Universités – Archive Raisons sociales https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/ Archive Raisons sociales Tue, 22 Dec 2020 13:28:28 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.6.20 Place des femmes en philosophie : un panorama de la question https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/place-des-femmes-en-philosophie-un-panorama-de-la-question/ https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/place-des-femmes-en-philosophie-un-panorama-de-la-question/#comments Thu, 19 Nov 2015 15:06:54 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=282 La philosophie est, encore aujourd’hui, l’une des disciplines où les femmes sont le plus sous-représentées. Elle se classe bonne dernière parmi les sciences sociales, se comparant plutôt à l’ingénierie et l’informatique, qui sont les disciplines où l’on retrouve le moins de femmes dans les STIM[1]. Comme dans la plupart des milieux majoritairement masculins, les femmes en philosophie font face à des difficultés importantes : isolement, discrimination, sexisme, harcèlement, agressions, etc. Depuis 2010, le blogue What is it Like to Be a Woman in Philosophy a publié des centaines de témoignages décrivant cette réalité. Le problème de climat qui sévit dans la discipline est toutefois de plus en plus discuté au sein de la communauté philosophique, de même qu’à l’extérieur de celle-ci. En septembre 2013, suite à la démission médiatisée d’un professeur de philosophie de l’Université de Miami accusé d’avoir harcelé sexuellement une étudiante, le New York Times publiait une série de réflexions sur la situation des femmes en philosophie. En cinq courts textes, des femmes philosophes abordent différents enjeux liés à la place des femmes en philosophie : sous-représentation, climat dans la discipline, exclusion des femmes de la tradition philosophique, etc. De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer le problème et réclamer des changements. Alors que le milieu philosophique anglophone se penche sur cette question depuis plusieurs années déjà – tant de manière théorique (articles, données statistiques, conférences, etc.) que plus militante (blogues, associations, campagnes de sensibilisation, etc.) – le milieu philosophique francophone semble tout juste commencer à s’en préoccuper plus sérieusement.

 

Pour moi, le « déclic » se fait en 2010. D’abord par des discussions avec une amie qui s’intéresse alors activement à ces questions[2] et par des lectures, dont l’important article de Sally Haslanger : « Changing the Ideology and Culture of Philosophy : Not by Reason (Alone) »[3]. À l’époque, la question de la place des femmes en philosophie est absente du paysage québécois[4]. Au fil des conversations et des lectures, il devient évident pour moi qu’une grande partie des doutes et des malaises qui m’habitaient depuis le début de mes études en philosophie n’étaient pas uniquement les miens. Ce sentiment d’imposteure était aussi celui de la plupart des femmes en philosophie. Ce que je vivais et ressentais n’était pas dû à qui j’étais, je n’en étais pas responsable. Ce constat fut libérateur. Il m’a permis de gagner en confiance, d’écrire, de faire des conférences et, surtout, de surmonter les blocages liés à la rédaction de mon mémoire de maîtrise. Mais comprendre qu’il s’agissait d’un problème structurel plutôt que personnel a également été déstabilisant : cela signifiait que le milieu dans lequel je tentais de faire ma place m’était plus hostile du simple fait que j’étais une femme. Vint alors la colère. Puis la nécessité d’agir. Ce que je fis, ou, pour reprendre les paroles d’Hélène Pedneault, « j’ai découvert avec le temps les beautés de la colère. Je me suis mise à l’aimer, à la transformer en indignation, en actions. J’ai additionné la mienne à celle des autres. J’ai fait en sorte qu’elle soit utile[5]

 

C’est de cette façon que j’ai commencé mes recherches sur la place des femmes en philosophie et que je me suis, entre autres, lancée dans une collecte de données pour documenter la situation au Québec. J’ai présenté ce travail pour la première fois en novembre 2011, lors d’une table-ronde que j’avais organisée avec la Chaire UNESCO de philosophie de l’UQAM[6]. Je me rappelle la salle comble (très majoritairement féminine) et la période de discussion riche en réflexions, mais aussi en émotions : des professeures et des étudiantes partageant ce qu’elles vivaient ou avaient vécu en philosophie. Plusieurs nous remerciant d’avoir osé aborder publiquement ce sujet encore tabou. Ces réactions m’ont fait comprendre à quel point cette prise de parole était nécessaire. C’est pourquoi j’ai par la suite accepté de faire des conférences sur la place des femmes en philosophie, même si, comme je ne cesse de le répéter, je préférerais qu’on m’invite pour parler de mes véritables intérêts de recherche : Arendt, l’espace public, la question de la liberté politique, etc. À chaque fois, j’ai été touchée par les témoignages, les confidences et les remerciements de ces femmes, jeunes et moins jeunes, qui évoluent dans la discipline ou qui l’ont quittée. Leurs histoires, nos histoires, se ressemblent.

