Crise grecque – Archive Raisons sociales https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/ Archive Raisons sociales Tue, 22 Dec 2020 13:28:28 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.6.20 Vassilis Kosmopoulos: « Il existe un triangle de pouvoir en Grèce : l’oligarchie économique, les médias et les élites politiques » https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/vassilis-kosmopoulos-il-existe-un-triangle-de-pouvoir-en-grece-loligarchie-economique-les-medias-et-les-elites-politiques/ Tue, 12 Apr 2016 13:33:33 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=316 Lors d’un passage récent en Grèce, nous avons réalisé des entrevues avec des personnes provenant de différents milieux. Par cette série, nous voulons rendre disponibles ces témoignages sur un pays qui a très soudainement disparu de l’écran radar médiatique québécois depuis l’élection de septembre dernier. Malheureusement, l’entrevue que nous avions réalisé avec un groupe de cinq femmes, anthropologues, traductrice et chercheuse en musicologie, n’a pas pu être transcrite ici, l’enregistrement réalisé étant inutilisable.

Dans un premier billet, Vassilis Kosmopoulos nous a partagé son analyse de l’histoire contemporaine de la Grèce. Celle-ci était marquée par trois éléments centraux : la marginalisation de la gauche tenue à l’écart des gouvernements du milieu des années 1930 jusqu’au milieu des années 1970, le maintien au pouvoir, pendant toute cette période, d’une caste de gouvernants ayant émergé des mouvements d’extrême droite et la construction d’une nouvelle élite avec l’arrivée du PASOK au pouvoir en 1981. Vassilis Kosmopoulos estime que nous ne pouvons comprendre les événements politiques récents survenus en Grèce sans se référer son histoire plus ancienne. Suite de l’analyse.

 

L’information et les médias

« Dans les dix dernières années, le monde de l’information a changé en Grèce. Auparavant, pour devenir journaliste, on devait traverser un curriculum universitaire sérieux. Aujourd’hui, bien que cette formation existe toujours, on voit aussi une part des journalistes arriver directement dans les médias sans avoir reçu de formation adéquate, notamment en ce qui concerne l’histoire et la société grecque. En conséquence, plusieurs journalistes ont aisément été influencés, voire corrompus, par l’oligarchie. Si, au moment des négociations avec la Troïka, aucun débat sensé sur une hypothétique sortie de l’Europe n’a pu avoir lieu, c’est parce que le système oligarchique et la concentration médiatique ne le permettent pas.

En Grèce, le système médiatique privé qui domine l’espace public existe depuis 25 ans. Or, il faut bien comprendre qu’aucun gouvernement depuis 25 ans ne s’est aventuré ne serait-ce qu’à tenter de changer ce système. Syriza, suite à son élection, a voulu s’y attaquer, mais n’a pas été en mesure de transformer la situation en quelques mois. Ils ont cependant mis en place, il est vrai, des mesures qui pointent vers des changements. Un bon exemple est la renationalisation de la télévision publique. Cette mesure a été conçue et mise en place pour rendre possible une transformation en profondeur du système médiatique. »

 

Le rapport des médias au pouvoir (ou du pouvoir aux médias)

« Pour donner un peu de contexte concernant cette mesure, rappelons que les télévisions privées ont diffusé leurs premières émissions en 1989. Elles ont alors reçu un permis temporaire de diffusion. Cependant, elles n’ont ensuite jamais accepté de payer quelques frais que ce soit pour obtenir un permis permanent d’usage des ondes publiques. Ceci est tout à fait anormal si on se compare aux autres pays européens. En d’autres mots, en Grèce, des diffuseurs privés profitent des ondes publiques sans s’acquitter d’aucun droit. De plus, les mêmes propriétaires possèdent les chaînes de télévision et les grands journaux imprimés. Or, les premiers sont également alliés avec des grosses organisations du secteur de la construction qui obtiennent d’importants contrats du secteur public. Leur main mise sur les médias, doublée de cette alliance, leur permet de contrôler l’information qui circule en Grèce et, par ce biais, ils peuvent attaquer les adversaires qui les menacent et cacher les informations qui les dérangent. Par cette renationalisation, Syriza tente de se donner les moyens d’une transformation, mais l’organisation qu’il faut attaquer est complexe.

Il existe un triangle de pouvoir en Grèce : les vingt familles qui composent l’oligarchie grecque possèdent à la fois le pouvoir économique (ce sont les armateurs, les compagnies de construction, et ceux qui ont cumulé l’argent venu du passé de l’occupation) et les médias (qui, dans une proportion de 80 %, sont concentrés dans les mêmes mains). Ensemble, elles ont eu une influence importante sur le troisième pôle, le pouvoir politique (à travers notamment le PASOK et Nouvelle démocratie). Par la corruption et le copinage, par l’obtention de contrats publics ou le maintien de monopoles privés, ils s’assurent du contrôle des politiques et veillent à ce que leurs intérêts ne soient jamais dérangés. En plus, ces familles sont liées de près au système bancaire grec. Ainsi, comme ces oligarques ont le contrôle du système bancaire, ils ont été capables d’emprunter des sommes importantes qu’ils ne rembourseront pas à terme. Au cours des événements récents, les trois recapitalisations leur ont permis de transformer leurs dettes privées en dettes publiques, que le peuple grec se charge de payer.

Il est également intéressant de comprendre qu’en Grèce, les médias télévisés génèrent, depuis leur première année d’émission jusqu’à aujourd’hui, des bilans financiers déficitaires. En fait, ils sont des outils de propagandes financés par les oligarques pour accomplir des objectifs qui, eux, sont profitables. Ainsi, si vous obtenez tel contrat public payant grâce à la propagande que fait votre télévision, l’opération devient profitable même si la chaîne de télé, elle, n’est pas rentable. Un bon exemple pour illustrer ceci est le référendum. Pendant ce référendum, la presque totalité des médias nous disait de voter OUI, alors que 62 % de la population a voté NON. On voit bien que nos médias défendent les intérêts d’une caste très précise de la population grecque : des oligarques qui sont liés de près avec l’élite des grandes puissances européennes. Ça nous permet aussi de voir que leur influence n’est pas totale.

Le seul gouvernement qui a confronté cette organisation, c’est Syriza, après 25 ans de promesses de régler cette question et de défaites consécutives de la part de tous les gouvernements précédents. À la fin octobre, une loi est passée au parlement qui oblige désormais ces oligarques médiatiques à payer des licences de diffusion, ils devront également payer rétrospectivement des licences pour toutes ces années pendant lesquelles ils s’y sont dérobé. C’est un changement majeur, mais dont on n’entend évidemment pas parler à l’étranger. Cette nouvelle loi interdira aussi les déficits des chaînes de télé. Ainsi, si des chaînes sont en déficit pendant de trop longues périodes, elles devront céder leur licence à d’autres. Or, ces télévisions sont aussi lourdement endettées face à de nombreuses banques grecques, tant privées que publiques. En fait, elles ont emprunté beaucoup d’argent en mettant en garantie leurs actifs : soit leur programmation télévisuelle. S’il y a un risque qu’elles perdent leur licence, cela dévaluera leurs garanties et réduira considérablement leur capacité d’emprunt et les menacera de faillite.

Certaines personnes critiquent cette loi en disant que le ministre s’octroie, par son biais, trop de pouvoir. En effet, il aura le pouvoir de décider du nombre de licences octroyées. On dit qu’il aurait pu confier cela à un organisme indépendant. Je suis ambivalent face à cette critique. Je concède que tout pourrait basculer si on passait à un ministre moins motivé à agir que celui actuellement en poste. De l’autre côté, nous avons déjà un organisme indépendant pour contrôler les médias et, depuis 25 ans, il a démontré surtout son impuissance. Les chances sont grandes d’ailleurs que si on mettait en place un nouvel organisme, y siègeraient plusieurs alliés des oligarques en place. Un nouvel organisme pourrait bien être ainsi la garantie de ne rien changer. »

 

Ce que l’élection de Syriza signifie

« La signification du mot Syriza crée une incompréhension entre la Grèce et le reste de l’Europe. Le fait qu’il s’agisse d’un parti “radical” donne l’impression au reste de l’Europe que Syriza est un parti d’extrême gauche, plus à gauche encore que le parti communiste grec (KKE), alors qu’il n’en est rien. Syriza est un parti de gauche, c’est vrai, il abrite des courants plus marqués à gauche que d’autres, c’est vrai, mais la position commune à tous les courants est, d’abord, d’être contre l’austérité et le néolibéralisme. Sur le plan électoral, ce positionnement a été au moins partiellement bénéfique. Après l’échec des deux premiers accords avec la Troïka, qu’avaient appuyé Nouvelle démocratie et le PASOK, il était temps d’avoir des gens qui proposaient une autre stratégie face à l’Europe. Quand Syriza a bondi de 4 % à 36 %, c’est parce qu’il a attiré les gens déçus du PASOK, ceux déçus du parti de droite Nouvelle démocratie ainsi que l’électorat de gauche, tous souhaitaient du changement.

Au niveau international, cette élection a suscité de grands espoirs. C’était la première fois qu’un parti de gauche antiaustérité, antinéolibéral, prenait le pouvoir en Europe. Cependant, ces espoirs n’étaient pas fondés sur une connaissance fine de la situation grecque. La Grèce est un état dysfonctionnel qui doit contrôler d’importantes ressources économiques. Tout gouvernement qui accède au pouvoir, et ça sera plus compliqué encore s’il est de gauche, doit composer avec le fait que les oligarques ont la main mise sur le pouvoir. Cette situation rend nécessaire la construction de structures parallèles à l’État et qui échappent aux autres systèmes sociaux dominés par les oligarques.

Étant donné l’insistance avec laquelle la Troïka exige des réformes et que soit mis en place une lutte à la corruption, on pourrait croire qu’elle cherche à créer un nouvel état grec qui servirait les intérêts de la population. Ce n’est, bien sûr, que de la rhétorique. Les réformes néolibérales que commande l’Europe et les mesures d’austérité qu’elle nous impose vont soit renforcer le pouvoir de l’oligarchie, soit le transférer à des entreprises étrangères. Par exemple, l’une des exigences de l’Europe pour la conclusion du troisième accord, celui signé en juin, était de privatiser nos quatorze aéroports régionaux en les vendant à une entreprise allemande. On voit bien quels intérêts les pays européens servent avec ce type de proposition. Ils ne veulent pas vraiment d’une Grèce qui devient un état européen moderne : ils veulent tirer profit du tourisme que la Grèce attire ou des éventuelles réserves de gaz ou de pétrole que pourrait contenir notre territoire.

Syriza savait tout ça, le fait est cependant, que même en formant le gouvernement, ils n’ont pas eu accès au véritable pouvoir. Le pouvoir, ça signifie déjà que le système de justice fonctionne adéquatement et qu’on peut donc envoyer les élites corrompues en prison. Changer un système de justice demande du temps, ça ne se fait pas en six mois, ou alors il faut un coup d’État ou une révolution, mais ce n’est pas ce qui est en train de se passer en Grèce en ce moment. Le référendum était une stratégie pour gagner du pouvoir de négociation. Le problème est que l’élite européenne néolibérale, bien qu’elle ne puisse le dire ouvertement, se fout des référendums et de la démocratie. »

 

Les négociations de 2015

« Beaucoup de gens disent que Varoufakis n’a pas été utile comme ministre. Il a pourtant été très utile pendant la première partie des négociations. Ensuite, par contre, sa stratégie a montré des limites, parce qu’elle n’était pas appuyée sur un pouvoir de négociation réel. Les gens ont bel et bien voté NON au référendum. Ils ont dit non à l’austérité, au néolibéralisme, non à notre terrible situation économique. Mais ils n’ont pas dit non à l’Europe ou même à l’Euro. Or, la troïka refuse de séparer les deux : si vous voulez rester dans l’Euro, il faut subir l’austérité. Il ne restait que deux options : quitter l’Europe ou capituler en tentant de sauver les meubles et en espérant de reconstruire la Grèce pour être en mesure – lorsque la situation politique aura changé en Europe – de faire des gains. Or, la première option n’existait pas vraiment, parce que le peuple grec n’était pas prêt à sortir.

