jeux pour enfants et organisé des assemblées de citoyen-nes. Depuis, les résident-es du quartier ont défendu bec et ongles cet espace contre les velléités de reprise de la mairie et de la police.

Broumas nous fait aussi visiter le squat que son organisation a mis en place il y a moins d’un mois, alors qu’éclatait la crise des migrant-es en Europe. « C’est nous qui avons lancé l’appel, mais plusieurs autres groupes ont embarqué ». L’immeuble de cinq étages est transformé en zone de logement et de service pour réfugié-es. Sur la devanture, deux immenses bannières annoncent : « Refugees welcome home ». La quantité de vêtements et de produits de première nécessité qui a été amassée en un mois est impressionnante : une pièce entière est remplie de vêtements triés selon leurs types et leurs tailles, dans une autre on trouve des tablettes pleines de couches, de nourriture pour bébé, de shampoing, etc. Pendant que gens prennent ce qu’il leur faut, d’autres consultent un médecin qui a ouvert un cabinet de fortune dans l’édifice. Antonis Broumas parle à tous les militant-es qui s’activent auprès de réfugié-es, serre toutes les mains et discute un moment avec chacun-e, il semble bien connaître tout le monde. « Des gens viennent parfois passer une seule nuit ici ou restent plusieurs jours. L’État grec est complètement dépassé par les événements, il est incapable de gérer adéquatement cette crise : des gens s’entassent dans des tentes sur les places publiques. »

Notre parcours se termine dans le premier centre social autogéré ouvert à Athènes. « Avant, les squats étaient plutôt des endroits où on se rencontrait uniquement entre militant-es, le Nosotros a été ouvert dans l’esprit d’élargir nos réseaux et ouvre ses portes à n’importe qui… enfin presque. Son ouverture a contribué à changer la dynamique des mouvements. On retrouve au Nosotros des activités fréquentes et variées : halte-garderie, cours de langues, concerts, etc. » Nous nous installons dans une très grande pièce aux planchers de bois verni transformée en café qui abrite aussi une cuisine collective. Du rock des années 90 se mélange à des rythmes trip-hop plus contemporains alors qu’Antonis nous raconte les événements des derniers mois :

 

Les premiers mois de Syriza

« Syriza est le résultat de 15 ans de croissance des mouvements sociaux c’est-à-dire depuis le début des années 2000. L’amorce s’est faite surtout autour du mouvement altermondialiste. La Grèce est un pays occidental, mais sa tradition de mouvements sociaux ressemble davantage aux pays latino-américains. Le mouvement n’a pas été coopté par l’establishment, comme certains l’ont cru, c’est plutôt ce qui a mené Syriza au pouvoir. Syriza était un parti de gauche radicale, ce qui signifie un parti formé par des membres des mouvements sociaux et qui adopte les habitudes et les façons de faire des mouvements sociaux.

Les engagements électoraux de Syriza au moment de sa première élection étaient relativement simples : une restructuration de la dette et la mise en place d’un modeste filet de sécurité sociale pour les gens les plus touchés par la crise. Pendant ses premiers mois de pouvoir, le gouvernement a consacré l’essentiel de son temps aux négociations. On n’a donc pas vu de changements majeurs transformer les politiques publiques. Quelques mesures ont en effet été mises en oeuvre : électricité, eau et transport gratuits pour les gens les plus démunis, ceux qui ne peuvent pas payer du tout. Syriza a aussi tenté quelques réformes des programmes sociaux, mais il s’est agi de changements minimes. La plus grosse réforme faite par Syriza pendant cette période a été le rachat de la télévision d’État qui avait été fermée par le gouvernement précédent désireux d’un contrôle total sur les médias. Aujourd’hui, il n’est d’autre choix que de reconnaître que la force et la détermination des dirigeants européens, ligués contre le projet de Syriza, lui ont porté des coups fatals. Cependant, les erreurs des dirigeants du parti, devenus trop réformistes, doivent également être considérées pour comprendre la situation actuelle. Tout cela a eu raison de Syriza.

 

La débandade post-négo

« Les choses ont beaucoup changées depuis l’élection. Déjà, nous avons connu la plus grande abstention jamais vue dans l’histoire de la Grèce. Pour la première fois dans l’histoire grecque nous avons d’un côté le parlement et de l’autre côté le peuple. C’est mauvais pour l’establishment, mais c’est bon pour le mouvement, du moins c’est bon pour les mouvements comme le mien qui sont contre l’establishment. Nous assistons en ce moment à une croissance des mouvements sociaux et elle va continuer, parce qu’il n’y a plus d’alternative organisée en parti au parlement. S’il n’y a pas de rupture politique de la part du gouvernement avec les détenteurs de la dette – et il n’y en aura pas, c’est maintenant à peu près certain – alors les mouvements sociaux prendront de l’ampleur et de la force.

Syriza s’est mis dans une position où ses membres élus ont très peu d’espace pour agir, mais où ils sont tenus de produire des résultats. Or, pour différentes raisons, l’État a une efficacité très limitée en Grèce. Si Syriza veut obtenir des résultats, il leur faudra déjà s’attaquer à ce qui bloque l’appareil d’État.

Par ailleurs, on peut difficilement affirmer qu’Unité populaire est une organisation sérieuse. C’est une sous-bureaucratie gauchiste interne à Syriza, dont la principale tâche a été de dire : « Nous sommes plus à gauche que tout le monde et ceci est juste », mais jamais de définir comment faire les choses justes. Unité populaire remet à juste titre en question l’EU et l’Euro, mais pour faire ça, il faut avoir un plan à mettre en oeuvre. Or, le principal porte-parole d’Unité populaire est un gauchiste traditionnel, très sincère, mais qui n’a aucune idée comment organiser un changement de rapport de production, ni de comment on pourrait donner à la Grèce la structure productive qui lui manque ([ndlr] Panagiotis Lafazanis). Ce ne sera pas par décret de l’État qu’on va créer une économie viable. Par exemple, il n’a jamais nié que son plan de démarrage d’une nouvelle monnaie était de confisquer les euros non encore mis en circulation par la banque de Grèce et de s’en servir comme appui pour assurer la valeur de la nouvelle monnaie. C’est un plan ridicule. La banque centrale européenne n’a qu’à retirer le cours légal de ces billets spécifiques et ils seraient arrêtés à la frontière. L’autre figure politique d’Unité populaire, Zoé Konstantopoulou qui a été présidente du parlement européen est une avocate. Elle a agi justement comme l’avocate du peuple disant : « si ça ne marche pas avec l’Union européenne, nous irons plaider notre cause à l’ONU ». Ce n’est pas ainsi qu’on confronte une coalition de forces comme celle de l’Europe. Il faut proposer un plan aux gens, montrer qu’on sait où on s’en va et que les gens vont pouvoir continuer à vivre. Il reste ensuite Costas Lapavistas, l’économiste derrière Unité populaire. Lui, a un plan de sortie de l’Euro. Lui, a des idées. Son problème c’est qu’il est dans l’impossibilité de communiquer son plan et qu’il ne dispose d’aucune ressource. Unité populaire, c’est une minuscule organisation. Leurs réunions doivent se faire dans des locaux à peu près similaires à ceux où nous sommes, ici, à Nosotros !»

 

Les mouvements sociaux et le parti

« Il faut parler de révolution. Pas au sens léniniste du terme où on se saisit du Palais d’hiver et où le pouvoir central est détruit en quelques heures. Au 21e siècle, il y a une alliance profonde entre le marché et l’État et la société devient dépendante de ces deux formes pour sa reproduction. Pour transformer la société, nous sommes face à deux options : ou bien on cherche à se saisir de l’État, ou bien on opte pour des pouvoirs dispersés. Ces deux options sont continuellement testées par les mouvements. Syriza est un bon exemple. Ce parti, issu des mouvements sociaux, son ascension et son accès au pouvoir représentent l’option de la prise de l’État, sans être léninistes pour autant. Cependant, la collusion entre Marché et État est actuellement tellement puissante !

On voit partout dans le monde un contre-pouvoir qui s’organise, basé sur d’autres valeurs et d’autres perspectives que celles qui lient l’État et le Marché. Ce contre-pouvoir est basé sur une approche communale et fondé sur la coopération, la solidarité et la confiance. Le rôle d’un parti qui prendrait le pouvoir, dans ces circonstances, est de favoriser l’émergence d’une situation qui mettrait en tension deux structures de pouvoir distinctes. Dans certains pays, en Syrie ou au Mexique par exemple, l’État est en faillite totale, il est donc possible de construire une autre structure de pouvoir pour remplacer immédiatement l’État. Mais ici, en Grèce, les structures étatiques sont encore opérationnelles. Un parti révolutionnaire pourrait agir de manière à affaiblir les liens qui l’attachent au Marché. En ça, il pourrait être utile si, en prenant le pouvoir, il mettait en place des politiques subversives qui augmentent le pouvoir de la société. On ne peut pas faire les deux, il faut choisir entre le couple État-Marché ou la société. Le meilleur exemple est la tentative vénézuélienne de mettre en place des communes autonomes qui permettront peut-être l’établissement de cette double structure de pouvoir. C’est de ce genre de stratégie dont Syriza aurait dû s’inspirer.

Il reste que, dans les circonstances que nous connaissons, il est insultant d’entendre l’Union Européenne parler de corruption. L’UE a appuyé Nouvelle démocratie, un parti de droite, qui a été le plus corrompu de l’histoire de Grèce. De plus, le contrat social établi dans les années 1980 par le parti socialiste Pasok est intrinsèquement composé d’éléments de corruption. C’est un État interventionniste qui redistribue la richesse, mais pas dans le sens classique du terme : il redistribue la richesse par le biais du clientélisme et l’octroi de contrats. On peut toujours avoir une perspective libérale sur la corruption et chercher les petits fraudeurs. C’est vrai que les petits commerçants qui ne paient pas leurs taxes fraudent. Cependant, est-ce que c’est eux qui ont un effet déterminant sur l’économie ? Il faut chercher la corruption du côté des oligarques grecs. Ils ne sont pas productifs et fondent leur richesse sur des rentes qu’ils ont obtenues grâce à la corruption. Ce ne sont pas des entrepreneurs, mais des parasites. C’est un problème difficile à régler et Syriza, pour le moment, n’a rien fait pour le contrer. »

 

Émergence d’une organisation économique alternative

« Nous devons composer avec le fait que la société grecque veut rester dans l’Europe. C’est un dogme ici : nous sommes une partie de l’Europe. C’est considéré comme un progrès, une évolution, une avancée collective de faire partie de ce mouvement d’unification. Je crois qu’on se trompe.