 

Pourquoi raconter tout ça avant d’en venir aux faits ? Parce que je sais maintenant que de raconter cette histoire aide d’autres femmes en philosophie. Mais aussi parce qu’il est important de comprendre qu’on ne commence pas à réfléchir à la place des femmes en philosophie comme on en vient, par exemple, à s’intéresser à la métaphysique d’Aristote. Ce n’est pas une simple curiosité intellectuelle qui motive notre réflexion sur ce sujet, mais une prise de conscience des injustices qui accompagnent l’expérience d’être femme en philosophie. On ne creuse pas cette question par pur désir de participer au développement de la connaissance ou à l’avancement de sa carrière académique, mais par nécessité. Parce qu’on espère faire de notre discipline un milieu plus juste, sain et diversifié. Ce travail sur la place des femmes en philosophie est d’ailleurs bien souvent effectué en marge et « en surplus » de notre travail philosophique principal. Ce travail de recherche est, pour moi, un travail militant : il vise avant tout à améliorer la situation des femmes en philosophie, à faire en sorte qu’elles puissent faire de la philosophie dans de meilleures conditions. Or, comme le souligne avec justesse Kelly J. Baker, dans un texte intitulé « Writing About Sexism in Academia Hurts », travailler sur le sexisme qui existe dans le milieu académique est cependant une expérience aussi nécessaire que difficile :

« Sexism in academia hits too close to home. I don’t have the luxury of distance from my topic. I see myself in every damn study. This research feels like salt in a raw wound. It stings, burns, and irritates. Writing about sexism forces me to think about some of my most unpleasant experiences in higher ed[ucation]. […] Yet I can’t stop myself from writing about this issue. My old refrain feels familiar on my lips. I keep writing even if it hurts. Some of us keep writing because we feel like we have to, but mostly we write and write in the hopes that academia could be a better place. I write from places of hurt and hope, and I’m pretty sure I’m not alone.[7] »

Fort heureusement, depuis 2011, des initiatives visant à améliorer la place des femmes en philosophie sont apparues au Québec, dont plusieurs projets portés par des étudiantes ou anciennes étudiantes en philosophie : Les Salons Femmes et Philosophie, la page Facebook Femmes et philosophie au Québec, la Société Féminismes et Philosophie à l’Université de Montréal (SoFéPUM), ou encore Fillosophie à l’UQAM. La Société de philosophie du Québec (SPQ) a aussi emboité le pas en mai 2014 en se dotant d’un « comité équité ». La question de la place des femmes en philosophie ne peut plus être ignorée. Voilà de quoi nous réjouir, certes, mais la résistance se fait encore sentir et de véritables changements dans la discipline se font toujours attendre.

 

C’est pourquoi il me semble (malheureusement) encore nécessaire d’écrire sur cette question. Dans ce texte, je souhaite faire un panorama de la situation, en exposant d’abord le phénomène de sous-représentation des femmes en philosophie. Je présenterai ensuite les principales causes de ce phénomène, puis des pistes de solutions[8].

 

Quelques chiffres…

 

Un coup d’œil rapide dans les cours universitaires, les conférences ou les assemblées départementales suffit souvent pour constater le problème de sous-représentation des femmes en philosophie. Il se trouve néanmoins toujours quelqu’un pour demander de lui prouver l’évidence par des chiffres. Y aurait-il chez les philosophes un vieux réflexe platonicien les poussant encore à faire confiance aux idées mathématiques plutôt qu’aux sens ? Blague à part, collecter des données n’est pas inutile. Cela permet d’avoir un portrait plus exact de la situation et de suivre son évolution. Il faut cependant éviter de tomber dans le piège de la collecte infinie de données, c’est-à-dire d’exiger toujours davantage de données avant de statuer sur l’existence du problème et de mettre en place des solutions. Comme nous le verrons, les données dont nous disposons actuellement, bien que partielles, permettent déjà clairement d’établir un problème de sous-représentation des femmes en philosophie.