Ce qui s’est passé en juillet 2015, c’est que Syriza a essayé d’expliquer à l’Europe comme au peuple grec que les précédents mémorandums ont échoué parce que les réformes proposées ne transformaient pas vraiment la Grèce. Syriza a donc tenté d’intégrer des réformes économiques qui seraient aidantes dans ce troisième accord qu’ils ont fini par signer. Bien sûr, ce plan n’était pas tout bon. Cependant, il contient quelques propositions, notamment pour améliorer l’efficacité du système de justice, qu’il serait fort pertinent d’appliquer.

Par contre, l’Europe essaie aussi de profiter de cet accord. Elle tente de faire des gains, par exemple, en menaçant la loi qui empêche les créanciers de se saisir de la résidence principale d’une personne qui n’est pas ou plus solvable. Pourtant c’est une idée absurde. Nous avons déjà recapitalisé trois fois nos banques nationales. Pour que cette recapitalisation soit effective, il faut qu’elle soit appuyée sur des actifs solides. Or une partie de ces actifs sont les prêts hypothécaires contractés par la population grecque. Si vous permettez la saisie des maisons par les banques dans le contexte actuel, une part des prêts qui sont actuellement maintenus, même si en défaut de paiement, se verront annulés et remplacés par les maisons elles-mêmes. Or, un tel mouvement entraînera inévitablement une dévaluation des maisons et donc des actifs possédés par les banques. Nous devrons alors les recapitaliser une quatrième fois et c’est la dernière chose dont l’État grec a besoin en ce moment. C’est de la folie!

En matière de politiques publiques, pendant ses premiers mois au pouvoir, Syriza n’a pas vraiment gouverné. Il ne le pouvait pas, pris entre les contraintes budgétaires et les contraintes politiques de la Troïka qui exigeait d’approuver chaque politique publique en menaçant de pousser le pays à la faillite s’il n’obéissait pas à ses prérogatives. Les négociations ont échoué, parce que Syriza n’avait pas le pouvoir de négociation nécessaire pour faire des gains, notamment parce qu’il n’y avait pas de plan B fonctionnel vers une sortie de l’Euro. Si la population grecque avait été prête à envisager un tel plan, peut-être alors aurait-il pu servir de levier de négociation efficace.

Donc Syriza a perdu. Pour une certaine gauche, Tsipras est un traître. En même temps, s’il était revenu de Berlin en ayant pour résultat que toutes les banques du pays fassent faillite et que l’ensemble des dépôts de la population disparaissent du même coup, les mêmes qui crient à la traîtrise aujourd’hui auraient été les premiers à le lyncher directement sur la place Syntagma. Ni la société, ni l’État, ni l’économie n’étaient prêts pour une rupture avec l’Europe. »

 

Les élections de septembre 2015 et après

« Je n’ai pas été surpris de voir à la fois la réélection de Syriza et l’échec d’Unité populaire. Les figures importantes de ce petit parti ont été élevées dans le confortable giron du parti. Ils sont d’abord des idéologues. Ils ont une tradition d’opposition politique dont l’habitude est surtout de tenir des propos moralement juste, mais de ne jamais se soucier de leur application. On peut donc dire n’importe quoi qui plaît aux gens. Quand on arrive au pouvoir, cependant, il faut pouvoir mettre en place ce qu’on veut. Si on veut avancer dans un processus révolutionnaire, ce n’est pas avec ce genre de personne qu’on pourra le faire.

En fait, le débat entre Syriza et Unité populaire peut se résumer ainsi : les seconds disent que Syriza n’est plus un parti de gauche et qu’il ne transforme pas la société grecque. Syriza rétorque qu’il prend la société grecque là où elle est rendue et prend les moyens réels de la transformer profondément – comme c’est le cas avec son action du côté de l’information par exemple – au lieu de simplement souhaiter des changements révolutionnaires irréalisables en ce moment. »

 

Ce dont la Grèce aurait besoin

« La Grèce a besoin de réformes, mais pas celles qui sont proposées par l’Europe. Par exemple, la Grèce a l’atout du tourisme, peut-on améliorer nos services touristiques et peut-on nous assurer que les profits générés par ces services demeurent en Grèce? Oui, bien sûr, il y a même beaucoup de travail à faire de ce côté, mais rien n’était proposé dans les accords d’austérité avec l’Europe. En fait, c’est plutôt le contraire qui se produit : les meilleurs sites touristiques, les lieux les plus profitables sont en train d’être rachetés par des étrangers qui vont siphonner les profits vers chez eux. Ce n’est pas une vraie réforme, c’est la répétition de ce que nous avons vécu au 19e et 20e siècle : l’appropriation de nos richesses par les pays du Nord.

Du côté de l’agriculture aussi nous pourrions faire des réformes. Nous ne produirons pas en série des grains à bas prix, mais nous avons un sol très riche qui pourrait produire un pain biologique de grande qualité. Il faudrait des investissements publics pour faire passer ce secteur productif à un autre niveau. Qu’on exporte autre chose que de l’huile d’olive!

Troisièmement, selon une recherche du MIT le peuple grec a une étrange particularité, une forte concentration de notre population est composée des chercheurs de haut calibre répartis dans les plus grands centres de recherche à travers le monde. C’est l’exode de nos cerveaux : on parle de plus de 300 000 chercheurs et chercheuses qui ont quitté la Grèce pour d’autres pays entre 2010 et 2015. Nous pourrions redevenir un centre d’innovation et de recherche si nous avions des arguments pour faire revenir ici ces gens déjà formés, déjà reconnus.

Voilà le genre de réformes dont nous aurions besoin. Jamais vous n’avez vu ça dans les deux premiers accords qui se concentraient sur le maintien du dogme de l’austérité et qui, en fait, ont participé à détruire la fragile structure productive grecque. C’est dire à quel point l’hypocrisie de l’Europe est grande à propos de la Grèce. »

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Vassilis Kosmopoulos : «Si on ne comprend pas l’histoire de la Grèce, on ne peut pas comprendre la crise que nous vivons.» https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/vassilis-kosmopoulos-si-on-ne-comprend-pas-lhistoire-de-la-grece-on-ne-peut-pas-comprendre-la-crise-que-nous-vivons/ Wed, 27 Jan 2016 14:55:12 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=311 Lors d’un passage récent en Grèce, nous avons réalisé des entrevues avec des personnes provenant de différents milieux. Par cette série, nous voulons rendre disponibles ces témoignages sur un pays qui a très soudainement disparu de l’écran radar médiatique québécois depuis l’élection de septembre dernier. Malheureusement, l’entrevue que nous avions réalisé avec un groupe de cinq femmes, anthropologues, traductrice et chercheuse en musicologie, n’a pas pu être transcrite ici, l’enregistrement réalisé étant inutilisable.

Nous rejoignons Vassilis Kosmopoulos devant l’immeuble où il loue depuis une dizaine d’années un petit bureau où il s’installe pour écrire. L’immeuble est situé tout juste à côté de l’Église orthodoxe Kapnikarea, une des plus vieilles d’Athènes, à mi-chemin entre les places Monastiraki et Syntagma à Athènes. Plutôt que de nous guider vers son bureau, Vassilis Kosmopoulos nous entraîne quelques pas plus loin vers un café réputé servir les meilleurs expressos de la capitale grecque. Documentariste, journaliste, chercheur, Vassilis Kosmopoulos mène plusieurs vies. Passionné d’histoire, il a un intérêt particulier pour la situation, le rôle et l’évolution des médias dans la Grèce contemporaine. Au moment de notre rencontre, il termine un ouvrage – sous la pression de son éditeur impatient – qui traitera de l’entreprise d’enfouissement sous terre des trésors patrimoniaux grecs dans le but de les protéger pendant la Deuxième Guerre mondiale. L’intérêt qu’il porte à cet exercice logistique pour le moins ambitieux est également motivé par son arrière-plan politique complexe. Vassilis nous raconte que l’occupant allemand a joué dans l’entreprise un rôle ambigu considérant les œuvres de la Grèce antique appartenant au patrimoine de la culture aryenne. Ainsi tout en maintenant la Grèce sous sa botte, l’occupant a contribué à la protection du patrimoine.

Notre conversation s’étendra sur plusieurs heures. En ce jour férié où les Grecs célèbrent leur résistance héroïque contre l’envahisseur italien en 1940, les cafés, terrasses et restaurants sont bondés. C’est dans ce contexte que Vassilis Kosmopoulos nous fera le récit de son histoire de la Grèce du 19e siècle à aujourd’hui. C’est un prérequis, selon lui, pour saisir la situation actuelle. Il n’avalera d’ailleurs pas une bouchée de son dîner posé devant lui avant d’avoir terminé son récit. Nous restituons ici cette synthèse historique avant de proposer l’analyse que fait Vassilis Kosmoupoulos de la situation actuelle de la Grèce.

 

Le 19e siècle

« Si on ne comprend pas l’histoire de la Grèce, on ne peut pas comprendre la crise que nous vivons. D’abord, la Grèce contemporaine est un jeune État constitué depuis seulement 200 ans. La plus grande partie de la Grèce d’aujourd’hui – le centre et l’est – faisait auparavant partie de l’Empire ottoman. En 1822, le processus d’indépendance démarre, mais la libération s’étendra sur presque cent ans, des parties de la Grèce se libérant une à une du joug ottoman. La situation est par ailleurs complexe. Pendant le 19e siècle, tous les grands pouvoirs de l’époque interviennent en Grèce : les Britanniques, les Français, les Russes et les Allemands.

À cette époque, les partis politiques grecs étaient clairement liés à l’une ou l’autre de ces puissances. On trouvait, au gouvernement grec, le parti des Russes, celui des Britanniques et celui des Bavarois. Le parti bavarois a même, à une certaine époque, imposé un roi à la Grèce. En fait, pendant plusieurs décennies, la Grèce a été gouvernée par des rois imposés par des puissances étrangères : un roi danois a succédé au roi bavarois et ainsi de suite. L’oligarchie grecque, déterminante dans la situation actuelle, a des racines qui remontent jusqu’à cette époque. Elle était, alors, profondément connectée avec ces puissances et s’accommodait bien des rois fantoches imposés à notre pays. Déjà, donc, l’oligarchie servait non seulement ses propres intérêts, mais aussi ceux de puissances étrangères. Les classes populaires qui voulaient davantage de démocratie et transformer cette dynamique n’avaient tout simplement aucun accès au pouvoir. Le rapport du peuple grec à l’État s’explique en partie à partir de ce qui se passait à cette époque. La perception des gens aujourd’hui est encore teintée de l’imaginaire formé à cette époque : l’État est un ennemi, un appareil auquel, sans liens familiaux, sans entrée préalable, il n’y a aucune façon d’accéder.»

 

Début du 20e siècle

«Pendant la Première Guerre mondiale, la Grèce s’allie avec les Anglais et les Français contre l’Empire Ottoman et l’empire Austro-Hongrois. Pour nous, cependant, la guerre se poursuit après 1918, dans un conflit qui nous oppose à la Turquie. À l’époque ottomane, des populations d’origine grecque vivaient à Istanbul ou en divers endroits d’Asie Mineure. C’étaient des populations éduquées, cosmopolites et impliquées sur le plan politique. Marchandes et productives, elles ont activement participé à stimuler ces économies. Or, les grandes puissances européennes nourrissaient alors un intérêt marqué pour le Moyen-Orient. Profitant de leur influence sur la Grèce, elles se sont servi de l’armée grecque pour y mener des conquêtes. Après un temps, cependant, elles ont jugé préférable, pour protéger leurs intérêts moyen-orientaux, de conclure une entente avec la Turquie plutôt que de tenter une invasion de l’Asie Mineure. Elles ont abandonné l’armée grecque qu’elles avaient engagée dans l’invasion et qui a subi une cuisante défaite. Des millions de soldats ont été tués et toute la population grecque présente en Asie Mineure a fui pour échapper à des représailles. Une part imposante de notre population, qui était habituée de vivre avec les Turcs, a été forcée d’abandonner maison, famille, travail et de recommencer sa vie en Grèce. Pour l’économie grecque alors plombée par la guerre, la venue de ces réfugiés éduqués et compétents a donné un souffle dynamisant. Le résultat sur le plan géopolitique, par contre, est que la Grèce a perdu l’accès à l’autre rive de la mer Égée. C’est là le premier traumatisme politique de l’histoire grecque récente et ses conséquences se répercutent des années 1920 jusqu’à aujourd’hui.