Avant qu’il arrive au pouvoir, Tsipras disait que l’Euro n’était pas un tabou, que nous n’avions pas à le vénérer. Il a changé d’avis depuis, à cause des menaces des grandes puissances européennes. Les gens sont généralement assez d’accord avec les dirigeants de Syriza d’ailleurs. Ils n’ont pas été encore assez appauvris par l’Europe pour vouloir en sortir. Cependant, l’économie réelle de la Grèce se détruit jour après jour, pas parce qu’on menace de sortir de l’Euro, mais bien parce qu’on y est. La production de valeur abstraite par le système capitaliste produit des bulles, ces bulles nous mènent inévitablement vers la destruction des moyens de vie des gens. Les gens qui disent : ‘on ne peut pas sortir de l’Euro parce que la Grèce n’a pas de structure de production’ ne voient pas que dans le cadre actuel de l’Europe la Grèce n’aura jamais de structure productive.

Ce que j’observe, par contre, c’est qu’il y a une praxis sociale qui bâtit tranquillement quelque chose. Les mouvements sociaux rencontrent une diversité de problèmes et bâtissent des solutions concrètes : économie solidaire et coopérative, communalisation des services publics – où les services publics sont organisés par la société et non par l’État. Il y a en Grèce, par exemple, une trentaine de clinique de santé et de pharmacie qui sont autogérées et coordonnées à un niveau national. Ce réseau fonctionne très bien. Ce devrait être une inspiration pour la façon d’organiser les hôpitaux. Si nous les gérions démocratiquement, nous sauverions de l’argent. Une économie coopérative nous permettrait de faire beaucoup de gains. Elle nous permettrait de mieux organiser le travail hors des grands centres. Nous pourrions accomplir beaucoup de choses aussi sur le plan de l’innovation technologique. Dans la situation actuelle, tous les start-up s’en vont ailleurs, à Silicon Valley notamment. Pourtant, nous pourrions très rapidement répondre aux besoins technologiques de base de la population en structurant une économie des communs et en développant des organisations coopératives. L’idée n’est pas de proposer une diminution des services publics pour les remplacer par des organisations reposant sur l’entreprenariat individuel. Il s’agit plutôt de communaliser les structures de l’État-providence. De s’inspirer de ce qui est fait dans les mouvements sociaux pour transformer l’État. Cependant, il faut bien reconnaître que toute la tradition européenne de gauche va au contraire de cette proposition.

Nous n’avons pas ici, non plus, de tradition coopérativiste du mouvement ouvrier à laquelle les gens peuvent se référer et le mouvement coopératif a été fortement miné dans les années 1980, parce qu’il était parasité par les partis et le clientélisme. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas d’initiatives viables. À Thessalonique, Viome est une entreprise qui, au moment d’un démantèlement, a été reprise par les travailleurs. Avant l’entreprise produisait du matériel de construction, maintenant les ouvrier-es font des produits ménagers pour les maisons. Il y a quatre ans que ça s’est fait et la gestion de l’entreprise se passe bien. Ce paradigme coopératif aurait pu être répété à d’autres endroits puisque de nombreuses entreprises ont fermé. L’ennui, c’est que les obstacles sont nombreux ! On se heurte, en plus du reste, à une posture anticoopérative masquée sous des airs gauchisants. Le parti communiste grec a choisi de mener une guerre active contre les coopératives. Par exemple, une grande entreprise de production de pain, une des plus grandes entreprises de transformation de nourriture en Grèce a fermé. Alors qu’ils ont été approchés par le mouvement coopératif pour reprendre l’usine, leur syndicat – dominé par les communistes – a annoncé sans attendre : ‘Nous ne serons surtout pas nos propres patrons, nous ne ferons pas comme Viome’. D’un autre côté, parler de ça à Unité populaire aujourd’hui, c’est comme leur parler de développer un programme d’exploration spatiale.

En somme, si nous voyons une croissance des coopératives et beaucoup de choses intéressantes émerger, notamment dans le secteur des services, on ne peut pas parler d’un momentum. »

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Le Parti socialiste du Québec et la question nationale: Le rendez-vous manqué https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/parti-socialiste-du-quebec-question-nationale/ Tue, 01 Sep 2015 15:16:00 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=260 En 1963, une formation politique voit le jour au Québec pour mettre de l’avant un projet socialiste. Avec des syndicalistes et des intellectuels, le Parti socialiste du Québec (PSQ) s’inscrit dans cette gauche « émergente » qui se développe dans le contexte d’une révolution pas-si-tranquille qui traverse le Québec. Au départ prometteur, le projet s’étiole jusqu’à sa disparition dans l’indifférence générale en 1968. L’intention de cet essai n’est pas de faire une histoire « définitive » du PSQ, mais d’explorer à-partir de cette expérience historique les débats qui se sont concentrés sur la question nationale. Un tableau synoptique sur l’histoire du PSQ se retrouve à la fin du texte.

 

  1. L’incubation

 

Le PSQ surgit dans le sillon du Nouveau Parti démocratique (NPD), créé l’année précédente (1962) par le Parti social-démocratique du Canada (PSDC), mieux connu sous son acronyme anglais, le CCF. Le NPD est, espèrent ses fondateurs, un « saut quantitatif » pour la gauche au Canada. D’emblée, le projet est approuvé par le nouveau Congrès du travail du Canada (CTC) qui regroupe la majorité des organisations syndicales canadiennes. En fin de compte, l’irruption du NPD se veut une tentative de sortir la social-démocratie canadienne de sa marginalité et de constituer un grand pôle de gauche dans un paysage politique dominé par les deux grands partis de droite, le Parti libéral du Canada et le Parti progressiste-conservateur. C’est un projet qui attire même une partie des militants-es de la gauche radicale qui sont passés par le Parti communiste du Canada ou par quelques groupes se réclamant de la Quatrième Internationale ainsi que d’autres courants dissidents d’extrême gauche[1]. D’emblée, le NPD se présente à la fois comme une alternative fédérale et également comme un projet provincial, le CCF étant traditionnellement organisé autour de ses branches provinciales (principalement dans les provinces de l’Ouest). En effet, le parti s’inscrit dans la lutte au niveau fédéral, mais ses branches provinciales tentent également de contester les élections provinciales. En 1944, les coopératives et les mouvements de fermiers se mettent ensemble pour faire élire un premier gouvernement CCF en Saskatchewan.

 

Nouveau débat québécois

 

Au Québec, les courants de gauche émanant de la social-démocratie ou des courants radicaux sont faibles. Sous la chape de plomb du régime duplessiste et de l’Église catholique, les mouvements ont subi le choc de la répression et du dénigrement. Conséquemment, la gauche n’a jamais percé sur le plan électoral au niveau provincial ou fédéral[2]. Les communistes sont chassés des syndicats (on pense notamment à des militantes bien connues comme Madeleine Parent et Léa Roback). Beaucoup de gens perdent leur emploi en raison de leur affiliation idéologique, sont refusés dans les institutions et même forcés à s’exiler en dehors du Québec. Dans les débats de société, pratiquement toute la place est monopolisée par une droite nationaliste héritière du chanoine Lionel Groulx et inspirée des courants réactionnaires ultramontains et du Vatican. À la fin des années 1950, il y a cependant un modeste regain. Dans le mouvement syndical, des grèves dures à Asbestos, Louiseville et Murdochville secouent l’opinion et même divisent l’Église dont une partie s’éloigne des courants réactionnaires dominants. Quelques intellectuels et artistes osent prendre la parole. Des universitaires critiquent les structures politiques et une culture refermée sur elle-même. Ils fondent en 1950 la revue Cité libre qui aura pendant la décennie une influence auprès des milieux intellectuels et critiques.

Sur le plan syndical, la Confédération des syndicats catholiques canadiens (CTCC), qui est l’ancêtre de la CSN, adopte un ton plus militant et se détache peu à peu de l’influence de l’Église catholique. Dans les syndicats pancanadiens, il y a des remous en partie liés à la division des organisations syndicales américaines auxquelles sont affiliés les grands syndicats industriels canadiens. Jusqu’à 1955, les syndicalistes progressistes américains sont réunis au sein du Congress of Industrial Organizations (CIO), notamment les mineurs, les ouvriers et ouvrières du textile et du vêtement, les Métallos, les travailleurs de l’automobile, etc. Les affiliés québécois de ces syndicats s’unissent en 1952 dans la Fédération des unions industrielles du Québec (FUIQ). Celle-ci fusionne quelques années plus tard avec l’autre regroupement syndical la section québécoise de l’American Federation of Labor (AFL) pour créer la Fédération des travailleurs du Québec (1957). Dans cette fusion, l’élan est donné par les progressistes de la FUIQ qui préconisent un syndicalisme politisé et interventionniste. Pour ces militant-es, la priorité pour les travailleurs et les travailleuses au Québec est de se joindre aux travailleurs canadiens, puisque « toute autre tentative de résoudre les problèmes ouvriers strictement par rapport à un État provincial affaiblirait le front politique ouvrier qui doit s’organiser au plus haut niveau de la politique, celui de l’État fédéral »[3]. Au sein des courants de gauche au Québec, c’est un point de vue assez fortement majoritaire, bien que des militant-es commencent à évoluer vers un autre point de vue. Ainsi, en 1960, est créée l’Action socialiste pour l’indépendance du Québec, dont l’influence est cependant limitée[4].

 

Le NPD et le fédéralisme renouvelé

 

Au départ, le NPD au niveau fédéral ne se sent pas particulièrement interpellé par la « nouvelle » question québécoise qui ré-émerge dans la révolution dite tranquille. Depuis plusieurs décennies en effet, la gauche au Canada anglais est relativement autiste sur la question québécoise. À part quelques cas exceptionnels comme Stanley Ryerson[5], il n’y a pas beaucoup d’intérêt pour cet enjeu, d’autant plus que le nationalisme québécois est vu comme un épiphénomène de droite, voire d’extrême droite. Ce discours est repris par quelques intellectuels québécois de l’époque incluant Pierre-Elliot Trudeau, cofondateur avec Gérard Pelletier de Cité libre. Lors de son congrès de fondation, le NPD déclare d’emblée que le fédéralisme offre tout particulièrement aux canadiens-français des garanties de vie nationale distincte et d’épanouissement de leur culture. Le NPD s’engage à maintenir et respecter intégralement ces garanties[6].Au-delà de cette prise de position assez claire, le NPD parle de renouveler le fédéralisme. Sous l’influence des délégués québécois, une réflexion est entamée. La FTQ, dont les délégués forment une partie importante des participants au congrès de fondation du NPD, affirme :

 

Que le Canada est formé de deux nations : la nation canadienne-française et la nation canadienne-anglaise. L’Acte de l’Amérique du Nord britannique implique le respect de leurs droits respectifs […] Bien que les sociaux-démocrates reconnaissent traditionnellement le droit des nations à l’autodétermination, le Québec n’en est pas encore à vouloir exercer ce droit et nous avons la conviction que nous n’en arriverons jamais là. Le nouveau Parti, libéré de toutes servitudes financières étrangères et autochtones, et seul capable de répondre aux aspirations populaires, pourra, en y apportant les aménagements nécessaires, relancer la Confédération[7].