 

Les études nous confirment que plus on monte dans l’échelle académique, moins il y a de femmes en philosophie[9]. La proportion de femmes rétrécit lorsqu’on passe du bac à la maîtrise, de la maîtrise au doctorat et du doctorat au poste de professeure (et même jusqu’à l’obtention de la permanence). En bout de ligne, les femmes ne représentent que 20% à 30% du corps professoral des départements de philosophie ; que ce soit au Royaume-Uni (18% en 2009), en Australie (23% en 2006), aux Etats-Unis (22% en 2009) ou au Canada (31% en 2011).

 

Le Québec ne fait pas exception à la règle. À l’automne 2014, on comptait 25% de femmes professeures dans les départements de philosophie à l’université, ce qui constitue une légère augmentation par rapport à 2011 où on en comptait 21%. Du côté des départements de philosophie des cégeps, de 2011 à 2014, la proportion de femmes est restée stable à 28%[10]. Comme on le sait, les ouvertures de postes ne sont pas si fréquentes, surtout en période de compressions budgétaires. Le progrès observé ici quant à la place occupée par les femmes dans les départements de philosophie universitaires risque fort de ralentir, puisqu’il est en bonne partie dû aux embauches survenues dans un contexte de départ à la retraite de plusieurs professeur.e.s. Même chose du côté collégial où le renouvellement du corps professoral tire à sa fin et où, malgré des embauches très nombreuses ces dernières années, on ne note aucune augmentation significative du nombre de femmes.

 

La place occupée par les femmes dans les publications philosophiques est encore plus restreinte. Comme le montre Sally Haslanger[11], on ne retrouve que 12,36 % de femmes auteures dans les sept revues de philosophie les plus réputées au monde pour la période allant de 2002 à 2007. À noter également que moins de 3% des articles portaient sur des sujets féministes.

 

L’examen d’une partie des publications philosophiques québécoises[12], permet de voir que la situation n’est pas plus reluisante chez nous. On ne compte que 14% de femmes parmi les auteur.e.s de la revue Philosophiques de 2003 à 2012 (revue de la Société de philosophie du Québec) et 10% de femmes parmi les auteur.e.s de la revue Philosopher de 2011 à 2013 (revue d’enseignement de la philosophie au Québec). Du côté des revues plus « grand public », la défunte revue Médiane affiche 20% de collaboratrices (2006 à 2009), alors que la revue Philo & cie en compte 17,5% (2012 à 2014). Des 149 Devoir de philo publiés dans les pages du journal Le Devoir de février 2006 à novembre 2014, seulement 12 % ont été écrit par des femmes. De plus, seulement huit textes portaient sur la pensée d’une femme. Notons que, parmi eux, trois portent sur la philosophe Hannah Arendt et que six ont été écrits par une femme (comprendre : ce sont surtout les femmes qui écrivent sur des femmes). Finalement, lorsqu’on se tourne du côté des ouvrages pédagogiques destinés à l’enseignement de la philosophie au collégial, on compte 22% de femmes parmi les auteur.e.s (2011). On remarque aussi qu’elles écrivent surtout de courts ouvrages (portant sur un philosophe ou un aspect particulier de sa pensée) – lesquels sont utilisés de manière ponctuelle pendant la session – plutôt que des manuels complets utilisés pour l’ensemble des cours tout au long de la session.

 

On constate donc que la présence des femmes dans les publications est nettement inférieure à la place qu’elles occupent au sein du corps professoral, où elles sont d’ailleurs proportionnellement moins nombreuses que dans les programmes de maîtrise et de doctorat en philosophie.

 

Afin de tracer un portrait plus exhaustif de la place des femmes en philosophie au Québec, il serait intéressant de connaître le nombre d’étudiantes (vs le nombre d’étudiants) inscrites dans les programmes de philosophie (au baccalauréat, à la maîtrise et au doctorat), de même que la proportion d’entre elles qui complète leur programme comparativement à leurs collègues masculins. Il serait également pertinent de recueillir des données quant à la présence des femmes dans les colloques et conférences. Cet exercice donnerait probablement des résultats semblables à ceux obtenus pour les publications. Les décomptes quasi systématiques que j’effectue depuis cinq ans, dans les programmes des événements philosophiques auxquels j’assiste ou dont je reçois les annonces, vont en ce sens. Il faudrait aussi regarder combien de femmes sont titulaires de chaires de recherche, ou de groupes et de laboratoires de recherche.