Après cette guerre, la Grèce entre dans une longue période de débats intenses concernant la nature de son régime politique : doit-on maintenir la monarchie constitutionnelle ou se défaire de la royauté? Ces débats, ponctués d’une série de référendums ou d’élections de partisans de l’une ou l’autre option, agitent le gouvernement et instaurent une relative instabilité politique. La droite, liée au roi et aux pouvoirs étrangers, tente de maintenir son emprise alors qu’une gauche démocratique la conteste. Cette gauche n’est pas communiste. Il s’agit surtout d’organisations sociales-démocrates et centristes. En 1936 survient le coup d’État de Metaxás qui instaure un régime fasciste. Son fascisme est plus modéré que celui d’un Mussolini, mais il envoie quand même les communistes en exil, exécute ses opposants politiques, etc. Metaxàs reste au pouvoir pendant quatre ans, jusqu’en 1940. C’est lui qui est au pouvoir lorsque la Grèce reçoit de l’Italie un ultimatum : l’armée italienne est aux frontières et s’apprête à prendre la Grèce par le Nord. Même comme fasciste lui-même, son nationalisme ne peut se résoudre à abandonner la Grèce aux mains d’une puissance étrangère. Des forces de différentes origines politiques s’allient alors pour combattre l’envahisseur : des communistes, des libéraux et des fascistes. C’est comme un miracle d’unité nationale, les différences ne disparaissent pas, mais tout le monde s’unit pour vaincre l’envahisseur italien. Ils remportent une victoire héroïque qui marque l’imaginaire grec. C’est cette victoire que nous célébrons aujourd’hui et que souligne ce jour férié.

Quelques mois plus tard, c’est l’Allemagne qui décide à son tour de marcher sur la Grèce. Cette fois, l’envahisseur l’emporte. Le gouvernement grec s’est alors exilé et les nazis ont mis une marionnette au pouvoir à sa place. Ce gouvernement de façade était composé de fascistes, de sympathisants d’extrême droite et de quelques oligarques. S’est alors mis en place un des mouvements de résistance les plus massifs d’Europe, même s’il est méconnu. On le dit très peu, mais en Grèce – comme en Yougoslavie d’ailleurs – la résistance ne concerne pas qu’un réseau discret comme en France, il s’agit d’une vaste part de la population. D’un côté, on avait les gens qui, des montagnes, formaient l’armée des partisans. De l’autre, un Front de libération national agissait dans les villes. Même les enfants étaient actifs dans la résistance et participaient aux sabotages menés contre les troupes allemandes.

Le moment crucial de l’histoire grecque survient lorsqu’il apparaît évident que les nazis vont perdre. La plupart des gens qui se battent pour la résistance souhaitent pouvoir choisir le régime qui leur convient. Les gens veulent participer à l’élection d’un gouvernement national. Or, en 1944, dans une rencontre entre Churchill et Staline, avant Yalta, les grandes puissances établissent le partage du pouvoir des pays frontaliers. La Roumanie est divisée en deux, à cause de ses richesses pétrolifères. La Yougoslavie, elle, a été donnée aux Soviétiques, tandis que la Grèce a été cédée aux Britanniques. Bien sûr, cela se passe sans que personne, en Grèce, n’en ait conscience.

Les Britanniques seront plus tard largement responsables de la guerre civile grecque. Ces derniers avaient de grandes craintes une prise de pouvoir par les communistes en raison de leur forte participation à la résistance. Pourtant, la population grecque d’alors était loin de souhaiter devenir un satellite de l’URSS. Elle souhaitait d’abord se doter d’un gouvernement élu démocratiquement qui se débarrasserait des collaborateurs nazis. Est-il besoin de préciser que ce ménage n’a été fait que superficiellement? Ensuite, les gens aspiraient à une reconstruction du pays qui se piloterait de façon démocratique, ce qui ne s’est pas passé non plus. Comme les Britanniques estimaient que cette partie de la zone tampon entre l’est et l’ouest leur revenait, ils n’allaient pas risquer de référendum ou d’élections libres portant sur le type de régime à mettre en place. Ainsi, ils ont rétabli le système monarchique. Au terme de leurs manœuvres, la Grèce s’est retrouvée gouvernée par une nouvelle marionnette, britannique cette fois, le Roi George. Pour y parvenir, les Britanniques ont réuni, en 1944, la gendarmerie mise en place par les nazis, des officiers militaires du régime précédent et des traîtres, et les ont lancés dans un combat contre l’armée des partisans qui avait libéré le pays et mis en place un nouveau régime. C’est le début d’une guerre civile destructrice et sanglante. Bien sûr, les Britanniques avaient beau craindre, l’URSS n’appuie pas les partisans grecs vaincus puisqu’elle avait déjà cédé le territoire à Churchill. En 1949, à la fin de la guerre civile, la Grèce est un territoire anglo-américain gouverné solidement à droite.»

 

Après la guerre

«Pendant les quinze années qui ont suivi la guerre civile, tous ceux qui gouverneront le pays seront téléguidés soit par les Américains, soit par les Anglais. La gauche était mise à l’index. On ne pouvait pas lire de journaux de gauche, on envoyait les militant-es en exil. Pour être embauché par le secteur public, on devait fournir une lettre de la sécurité publique attestant qu’on n’appartenait à aucune organisation communiste. Des générations de militant-es ont été torturées sur des îles pour obtenir d’eux la répudiation de leurs idées communistes. Durant cette période, les oligarques qui avaient opéré le marché noir pendant la guerre, et qui étaient liés au régime fasciste de Metaxás et même au régime nazi, tous ces traîtres sont aux commandes! Certains sont nommés ministres en toute impunité et avec l’approbation des Britanniques et des Américains.

Au tournant de l’année 1965, partout dans le monde, il y a ébullition : opposition à la guerre du Viêt Nam, crise des missiles, révoltes étudiantes, etc. Ces idées circulent aussi en Grèce et, dans la foulée, la gauche prend de plus en plus de pouvoir. Que surviendra-t-il? Un coup d’État, orchestré par la CIA, amène au pouvoir l’extrême droite grecque, dont l’histoire remonte à la collaboration avec le régime nazi. Pendant sept ans la dictature des colonels, non seulement approuvée, mais activement appuyée, voire guidée par les Anglais et les Américains, sévira. C’est seulement suite à l’invasion turque de Chypre que la géopolitique internationale a donné à la Grèce suffisamment d’air pour que le peuple grec se débarrasse de cette infâme dictature.

Vous voyez maintenant qu’avant de parler de ce qui permet l’arrivée au pouvoir de Syriza en 2015, il faut comprendre que de 1936 à 1974 la Grèce étouffe sous une chape de plomb contrôlée par la droite. Ainsi, l’arrivée du PASOK de Papandréou en 1981 crée une onde de choc. Aussi centriste et modéré que puisse être ce parti, il représente une ouverture considérable du champ politique. On franchit alors certaines étapes importantes de démocratisation du pays. Sauf qu’on s’arrête en chemin. En fait, une nouvelle oligarchie se forme. À la vieille droite ayant ses origines dans des régimes fascisants s’ajoute une nouvelle oligarchie nouée au cœur du PASOK qui fait surtout usage du pouvoir d’État et de l’argent des contrats publics pour assoir son pouvoir.»

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Dimitris Christopoulos : « Dans le meilleur des cas, nous deviendrons un bon petit pays discipliné semblable aux pays baltes. » https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/dimitris-christopoulos-dans-le-meilleur-des-cas-nous-deviendrons-un-bon-petit-pays-discipline-semblable-aux-pays-baltes/ Thu, 26 Nov 2015 13:14:05 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=294 Lors d’un passage récent en Grèce, nous avons réalisé des entrevues avec des personnes provenant de différents milieux. Par cette série, nous voulons rendre disponibles ces témoignages sur un pays qui a très soudainement disparu de l’écran radar médiatique québécois depuis l’élection de septembre dernier. Malheureusement, l’entrevue que nous avions réalisé avec un groupe de cinq femmes, anthropologues, traductrice et chercheuse en musicologie, n’a pas pu être transcrite ici, l’enregistrement réalisé étant inutilisable.

Dimitris Christopoulos nous donne rendez-vous aux bureaux de la Ligue Hellenique des droits de l’Homme dont il est le vice-président, en plus d’être professeur en science politique. Nous sommes tout près du quartier où nous avons rencontré Antonis Broumas quelques jours auparavant, mais l’atmosphère est bien différente. L’université d’Athènes et la bibliothèque nationale ne sont pas loin. Chemin faisant, nous croisons plusieurs librairies, de nombreux cafés et quelques théâtres. Des gens en costumes cravates sont attablés au restaurant situé au coin de la rue où se trouvent les locaux de la Ligue. Le lieu n’a pas l’aspect du riche quartier d’affaires, mais de toute évidence, on se trouve dans un quartier central et animé.

Les locaux de la Ligue sont situés dans une rue surtout résidentielle au premier étage d’un édifice sans distinction particulière. Une discrète plaque de cuivre en haut de l’interphone annonce la présence de la Ligue. Une fois passé le hall, soigné, mais défraichi, et gravi l’escalier en colimaçon, on entre dans de modestes locaux. Une petite antichambre proprette traversée, nous entrons dans une vaste salle de réunion et nous nous installons à une large table entourée de bibliothèques où sont déposés bien en vue les différents rapports et dépliants produits par l’équipe. Dimitris Christopoulos, qui semble seul dans les locaux ce jour-là, nous sert le café en nous parlant des travaux récents de la Ligue.

Il nous présente rapidement le rapport du Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme consacré aux effets des politiques d’austérité qu’il a participé à coordonner. Il fait aussi état du travail important réalisé par la ligue pour maintenir active une loi qui octroie la citoyenneté aux enfants d’immigrants alors que la cour intime le gouvernement de l’abroger. Dimitris Christopoulos est membre de la Ligue depuis 1990, il y participé à ses activités plusieurs années avant de joindre son conseil d’administration. Il y a siégé comme président pendant une dizaine d’années et en assure désormais la vice-présidence. Se déclarant sans ambages fatigué, il espère, après plus de vingt ans d’implication, un renouvellement des forces vives militantes qui lui permettrait de passer le flambeau. De son point de vue, la situation de la Grèce, n’autorise aucun optimisme.

 

Le référendum du désespoir

« Le référendum de juin dernier était un geste de désespoir d’un gouvernement pris au piège par sa propre stratégie. Cette stratégie de départ mise de l’avant par le gouvernement grec et, plus spécifiquement, par le précédent ministre des Finances, Yanis Varoufakis, était fondée sur une idée erronée. Elle se formulait comme suit : nous irons le plus loin possible. Alors, la Troïka et l’Union européenne, pour éviter le désastre, ne permettront pas que nous quittions la zone euro. Ainsi, nous pourrons faire chanter l’Union européenne en disant : “voici une grenade, je l’avale et vous devez me donner ce que je veux, car vous ne souhaitez pas que je meure”. En gros, c’était là la stratégie de Varoufakis. Bien sûr, certains membres de l’Union européenne pouvaient être sensibles à cette stratégie, notamment l’élite sociale-démocrate française, quelques pays d’Europe du Nord et le sud de l’Europe. La majorité des autres pays membres de l’Europe, par contre, ne voulait rien entendre de cette stratégie. Ils répondaient plutôt à la personne qui menace d’avaler une grenade : “Do it. Too bad for you. Bye Bye!” Et c’est bien ce qui est arrivé.