 

Dans le cadre de la préparation du congrès du nouveau parti, le comité provincial québécois publie un mémoire dans lequel il affirme que le Canada doit être considéré « comme un pacte intervenu entre des provinces, mais aussi comme un pacte entre deux nations »[8]. On demande la refonte du Canada rétablissant l’équilibre du pouvoir entre l’État fédéral et les provinces, ainsi que l’abolition du sénat et son remplacement par un « Conseil de la Confédération », composé pour les deux tiers de conseillers élus par les citoyens à l’occasion d’élections provinciales et pour un tiers de conseillers élus à l’occasion d’élections fédérales. Devant la force des arguments des délégués québécois, le congrès du NPD vote à l’unanimité (moins une voix) son adhésion à la thèse de l’existence de deux nations au Canada. Comme l’explique Roch Denis, « le moment était considéré comme historique. C’était la première fois en effet que cette reconnaissance était acquise officiellement au sein d’un parti fédéral et il était significatif qu’elle l’ait été au congrès d’un nouveau parti où siégeaient très majoritairement des délégués provenant du mouvement ouvrier organisé, du mouvement agricole, des coopératives et des professionnels et intellectuels ayant rompu avec les partis dominants »[9].

 

Premières tensions

 

Peu de temps après le congrès, le comité provincial provisoire du NPD pour le Québec se réunit et recommande à l’unanimité la fondation d’un nouveau parti social-démocratique provincial associé au NPD, mais ne constituant pas simplement une « branche » provinciale du parti. Pierre Vadeboncœur, associé au caucus de gauche (un regroupement de militants dans le NPD), pense nécessaire de maintenir l’indépendance organisationnelle du parti : « Nous résoudrons le problème économique et social du Québec par une politique nationaliste laquelle, bien sûr, devra être socialiste, sans quoi elle manquerait ses buts nationalistes, aussi bien qu’économiques et sociaux »[10]. Dès l’automne 1961, la discussion reprend au sein du comité du NPD au Québec. Un premier groupe, qui s’affiche comme fédéraliste, préconise un virage :

 

La convention du NPD fédéral a fait un petit pas dans cette direction, mais il va sans dire qu’il lui faut aller beaucoup plus loin. Nous devrions préconiser une nouvelle constitution fédérale, négociée par les représentants des deux nations et cela sur une base d’égalité. La nouvelle constitution devra reconnaître le droit de chacune des deux nations à l’autodétermination – c’est-à-dire le droit de décider en n’importe quel temps de dissoudre l’union[11].

 

Même les syndicalistes, assez hostiles à l’idée de revendications nationales trop affirmées, exigent que le NPD s’engage à renégocier la constitution pour y intégrer le concept des deux nations et leur droit à l’autodétermination[12]. À côté de cette tendance émerge un groupe dont les positions sont plus radicales, identifiées au vice-président du NPD-Québec, le syndicaliste Michel Chartrand. Avec l’universitaire Jacques-Yvan Morin, il estime que la question du Québec ne peut être résolue par des réformes mineures dans la constitution canadienne et que la solution va dans le sens de la création d’États « associés » (le Québec et le Canada), où le Québec « posséderait tous les pouvoirs et tous les organes gouvernementaux nécessaires à son épanouissement politique, culturel, social et économique ». Ceci implique pratiquement le rapatriement vers l’État québécois d’un grand nombre de pouvoirs et de domaines : les médias, l’agriculture, les ressources naturelles, le transport, les relations de travail, le commerce et les marchés (à l’intérieur du territoire québécois). On réclame également le droit du Québec de créer ses propres alliances internationales. Tout compte fait, le Québec serait un État souverain-associé, mais non pas indépendant. Selon R. Denis, « la proposition de Morin et de Chartrand ne préconise pas la séparation et l’indépendance du Québec. Cet État dont elle définit les pouvoirs serait fondé non pas séparément, mais dans le cadre de la conclusion d’un nouveau pacte confédéral et il serait associé à un État confédéral central »[13].

 

  1. Le dialogue impossible

 

À la fin de 1962, le débat s’intensifie. Il faut dire par ailleurs que les ambitions du NPD de s’enraciner au Québec dans les couches populaires piétinent. Les organisations syndicales qui s’affirment partisanes du parti restent relativement en retrait lorsqu’il s’agit d’organisation et de mobilisation. Entre-temps, l’appareil du parti se consacre à la préparation de la campagne électorale fédérale. Finalement, aux élections qui ont lieu le 18 juin, le NPD ne fait élire aucun candidat au Québec[14], et dans les comtés de la région de Montréal où se trouve la plus forte concentration ouvrière, il reçoit moins de 10 % du vote[15]. À l’automne, face à l’annonce des élections provinciales au Québec, le Nouveau Parti affirme ne pas être prêt. Il décide en conséquence de ne pas participer à la campagne électorale et de reporter son congrès de fondation au mois de mars 1963.

 

Le tournant

 

Sous l’influence des grands débats qui traversent le Québec, une nouvelle génération d’intellectuels, principalement à l’Université de Montréal, relit l’histoire du Québec. Le peuple québécois, affirme-t-ils, n’est pas une « minorité ethnique », mais une « société globale » et donc une nation[16]. L’idée de l’indépendance en tant que réponse adéquate à cette réalité nationale commence à faire son chemin. Elle sort des cercles un peu folkloriques de l’Alliance laurentienne fondée par Raymond Barbeau et Marcel Chaput[17] pour pénétrer dans les milieux intellectuels et étudiants qui deviennent de plus en plus remuants. Entre-temps, de petits réseaux sont mis en place pour « radicaliser » cette lutte afin de l’orienter vers l’affrontement, comme les mouvements de libération nationale en Algérie et dans ce qui devient alors le « tiers-monde ». Les premières bombes du Front de libération du Québec (FLQ)[18] sont spectaculaires à plusieurs titres y compris au niveau de la bataille des idées au sein de la gauche. Faut-il aller dans le sens d’une révolution visant la création d’un État québécois indépendant, quitte à passer par l’étape de la lutte armée? Ou faut-il, au contraire, miser sur le processus démocratique et réformer le Canada sur de nouvelles bases? Le mouvement syndical, encore très impliqué dans le développement du NPD, s’inscrit carrément dans la deuxième tendance :

 

Considérant que personne n’est en mesure d’affirmer que la sécession du Québec effectuée par le gouvernement provincial, imposée par une révolution ou provoquée par d’habiles démagogues, pourrait se réaliser sans violence. Considérant que les travailleurs du Québec estiment que ni la nation canadienne-française ni le peuple du Québec ne vivent sous un régime d’oppression ou d’exploitation qui puisse justifier le recours à la violence ou à la révolution comme moyen de libération. Considérant que les travailleurs du Québec dont le pouvoir d’achat est déjà insuffisant ne consentiront jamais à se lancer dans une aventure politique dont l’issue produirait une baisse de leur standard de vie. Il est résolu que le Conseil du travail de Montréal condamne le séparatisme qu’il considère contraire aux intérêts réels des travailleurs et des classes laborieuses[19].

 

Entre-temps, le paysage politique du Québec évolue. Une nouvelle formation, le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), attire de jeunes étudiant-es et employé-es du secteur public. Sans entériner les actions du FLQ, il assume une posture militante, notamment via des manifestations qui débouchent parfois sur l’affrontement avec la police. En termes de programme, le RIN s’affiche carrément à gauche. Le président du parti, Pierre Bourgault, déclare qu’on ne peut pas être indépendantiste sans être socialiste[20].

En même temps, le renouveau de la pensée politique s’accélère, notamment dans le cadre de la revue Parti pris, produite par un noyau de jeunes intellectuels encore aux études et qui seront quelques années plus tard parmi les piliers de la nouvelle UQÀM. La révolution, affirme Paul Chamberland (l’un des animateurs de Parti pris), « ne peut être que nationaliste; et, nationale, elle doit transformer radicalement les structures de la société québécoise. L’indépendance ne se réduit pas à une déclaration de souveraineté territoriale. La révolution, nationale dans sa forme, ne sera sociale que si elle vise à détruire les puissances d’oppression qui aliènent la majorité de la nation : le capitalisme américain et anglo-canadien, et même canadien-français »[21]. Au départ, cette perspective minoritaire s’infiltre parmi la mouvance militante, surtout au sein des nouvelles générations qui s’enthousiasment pour les luttes de libération en Afrique, en Amérique latine et en Asie avec lesquelles plusieurs jeunes s’identifient. Cette culture radicalisée mine l’approche en apparence modérée de la social-démocratie que tente d’incarner le NPD et son prolongement québécois.

 

L’affrontement

 

À l’été 1963, deux ans après la fondation du NPD, les membres du NPD au Québec sont enfin convoqués pour créer le parti provincial. Environ 200 délégué-es sont présents. Certain-es sont membres du NPD fédéral, d’autres représentent des syndicats (surtout de la FTQ) et il y a aussi des personnes qui s’enregistrent à titre individuel. Au programme, trois grandes questions sont sur la table et doivent être débattues au sein de commissions : le socialisme, la question du Québec et du Canada et la structure ainsi que la stratégie du nouveau parti. Sur la question du socialisme, les débats animés par le syndicaliste Michel Chartrand sont plutôt consensuels. Dans le sillon des projets de la social-démocratie européenne et des politiques keynésiennes, on préconise une forte intervention de l’État dans l’économie, en visant une « planification économique »[22].

Les débats sont plus vifs au sein de la commission sur la question québécoise. Les socialistes fédéralistes aspirent à un fédéralisme nouveau, fédératif, qui reconnaîtrait la souveraineté des États provinciaux et qui leur confierait des domaines de juridiction exclusive. Les syndicalistes sont d’accord avec cette perspective. Selon Émile Boudreau (militant du syndicat des Métallos), il faut aller vers un compromis entre les aspirations du peuple québécois et la nécessité de réformer le fédéralisme :

 

Les canadiens-français de tout le Canada considèrent l’État du Québec comme la consécration juridique et l’expression politique de leur fait national. Le droit d’une nation à l’autodétermination est un droit universellement reconnu. Par ailleurs, l’isolement du Québec par la sécession, outre ses désavantages sur le plan économique, aurait pour résultat de placer le Québec et le reste du Canada dans un état de vulnérabilité accru en face de l’influence du capitalisme étranger et surtout américain. [Une nouvelle] Confédération canadienne pourrait constituer un cadre admissible en vue de l’épanouissement de la nation canadienne-française ainsi qu’à l’élaboration et la mise en pratique d’un programme de planification économique[23].