 

Rappelons qu’il n’est toutefois pas nécessaire de recueillir ces données avant de conclure à un problème de sous-représentation des femmes en philosophie. Les données actuelles sont, comme on l’a vu, déjà probantes.

 

Le problème avec la philosophie…

 

Comment expliquer que les femmes soient si peu nombreuses en philosophie ? La réponse à cette question est complexe. Plusieurs raisons concourent à tenir les femmes à distance de la philosophie. Cela mériterait un développement plus long que le survol général auquel je me limiterai ici. Je présenterai les principaux facteurs participant à créer un climat plus hostile pour les femmes en philosophie.

 

Tout d’abord, la faible présence des femmes, tant au sein de la tradition philosophique que dans la profession, contribue elle-même à perpétuer le problème de sous-représentation. Le manque de modèles auxquels s’identifier parmi ses professeurs, parmi les philosophes qu’on lit ou qu’on entend en conférence favorise le sentiment d’imposteur : on a l’impression constante de ne pas être à sa place comme femme en philosophie. C’est ce qui amène plusieurs femmes à quitter la discipline. Le fait d’être peu nombreuses, voire parfois d’être la seule femme dans une classe, une réunion ou un événement académique n’est pas sans conséquences. Ce statut minoritaire tend à renforcer deux phénomènes nuisibles bien démontrés : les biais implicites et la menace du stéréotype[13]. Quand on parle de biais implicites, on parle notamment des biais sexistes qui influencent le jugement qu’on porte sur les femmes et sur leur travail (prises de parole, travaux, publications, conférences, etc.) et qui font en sorte qu’elles sont dévaluées par rapport à leurs collègues masculins. La menace du stéréotype est un phénomène par lequel le fait d’être placé en situation de minorité génère une crainte ou un stress qui amène la personne en position minoritaire à sous-performer. Jennifer Saul résume bien comment ces phénomènes affectent le parcours des étudiantes en philosophie :

 

« A female philosophy student will probably be in the minority as a woman in her department, and she’ll almost certainly be in the minority as a women if she takes classes in the more stereotypically male areas like (for example) logic, language, and metaphysics. As she continues on to higher levels of study, the number of women will be steadily diminishing. In any class she takes other than feminist philosophy, she’s likely to encounter a syllabus that consists over-whelmingly (often exclusively) of male authors. The people teaching most of the classes are also very likely to be male. All of these factors calling attention to low numbers of women are known to provoke stereotype threat. Because stereotype threat has its strongest effect on the most committed students, this means that the most committed women are likely to under perform.

Those teaching undergraduates are human beings and therefore susceptible to implicit bias. Whatever their egalitarian beliefs and intentions (and even if they are themselves women), they are likely to be affected by implicit biases that lead to more negative evaluations of women abilities. (If it’s right that philosophy is stereotyped as male, this will only be heightened.) What will this mean for teaching? It’s likely to mean that when they’re drawing up their syllabi, the names that leap to mind as the best, most important authors will be male. As they conduct in-class discussions, they are likely to (unconsciously) expect better contributions from the male students. This may mean that they’re more likely to call upon men. If grading is not anonymous, men are likely to be given higher grades than women for the same quality of work. Finally, if a teacher unconsciously associates men more easily with philosophical excellence, they will be more likely to encourage men to major in philosophy and to go on to further work in philosophy after graduation. At the graduate level, supervisors may be more likely to encourage men to publish their work. Both graduate and undergraduate women are likely to get weaker letter of reference than similar man. […][14]»

 

De manière générale, la sous-représentation des femmes en philosophie favorise leur stigmatisation, mais également le maintien du sexisme et des discriminations (conscientes ou inconscientes) qui ont cours dans la discipline. Comme on l’a mentionné au tout début de ce texte, les femmes en philosophie, comme dans la plupart des milieux majoritairement masculins, font face à différentes formes de sexisme (blagues, commentaires, etc.) et de discriminations (dans l’évaluation de leur travaux, l’attribution de contrats, les publications, les embauches, etc.). Le harcèlement ou les agressions par des collègues ou des professeurs font également partie des expériences vécues par nombre d’entre elles. Il suffit de jeter un œil sur les témoignages recensés par le blogue What is it Like to Be a Woman in Philosophy, ou de prendre connaissance de différents cas rendus publics dans les dernières années[15], pour comprendre que le problème n’est pas simplement anecdotique.