Dès l’annonce du référendum, le gouvernement masquait mal la faillite de sa stratégie. Le référendum était même l’aveu de son échec. Il n’avait plus d’argent, bientôt il faudrait couper dans les salaires et les retraites et il n’avait rien obtenu à la table des négociations. Pourtant, tout le monde était rassuré car, la semaine précédente, la Grèce avait fait défaut de paiements sans que le cataclysme annoncé du système économique et financier survienne. Bref, la stratégie gouvernementale était une mauvaise stratégie et elle n’a pas fonctionné. Cette stratégie était doublée d’un discours de légitimation, qui disait en gros : notre cause est juste et donc, nous allons vaincre l’Europe néolibérale. C’est une approche néo-kantienne messianique très loin de la façon dont fonctionne le système!

D’ailleurs, le résultat de ce référendum a été simplement ingérable pour le gouvernement. Le référendum aurait eu sens, si le gouvernement avait vraiment voulu quitter la zone euro. Or, il ne voulait pas du tout de cette rupture. Pendant toute la semaine précédant le vote, le premier ministre a tenu des discours condamnant la Troïka et la société grecque s’est trouvée divisée, polarisée par les deux options possibles. Le soir du référendum, 62% ont voté pour le NON. Tsipras était désespéré. Le soir du référendum, il pleurait sans savoir quoi en faire. Il avait nourri ce NON, juste, bien mérité, droit, mais il ne voulait pas assumer sa conséquence logique soit, le retrait de la zone euro. Tsipras était persuadé qu’une telle décision aurait causé une catastrophe humanitaire dans le pays : ce qui est tout à fait exact. Alors, en trois jours de négociation ce NON est devenu un OUI solennel à la Troïka. Je ne parle pas à travers mon chapeau, j’ai été membre de ce gouvernement. J’ai été l’un des conseillers principaux pour l’immigration au ministère de l’Intérieur, j’ai quitté mes fonctions à cause du référendum.

En ce moment, nous vivons cette période post-référendaire où 85% de la population comprend qu’une sortie de l’Europe serait un désastre. Nous devons gérer ce troisième mémorandum signé avec la Troïka. Au gouvernement, on essaie de faire du mieux qu’on peut pour atteindre les objectifs, on sait que ça échouera, on sait que la Troïka va nous flouer et on sait que la population va descendre dans la rue et que nous serons tenus responsables de leur misère. Mais en même temps, on ne veut pas être tenu responsable du désastre que causerait la sortie de l’Euro. »

 

Sortir de la zone euro?

« Je ne suis pas en faveur de l’Euro de façon abstraite. Aucune monnaie n’est bonne en soi et l’Euro n’est pas un tabou. Je ne dis pas non plus que dans toute situation, il faut rester dans l’Euro. Je dis cependant que, dans les circonstances actuelles, pour un État qui n’a pas d’argent, qui dépend d’une économie reposant entièrement sur les importations et qui sort de six ans de récession, quitter la zone euro serait un désastre. Il faut se rappeler que quitter l’Europe, c’est partir avec 40 G$ de dette dans sa valise. Quitter l’Euro zone, ce n’est pas être soudain seul et repartir à zéro, non. Vous sortez de la zone euro, votre nouvelle monnaie est automatiquement dévaluée vous avez une dette très lourde à rembourser, vous signez une nouvelle entente avec vos créanciers et vous devez appliquer les mêmes politiques : alors qu’est-ce qui a changé? Je ne comprends pas comment des gens sérieux peuvent affirmer qu’une telle stratégie puisse fonctionner aujourd’hui, en octobre 2015. Ça pourrait marcher si nous étions dans un pays qui bénéficie d’une base productive solide et où les gens ont encore de l’énergie, pas au terme de six ans de crise comme dans le cas de la Grèce. »

 

Mouvements sociaux

« Les gens pensent, les gens discutent, il y a beaucoup d’échanges et une myriade d’événements – et j’ai dû participer à la moitié d’entre eux! – les gens essaient de voir où nous en sommes et où nous pouvons aller, mais je ne distingue rien de bien structuré, rien d’organisé dans toute cette activité.

Depuis 2012, les mouvements sociaux ont perdu leur force politique. Il est évident que le grand capital politique accumulé par les mouvements sociaux a été transféré directement au gouvernement de Syriza. Dès que Syriza est devenu une option viable, tout le monde a concentré le regard sur les actions du parti en attendant de voir ce qu’il ferait de toute cette énergie accumulée. Des acteurs des mouvements sociaux sont effectivement entrés au gouvernement. Le résultat nous l’avons maintenant devant les yeux. Les mouvements ont perdu leur pouvoir. Plus rien ne se passe. En novembre 2011, il y avait 1,5 million de personnes sur la place Syntagma, le tiers de la population de cette ville, c’est incroyable! Aujourd’hui, on ne voit plus rien de cela. »

 

Futur proche

 « Le meilleur scénario qu’on peut pour l’instant envisager, serait que Tsipras convainque l’Union européenne de sa volonté sincère de mettre en place les mesures contenues dans l’entente signée cet été et obtienne, en échange, une proposition viable de la part de l’Europe concernant la dette. Ce ne sera pas une restructuration, mais, le cas échéant, un étalement sur plusieurs décennies. Tsipras sera alors capable de faire accepter cette entente au peuple grec en disant : ‘Je l’ai eu! Nous n’avons pas à rembourser en 2050, mais en 2150’ et, s’ils acceptent, nous retournerons à une situation qu’on dira ‘normale’. Celle-ci n’aura rien à voir avec la normalité d’avant 2009, ce sera une crise devenue routinière. Nous vivrons avec beaucoup moins et nous consommerons beaucoup, beaucoup moins. Le chômage sera à 23%, et non à 11% comme avant, mais pas non plus à 28% comme maintenant. De même, il y aura 40% de jeunes au chômage, mais ce sera mieux que le 55% actuel. L’exode des cerveaux, lui, continuera. Cependant, certains investisseurs viendront parce que nous disposerons désormais de main-d’œuvre à bas prix : pas d’état social, pas de loi du travail, pas de protection des droits. Nous deviendrons un bon petit pays discipliné comme les pays baltes. Ça, c’est la meilleure option. Je la déteste, mais je vous dis : il y a deux ans, je vous aurais affirmé avec conviction que je ferais tout pour que ça n’arrive pas, que ce ne soit pas le futur qui est réservé à mes enfants. Aujourd’hui, je pense que c’est ce qui risque de nous arriver, pour le meilleur ou pour le pire.

Le pire scénario, c’est que ce qui n’est pas arrivé cet été se produise l’été prochain. Imaginons le scénario : Tsipras échoue. Il n’atteint pas les résultats attendus par l’Union européenne, tout simplement parce que c’est trop, pour n’importe qui. Alors la droite allemande, appuyée par les pays du centre de l’Europe, la Hollande et la Finlande disent : s’en est fini, on vous expulse de l’Europe. On statue sur une dette de 40 G$ dont on exige le remboursement et Bye bye!

Pour comprendre les incidences concrètes d’une telle configuration, prenons un exemple simple : une loi, ici, empêche que les gens perdent la maison dans laquelle ils habitent. La Troïka met la pression pour que le gouvernement abroge cette loi. Tsipras résiste, mais ça ne pourra pas durer. Si, suite à une reddition de sa part, 85% des propriétaires de maisons se trouvent menacés d’éviction, c’est la révolution ici !

Le scénario optimal pour le gouvernement grec aurait été qu’un ensemble de changements de gouvernements survienne dans toute l’Europe : au Portugal, en Espagne, en Irlande, etc. Alors, il y aurait eu de nouveaux alliés et conséquemment, un nouveau cadre de négociation. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’Europe a réagi de la façon dont elle l’a fait avec le Portugal par le biais de ce geste antidémocratique et autoritaire du président. Les dirigeants européens sont la définition même du cynisme politique. Ils savent que s’ils ouvrent la porte au Portugal, même une minime brèche, une lueur d’espoir, alors il y a un risque d’une grande pression sur ces dirigeants. Or, ils veulent à tout prix éviter cela.  Les pays baltes, c’est ça, le modèle qui nous attend. »

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Antonis Broumas: «Pour la première fois dans l’histoire grecque, nous avons d’un côté le parlement et de l’autre côté le peuple.» https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/antonis-broumas-pour-la-premiere-fois-dans-lhistoire-grecque-nous-avons-dun-cote-le-parlement-et-de-lautre-cote-le-peuple/ https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/antonis-broumas-pour-la-premiere-fois-dans-lhistoire-grecque-nous-avons-dun-cote-le-parlement-et-de-lautre-cote-le-peuple/#comments Tue, 03 Nov 2015 15:30:24 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=275 Lors d’un passage récent en Grèce, nous avons réalisé des entrevues avec des personnes provenant de différents milieux. Par cette série, nous voulons rendre disponibles ces témoignages sur un pays qui a très soudainement disparu de l’écran radar médiatique québécois depuis l’élection de septembre dernier. Malheureusement, l’entrevue que nous avions réalisé avec un groupe de cinq femmes, anthropologues, traductrice et chercheuse en musicologie, n’a pas pu être transcrite ici, l’enregistrement réalisé étant inutilisable.

Antonis Broumas nous fixe un rendez-vous à la place Exarcheia avec ses banderoles de manifs accrochées aux branches des arbres et sa statue centrale représentant trois chérubins sur lesquels ont été collé des dizaines d’affiches militantes. Comme dans tout le centre-ville, le quartier est couvert de tags et de graffitis. Ici, on distingue des phrases plus longues que les marquages rapides, on croise de nombreux signes de squats, des appels, des traces de différentes mobilisations. Sur la place se croisent toutes les variantes de militant-es des anars aux altermondialistes, des communistes aux hippies. Ils vont des bancs du parc qu’ils partagent avec les nombreux chats errants de la capitale grecque jusqu’aux chaises des cafés branchés qui entourent la place.

« Le mouvement social est décentralisé et a des antennes partout en Grèce, mais disons que dans ce quartier c’est plus densément militant », nous lance Broumas alors qu’il nous entraîne dans un véritable tour guidé des points focaux du militantisme local. Ici des anarchistes squattent un café qui a fermé il y a deux ans. La police s’y est opposée un temps, mais a fini par lâcher l’affaire. Alors que nous y passons rapidement, une scène est aménagée, on y joue de la musique tandis que les gens sirotent paisiblement leur café. Nous traversons ensuite un ancien stationnement transformé en parc autogéré. En 2008, des militant-es ont occupé ce stationnement au moment où son bail arrivait à échéance. Les gens ont retiré l’asphalte, planté des arbres, installé des jeux pour enfants et organisé des assemblées de citoyen-nes. Depuis, les résident-es du quartier ont défendu bec et ongles cet espace contre les velléités de reprise de la mairie et de la police.

Broumas nous fait aussi visiter le squat que son organisation a mis en place il y a moins d’un mois, alors qu’éclatait la crise des migrant-es en Europe. « C’est nous qui avons lancé l’appel, mais plusieurs autres groupes ont embarqué ». L’immeuble de cinq étages est transformé en zone de logement et de service pour réfugié-es. Sur la devanture, deux immenses bannières annoncent : « Refugees welcome home ». La quantité de vêtements et de produits de première nécessité qui a été amassée en un mois est impressionnante : une pièce entière est remplie de vêtements triés selon leurs types et leurs tailles, dans une autre on trouve des tablettes pleines de couches, de nourriture pour bébé, de shampoing, etc. Pendant que gens prennent ce qu’il leur faut, d’autres consultent un médecin qui a ouvert un cabinet de fortune dans l’édifice. Antonis Broumas parle à tous les militant-es qui s’activent auprès de réfugié-es, serre toutes les mains et discute un moment avec chacun-e, il semble bien connaître tout le monde. « Des gens viennent parfois passer une seule nuit ici ou restent plusieurs jours. L’État grec est complètement dépassé par les événements, il est incapable de gérer adéquatement cette crise : des gens s’entassent dans des tentes sur les places publiques. »

Notre parcours se termine dans le premier centre social autogéré ouvert à Athènes. « Avant, les squats étaient plutôt des endroits où on se rencontrait uniquement entre militant-es, le Nosotros a été ouvert dans l’esprit d’élargir nos réseaux et ouvre ses portes à n’importe qui… enfin presque. Son ouverture a contribué à changer la dynamique des mouvements. On retrouve au Nosotros des activités fréquentes et variées : halte-garderie, cours de langues, concerts, etc. » Nous nous installons dans une très grande pièce aux planchers de bois verni transformée en café qui abrite aussi une cuisine collective. Du rock des années 90 se mélange à des rythmes trip-hop plus contemporains alors qu’Antonis nous raconte les événements des derniers mois :

 

Les premiers mois de Syriza

« Syriza est le résultat de 15 ans de croissance des mouvements sociaux c’est-à-dire depuis le début des années 2000. L’amorce s’est faite surtout autour du mouvement altermondialiste. La Grèce est un pays occidental, mais sa tradition de mouvements sociaux ressemble davantage aux pays latino-américains. Le mouvement n’a pas été coopté par l’establishment, comme certains l’ont cru, c’est plutôt ce qui a mené Syriza au pouvoir. Syriza était un parti de gauche radicale, ce qui signifie un parti formé par des membres des mouvements sociaux et qui adopte les habitudes et les façons de faire des mouvements sociaux.