 

Pour leur part, les partisans d’une optique qui allie socialisme et nationalisme réclament une affirmation ferme et explicite en faveur du droit à l’autodétermination, ainsi que la négociation d’un nouveau pacte fédéral entre les deux nations associées, d’égale à égale. Il faut, estiment-ils, mettre au monde un nouvel État fédéral dont la fonction serait de légiférer dans des domaines bien particuliers et restreints, tels la défense, les affaires extérieures et le commerce international. Le chef de file de cette tendance est Pierre Vadeboncœur. Pour lui, la lutte nationale et le patriotisme québécois sont incontournables pour que le Québec avance vers le socialisme : « le socialisme ne procède pas d’intérêts de classe, mais de l’intérêt national, bourgeoisie et classe ouvrière se confondant au Québec dans une nation prolétaire, un peuple classe »[24]. Plus encore, ce chemin via la lutte nationale québécoise est également le seul qui peut mener au socialisme à l’échelle canadienne, puisque « seule la réalisation du socialisme au Québec ouvrirait la voie au succès du socialisme au Canada »[25]. Sans cette percée du socialisme au Québec, les progressistes du Canada sont condamnés à stagner, estime Vadeboncœur. Au bout des délibérations, la proposition des nationalistes l’emporte par quelques votes. Visiblement, les membres sont divisés entre deux grandes tendances. Cependant, cette discussion sur la question québécoise reste relativement théorique. Le débat prend une autre tournure sur la question très pratique des structures que le nouveau NPD doit établir. Avec l’appui de la majorité des syndicalistes, les professeurs de McGill, Michael Oliver et Charles Taylor, veulent que le NPD-Québec soit tout simplement, comme dans les autres provinces canadiennes, la branche provinciale du NPD fédéral.

Pour les autres, l’idée est cependant de mettre sur pied le PSQ, un parti indépendant au Québec, mais un parti « allié » au NPD. Dans cette deuxième option, il y a deux perspectives, l’une « modérée » qui propose de maintenir les liens avec le NPD et même de s’investir avec le NPD au niveau fédéral, et l’autre, plus « radicale », qui consiste à quasiment laisser le navire du NPD et à se concentrer sur la lutte québécoise. Après des débats houleux, la version « modérée » est adoptée. Malgré les efforts du président Fernand Daoust, la réunion se conclut avec une séparation de facto entre deux groupes séparés, le premier pour élire le conseil provisoire québécois du NPD fédéral, le second pour élire le conseil provisoire du Parti socialiste du Québec.

 

La fondation du PSQ

 

Après ce congrès mouvementé, l’opinion, notamment celle des médias, veut que l’aile nationaliste ait triomphé. Cependant, au sein des socialistes, on n’est pas prêt à une rupture. Le président intérimaire du parti, le syndicaliste Fernand Daoust, promet de réconcilier tout le monde. Il se rend même au congrès du NPD fédéral à Regina où il obtient, en principe, le droit à l’autonomie des sections provinciales. La délégation québécoise se démarque cependant sur d’autres questions brûlantes, par exemple l’adhésion du Canada au pacte de l’OTAN qu’elle rejette radicalement. En octobre, Chartrand déclare que les Québécois sont des « Cubains blancs »[26]. Le PSQ condamne par ailleurs le mot d’ordre de la FTQ qui appuie le Parti libéral du Québec dans le contexte d’élections provinciales imminentes. Du côté du NPD fédéral, le président David Lewis déclare que la création du PSQ cause un tort immense au peuple du Québec et au NPD du Canada. Charles Taylor estime pour sa part que les deux projets, celui d’un NPD-Québec d’une part et celui du PSQ d’autre part, sont incompatibles, même si les porte-parole du PSQ continuent de répéter que leur projet n’est pas « séparatiste », mais « nationaliste et socialiste ». Le 15 novembre 1963, le comité provisoire du PSQ convoque officiellement un congrès où l’on fonde le PSQ. Ce congrès se tient sous deux grosses bannières qui affirment « Le Québec aux Québécois » et « Place aux travailleurs ». Fernand Daoust continue de dire que l’indépendance serait une « erreur ». L’objectif du PSQ est défini comme « l’établissement d’une démocratie socialiste québécoise, seul moyen d’assurer la libération économique, politique et sociale de la masse des Québécois »[27]. On adopte à l’unanimité la proposition selon laquelle le Québec possède « tous les pouvoirs nécessaires à son épanouissement intégral ». À la fin du congrès, Daoust cède sa place et Michel Chartrand est élu à la présidence.

 

  1. Essor et déclin

 

Après cette naissance du PSQ, il y a une courte pause. Au sein de la direction du parti et même du NPD, on espère que le temps arrangera les choses et permettra de réconcilier les divers points de vue. Entre-temps cependant, la scène politique québécoise change rapidement, prenant de court le courant social-démocrate.

 

Radicalisation

 

La revue Parti pris, au départ une production littéraire et politico-culturelle, accouche d’une organisation, le Mouvement de libération populaire (MLP). Indépendantiste, le MLP exprime cependant sa méfiance envers un nationalisme qu’il considère comme « bourgeois ». Il faut alors faire une lutte sur deux « fronts » : contre la structure coloniale canadienne et contre une nouvelle bourgeoisie québécoise qui cherche une indépendance « tranquille », à l’intérieur du cadre capitaliste nord-américain : « la seule issue satisfaisante (pour la libération des classes travailleuses) est le remplacement du pouvoir colonialiste et impérialiste et du pouvoir de la néo-bourgeoisie est celui de la révolution nationale, démocratique, accomplie sous l’impulsion des classes travailleuses »[28]. Pour autant, la lutte pour l’indépendance est incontournable :

 

La lutte contre la bourgeoisie nationale ne pourra commencer vraiment que lorsque cette bourgeoisie aura elle-même acquis la souveraineté de l’État dans lequel elle s’incarne, nous battre contre elle à l’heure actuelle ce serait attaquer le pantin sans voir la main qui l’agite; l’indépendance victoire contre l’impérialisme colonial est un préalable à la révolution socialiste chez nous[29].

 

Cette agitation pénètre dans plusieurs mouvements politiques et sociaux. Dans le RIN par exemple, une aile gauche s’affirme, associée notamment à la vice-présidente du parti, Andrée Ferretti[30]. Cette aile gauche veut que le RIN s’associe directement aux luttes sociales et aux mobilisations en cours, sans se confiner au rôle d’un parti politique dans le sens où on l’entend généralement (participation aux élections, activité parlementaire, etc.). À la base dans le mouvement étudiant, dans certains syndicats et mouvements populaires, l’équation socialisme-indépendance s’enracine. Même le FLQ, sous l’influence d’une garde montante autour de Charles Gagnon et de Pierre Vallières, propose une lutte globale, anticoloniale et anti-impérialiste. C’est une bifurcation par rapport au FLQ des débuts, où le problème du Québec est défini comme colonial et où la solution est essentiellement d’acquérir « les leviers politiques vitaux, d’arracher le carcan colonialiste et de procéder à la révolution nationale[31]. Pour Pierre Vallières, « la seule révolution possible est celle qui renversera l’ordre bourgeois, c’est-à-dire qui substituera des rapports de propriété socialistes aux rapports de propriété bourgeois. Seule une révolution socialiste est en mesure d’assurer l’indépendance nationale, car pour provoquer un changement radical dans les rapports de propriété au Québec, il faudra rompre avec le capitalisme monopoliste yankee et renverser son alliée naturelle, la bourgeoisie nationale »[32].

 

Difficile démarrage

 

Entre-temps, le PSQ se remet un peu mal de son congrès. Plusieurs des perspectives évoquées au congrès sont vagues, reflétant des divisions non seulement entre fédéralistes et nationalistes, mais au sein de chaque camp. La culture politique héritée de la social-démocratie, axée sur les principes du parlementarisme et acceptant par le fait même les « règles du jeu » de l’État canadien, entre en contradiction avec une perspective plus radicale, plus rebelle, dont on sent monter la sève parmi les jeunes. D’autre part, la perspective nationaliste, même modérée, qui s’impose ne plaît pas à tout le monde. Ainsi, même si le parti n’affiche pas une position carrément indépendantiste, l’éloignement du NPD fédéral ne plaît pas aux directions syndicales, notamment à la FTQ. On ne digère pas non plus que l’affiliation au PSQ se fasse sur une base individuelle, et non comme au NPD par l’adhésion de syndicats (un peu sur le modèle britannique où les trade-unions sont partie prenante du Labour Party).

Enfin, le ton radical donné au PSQ par Michel Chartrand sur divers dossiers [l’appui à la révolution cubaine par exemple] n’est pas accepté par plusieurs syndicats qui sont encore, dans une certaine mesure, dans l’idéologie de la guerre froide et de la « lutte contre le communisme ». Au tournant de 1964, des démissions s’accumulent à la suite du départ de Fernand Daoust. Critiqué par ses éléments plus modérés, le PSQ subit également la réprobation des radicaux. Ainsi, Pierre Vallières affirme que le PSQ ne semble pas vouloir « se mouiller ni les mains ni la tête dans les eaux sales de la réalité »[33]. Les jeunes militant-es de Parti pris reprochent au PSQ de nager entre deux eaux, de ne pas être explicite sur la lutte pour le socialisme et l’indépendance. En fin de compte, les personnalités les plus lucides parmi les dirigeants du PSQ constatent cet effritement. Au tournant de 1965, diverses tentatives sont effectuées pour redresser la situation. Un bulletin mensuel est lancé, « La Gauche ». Plus tard, le départ de Chartrand (qui a succédé à Daoust à la présidence du parti) crée un certain émoi, même s’il ne claque pas la porte. Avant sa démission, il reprend l’idée qu’un virage est nécessaire :

 

Le PSQ n’existe pas. Le petit groupe que nous sommes ne mérite pas le nom de parti. Nous sommes un parti purement théorique. Il y a des groupes qui attirent davantage et qui réussissent quelque chose. Il faudra réunir tous ces groupes un jour quand nous serons en mesure de faire une véritable organisation politique »[34].

 

Peu après, un comité est mis en place réunissant des intellectuels de Parti pris, Socialisme 65, Révolution québécoise, ainsi qu’avec des militants du MLP, de la Ligue socialiste ouvrière, de l’Action socialiste pour l’indépendance du Québec et même des membres québécois du NPD et du Parti communiste. Le rapprochement se fait surtout avec le MLP dont les membres adhèrent individuellement au PSQ.

Pour le MLP, la lutte pour le socialisme exige de s’attaquer d’abord à la domination économique du capitalisme américain et canadien. Pour ce faire, il faut un parti révolutionnaire, capable de mener des luttes populaires et de former des militants[35]. À court terme, espèrent les militants du MLP, l’adhésion au PSQ, tout en maintenant leur organisation propre, leur permettra de se joindre à des secteurs combatifs des travailleurs.

 

Le virage de 1966

 

Ces changements redonnent un certain élan au PSQ, sans pour autant lui permettre de construire des bases solides. Au début de 1966, un nouveau débat est amorcé en rapport aux élections québécoises qui approchent. En mars, 200 délégué-es sont réunis pour le deuxième congrès. Faut-il aller aux élections? Ou faut-il se tenir loin d’un terrain miné et contrôlé par les élites? La question est un peu théorique, car le PSQ n’a pas beaucoup de membres, encore moins d’argent. Finalement, on s’entend pour présenter cinq candidats[36] pour au moins influencer les débats en cours, ce qui ne plaît pas trop aux jeunes du MLP qui parlent de créer un « véritable parti des travailleurs ».