 

Évidemment, les situations de sexisme, de discrimination, de harcèlement et d’agression se produisent malheureusement partout : dans tous les milieux et dans toutes les sphères de la société. Il y a quelques semaines, des femmes autochtones de Val-d’Or brisaient courageusement le silence sur la violence dont elles sont victimes. Il y a un an, avec le mouvement Agressions non dénoncées, des millions de femmes prenaient la parole pour témoigner des agressions qu’elles avaient subies. Il ne s’agit donc pas ici de prétendre que ce qui se passe en philosophie est pire que ce qui se passe dans le reste de la société. La situation des femmes en philosophie n’est certainement pas comparable à celle des femmes autochtones pour ne donner qu’un exemple. Il s’agit plutôt, ici, d’essayer de comprendre pourquoi le problème semble plus présent en philosophie que dans la plupart des autres disciplines du milieu académique. Il s’agit d’essayer de comprendre les dimensions spécifiques du problème, tel qu’il se pose en philosophie.

 

À cet égard, certaines caractéristiques ou certains traits associés à la tradition et aux pratiques philosophiques peuvent être mis en cause. Si je vous demandais de nommer cinq femmes philosophes, il y a fort à parier que cous auriez de la difficulté à trouver rapidement d’autres noms que ceux de Hannah Arendt et Simone de Beauvoir. On ne surprendra donc personne en disant que la tradition philosophique a été jusqu’au XXe siècle (et encore aujourd’hui), surtout une affaire d’hommes blancs. L’absence des femmes et des philosophes non-occidentaux est assez phénoménale. De ce fait, les grandes questions philosophiques, celles qu’on considère être au fondement du savoir et de l’existence humaines, sont le produit d’une minorité non représentative de l’humanité dans son ensemble. Les sujets et les problèmes jugés importants philosophiquement, ceux qu’on présente comme ayant une valeur universelle, ont été déterminés par des hommes, de surcroît blancs. Il n’est donc pas étonnant que nombre d’enjeux féministes ou de questions historiquement associées aux femmes, comme la natalité, la maternité ou le « care » (pourtant incontournables dans l’existence humaine) demeurent peu ou pas abordés par les philosophes. La façon dont la tradition philosophique s’est constituée perpétue donc une forme d’exclusion des femmes.

 

La philosophie ne donne pas non plus sa place en matière de propos misogynes. On peut penser à Machiavel qui, comparant la Fortuna à une femme, dit qu’« il est nécessaire, à qui veut la soumettre, de la battre et de la rudoyer » ; ou à Schopenhauer qui affirme que « La femme est un animal aux cheveux longs et aux idées courtes. » ; ou même, plus récemment, à Merleau-Ponty qui, parlant de la résistance des masses à se soumettre déclare que « Comme une femme, elles [les masses] daignent, et elles daignent se soumettre, elles attendent d’être forcées, d’être prises ». Ce ne sont là que quelques exemples du genre de propos qui habitent les textes de la tradition philosophique. Ces passages, dont on peut rire au premier abord, sont néanmoins beaucoup moins amusants à lire lorsqu’on est une femme. Ils constituent un rappel constant de ce que nous sommes aux yeux de la philosophie : c’est-à-dire l’autre, les dominées. Contrairement à leurs collègues masculins, les étudiantes en philosophie, doivent donc composer avec cette forme répétée de micro-agression.

 

Le sexisme de la tradition philosophique est également bien visible à travers les dichotomies conceptuelles classiques qu’elle met en œuvre : raison/émotion, objectivité/subjectivité, connaissance/ignorance, masculin/féminin, etc. On aura évidemment compris que la philosophie loge du côté de la raison, de l’objectivité, de la connaissance et… du masculin.