Les engagements électoraux de Syriza au moment de sa première élection étaient relativement simples : une restructuration de la dette et la mise en place d’un modeste filet de sécurité sociale pour les gens les plus touchés par la crise. Pendant ses premiers mois de pouvoir, le gouvernement a consacré l’essentiel de son temps aux négociations. On n’a donc pas vu de changements majeurs transformer les politiques publiques. Quelques mesures ont en effet été mises en oeuvre : électricité, eau et transport gratuits pour les gens les plus démunis, ceux qui ne peuvent pas payer du tout. Syriza a aussi tenté quelques réformes des programmes sociaux, mais il s’est agi de changements minimes. La plus grosse réforme faite par Syriza pendant cette période a été le rachat de la télévision d’État qui avait été fermée par le gouvernement précédent désireux d’un contrôle total sur les médias. Aujourd’hui, il n’est d’autre choix que de reconnaître que la force et la détermination des dirigeants européens, ligués contre le projet de Syriza, lui ont porté des coups fatals. Cependant, les erreurs des dirigeants du parti, devenus trop réformistes, doivent également être considérées pour comprendre la situation actuelle. Tout cela a eu raison de Syriza.

 

La débandade post-négo

« Les choses ont beaucoup changées depuis l’élection. Déjà, nous avons connu la plus grande abstention jamais vue dans l’histoire de la Grèce. Pour la première fois dans l’histoire grecque nous avons d’un côté le parlement et de l’autre côté le peuple. C’est mauvais pour l’establishment, mais c’est bon pour le mouvement, du moins c’est bon pour les mouvements comme le mien qui sont contre l’establishment. Nous assistons en ce moment à une croissance des mouvements sociaux et elle va continuer, parce qu’il n’y a plus d’alternative organisée en parti au parlement. S’il n’y a pas de rupture politique de la part du gouvernement avec les détenteurs de la dette – et il n’y en aura pas, c’est maintenant à peu près certain – alors les mouvements sociaux prendront de l’ampleur et de la force.

Syriza s’est mis dans une position où ses membres élus ont très peu d’espace pour agir, mais où ils sont tenus de produire des résultats. Or, pour différentes raisons, l’État a une efficacité très limitée en Grèce. Si Syriza veut obtenir des résultats, il leur faudra déjà s’attaquer à ce qui bloque l’appareil d’État.

Par ailleurs, on peut difficilement affirmer qu’Unité populaire est une organisation sérieuse. C’est une sous-bureaucratie gauchiste interne à Syriza, dont la principale tâche a été de dire : « Nous sommes plus à gauche que tout le monde et ceci est juste », mais jamais de définir comment faire les choses justes. Unité populaire remet à juste titre en question l’EU et l’Euro, mais pour faire ça, il faut avoir un plan à mettre en oeuvre. Or, le principal porte-parole d’Unité populaire est un gauchiste traditionnel, très sincère, mais qui n’a aucune idée comment organiser un changement de rapport de production, ni de comment on pourrait donner à la Grèce la structure productive qui lui manque ([ndlr] Panagiotis Lafazanis). Ce ne sera pas par décret de l’État qu’on va créer une économie viable. Par exemple, il n’a jamais nié que son plan de démarrage d’une nouvelle monnaie était de confisquer les euros non encore mis en circulation par la banque de Grèce et de s’en servir comme appui pour assurer la valeur de la nouvelle monnaie. C’est un plan ridicule. La banque centrale européenne n’a qu’à retirer le cours légal de ces billets spécifiques et ils seraient arrêtés à la frontière. L’autre figure politique d’Unité populaire, Zoé Konstantopoulou qui a été présidente du parlement européen est une avocate. Elle a agi justement comme l’avocate du peuple disant : « si ça ne marche pas avec l’Union européenne, nous irons plaider notre cause à l’ONU ». Ce n’est pas ainsi qu’on confronte une coalition de forces comme celle de l’Europe. Il faut proposer un plan aux gens, montrer qu’on sait où on s’en va et que les gens vont pouvoir continuer à vivre. Il reste ensuite Costas Lapavistas, l’économiste derrière Unité populaire. Lui, a un plan de sortie de l’Euro. Lui, a des idées. Son problème c’est qu’il est dans l’impossibilité de communiquer son plan et qu’il ne dispose d’aucune ressource. Unité populaire, c’est une minuscule organisation. Leurs réunions doivent se faire dans des locaux à peu près similaires à ceux où nous sommes, ici, à Nosotros !»

 

Les mouvements sociaux et le parti

« Il faut parler de révolution. Pas au sens léniniste du terme où on se saisit du Palais d’hiver et où le pouvoir central est détruit en quelques heures. Au 21e siècle, il y a une alliance profonde entre le marché et l’État et la société devient dépendante de ces deux formes pour sa reproduction. Pour transformer la société, nous sommes face à deux options : ou bien on cherche à se saisir de l’État, ou bien on opte pour des pouvoirs dispersés. Ces deux options sont continuellement testées par les mouvements. Syriza est un bon exemple. Ce parti, issu des mouvements sociaux, son ascension et son accès au pouvoir représentent l’option de la prise de l’État, sans être léninistes pour autant. Cependant, la collusion entre Marché et État est actuellement tellement puissante !

On voit partout dans le monde un contre-pouvoir qui s’organise, basé sur d’autres valeurs et d’autres perspectives que celles qui lient l’État et le Marché. Ce contre-pouvoir est basé sur une approche communale et fondé sur la coopération, la solidarité et la confiance. Le rôle d’un parti qui prendrait le pouvoir, dans ces circonstances, est de favoriser l’émergence d’une situation qui mettrait en tension deux structures de pouvoir distinctes. Dans certains pays, en Syrie ou au Mexique par exemple, l’État est en faillite totale, il est donc possible de construire une autre structure de pouvoir pour remplacer immédiatement l’État. Mais ici, en Grèce, les structures étatiques sont encore opérationnelles. Un parti révolutionnaire pourrait agir de manière à affaiblir les liens qui l’attachent au Marché. En ça, il pourrait être utile si, en prenant le pouvoir, il mettait en place des politiques subversives qui augmentent le pouvoir de la société. On ne peut pas faire les deux, il faut choisir entre le couple État-Marché ou la société. Le meilleur exemple est la tentative vénézuélienne de mettre en place des communes autonomes qui permettront peut-être l’établissement de cette double structure de pouvoir. C’est de ce genre de stratégie dont Syriza aurait dû s’inspirer.

Il reste que, dans les circonstances que nous connaissons, il est insultant d’entendre l’Union Européenne parler de corruption. L’UE a appuyé Nouvelle démocratie, un parti de droite, qui a été le plus corrompu de l’histoire de Grèce. De plus, le contrat social établi dans les années 1980 par le parti socialiste Pasok est intrinsèquement composé d’éléments de corruption. C’est un État interventionniste qui redistribue la richesse, mais pas dans le sens classique du terme : il redistribue la richesse par le biais du clientélisme et l’octroi de contrats. On peut toujours avoir une perspective libérale sur la corruption et chercher les petits fraudeurs. C’est vrai que les petits commerçants qui ne paient pas leurs taxes fraudent. Cependant, est-ce que c’est eux qui ont un effet déterminant sur l’économie ? Il faut chercher la corruption du côté des oligarques grecs. Ils ne sont pas productifs et fondent leur richesse sur des rentes qu’ils ont obtenues grâce à la corruption. Ce ne sont pas des entrepreneurs, mais des parasites. C’est un problème difficile à régler et Syriza, pour le moment, n’a rien fait pour le contrer. »

 

Émergence d’une organisation économique alternative

« Nous devons composer avec le fait que la société grecque veut rester dans l’Europe. C’est un dogme ici : nous sommes une partie de l’Europe. C’est considéré comme un progrès, une évolution, une avancée collective de faire partie de ce mouvement d’unification. Je crois qu’on se trompe.

Avant qu’il arrive au pouvoir, Tsipras disait que l’Euro n’était pas un tabou, que nous n’avions pas à le vénérer. Il a changé d’avis depuis, à cause des menaces des grandes puissances européennes. Les gens sont généralement assez d’accord avec les dirigeants de Syriza d’ailleurs. Ils n’ont pas été encore assez appauvris par l’Europe pour vouloir en sortir. Cependant, l’économie réelle de la Grèce se détruit jour après jour, pas parce qu’on menace de sortir de l’Euro, mais bien parce qu’on y est. La production de valeur abstraite par le système capitaliste produit des bulles, ces bulles nous mènent inévitablement vers la destruction des moyens de vie des gens. Les gens qui disent : ‘on ne peut pas sortir de l’Euro parce que la Grèce n’a pas de structure de production’ ne voient pas que dans le cadre actuel de l’Europe la Grèce n’aura jamais de structure productive.

Ce que j’observe, par contre, c’est qu’il y a une praxis sociale qui bâtit tranquillement quelque chose. Les mouvements sociaux rencontrent une diversité de problèmes et bâtissent des solutions concrètes : économie solidaire et coopérative, communalisation des services publics – où les services publics sont organisés par la société et non par l’État. Il y a en Grèce, par exemple, une trentaine de clinique de santé et de pharmacie qui sont autogérées et coordonnées à un niveau national. Ce réseau fonctionne très bien. Ce devrait être une inspiration pour la façon d’organiser les hôpitaux. Si nous les gérions démocratiquement, nous sauverions de l’argent. Une économie coopérative nous permettrait de faire beaucoup de gains. Elle nous permettrait de mieux organiser le travail hors des grands centres. Nous pourrions accomplir beaucoup de choses aussi sur le plan de l’innovation technologique. Dans la situation actuelle, tous les start-up s’en vont ailleurs, à Silicon Valley notamment. Pourtant, nous pourrions très rapidement répondre aux besoins technologiques de base de la population en structurant une économie des communs et en développant des organisations coopératives. L’idée n’est pas de proposer une diminution des services publics pour les remplacer par des organisations reposant sur l’entreprenariat individuel. Il s’agit plutôt de communaliser les structures de l’État-providence. De s’inspirer de ce qui est fait dans les mouvements sociaux pour transformer l’État. Cependant, il faut bien reconnaître que toute la tradition européenne de gauche va au contraire de cette proposition.

Nous n’avons pas ici, non plus, de tradition coopérativiste du mouvement ouvrier à laquelle les gens peuvent se référer et le mouvement coopératif a été fortement miné dans les années 1980, parce qu’il était parasité par les partis et le clientélisme. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas d’initiatives viables. À Thessalonique, Viome est une entreprise qui, au moment d’un démantèlement, a été reprise par les travailleurs. Avant l’entreprise produisait du matériel de construction, maintenant les ouvrier-es font des produits ménagers pour les maisons. Il y a quatre ans que ça s’est fait et la gestion de l’entreprise se passe bien. Ce paradigme coopératif aurait pu être répété à d’autres endroits puisque de nombreuses entreprises ont fermé. L’ennui, c’est que les obstacles sont nombreux ! On se heurte, en plus du reste, à une posture anticoopérative masquée sous des airs gauchisants. Le parti communiste grec a choisi de mener une guerre active contre les coopératives. Par exemple, une grande entreprise de production de pain, une des plus grandes entreprises de transformation de nourriture en Grèce a fermé. Alors qu’ils ont été approchés par le mouvement coopératif pour reprendre l’usine, leur syndicat – dominé par les communistes – a annoncé sans attendre : ‘Nous ne serons surtout pas nos propres patrons, nous ne ferons pas comme Viome’. D’un autre côté, parler de ça à Unité populaire aujourd’hui, c’est comme leur parler de développer un programme d’exploration spatiale.