La question est délicate, car le PSQ trouve sur son chemin le RIN, qui compte plusieurs milliers de membres et dont le ténor Pierre Bourgault est sur toutes les tribunes. Pour les socialistes, la démarcation est cependant claire : « le RIN s’imagine que les Québécois peuvent acquérir leur indépendance et dominer leur économie tout en demeurant dépendants des capitaux américains. Pour devenir vraiment libre, le Québec devra se libérer de la tutelle économique des monopoles américains »[37].

Pour marquer ses positions, le deuxième congrès produit un « texte d’orientation » qui est mis de l’avant comme une ultime tentative de définir la position du parti sur la question du Québec.

Menacés dans leur personnalité collective, faisant appel au principe de la libre disposition des peuples, les Canadiens-français du Québec, sans pour autant négliger leurs compatriotes acadiens et les francophones qui ont émigré vers les autres régions du Canada, veulent désormais faire du Québec un État libre qui puisse constituer un cadre politique solide pour la nation. […] Le droit des peuples à l’autodétermination est un principe de la plus authentique pensée socialiste contemporaine. Les conditions d’un peuple colonisé, menacé dans sa personnalité collective, existent au Québec pour justifier le désir d’émancipation, d’autant que ce peuple possède tous les attributs d’une nation. Une volonté collective manifeste a existé de tout temps chez ce peuple pour réclamer la liberté collective, liberté qui ne peut s’exprimer que par le truchement d’un État national possédant tous les pouvoirs nécessaires à l’épanouissement de la nation. […] Cette façon d’envisager l’avenir du Québec est conciliable avec l’existence d’un Canada nouveau dont les institutions seraient binationales et de type confédéral, c’est-à-dire que le gouvernement central n’exercerait que les pouvoirs que le Québec lui déléguerait, dans l’intérêt de la nation canadienne-française et du Canada tout entier, sur une base d’égalité entre les deux nations. Dans l’éventualité d’un accord entre les deux nations, une nouvelle constitution confédérale devra donc être adoptée, de manière à définir de façon précise et limitative les pouvoirs confédéraux et à établir les organes nécessaires à l’exercice de ces pouvoirs. Advenant le cas où il serait impossible d’en venir à un accord entre les deux nations, selon les principes énoncés plus haut, le Québec doit proclamer son indépendance[38].

 

Certes, cette position laisse sous-entendre que les deux peuples, canadien et québécois, pourraient éventuellement refonder le Canada dans une entente entre deux entités associées. Elle apparaît comme relativement raisonnable, mais elle n’est pas enthousiasmante, car le cœur des militant-es, surtout des jeunes, est déjà rendu ailleurs. C’est ce qui se traduit d’ailleurs lors des élections provinciales du 5 juin 1966. C’est un véritable désastre pour le PSQ, qui ne recueille même pas 0,1 % des votes dans les cinq circonscriptions où il a présenté des candidats. Plusieurs membres du PSQ et aussi du MLP avouent même avoir voté pour le RIN, d’une part parce que c’est plus « utile », d’autre part parce que le RIN a au moins l’avantage d’avoir une position claire et explicite sur l’indépendance. Le résultat de tout cela est un peu confus. Le RIN qui a obtenu près de 6 % des votes se retrouve de facto à faire passer l’Union nationale au pouvoir, bien que celle-ci ait eu près de 200 000 votes de moins que le Parti libéral! Le retour de la droite historique n’annonce rien de bon, même si Daniel Johnson (le nouveau premier ministre) adopte un autre ton que son ancien « cheuf » Maurice Duplessis.

Peu après, une autre tuile tombe sur la tête du PSQ avec le départ plus ou moins forcé des éléments regroupés au sein des Jeunesses socialistes, qui sont décidément trop radicaux pour le parti[39]. Et puis, c’est le départ des militants du MLP. Tout en soulignant le pas en avant accompli par le PSQ sur la question nationale, le temps d’espérer une réforme du Canada est dépassé, affirme le MLP : « nous sommes tout à fait persuadés qu’il ne sert à rien de rêver que des colonisateurs consentent de bon gré à un accord qui consacrerait la fin de leur domination : les exploiteurs ne renoncent jamais par pure gentillesse à leurs privilèges : il faut les y forcer. C’est pourquoi, malgré les principes de solidarité humaine et internationale, et quoique nous rêvions aussi d’un monde où les bouledogues fraterniseraient avec les moutons, nous croyons que concrètement, la situation politique est telle que le Québec devra nécessairement en venir à l’indépendance, et que c’est la seule forme possible de libération nationale »[40]. Par ailleurs, le MLP est lui-même incapable de faire autre chose que d’écrire des textes. Le passage de cette génération vers la profession universitaire fait en sorte que plusieurs d’entre eux préfèrent se concentrer sur le monde de l’académie. En fin de compte, la majorité de ces militant-es ne sont ni aptes à rénover le PSQ ni capables de relancer l’action vers d’autres organisations et projets.

 

La fin

 

Après l’élection crève-cœur de 1966, le cœur n’y est plus. Des discussions ont lieu avec la branche québécoise du NPD et son président, l’avocat Robert Cliche, pour au moins s’entraider, mais les conditions ne sont pas propices à autre chose que de belles paroles. Au début de 1967, la direction du parti tente de convoquer un congrès pour réformer les structures, mais à peine quelques dizaines de personnes se présentent. On ne réussit pas à régler l’épineux problème des finances, qui reflète le peu d’attractivité du parti. À la fin de l’année, on ne recense plus que 58 membres. Lorsque la dissolution est prononcée en 1968, les mêmes clivages dans la famille socialiste existent toujours : entre nationalistes et fédéralistes, entre nationalistes indépendantistes et ceux qui espèrent encore refonder le Canada, sous la forme également d’une fracture générationnelle qui s’exprime entre « modérés » et « radicaux ». Pour les uns, il faut persister et signer, pas nécessairement dans un parti, mais dans une action visant à « la création d’un mouvement socialiste et indépendantiste qui se livrerait à l’encadrement et à la politisation des travailleurs »[41]. D’autres se disent prêts à embarquer dans l’aventure du Mouvement souveraineté-association (MSA), l’ancêtre du PQ, comme le précise Jean-Marc Piotte :

 

Une large fraction des masses les plus politisées et les plus conscientes suivent Lévesque. De plus, Lévesque a la sympathie d’une grande partie des mouvements syndicaux : dans un pays industrialisé comme le nôtre, il est illusoire de penser réaliser le socialisme et, encore bien plus, la révolution sans la sympathie active des syndicats. […] Se situer hors du mouvement Lévesque, c’est se condamner à être marginal, sans aucune prise réelle sur les événements, sur les masses populaires. C’est se condamner à créer un autre MLP, une autre petite secte qui éclatera au bout de quelques années, car n’ayant aucune prise réelle sur l’histoire, des fractions s’y formeront et s’opposeront avec chacune leurs petites bibles incomprises : Mao, Guevara, Gramsci[42].

 

Pour les partisans de l’option socialiste cependant, il faut aller ailleurs :

 

Certains militants [qui] préconisent l’adhésion au MSA se fondent sur la prémisse voulant que, dans une situation coloniale, toute revendication indépendantiste est une revendication de gauche. Nous croyons qu’au moins dans notre conjoncture, il s’agit d’une grande illusion et que, dans un contexte pro-impérialiste et néo-capitaliste, l’indépendance sera de droite et provoquera la création d’un État répressif par rapport aux revendications des travailleurs, à cause des concessions qu’il faudra consentir aux Américains.

 

À la fin des années 1960, plusieurs jeunes de gauche se reconnaissent dans l’action directe et les mouvements de masse qui émergent partout. Ils ne sont pas trop intéressés par l’action électorale. Pour ceux et celles qui le sont, la création du Parti Québécois représente une réelle opportunité.

 

  1. D’hier à aujourd’hui

 

Que reste-t-il de cette expérience aujourd’hui? Est-il possible en 2015 d’affirmer un nouveau projet socialiste et indépendantiste et de construire une organisation enracinée dans les luttes et les mouvements populaires? Commençons par quelques constats banals. Le néonationalisme, en l’occurrence celui du PQ, a été sévèrement vaincu par l’élite canadienne et l’État fédéral, d’où un rapport de forces très favorable à ces derniers. La sociologie du Québec a également bien changé. Une réelle bourgeoisie québécoise a pris sa place. Les classes populaires et moyennes se sont fragmentées. Le rapport à la nation, à l’État, au territoire et à la société a été bouleversé. Bref, entre la question nationale en 1963 et la question nationale de 2015, il y a un grand écart.

 

Une question non résolue

 

Il serait cependant périlleux de penser que la question nationale est liquidée. En effet, la réalité du Canada, pour ne pas dire la lutte des classes, reste construite sur l’oppression nationale des peuples québécois et autochtones. Certes, le Québec n’est pas une simple « colonie » du Canada (contrairement à la relation carrément coloniale qui enferme les Premiers peuples, par exemple). Pour autant, le nouvel « axe » du capitalisme canadien se déplace vers l’ouest et le nord, donc au détriment du Québec, des provinces maritimes et du sud-ouest et de l’est de l’Ontario. On pourrait dire que tout cela a plutôt à voir avec le développement inégal du capitalisme, mais en réalité, ce développement est construit sur les luttes politiques et la structure de l’État. Par ailleurs, sous l’égide du Parti conservateur (au pouvoir depuis 2006), l’État fédéral est en train de liquider l’héritage des réformes des années 1960 qui visaient à assurer le caractère bilingue et binational du Canada, au détriment donc de la population québécoise (et des minorités francophones dans le reste du Canada). Cette évolution va de pair avec l’affaiblissement du poids politique du Québec dans l’État, le système politique et les institutions du Canada. Aussi, ce n’est pas un hasard si la question nationale québécoise est toujours dans le décor : elle n’a tout simplement pas été résolue! Elle fait du sur-place devant l’incapacité du néonationalisme à mener la lutte de manière cohérente, mais elle fait toujours partie de l’imaginaire populaire comme un outil de l’utopie de l’émancipation.

 

L’héritage contesté

 

Revenons brièvement au PSQ. Plusieurs socialistes croyaient à l’époque que le mouvement populaire québécois pourrait, avec une certaine solidarité venant du Canada dit anglais, mettre en échec l’oppression nationale. On pensait que la lutte pour l’égalité pouvait se faire à l’intérieur du cadre politique canadien. La rupture qui s’opère dans les années 1960 porte précisément sur cette question : on finit par comprendre que ce cadre est un problème et non une solution, et qu’il faut entreprendre une bataille complexe pour « déconstruire » l’État canadien, ce qui va bien au-delà de petites réformes plutôt symboliques. Alors là survient une deuxième question : comment procéder à cette « déconstruction »? Le PSQ (et avant lui le Parti communiste et des tendances de gauche de la social-démocratie) proposait de refonder cet État, de le réinventer en quelque sorte, sur la base d’une redistribution radicale du pouvoir. De cette façon, les deux peuples (on ne parle pas encore des Premiers peuples!) pourraient se réconcilier, éventuellement s’associer dans une nouvelle structure, comme deux « États associés ». Cette idée s’est retrouvée au cœur du projet du PSQ qui, cependant, à la fin de son parcours, a fini par admettre l’éventualité de l’indépendance du Québec, non pas comme un projet idéal, mais comme un « dernier recours ». En fin de compte, l’échec de ce rêve a déclenché la fin du PSQ. Plus tard, l’approche indépendantiste-socialiste est demeurée prédominante dans la gauche québécoise, et ce, jusqu’à aujourd’hui (après le court intermède durant lequel se sont imposés à la fin des années 1970 des courants dits « marxistes-léninistes »). Dans cette optique, l’émancipation nationale et l’émancipation sociale vont de pair et cela se fera, dans des modalités à déterminer, dans le cadre d’un projet républicain, indépendantiste et altermondialiste. D’emblée, ce projet s’est démarqué de celui ébauché par le PQ d’une « souveraineté-association », ce qui voulait dire l’acceptation de l’État canadien comme « associé », au lieu de considérer la rupture comme nécessaire pour refonder le Québec (et même éventuellement le Canada).

 

Revoir les enjeux

 

Si sur le plan des principes, cette position reste impeccable, on peut se questionner sur ses modalités. Premier facteur, sous l’égide de la « globalisation » du capital, la bourgeoisie provinciale du Québec a trouvé sa place dans le circuit du capitalisme canadien, nord-américain et mondial. Le « Québec inc. » (mis à part certaines individualités) s’est rallié à la structure de l’État canadien. Par ailleurs, la restructuration du capitalisme entraîne, comme partout dans le monde, une aggravation des inégalités et des fractures sociales, ce qui désarçonne les mouvements populaires tant au Québec qu’au Canada. L’État canadien est par ailleurs bien en contrôle de ces turbulences et cette stabilité relative va au-delà des clivages entre les diverses factions politiques agissant pour le compte des élites, tant les néoconservateurs que les néolibéraux de diverses allégeances.

Deuxième facteur, la composition des classes populaires a changé de manière importante avec l’immigration. Les immigrant-es, majoritairement localisés dans les couches populaires et moyennes, ne perçoivent pas de la même manière la question de l’émancipation nationale. Ils sont souvent coincés dans une structure économique, politique et linguistique qui les défavorise et les éloigne du camp populaire québécois. On pourrait ajouter à cela les impacts de la décomposition du collectif prolétarien en une myriade d’identités marquées par la précarité, les clivages régionaux, de sexe, générationnels, où se définissent toutes sortes d’« identités » qui semblent disperser les couches populaires. Troisième et dernier facteur, l’impérialisme américain, toujours puissant même s’il est en déclin relatif, tient à tout prix à préserver son « périmètre » nord-américain. Certes, l’impérialisme américain n’a jamais été sympathique à la cause québécoise, mais aujourd’hui, il s’aligne pour être totalement intolérant devant un projet de rupture du Canada.

Ces éléments n’annihilent pas les processus « fondamentaux » et les causes « primordiales », mais ils modifient l’alignement des forces dans le cadre des confrontations actuelles et à venir. Pour ceux et celles qui se battent pour l’émancipation sociale et nationale, cette nouvelle configuration du pouvoir impose de repenser aux stratégies. Ainsi, le projet historique du PQ est en phase terminale (même si l’agonie peut perdurer pendant des années). Une alliance comme l’avait pensé le projet « socialisme et indépendance » de l’époque n’est donc plus à l’ordre du jour. Conséquemment, une autre alliance est nécessaire pour refonder le projet de la souveraineté nationale sur une souveraineté populaire, construite par et avec tous les peuples qui habitent le territoire québécois, à commencer par les Premiers peuples. À l’alliance verticale entre dominé-es et dominants que l’on pensait antérieurement doit se substituer une alliance horizontale entre dominé-es. L’indépendance du Québec, en d’autres mots, ne peut plus être le projet d’une seule nation.

Autre bifurcation à envisager, la « question québécoise » ne peut trouver de résolution sans chercher en même temps à aborder la « question canadienne ». Il est certes idéaliste de penser, comme le PSQ à l’époque, que les couches populaires et moyennes du Canada dit anglais vont soudainement se mettre à appuyer les revendications québécoises. Cependant, si ce rêve doit être mis de côté, du moins à court terme, il reste à développer des solidarités concrètes de peuple à peuple, à construire peu à peu des passerelles établies sur des luttes communes. On peut par exemple penser aux grands combats écologistes qui se profilent devant nous, et qui ne connaissent pas de frontières. En développant des stratégies communes, on ne trouvera pas automatiquement le chemin pour refonder la structure politique prévalant sur ce qui est présentement le territoire du Canada, mais on pourra éviter, ou au moins amoindrir, les préjugés, voire l’hostilité qui prévaut au niveau populaire contre les revendications et les luttes au Québec. Autrement dit, l’avancement des causes de l’émancipation ne peut se faire strictement au Québec; il faut élargir le « front » et décloisonner les mouvements populaires du Québec et du Canada.

 

Repères chronologiques

 

Année Contexte Événements marquants pour le PSQ
1932 Fondation du Commonwealth Co-operation Federation (CCF)/Parti social-démocratique du Canada (PSDC)
1937 Fondation de la Fédération provinciale des travailleurs du Québec (FPTQ)
1952 Fondation de la Fédération des unions industrielles du Québec (FUIQ)
1957 Fusion de la FPTQ et de la FUIQ dans la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ)
1960 Fondation du RIN
1961 Création du NPD Dissidences sur la question nationale au sein de la branche du NPD au Québec
1962 Tentatives d’implantation du NPD au Québec Création du « Caucus de la gauche nationale » au sein du NPD
1963 Deuxième congrès du NPD fédéralCongrès du NPD-QuébecFondation de la revue Parti prisActions du Front de libération du Québec (FLQ) Création du PSQColloque d’orientation
1964 Multiples débats sur la question nationaleConfrontations avec le NPD et les centrales syndicales au Québec
1965 Manifeste du Mouvement de libération populaire (MLP) Parution du journal du PSQ, « La gauche »Création du « Comité de coordination des mouvements de gauche »
1966 Intégration des militants du MLP dans le PSQ Deuxième congrèsParticipation aux élections générales au Québec
1967 Fondation du Mouvement souveraineté-association Troisième congrèsExpulsion de la Jeunesse socialiste du Québec
1968 Fondation du PQFin de publication de Parti pris Dissolution du PSQ

 

 

 

 

Notes

[1] Le PCC, en pleine décadence au début des années 1960, disposait encore d’une base syndicale qu’il a perdu graduellement au travers des crises de l’URSS et de ses satellites, notamment en Hongrie (1956) et plus tard en Tchécoslovaquie (1968). Les groupes se réclamant de la 4ième Internationale regroupaient quelques dizaines de partisans, surtout dans les mouvements étudiants et anti-impérialistes.

[2] Paradoxalement, le seul élu fédéral de gauche dans l’histoire du Québec a été le communiste Fred Rose (en 1943 et 1945) sous la bannière du Parti ouvrier progressiste. Il a été élu dans un comté montréalais qui comptait un grand nombre de travailleurs immigrés.

[3] Roch Denis, Luttes de classes et question nationale au Québec (1948-1968), 1979, <http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html>

[4] Voir le Manifeste de l’ASIQ publié dans Les grands textes indépendantistes 1774-1992, sous la direction d’Andrée Ferretti et Gaston Miron, Typo, 2004.

[5] Intellectuel de renom lié au Parti communiste, Ryerson était également historien. Sa relecture de l’histoire du Canada l’a mené à comprendre l’importance dans la genèse de l’État canadien du dispositif de domination mis en place contre le peuple du Québec. Il a quitté le PCC en 1968 à la suite de l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie.

[6] NPD, Le fédéralisme coopératif, congrès de fondation, 4 août 1961.

[7] Cité par Roch Denis, op.cit.

[8] Comité provincial du nouveau parti, « Mémoire de la commission sur « les relations fédérales provinciales » du Nouveau Parti au Québec, juin 1961.

[9] Roch Denis, op.cit.

[10] Cité par Rhéal Séguin, Le Parti socialiste du Québec (1958-1978), mémoire de maîtrise en science politique, UQAM, mai 1982.

[11] Cité par Rhéal Séguin, « Pour la formation d’un NPD uni au Québec », document non signé et non daté (automne 1961).

[12] NPD-Q, « Document B-1 », Congrès d’orientation, 29 et 30 juin 1963.

[13] R. Denis, op.cit. À l’échelle de tout le Québec, le NPD ne récolte que 4 % des voix.

[14] Lors de cette élection, le NPD a obtenu près de 18 % des suffrages (plus du double que ce que recevait le CCF lors des élections antérieures). Dix-neuf députés du NPD sont élus en Ontario, en Colombie-Britannique et au Manitoba. Fait à noter, les voix données au NPD permettent au Parti progressiste-conservateur d’être élu contre le Parti libéral, mais sans la majorité des députés à la Chambre des communes.

[15] Quelques candidats, notamment le syndicaliste Fernand Daoust (candidat dans Maisonneuve), enregistrent des appuis plus importants, au-dessus de 15%.

[16] Dofny, Jacques; Rioux, Marcel, « Les classes sociales au Canada français », Revue française de sociologie, Paris, vol. III, no 3, juillet-septembre 1962.

[17] Créée en 1957, l’Alliance laurentienne s’inscrit carrément à droite. Elle perd peu à peu ses jeunes éléments comme André D’Allemagne qui sera un des cofondateurs du RIN en 1960.

[18] Il n’y a pas de date officielle pour la fondation du FLQ qui naît en fin de compte d’initiatives décentralisées de divers petits groupes. Le FLQ est un label plutôt que le nom d’une organisation.

[19] Conseil du travail de Montréal de la FTQ, Résolution sur la confédération, 1963. Cité par R. Séguin, op.cit.

[20] Cité par Denis Monière, Le développement des idéologies au Québec des origines à nos jours (1977), republié par les Classiques des sciences sociales, <http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html>.

[21] Chamberland, Paul, « De la damnation à la liberté », Parti pris, vol. 1, nos 9-10-11, été 1964.

[22] Monique Perron-Blanchette, « Un essai de socialisme au Québec : le PSQ », Mémoire de maîtrise présenté au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke, juin 1978.

[23] Émile Boudreau, Proposition d’orientation du Parti, Congrès d’orientation, NPD-Québec, 29 juin 1963, Cité par Rhéal Séguin, op.cit.

[24] Cité par Rhéal Séguin.

[25] Jean-Claude Lebel, « Pourquoi un parti indépendant du NPD? Pour que les Québécois cessent de bouder le socialisme », Le Peuple (journal du PSQ), vol. 1, no 1, septembre 1963.

[26] Cité par Perron-Blanchette, op.cit.

[27] « Charte des droits de l’homme pour l’État libre du Québec », congrès du PSQ de 1963, cité par Perron-Blanchette.

[28] Parti pris, « Manifeste 1964-1965 », vol. 2, no 1, septembre 1964.

[29] Idem.

[30] Ferretti quittera peu après le RIN pour fonder le Front de libération populaire (FLP).