En somme, si nous voyons une croissance des coopératives et beaucoup de choses intéressantes émerger, notamment dans le secteur des services, on ne peut pas parler d’un momentum. »

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Comment je suis devenu un marxiste erratique https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/comment-suis-devenu-marxiste-erratique/ https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/comment-suis-devenu-marxiste-erratique/#comments Tue, 03 Mar 2015 14:00:53 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=232 Avant son entrée en politique, le ministre des finances iconoclaste de la Grèce, au centre du dernier face-à-face de la zone euro, a écrit ce portrait décapant du capitalisme européen et expliqué comment la gauche peut apprendre de ses erreurs.

En 2008, le capitalisme a connu son deuxième spasme global. La crise financière a produit une réaction en chaîne entrainant l’Europe dans une spirale descendante qui continue toujours aujourd’hui. La situation actuelle de l’Europe n’est pas uniquement une menace pour les travailleurs, les dépossédés, les banquiers, les classes sociales ou encore, en effet, les nations. Non, la posture actuelle de l’Europe représente une menace pour la civilisation telle que nous la connaissons.


 

Si mon diagnostic est le bon, et que nous ne faisons pas face à une simple dépression économique cyclique qui sera rapidement dépassée, la question qui se présente aux militants radicaux est la suivante: devrions-nous nous réjouir de la crise du capitalisme européen en y voyant une opportunité de la remplacer par un meilleur système? Ou devrions-nous être préoccupé par la situation au point de nous engager dans une champagne pour chercher à stabiliser le capitalisme européen?

Pour moi, la réponse est claire. La crise de l’Europe n’a que bien peu de chances de donner naissance à une alternative meilleure au capitalisme; elle risque bien plutôt de libérer de dangereuses forces régressives capables de causer un bain de sang humanitaire, tout en éteignant tout espoir de véritables changements progressistes pour les générations à venir.

À cause de ma position, j’ai été accusé, par des radicaux bien intentionnés, d’être un défaitiste qui cherche à sauver un système socioéconomique européen pourtant indéfendable. Ces critiques, je l’admets, sont blessantes. Et elles sont blessantes parce qu’elles contiennent plus qu’une part de vérité.

Je partage l’idée voulant que cette Union Européenne soit caractérisée par un large déficit démocratique, lequel, combiné au déni de la mauvaise architecture de son union monétaire, a mis les peuples d’Europe sur la route de la récession perpétuelle. Je m’incline aussi devant les critiques qui disent que j’ai fait campagne à partir d’un agenda postulant que la gauche était, et demeure carrément vaincue. J’admets aussi que préfèrerais promouvoir un agenda radical dont la raison d’être serait de remplacer le capitalisme européen avec un autre système.

Or, mon objectif ici est d’ouvrir une fenêtre sur ma vision d’un capitalisme européen répugnant dont l’implosion, malgré ses nombreux travers, doit être évitée à tout prix. C’est une confession qui vise à convaincre les radicaux que nous avons une mission contradictoire : stopper la chute libre du capitalisme européen pour ménager le temps nécessaire à la formulation d’une alternative.

Pourquoi un marxiste?

Lorsque j’ai choisi le sujet de ma thèse de doctorat, en 1982, j’ai délibérément concentré mes efforts sur un thème hautement mathématique que la pensée marxiste considérait être impertinent. Lorsque, plus tard, j’ai entrepris une carrière académique, comme chargé de cours dans un département d’économie mainstream, le contrat implicite entre moi et le département qui m’offrait mes charges de cours était que je devais enseigner le genre de théorie économique qui ne laisse aucune place à Marx. Vers la fin des années 1980, j’ai été engagé par l’école d’économie de l’Université de Sydney, qui s’est servie de ma candidature pour éviter d’avoir à engager un candidat de gauche (ce que je ne savais pas à l’époque).

Après mon retour en Grèce dans les années 2000, je me suis impliqué auprès du futur premier ministre George Papandreou, en espérant empêcher le retour au pouvoir d’une droite résurgente qui voulait pousser la Grèce vers la xénophobie, à la fois au plan intérieur et dans sa politique extérieure. Comme le monde entier le sait maintenant, le parti de Papandréou n’a pas réussi à endiguer la xénophobie; de plus, il a, au final, mis en place une politique macroéconomique néolibérale des plus virulentes qui a été le fer de lance des soi-disant « plans de sauvetage » de la zone Euro, ce qui, sans le vouloir, a causé le retour des Nazis dans les rues d’Athènes. Même si j’ai démissionné de mon poste de conseiller économique de Papandréou au début de 2006, même si je suis par la suite devenu un critique acerbe de son gouvernement lorsqu’il a mal géré l’implosion de la Grèce après 2009, mes interventions dans le débat public en Grèce et en Europe ne comportaient aucune trace de marxisme.

Compte tenu de tout cela, vous serez sans doute surpris de m’entendre me qualifier de marxiste. Mais, en vérité, Karl Marx a été responsable de la façon dont j’ai structuré ma vision du monde dans lequel nous vivons, depuis mon enfance à ce jour. Ce n’est pas quelque chose dont je suis pressé de parler parmi les gens de la « bonne société » puisque la seule mention du « mot en « M » » referme généralement les oreilles de l’auditoire. Mais je ne le nie jamais non plus. Après quelques années à m’adresser à des auditoires dont je ne partage pas l’idéologie, un besoin de parler de l’influence du marxisme sur ma pensée est lentement monté en moi. Pour expliquer pourquoi, même si je suis un marxiste assumé, je pense qu’il faut aussi avoir la force de résister à Marx sur plusieurs aspects. Il faut, pour le dire autrement, être « erratique » dans son marxisme. Si toute ma carrière académique n’a pas tenu compte de Marx, si mes recommandations politiques actuelles ne peuvent pas être décrites comme marxistes, pourquoi est-ce que je veux maintenant soulever mon rapport au marxisme? La réponse est simple : même mon approche économique non-marxiste a été guidé par un état d’esprit influencé par Marx.

J’ai toujours pensé qu’un théoricien social radical peut défier l’économie mainstream de deux manières différentes. L’une des façons est d’en faire une critique interne. Accepter les prémisses de l’économie dominante, puis montrer les contradictions internes qu’elles entraînent. Dire : « Je ne contesterai pas vos axiomes, mais voici pourquoi vos propres conclusions n’en découlent pas logiquement ». Ce fût la méthode de Marx pour miner le discours de l’économie politique britannique. Il a commencé sa démarche en acceptant tous les axiomes d’Adam Smith et de David Ricardo dans le but de démontrer que, dans le cadre de leurs propres prémisses, le capitalisme était un système contradictoire. La deuxième voie critique qu’un théoricien radical peut emprunter est, bien sûr, la construction de théories alternatives à celles de l’establishment, en espérant qu’elles soient prises au sérieux.

Ma position dans ce dilemme a toujours été que les pouvoirs existants ne sont jamais perturbés par des théories qui partent de prémisses différentes des leurs. La seule chose qui peut déstabiliser et véritablement défier l’économie mainstream néoclassique est la démonstration interne du caractère inconsistant de leurs propres modèles. C’est pour cette raison que, dès le départ, j’avais choisi de plonger dans les entrailles de la théorie néoclassique et que je n’ai investi pratiquement aucune énergie pour développer des modèles économiques marxistes alternatifs au capitalisme. Les raisons pour lesquelles j’ai fait cela, par contre, et c’est ce que je me propose de vous dire ici, était très marxistes.

Lorsqu’on m’a demandé de commenter sur l’état de notre monde, je n’avais d’autre alternative que de m’en remettre à la tradition marxiste qui avait organisé ma pensée depuis que mon père métallurgiste m’avait fait prendre conscience, alors que j’étais toujours un enfant, des effets de l’innovation technologique sur le processus de l’Histoire. Comment, par exemple, le passage de l’âge de bronze à l’âge du fer avait accéléré l’histoire; comment la découverte de l’acier avait immensément augmenté la vitesse du temps historique; comment les technologies électroniques et informatiques augmentent les ruptures socioéconomiques et historiques.

Ma première rencontre avec les écrits de Marx est venue très tôt dans ma vie, à cause de l’époque étrange dans laquelle j’ai grandi, alors que la Grèce sortait du cauchemar de la dictature néo-fasciste de 1967-74. Ce qui a attiré mon attention était la capacité presque hypnotisante qu’avait Marx d’écrire un récit dramatique de l’histoire humaine, voire de la damnation humaine, auquel se mêlait une possibilité de salvation et de spiritualité authentique.

Marx avait créé un récit peuplé de travailleurs, capitalistes, officiels et scientifiques qui était les personnages dramatiques de l’histoire. Ils s’efforçaient de harnacher la raison et la science pour donner du pouvoir à l’humanité, cependant que, malgré leurs intentions, ils libéraient des forces démoniaques qui usurpaient et subvertissaient leur propre liberté et leur propre humanité.

La perspective dialectique, où chaque chose contient en elle-même son contraire, et le regard impatient avec lequel Marx décernait le potentiel de changement dans ce qui apparaissait pourtant comme des structures sociales immuables m’avait aidé à comprendre les grandes contradictions de l’ère capitaliste. Cette méthode venait dissoudre pour moi le paradoxe d’une époque qui produisait une quantité remarquable de richesse, et qui, du même souffle, engendrait la pauvreté la plus manifeste. De nos jours, lorsqu’on considère la crise européenne, la crise aux États-Unis et la stagnation à long-terme du capitalisme japonais, la plupart des commentateurs n’arrivent pas à voir le processus dialectique qui se déroule pourtant sous leurs yeux. Ils voient la montagne de dettes et les pertes bancaires mais sont aveugles à l’autre côté de la pièce : la montagne d’épargne immobilisée qui est comme « gelée » par la peur, et donc n’arrive pas à se transformer en investissements productifs. Une vigilance marxiste contre les oppositions binaires aurait pu leur ouvrir les yeux.

L’une des raisons majeures pour lesquelles l’opinion établie n’arrive pas à saisir la réalité contemporaine est qu’elle ne comprend pas la tension dialectique que manifeste la production simultanée de dettes et de surplus, de croissance et de chômage, de richesse et de pauvreté. Le récit de Marx nous a alerté à propos de ces oppositions binaires qui sont à la source de la ruse de l’histoire.

Depuis les premiers moments où j’ai « pensé comme un économiste », jusqu’à ce jour, il m’a semblé que Marx avait fait une découverte qui doit demeurer au cœur de toute analyse utile du capitalisme. C’était la découverte d’une autre opposition binaire au cœur du travail humain. Entre les deux natures assez différentes du travail : 1) le travail comme une activité créatrice de valeur qui ne peut jamais être quantifiée à l’avance (et qui est donc impossible à transformer en marchandise), et 2) le travail comme quantité (par exemple le nombre d’heures travaillées) qui peut être vendu et qui a un prix. C’est ce qui distingue le travail de d’autres facteurs de production comme l’électricité : sa nature duale et contradictoire. Une différenciation-avec-contradiction que l’économie politique avait omis de faire avant que Marx ne débarque et que l’économie mainstream refuse de reconnaître aujourd’hui.