[31] FLQ, Message à la nation, 1963, reproduit dans Les grands textes indépendantistes 1774-1992, sous la direction d’Andrée Ferretti et Gaston Miron, Typo, 2004.

[32] Pierre Vallières, Pour un Québec libre, Révolution québécoise, numéro 8, volume 1, avril 1965.

[33] Pierre Vallières, « Le Parti socialiste au Québec », Cité libre, janvier 1964.

[34] « Procès-verbal de la réunion des membres du PSQ », février 1965. Cité par R. Séguin.

[35] MLP, « Manifeste 1965-1966 », Parti pris, volume 4, nuro1, septembre-octobre 1966. Reproduit dans Parti pris, une anthologie, textes choisis et présentés par Jacques Pelletier, Lux Éditeur, 2013.

[36] Dont Jean-Marie Bédard (le président du PSQ) dans Jeanne-Mance et l’ancien communiste Henri Gagnon dans Maisonneuve.

[37] PSQ, communiqué de presse, 9 mai 1966, cité par R. Séguin, op.cit.

[38] Texte adopté par le deuxième congrès du PSQ, cité par R. Denis, op.cit.

[39] Plusieurs membres des JSQ se joindront à divers mouvements radicaux qui apparaissent dans les années subséquentes dont le Comité indépendance-socialisme, le Front de libération populaire et même le FLQ.

[40] Pierre Maheu, « Pour un parti des travailleurs québécois », Parti pris, volume 3, numéro 9, avril 1966, cité dans Parti pris, une anthologie. Opta. cit.

[41] Gilles Bourque, Gilles Dostaler et Luc Racine, Parti pris, vol. 5, n° 8, été 1968.

[42] Jean-Marc Piotte, « Lettre à une militante », Parti pris, vol. 5, nos 8-9, été 1968.

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À propos d’indépendance, de capitalisme, d’austérité et d’autres sujets à l’ordre du jour en 1995… https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/propos-dindependance-capitalisme-dausterite-dautres-sujets-lordre-du-jour-en-1995/ Tue, 09 Jun 2015 08:00:57 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=255

Montage vidéo effectué à partir d’une entrevue radiophonique tenue avec Charles Gagnon à la veille du référendum québécois de 1995.
Réalisation: Sébastien B Gagnon
Entrevue radio: Jean-Guy Aubé
Droits de diffusion: Fondation Charles-Gagnon
Les éléments constitutifs de ce document sont disponibles dans leur intégralité au Services d’archives de l’Uqam, fonds privé Charles-Gagnon
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Féminisme, travail du sexe et reproduction sociale https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/strategies-feministes-contre-neoliberalisme/feminisme-travail-du-sexe-reproduction-sociale/ https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/strategies-feministes-contre-neoliberalisme/feminisme-travail-du-sexe-reproduction-sociale/#comments Wed, 27 May 2015 16:09:50 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=251 Ce texte est inspiré d’une rencontre avec Louise Toupin lors d’un événement tenu à Science Po Paris, le 4 mai dernier.

L’année 2014 aura été une riche année pour le féminisme francophone, avec la parution, 10 ans après son édition originale, de la traduction en français d’un ouvrage majeur, Caliban et la sorcière de Silvia Federici (éditions Entremonde), et avec celle, quelques mois plus tard, de l’ouvrage de Louise Toupin, Les luttes pour le salaire au travail ménager. Chronique d’une lutte féministe internationale 1972-1977 (éditions du Remue-Ménage).

L’apport théorique des militantes du Collectif Féministe International (CFI) – dont Silvia Federici fut d’ailleurs une figure majeure – et qui mena campagne pour le salaire au travail ménager fut en effet fondamental dans la compréhension de l’oppression des femmes dans le capitalisme. La plupart de ces textes n’ayant alors que difficilement franchi la barrière de la langue, c’est un véritable cadeau que Louise Toupin offre aux féministes francophones, en retraçant dans son ouvrage l’histoire à la fois de la production théorique de ce collectif, mais aussi et surtout de ses luttes « sur le terrain ».

La théorie marxiste développée au sein du CFI s’articulait en effet à une mise en pratique militante de ces idées : par exemple, la théorisation du sexe comme travail commun aux ménagères et aux prostituées – à la différence que ces dernières demandent de l’argent – découla sur un soutien concret aux collectifs naissants des travailleuses du sexe. Après un retour, à partir du récit que nous en livre Louise Toupin, sur les théories développées et les luttes menées par le CFI sur la question du travail sexuel, il s’agira ici également de relire ces réflexions à la lumière des enjeux contemporains qui se posent à nous en tant que féministes aujourd’hui, en articulant la question du travail sexuel, de la reproduction sociale, et du néolibéralisme mondialisé.

1. le travail du sexe comme travail reproductif

Une des raisons pour lesquelles il est important de faire connaître, aujourd’hui, l’histoire du Collectif Féministe International, est que la lecture des rapports sociaux et les revendications qui découlaient de cette lecture ont permis à des femmes de catégories très diverses de se sentir directement concernées par ces analyses, des analyses qui permettaient de relier, ou d’articuler, comme on aime le dire aujourd’hui, des oppressions qui se produisent pourtant en des lieux différents, sur des femmes de statut social différents.

Ainsi de l’analyse de la prostitution, qui permet de relier les luttes des travailleuses du sexe non seulement aux luttes des femmes, mais, la catégorie elle-même de femmes étant alors définie par le travail réalisé par celles-ci, aux luttes de la classe ouvrière. La prostitution se retrouve ainsi définie comme « travail ménager socialisé[1] », « travail reproductif public[2] » et les travailleuses du sexe comme les « ouvrières du trottoir[3] ».

Dans cette perspective, la répression des travailleuses du sexe s’articule autour de deux axes. C’est d’une part une répression des femmes qui refusent d’être pauvres :

Les opérations policières dites de «nettoyage» (!) des rues sont tout d’abord effectuées, selon les comités du salaire au travail ménager, pour punir ces femmes du « crime » de chercher de quoi vivre, elles et leurs enfants. Refuser d’être pauvres est leur crime.[4]

D’autre part, la répression de la prostitution est un moyen de ramener dans le droit chemin celles qui remettaient en cause la structure familiale sur laquelle est fondée la reproduction de la force de travail. Comme l’analysait Giovanna Franca Dalla Costa, citée par Louise Toupin :

parce qu’elle est celle qui, en refusant d’accomplir « par amour » ce qui est la clause centrale du contrat de travail domestique, attaque le cœur même de l’idéologie de l’amour sur laquelle le travail domestique repose. Elle contredit ainsi la certitude que le travail domestique est un travail d’amour. […] En raison de cela, elle est une menace à la reproduction de la famille. Elle demande un paiement direct, hors de la discipline familiale. Elle contrôle son temps de travail et les formes de ce dernier.[5]

Toujours selon Giovanna Franca Dalla Costa, c’est cette situation de « fugitives de la famille[6] » qui rapproche les prostituées des lesbiennes :

Elles […] contreviennent aux rôles attendus d’épouse et de mère: les «prostituées» parce qu’elles attendent de l’argent en échange de ces relations, et les lesbiennes en se soustrayant à l’obligation de prodiguer ces services dans le cadre de l’échange hétérosexuel. Dans les deux cas, la criminalisation les attend, ainsi que la stigmatisation.[7]

Les deux peuvent également se voir retirer la garde de leurs enfants pour « conduite immorale en tant que mères[8] ». On mentionnera d’ailleurs à ce sujet un tract reproduit dans l’ouvrage de Louise Toupin, titrant « Hands off our children hands off prostitutes, hands off all women »[9]. Par ailleurs, en ce qui concerne les prostituées, à la criminalisation s’ajoute, pour reprendre à nouveau les mots de Giovanna Franca Dalla Costa :

Une «orchestration idéologique » […] pour décrire [leur] vie comme « terrible ». Les médias de masse l[es] dépeignent en des termes les plus misérables, de façon à décourager toute femme d’emprunter cette voie.[10]

Comme le montrent les morceaux choisis par Louise Toupin parmi les nombreuses archives qu’elle a consultées pour nous offrir cet ouvrage, cette répression des travailleuses du sexe fut aussi ce qui permit aux groupes de femmes noires comme le Black Women for Wages For Housework de s’identifier aux luttes des travailleuses du sexe : « lutter contre le harcèlement policier sur la rue, les agressions, la prison et les amendes, l’accusation d’être des « mères indignes », le risque de se voir retirer leurs enfants, chercher de l’argent pour nourrir leurs familles, telles sont là leurs luttes quotidiennes comme femmes noires »[11] écrit Louise Toupin, avant de citer un extrait du texte « Money for Prostitutes Is Money for Black Women », du Black Women for Wages for Housework :

La prostitution n’est pas un jeu, c’est du travail […]. C’est le travail que les femmes noires ont été forcées de faire sur les plantations et que nous sommes toujours forcées de faire aujourd’hui […]. Nous sommes forcées de vendre nos services sexuels sur la rue, dans les hôtels et les salons de massage, ou dans nos appartements – donc de prendre ce second travail – parce que nous ne sommes pas payées pour le premier travail que nous exécutons comme femmes, le travail ménager, le travail de produire et de prendre soin de tout le monde, au profit de l’Homme. La prostitution est l’un des moyens que les femmes noires utilisent de plus en plus pour refuser la pauvreté et la dépendance envers les hommes, dues au fait que nous ne sommes pas payées en retour de ce premier travail.[12]

Les analyses de Black Women for Wages for Housework mirent également en lumière la dimension raciste de la répression du travail du sexe :

Le racisme fait en sorte que les femmes noires sont réduites à être celles qui, entre tous et toutes, ont le moins d’argent, ont le moins de possibilités de se trouver un emploi, le moins d’accès à l’école, les pires logements, qu’elles sont les premières à être tuées, emprisonnées ; bref, les femmes noires sont suspectes de « prostitution » dans tous les cas. Lorsqu’une rafle se produit, les femmes noires qui, par hasard, marchent dans le secteur, peuvent s’attendre à être les premières arrêtées. «La saison de chasse est toujours ouverte pour les femmes noires. »[13]

 Au-delà de ces rapprochements théoriques entre travailleuses du sexe et autres catégories de femmes produits par différents comités développant une réflexion sur le travail ménager au sein du Collectif Féministe International, un soutien pratique aux luttes naissantes des travailleuses du sexe se mit également en place. Les années 1970 virent en effet la formation des premiers collectifs de travailleuses du sexe, de COYOTE (Call Off Your Old Tired Ethics) fondé par Margot St James à San Francisco en 1970, au mouvement d’occupation de Saint Nizier à Lyon puis d’autres églises en France en 1975, en passant par d’autres groupes tels que PUMA (Prostitutes Union of Massachussetts) ou encore BEAVER (Basic Education And Vital Equal Rights) à Toronto. Il serait trop long de revenir ici sur les détails de ce soutien concret aux travailleuses du sexe en lutte, mais on mentionnera qu’il prit des formes diverses, telles que des rédactions de déclarations communes, l’invitation de travailleuses du sexe lors de conférences internationales (qui donnera par exemple lieu à un tract « Housewives and Hookers come together »), un appui juridique contre la répression, ou un soutien à la création de groupes de défense des droits des travailleuses du sexe.

Après ce bref rappel historique des analyses développées par les militantes du Collectif Féministe International, je voudrais maintenant m’interroger sur les leçons que l’on peut tirer de ces analyses dans la mesure où le contexte du travail des femmes, du travail reproductif, a énormément évolué depuis les années 1970.

2. penser la lutte pour la reproduction sociale aujourd’hui à partir des luttes des travailleuses du sexe

Dans un article publié dans les Cahiers Genre et développement, intitulé « Travail domestique, du care, du sexe et migrations dans le contexte de la restructuration néo-libérale : de la politisation du travail reproductif », Silvia Federici et Camille Barbagallo écrivent :

Précisément parce que le travail du sexe est souvent du travail non libre, le travailleur du sexe devient le paradigme du travailleur de l’économie mondiale, de la même façon que la main-d’œuvre féminine sous-payée, précaire et « informelle » devient le paradigme de toute forme d’exploitation.[14]

En d’autres termes, les luttes des travailleuses du sexe peuvent être prises comme point de départ pour penser les luttes à mener aujourd’hui. Et parce que, pour reprendre encore les mots de Silvia Federici et Camille Barbagallo, « la lutte pour la  »reproduction » est centrale à toutes les autres luttes […] car aucune lutte n’est soutenable si elle ignore les besoins, expériences et pratiques nécessaires pour notre reproduction »[15], la lutte des travailleuses du sexe doit être pensée en lien avec les politiques de reproduction sociale.

Le lien entre les luttes des travailleuses du sexe et les politiques de reproduction sociale depuis les années 1970 est pensé en fonction de deux perspectives.

La première perspective consiste à partir du constat que la majorité des travailleuses du sexe en France, et de manière générale dans les pays Occidentaux ou du Nord, sont aujourd’hui des femmes immigrées, non blanches. On retrouve d’ailleurs des dynamiques de genre et de race similaires dans la plupart des industries de services à la personne, dans le travail du care, le travail domestique.

Sara Farris a développé le concept de « fémonationalisme » pour désigner « la mobilisation contemporaine des idées féministes par les partis nationalistes et les gouvernements néolibéraux sous la bannière de la guerre contre le patriarcat supposé de l’Islam en particulier, et des migrants du Tiers monde en général »[16]. Elle note par ailleurs que la migration des femmes destinées au secteur reproductif, contrairement à celle des hommes migrants, est plutôt encouragée par l’État, dans un contexte de désengagement de celui-ci vis-à-vis de la prise en charge de services tels que la garde des enfants, et un contexte d’accroissement de femmes « nationales » dans le secteur productif. Autrement dit, les discours institutionnels qui défendent l’intégration des femmes immigrées par le travail ont peut-être moins à voir avec les intérêts des femmes en question que ceux de l’économie nationale pour laquelle ces travailleuses assurent la reproduction de la force de travail à moindre frais. En ce qui concerne les travailleuses du sexe, on peut également utiliser ce concept de fémonationalisme pour éclairer les politiques anti-traite, et plus généralement anti-prostitution, lorsqu’elles insistent d’une part sur la nécessité de « sauver » de pauvres femmes victimes de réseaux de migrations présentés comme le pire de ce que peuvent produire les patriarcats étrangers, et d’autre part sur le besoin de « réinsérer » les travailleuses du sexe, c’est à dire en réalité de les « insérer » dans l’économie nationale légale, ce qui signifie, pour des femmes en grande majorité migrantes, une insertion dans le secteur du travail domestique, du care, etc. Si les parcours des femmes bénéficiant de tels programmes de réinsertion sont trop peu explorés pour tirer des conclusions définitives, ces réflexions lancent tout du moins des pistes de recherche sur une possibilité de penser la raison du succès institutionnel de la rhétorique abolitionniste. On notera par ailleurs que l’autre versant de ces missions de sauvetage et de réinsertion est le versant répressif à l’égard soit des travailleuses elles-mêmes qui refusent une telle réinsertion, soit de ceux considérés comme favorisant l’expansion de l’industrie du sexe (les « proxénètes »), la lutte contre la prostitution prend de plus la forme d’une offensive raciste, qui participe de l’incarcération systémique des populations non-blanches.

La deuxième perspective de réflexion pour penser les luttes des travailleuses du sexe du point de vue de la reproduction sociale consiste cette fois à s’intéresser non à ce qui se passe dans les pays de destination des migrantes, mais dans leurs pays d’origine, aux ravages causés par les politiques néolibérales qui ont détruit les économies locales pour mieux les intégrer au marché détenu par le Nord. Ces politiques colonialistes et impérialistes ont entrainé une nouvelle division (sexuelle) internationale du travail, dépossédant les peuples de ces pays des moyens nécessaires à leur reproduction, poussant ainsi une partie non négligeable de leurs habitants, partie aujourd’hui constituée de plus de 50% de femmes, à venir constituer dans les pays du Nord, ce que Sara Farris nomme, en parlant des femmes destinées au secteur reproductif, une « armée régulière de main d’oeuvre extrêmement bon marché »[17].

Aussi, si l’on veut tirer un bilan de l’évolution des politiques de reproduction sociales depuis 1970, on peut donc dire que celles qui effectuent le travail reproductif sont toujours des femmes, mais certaines femmes : des femmes immigrées, non blanches. La division sexuelle du travail étant devenue internationale, et du même coup, raciale, les luttes féministes aujourd’hui ne peuvent se permettre de faire l’économie d’une analyse du racisme, d’un racisme qui structure également les rapports entre les femmes, de sorte que, pour reprendre les mots d’Houria Bouteldja dans « Féministes ou pas ? Penser la possibilité d’un « féminisme décolonial » avec James Baldwin et Audre Lorde » :

Penser qu’il puisse y avoir une solidarité pure entre les femmes du Sud et les femmes du Nord simplement parce qu’elles sont femmes et victimes du patriarcat sans que les conflits d’intérêt ne surgissent, c’est croire qu’il puisse y avoir convergence d’intérêt entre bourgeois et prolétaires.[18]

Ainsi, pour résumer le bilan que l’on peut tirer depuis les années 70, on pourra noter que non seulement la revendication d’un salaire au travail ménager n’a pas abouti, mais que ce sont désormais les femmes au profit de qui il aurait pu être obtenu qui paient elles-mêmes d’autres femmes pour effectuer ce travail. L’échec est donc double pour les femmes du Nord, et triple pour les femmes du Sud qui, dépossédées des moyens de reproduire leur famille dans leur pays, vont reproduire celles des pays du Nord en étant au mieux sous-payées, au pire réduites en esclavage.

Cette présentation a je l’espère montré la nécessité, en tant que féministes, de se réapproprier la question de la reproduction sociale. Le féminisme, principalement le féminisme hégémonique, mais pas seulement, s’est essentiellement construit sur l’opposition non seulement vis-à-vis des putes, mais aussi vis-à-vis des mères : alors que certaines ont pu clamer « ni putes ni soumises », il semble que plus nombreuses encore soient celles à avoir construit leur féminisme sur un « ni pute ni mère ». Ainsi, la question de la contraception et de l’avortement a été bien plus investie que celles de l’accouchement ou des allocations familiales. Les groupes de travailleuses du sexe, de même que les groupes de mères, sont toujours restés très à la marge du féminisme, alors même que leur situation constitue un point de départ exemplaire pour penser la condition des femmes. La campagne pour un salaire au travail ménager permettait donc de lutter contre cette marginalisation, en rappelant la valeur de ce travail. Surtout, cette campagne permettait de mettre en lumière, que partout où il y a exploitation, qu’il s’agisse de l’usine, mais aussi du foyer, du bordel ou du trottoir, alors il y a la possibilité d’une lutte.

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[1]   Louise Toupin, Les luttes pour le salaire au travail ménager. Ed. Remue Ménage, p. 92

[2]   Ibid., p. 238

[3]   Ibid., p. 202

[4]   Ibid., p. 258

[5]   Ibid., p. 124

[6]   Ibid, p. 123

[7]   Ibid., p. 124

[8]   Ibid., p. 125

[9]   Ibid., p. 255

[10]Ibid., p. 124-125

[11]Ibid., p. 258

[12] Black Women for Wages for Housework (1977), Money for Prostitutes Is Money for Black Women, cité par L. Toupin, p. 258

[13]Ibid., p. 258

[14]Barbagallo, C. et S. Federici. 2013. Travail domestique, du care, du sexe et migrations dans le contexte de la restructuration néo-libérale : de la politisation du travail reproductif. In Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale. Cahiers genre et développement. N° 9. (Dir.) C. Verschuur et C. Catarino. 421-430. Paris : L’Harmattan, p. 429

[15]Barbagallo, C. et S. Federici. 2013. Travail domestique, du care, du sexe et migrations dans le contexte de la restructuration néo-libérale : de la politisation du travail reproductif. In Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale. Cahiers genre et développement. N° 9. (Dir.) C. Verschuur et C. Catarino. 421-430. Paris : L’Harmattan, p. 422

[16] Sara Farris, « Les fondements politico-économiques du fémonationalisme », Contretemps, 17 Juillet 2013

[17]Ibid.

[18]Houria Bouteldja, « féministes ou pas ? Penser la possibilité d’un  »féminisme décolonial » avec James Baldwin et Audre Lorde », Septembre 2014.

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https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/strategies-feministes-contre-neoliberalisme/feminisme-travail-du-sexe-reproduction-sociale/feed/ 2
Stratégies féministes contre le néolibéralisme https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/strategies-feministes-contre-neoliberalisme/ Wed, 20 May 2015 15:31:00 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=248 À l’occasion de la sortie en français de l’ouvrage de Silvia Federici Caliban et la sorcière par les éditions Entremonde et de la sortie de Le Salaire au travail ménager – Chronique d’une lutte féministe internationale écrit par Louise Toupin et publié aux éditions du Remue-Ménage,  Raisons sociales a eu le plaisir d’inviter les deux auteures à offrir leurs réflexions sur le féminisme et le néolibéralisme à partir d’un retour sur la campagne du salaire au travail ménager qui a eu lieu pendant les années 1970.

La rencontre a eu lieu le 20 janvier dernier au Centre St-Pierre grâce au soutient de la Fédération des Femmes du Québec, du département de Science politique de l’UQAM, de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques, du Réseau québécois en études féministes, des Éditions du Remue-Ménage, des Éditions Entremonde.

Vous trouverez ici trois capsules vidéos. Les deux premières sont des extraits choisis des prises de parole des deux conférencières. La troisième est la captation intégrale de la conférence, sans les questions de la salle. Dans un article à venir nous rendrons disponibles les réponses aux questions offertes par les conférencières.

Extraits choisis de la conférence de Silvia Federici

Extraits choisis de la conférence de Louise Toupin

Conférence intégrale

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