L’électricité et le travail peuvent être tous deux représentées comme des marchandises. En effet, les employeurs et les travailleurs cherchent chacun à marchandiser le travail. Les employeurs utilisent toute leur ingénuité, et celle de leurs larbins gestionnaires de ressources humaines, pour quantifier, mesurer et homogénéiser le travail. Pendant ce temps, les chercheurs d’emploi passent un mauvais quart d’heure dans un effort anxieux de marchandiser leur force de travail, écrivant et réécrivant leur CV pour se présenter comme des fournisseurs ou unités de travail quantifiable. Et voici le problème : si les travailleurs et les employeurs parvenaient à marchandiser entièrement le travail, le capitalisme périrait. Voici une lecture perspicace sans lequel la tendance du capitalisme à générer des crises ne peut jamais être pleinement comprise, et à laquelle personne ne peut avoir accès s’il ne s’est exposé à la pensée de Marx.

Quand le réel rejoint la science fiction

Dans le classique de 1953 Invasion of the body snatchers, les extraterrestres n’attaquent pas l’humanité de front comme dans La guerre des mondes de HG Wells. Au contraire, les humains sont envahis intérieurement jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de leur esprit et de leurs émotions. Leurs corps sont des coquilles qui contenaient jusque là une volonté libre, et qui, dorénavant, travaillent et vaquent aux occupations de la « vie » quotidienne en fonctionnant comme des simulacres humains libérés de l’essence inquantifiable de la nature humaine. Il arrive là quelque chose comme ce qui se passerait si le travail humain était devenu parfaitement réductible au « capital humain », c’est-à-dire parfait pour s’insérer dans les modèles des économistes vulgaires.

Toute théorie économique non-marxiste qui traite les facteurs de production humains et non-humains comme s’ils étaient interchangeables fait comme si la déshumanisation du travail humain était complétée. Mais si elle était complétée, le résultat serait la fin du capitalisme comme système capable de créer et de distribuer la valeur. D’entrée de jeu, une société d’automates déshumanisés ressemblerait à une montre mécanique pleine d’engrenages et de ressorts, chacun avec sa fonction propre, capables, dans leur production collective, de « bien » marquer le temps. Mais si cette société ne contenait que des automates, bien mesurer le temps ne serait pas un « bien ». Ce serait certainement un output, mais pourquoi un « bien »? Sans de véritables êtres humains pour faire l’expérience de la fonction de l’horloge, il ne peut y avoir rien de tel que le « bien » ou le « mal ».

Si le capital réussit à quantifier, et donc à marchandiser complètement le travail, comme il tente constamment de le faire, il va aussi étouffer cette liberté humaine indéterminée et récalcitrante qui permet justement à ce travail d’être producteur de valeur. L’analyse brillante et perspicace de Marx en ce qui concerne l’essence des crises capitalistes tenait précisément à ceci : plus le capitalisme parvient à transformer le travail en marchandise, moins est grande la valeur de chaque unité de sortie produite, ce qui réduit le taux de profit et, ultimement, nous rapproche de la prochaine récession du système économique. Marx représente ainsi, comme personne d’autre n’a su le faire, la liberté humaine comme une catégorie économique, ce qui rend possible une interprétation définitivement dramatique et analytiquement perçante de la tendance irrépressible de la croissance capitaliste à engendrer des récessions et des dépressions.

Marx écrivait que « Le travail est un feu vivant qui façonne la matière. Il est ce qu’il y a de périssable et de temporel en elle, c’est le façonnage de l’objet par le temps vivant ». Il livrait alors la plus grande contribution qu’un économiste ait jamais faite à notre capacité de comprendre la contradiction aigüe logée dans l’ADN du capitalisme. Lorsqu’il représentait le capitalisme comme une « force à laquelle nous devons nous soumettre (…) qui développe une énergie cosmopolite, univer­selle, qui renverse toute barrière et tout lien pour se poser elle-même à la place comme la seule poli­tique, la seule universalité, la seule barrière et le seul lien », il soulignait ce fait important : le travail peut être acheté comme marchandise par le capital liquide (l’argent), mais il va toujours contenir en lui une liberté hostile à l’acheteur capitaliste. Marx ne faisait pas seulement ici une affirmation psychologique, philosophique ou politique. Il livrait bien plutôt une analyse remarquable de la raison pour laquelle le travail (en tant qu’activité inquantifiable), dès qu’il abandonne cette hostilité, devient stérile, c’est-à-dire incapable de produire de la valeur.

Dans une époque où les néolibéraux ont pris au piège la vaste majorité d’entre nous dans leurs tentacules théoriques, régurgitant sans cesse l’idéologie de l’augmentation de la productivité du travail dans un effort d’augmenter la compétitivité et la croissance (etc.), l’analyse de Marx offre une antidote puissante. Le Capital ne peut jamais gagner dans sa lutte visant à transformer le travail en un intrant infiniment élastique et mécanisé, à moins de se détruire lui-même en y parvenant. C’est ce que ni les néolibéraux, ni les Keynésiens ne comprendront jamais. « Si toute la classe des salariés était anéantie par le machinisme, quelle chose effroyable pour le capital qui, sans travail salarié, cesse d’être du capital! ».

Qu’est-ce que Marx a fait pour nous?

Presque toutes les écoles de pensée, incluant celles de quelques économistes progressistes, aiment prétendre que, bien que Marx ait été une figure importante, il demeure aujourd’hui bien peu de choses dans sa contribution qui soient encore valable. Je dois hélas dire que je ne suis pas d’accord. En plus d’avoir compris le drame fondamental de la dynamique capitaliste, Marx m’a donné les outils avec lesquels je peux devenir immunisé à la propagande toxique du néolibéralisme. Par exemple, cette idée qui veut que la richesse soit produite par les acteurs privés, puis ensuite appropriée par un État quasi-illégitime, à travers les taxes et impôts. Il est facile d’y succomber si l’on a pas d’abord été exposé à l’argument poignant de Marx nous montrant que ce qui arrive est en fait précisément le contraire : la richesse est produite collectivement, et ensuite appropriée privément à travers des relations sociales de production et des droits de propriété dont la reproduction dépend presque exclusivement de la fausse conscience.

Dans son récent ouvrage, Never let a serious crisis go to waste, l’historien de la pensée économique, Philip Mirowski, a montré comme les néolibéraux sont parvenus à convaincre un grand nombre de personnes que les marchés ne sont pas seulement un moyen utile de parvenir à une fin, mais une fin en soi. Selon cette perspective, l’action collective ou les institutions publiques seraient toujours incapables de bien gérer la situation. À l’inverse, le fonctionnement dérégulé d’intérêts privés décentralisés garantirait non seulement la production des bons résultats, mais aussi des bons désirs, caractères humains, voire même du bon ethos. Le meilleur exemple de cette forme de grossièreté néolibérale est évidemment le débat sur ce qu’il faut faire pour régler le changement climatique. Les néolibéraux s’empressent de nous dire que la seule chose à faire est de créer un quasi-marché des émissions, puisque seuls les marchés savent comment fixer le prix des choses. Pour comprendre pourquoi une telle solution basée sur les quasi-marchés ne peut qu’échouer, et, de manière plus importante, d’où vient la motivation d’appliquer de telles « solutions », on ne peut guère faire mieux que de se familiariser avec la logique de l’accumulation capitaliste telle qu’analysée par Marx, et que l’économiste polonais Michal Kalecki a adaptée à une monde gouvernée par des oligopoles en réseau.

Au 20àme siècle, les deux mouvements politiques qui ont plongé leurs racines dans la pensée de Marx sont les partis sociaux-démocrates et communistes. Ces deux mouvements, en plus de leurs autres erreurs (et même de leurs crimes), ne sont pas parvenus, à leur grand désavantage, à entendre l’enseignement de Marx sur un point crucial : plutôt que d’embrasser la liberté et la rationalité comme leur cri de ralliement et leurs concepts organisateurs, ils ont opté pour l’égalité et la justice, abandonnant le concept de liberté aux néolibéraux. Marx était pourtant très clair : le problème avec le capitalisme n’est pas qu’il est injuste, mais qu’il est irrationnel, puisqu’il condamne systématiquement des générations entières à la pauvreté et au chômage, transformant même les capitalistes en automates ravagés par l’anxiété, vivant dans la peur permanente que, s’ils ne parviennent pas à transformer les autres humains qui les entourent en marchandises pour servir plus efficacement l’accumulation du capital, ils cesseront d’être des capitalistes. Donc, si le capitalisme apparaît injuste, c’est parce qu’il réduit tout le monde en esclavage; il gaspille les ressources humaines et naturelles; la même ligne de production qui crache des gadgets remarquables et génère de la richesse comme jamais produit aussi le malheur profond et de nombreuses crises.

Ayant échoué à formuler une critique du capitalisme en termes de liberté et de rationalité, alors que Marx pensait que c’était là une chose essentielle, la social-démocratie et la gauche en général ont permis au libéraux d’usurper les atours de la liberté et de gagner la guerre des idéologies de manière triomphale et spectaculaire.

L’aspect le plus significatif du triomphe néolibéral est sans doute ce que nous avons appelé le « déficit démocratique ». Des rivières de larmes de crocodile ont coulé pour pleurer le déclin de nos grandes démocraties durant les trois dernières décennies de financiarisation et de globalisation. Marx aurait éclaté de rire en voyant ceux qui semblaient surpris ou qui s’indignaient du « déficit démocratique ». Quel était le grand objectif derrière le libéralisme du 19ème siècle? Il s’agissait, comme Marx n’a cessé de le dire, de séparer la sphère économique de la sphère politique, de confiner la politique dans sa sphère pour laisser le champ économique aux mains du capital ([c’est-à-dire de dépolitiser le champ économique-NDT]). Cet objectif a été atteint et nous sommes aujourd’hui témoins de la grande réussite du libéralisme. Prenez l’Afrique du Sud aujourd’hui, plus de deux décennies après que l’on ait libéré Nelson Mandela et que la sphère politique ait été enfin rendue accessible à toute la population. L’un des problèmes de l’ANC était que, pour dominer la sphère politique, il devait abandonner le contrôle de la sphère économique. Et si vous ne me croyez pas, je vous suggère d’en parler aux douzaines de mineurs qui avaient demandé une augmentation de salaire et qui mitraillés par les gardes armés payés par leur employeur.

Pourquoi erratique?

Ayant montré en quoi je dois toute compréhension que je peux avoir de notre monde social à Karl Marx, je veux maintenant vous expliquer pourquoi je demeure terriblement fâché envers lui. En d’autres mots, je vais esquisser pourquoi je suis, par choix, un marxiste erratique et inconsistant. Marx a commis deux erreurs spectaculaires : l’une est une erreur d’omission, l’autre une erreur de commission[1]. Encore aujourd’hui, ces erreurs minent l’effectivité de la gauche, spécialement en Europe.

La première erreur de Marx- l’erreur d’omission est qu’il n’a pas assez mesuré l’impact de ses propres théories sur le monde qu’il était en train de théoriser. Sa théorie est très puissante discursivement, et Marx en mesurait quand même le pouvoir. Comment se fait-il alors qu’il ne se soit jamais montré soucieux de ce que ses disciples, des gens qui avaient une meilleure compréhension de ses idées puissantes que le travailleur moyen, puissent en venir un jour à utiliser le pouvoir que leur conféraient les idées de Marx pour abuser de leurs camarades, pour construire leur propre base de pouvoir, pour gagner des positions d’influence. La deuxième erreur de Marx, celle que j’appelle « erreur de commission », était pire. Il croyait que la vérité du capitalisme pouvait être découverte dans ses modèles mathématiques. En croyant cela, il n’a pas du tout rendu service à son propre système théorique. L’homme qui nous avait donné la liberté humaine comme concept économique de premier ordre; le penseur qui avait élevé l’idée d’indétermination radicale à sa juste place dans le champ de l’économie politique; voici que nous avions la même personne qui se mettait à jouer avec des modèles algébriques simplistes, dans lesquels la force de travail était, naturellement, entièrement quantifiée, espérant sans doute, contre tout espoir raisonnable, en arriver par là quelque nouvelle compréhension du capitalisme. Après sa mort, les économistes marxistes ont gaspillé de longues carrières à s’adonner à ce genre de mécanisme scolastique. Complètement immergés dans d’inutiles débats sur le « problème de la transformation » et ce qu’il faudrait faire à son propos, ils sont éventuellement devenus une espèce quasiment disparue, maintenant que le pouvoir destructeur du Juggernaut néolibéral a écrasé toute dissension qui prétendait lui barrer le chemin.

Comment Marx pouvait-il être si égaré? Pourquoi n’a-t-il pas vu qu’aucune vérité sur le capitalisme ne pourrait surgir de quelque modèle mathématique, aussi brillant que soit son architecte? N’avait-il pas les outils intellectuels pour comprendre que la dynamique du capitalisme provient de la part inquantifiable du travail humain, c’est-à-dire d’une variable qui ne peut jamais être bien définie au plan mathématique? Bien sûr qu’il avait de tels outils, c’est même lui qui les avait forgés! Non, la raison pour son erreur est plus sinistre : tout comme les économistes vulgaires qu’il condamnait si brillamment (et qui continuent aujourd’hui de dominer les départements d’économie), il désirait le pouvoir que pourrait lui conférer la « preuve » mathématique.

Pourquoi Marx n’a-t-il pas reconnu qu’aucune véritable compréhension du capitalisme ne pourrait provenir d’un modèle mathématique?

Si j’ai raison, Marx savait ce qu’il faisait. Il comprenait, ou avait la capacité de comprendre qu’une théorie générale de la valeur ne peut pas être introduite dans un modèle mathématique d’une économie capitaliste dynamique. Il était, sans doute, au courant qu’une théorie économique digne de ce nom doit respecter l’idée selon laquelle les règles de ce qui est indéterminé doivent elles-mêmes être déterminées. En termes économiques, cela veut dire reconnaître que le pouvoir du marché, et donc de la profitabilité, que détiennent les capitalistes n’était pas nécessairement réductible à leur capacité à extraire de la force de travail de leurs employés; certains capitalistes peuvent extraire davantage d’un bassin de travailleurs ou d’un groupe de consommateurs pour des raisons qui sont extérieures à la théorie de Marx.

Hélas, reconnaître ceci voudrait également dire devoir accepter que ses « lois » n’étaient pas immuables. Il aurait dû faire des concessions à des voix discordantes dans le mouvement ouvrier qui disaient que sa théorie était indéterminée, et, alors, que ces prédictions ne pouvaient pas être absolument solides. Qu’elles étaient toujours conditionnelles. Cette détermination qui le poussait à vouloir détenir le récit complet, bouclé, le modèle parfait, le dernier mot est quelque chose que je ne peux pas pardonner à Marx. Cet entêtement a, après tout, été responsable d’un nombre important d’erreurs, et plus encore, de l’autoritarisme. Des erreurs et de l’autoritarisme qui sont maintenant largement responsables de l’impuissance actuelle de la gauche, qui devrait être une force oeuvrant en faveur du bien, un frein aux abus de la raison et de la liberté, hélas aujourd’hui sous la supervision de l’équipage des néolibéraux.


 

La leçon de madame Thatcher

J’ai déménagé en Angleterre pour étudier à l’université en septembre 1978, six mois et des poussières avant que la victoire de Margaret Thatcher ne change à jamais ce pays. En regardant le gouvernement du Labour se désintégrer sous le poids de son programme social-démocrate dégénéré, j’ai commis une erreur importante : je me suis dit que la victoire de Thatcher pouvait être une bonne chose, en donnant aux classes travailleuses et aux classes moyennes un choc bref et brutal susceptible de revigorer la politique progressiste; ceci donnerait peut-être une chance à la gauche de créer un nouveau discours radical rafraîchi permettant un nouveau type de politique progressiste efficace.

Alors même que le chômage doublait, puis triplait à la suite des interventions radicalement néolibérales de Thatcher, je continuais d’espérer que Lénine avait raison : « Les choses doivent être pires avant de devenir meilleures ». Alors que la vie devenait plus mauvaise, plus brutale, et pour beaucoup de gens, plus courte, il m’est apparu que je m’étais tragiquement trompé. Mon espoir que la détérioration des services publics et la diminution du niveau de vie de la majorité, l’élargissement de l’appauvrissement aux quatre coins du pays allait automatiquement mener à une renaissance de la gauche s’est révélé n’être, justement, qu’un espoir.

La réalité était, dans les faits, douloureusement différente. À chaque tour additionnel donné à la vis de la récession, la gauche devenait de plus en plus introvertie et de moins en moins capable de produire un discours progressiste convaincant. Pendant ce temps, la classe ouvrière était divisée entre ceux qui décrochaient de la société et ceux qui se faisaient coopter dans la mentalité néolibérale. Mon espoir de voir Thatcher engendrer par inadvertance une nouvelle révolution politique était véritablement du grand n’importe quoi. Tout ce qui est ressorti du thatchérisme, c’est la financiarisation extrême, le triomphe du centre commercial sur le magasin du coin, la fétichisation de l’immobilier et Tony Blair.

Au lieu de radicaliser la société britannique, la récession (que le gouvernement Thatcher avait si bien planifiée dans le cadre de sa lutte de classe contre les travailleurs organisés, les institutions de sécurité sociale et les mécanismes de redistribution de la richesse implantés après la guerre) a fini par détruire durablement la possibilité même d’une politique progressiste radicale en Grande-Bretagne. En effet, cela rendait impossible l’idée même que des valeurs puissent transcender ce que le marché avait déterminé comme le « juste » prix.

La période Thatcher m’a enseigné qu’une récession à long-terme peut saboter toute possibilité d’une politique progressiste. C’est cette leçon que je retiens aujourd’hui dans le cadre de la crise européenne. Je dirais même qu’il s’agit du principal déterminant de ma position relative à la crise. C’est la raison pour laquelle je suis heureux d’avouer le péché dont m’accusent certains critiques de gauche : le crime d’avoir choisi de ne pas proposer un programme politique radical qui exploiterait la crise comme une opportunité de renverser le capitalisme européen, démanteler la terrible zone Euro et détruire l’Union Européenne des cartels et des banquiers en faillite.

Oui, j’aimerais un jour proposer un tel agenda politique. Mais non, je ne suis pas prêt à faire deux fois la même erreur. À quel bien sommes-nous arrivés en Grande-Bretagne au début des années 1980 en faisant la promotion d’un programme de changement socialiste que la société britannique a rejeté du revers de la main avant de tomber tête première dans le piège néolibéral de Thatcher? La réponse est facile : nous ne sommes arrivés à rien. À quoi cela nous avancera-t-il aujourd’hui de démanteler la zone Euro, ou encore l’Union Européenne elle-même?

Si la Grèce, le Portugal ou l’Italie quittaient la zone Euro, cela conduirait à une fragmentation du capitalisme européen, produisant une zone de surplus tendant vers la récession à l’est du Rhin et au Nord des Alpes, pendant que le reste de l’Europe serait la proie d’une vicieuse période de stagflation. Qui profiterait alors d’un tel développement? Une gauche progressiste qui ressusciterait tel un phénix des cendres des institutions publiques détruites de l’Europe? Ou les Nazis d’Aube Dorée, les divers néofascistes, les xénophobes et les escrocs? Je n’ai pour ma part aucun doute lorsqu’il s’agit de savoir lequel de ces deux groupes profiterait le plus d’une désintégration de la zone Euro.

Je ne suis pas, pour ma part, prêt à amener du vent dans les voiles de cette version postmoderne des années 1930. Si ceci signifie que c’est nous, les marxistes erratiques, qui doivent chercher à sauver le capitalisme européen de lui-même, et bien qu’il en soit ainsi. Pas par amour du capitalisme européen, de la zone Euro, de Bruxelles, de la Banque centrale européenne, mais parce que nous voulons minimiser le coût humain de cette crise.

Que doivent faire les marxistes?

Les élites européennes se comportent aujourd’hui comme si elles ne comprenaient ni la nature de la crise qu’elles administrent, ni ses implications pour le futur de la civilisation européenne. Par atavisme, ils choisissent de piller les ressources déclinantes des faibles et des dépossédés pour boucher les trous béants du secteur financier, en refusant de reconnaître que cette solution n’a rien de durable.

Alors que les élites de l’Europe s’enfoncent dans le déni et le désarroi, la gauche doit admettre que nous ne sommes tout simplement pas prêts à combler avec un système socialiste fonctionnel le vide qu’un effondrement du capitalisme européen ouvrirait sous nos pieds. Nous avons donc une tâche double. D’abord, il nous faut mettre de l’avant une analyse de la situation susceptible d’éclairer les Européens non-marxistes et bien intentionnés qui ont malgré tout été hypnotisés par les sirènes du néolibéralisme. Ensuite, il faut faire suivre à cette analyse solide des propositions de stabilisation de l’Europe afin de stopper la spirale descendante qui, au final, ne profite qu’aux bourgeois et aux hypocrites.

Laissez moi conclure avec deux autres aveux. Premièrement, même si je suis tout à fait à l’aise de défendre comme authentiquement « radical » la poursuite d’un agenda modeste visant à stabiliser un système que je critique, je ne prétendrai pas que je le fais avec enthousiasme. Cela a beau être ce qu’il est nécessaire de faire dans les circonstances, je suis quand même attristé de savoir que je ne serai probablement pas là pour voir un agenda plus radical être adopté de mon vivant.

Les élites de l’Europe se comportent comme si elles ne comprenaient pas la crise, ni ses implications pour le futur.

Mon aveu final est d’une nature hautement personnelle : je sais que je cours le risque, secrètement, d’amoindrir ma tristesse d’avoir abandonné tout espoir de remplacer le capitalisme de mon vivant en me complaisant dans le sentiment d’être devenu agréable dans les cercles de la bonne société et des gens polis. Après avoir été félicité par des gens haut placés et puissants, un sentiment d’autosatisfaction s’est, à l’occasion, introduit sournoisement dans mon esprit. Et quel sentiment non-radical, laid, corrupteur, corrosif c’était!

Lorsque j’ai personnellement atteint mon point le plus bas, j’étais dans un aéroport. Une organisation friquée m’avait invitée à prononcer une grande conférence sur la crise européenne et avait craché une somme ridicule pour m’acheter un billet de première classe. Alors que j’étais sur le chemin du retour, épuisé après m’être envoyé plusieurs vols derrière la cravate, je marchais en dépassant la longue file des passagers de la classe économique pour me rendre à ma porte d’embarquement. Soudainement, j’ai découvert avec horreur avec quelle facilité mon cerveau pouvait s’infecter du sentiment d’avoir le droit de dépasser le hoi polloi. J’ai réalisé combien il était facile d’oublier ce que mon cerveau bien à gauche avait toujours su : que rien ne se reproduit plus aisément qu’un faux sentiment d’être dans son bon droit. Forger des alliances avec les forces réactionnaires, comme je pense que nous devons le faire pour stabiliser l’Europe aujourd’hui, soulève le risque que nous devenions cooptés, que nous abandonnions notre radicalisme à cause de la lumière enveloppante qui accueille ceux qui sont « arrivés » dans les corridors du pouvoir.

Les confessions radicales, comme celle que j’ai tenté de faire ici, sont peut-être la seule antidote programmatique au glissement idéologique qui menace de faire de nous de simples rouages de la machine. Si nous devons forger des alliances avec nos adversaires politiques, nous devons éviter de devenir comme les socialistes qui ont échoué dans leur volonté de changer le monde, mais ont réussi à améliorer leur situation personnelle. Le truc est d’éviter le maximalisme révolutionnaire qui, au final, aide les néolibéraux à contourner toute opposition à leurs politiques autodestructrices et de garder dans notre mire les échecs inhérents au capitalisme au même moment où nous tentons de le sauver, pour des raisons stratégiques, de lui-même.

Traduit de l’anglais par Eric Martin

Source : http://www.theguardian.com/news/2015/feb/18/yanis-varoufakis-how-i-became-an-erratic-marxist

 

[1]Le terme « erreur de commission » vient de l’investisseur Warren Buffet. Une erreur d’omission survient quand un bon investissement est identifié, mais l’investisseur n’appuie pas sur la gâchette. Une erreur de commission survient au contraire quand on s’attache à de mauvais investissements qui déclinent ensuite et qui nous entraînent vers le fond. On n’aurait donc pas dû se commettre, puisqu’on s’est en définitive compromis. On pourrait dire : erreur de compromission.

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