 

Ainsi, être une femme en philosophie c’est souvent avoir l’impression de se trouver en terrain miné, ou en terre étrangère. Dans « Il n’y a pas de cogito-femme », Françoise Collin réfléchit au rapport des femmes à la culture dominante. Ses propos peuvent tout à fait être utilisés pour décrire le rapport que les femmes entretiennent avec la tradition philosophique :

«  Dans toute activité, dans toute pensée, dans toute parole il y a un piège. L’histoire est l’histoire des hommes et les femmes n’y prennent place que dans la perspective qu’ils ont ouverte. L’accès au savoir considéré comme conquête est aussi, pour une femme, épaississement du voile qui la sépare d’elle-même, le langage de l’universel étant toujours tenu d’un certain point de vue qui n’est pas le sien[16]. »

 

Cette prétention à l’universel et à l’objectivité, si chère aux philosophes, alimente d’ailleurs leur résistance face aux changements dans la discipline. Le fait de considérer détenir un jugement objectif et rationnel contribue à masquer les problèmes d’équité découlant de leurs pratiques. Celles et ceux qui, comme moi, ont l’habitude de contacter des organisateurs de colloques ou des comités de rédaction pour leur signaler l’absence de femmes ont certainement fait l’expérience de ce problème. Je ne compte plus les fois où on m’a répondu être au-dessus des distinctions homme/femme et que les contributions étaient choisies pour leur qualité et non en fonction du genre des personnes qui les produisent. N’est-il pas étonnant que les « meilleures » contributions soient à très forte majorité celles des hommes[17] ? Poser la question, c’est y répondre… et il y a décidément encore du travail à faire de ce côté. Comme le souligne Jennifer Saul dans une entrevue menée par The Philosopher’s Magazine en 2011, cette affection des philosophes pour l’objectivité augmente leurs biais :

« Philosophers have this special relationship with objectivity […] where we think that we’re better and more rational than everyone else. It’s very well confirmed that people are really bad at judging their own objectivity and systematically over-estimate it. But really interestingly, it’s also been shown that thinking about how objective one is increases bias rather than decreases it. If you form the explicit intention to be unbiased and not affected by gender and race, you will be more affected by these things.[18] »

Ce lien particulier entre les philosophes et l’objectivité expliquerait également la faible percée des théories féministes en philosophie, comparativement à ce qu’on retrouve dans les autres disciplines des sciences humaines. Comme l’explique Sally Haslanger, plusieurs philosophes pensent que l’objectivité implique une neutralité qui est, de leur point de vue, incompatible avec le point de vue féministe, lequel serait partial et subjectif[19]. Au Québec, la philosophie féministe commence à faire son chemin dans les départements de philosophie, mais la place qu’elle occupe demeure marginale. En 2010, à l’université, seuls trois des huit départements de philosophie offraient des cours de philosophie féministe dans le cadre de leurs programmes[20]. On retrouvait un cours de baccalauréat à l’Université Laval et à l’Université Concordia, ainsi que deux cours de baccalauréat et un cours de cycles supérieurs à l’Université McGill. En 2011, Concordia a ajouté un second cours optionnel au baccalauréat. C’est également en 2011 que l’UQAM a implanté un cours optionnel au baccalauréat, ainsi que la possibilité de s’inscrire dans une concentration en études féministes à la maîtrise et au doctorat.

 

Finalement, plusieurs considèrent que le mode de discussion combatif pratiqué en philosophie (débat, argumentation, critique) contribue à créer un climat inhospitalier pour les femmes[21]. Plusieurs d’entre elles rapportent éprouver certains malaise dans ce type de discussion. Il faut ici faire très attention de ne pas conclure que les femmes seraient moins aptes au débat et à l’argumentation que les hommes. Il faut plutôt regarder du côté de la façon dont elles sont socialisées. De manière générale, elles ne sont pas encouragées à s’engager « agressivement » dans une discussion. On attend plutôt d’elles qu’elles adoptent un ton calme et posé, contrairement aux hommes qui sont encouragés à défendre leur point de vue avec force et vigueur. C’est pourquoi les femmes qui participent activement aux débats et défendent fermement leurs positions seront rapidement étiquetées comme colériques, voire même hystériques, ou qu’on leur reprochera le ton adopté plutôt que le contenu de leurs propos.

 

Que faire ?

 

Sachant que la faible présence des femmes entretient le problème de climat dans la discipline, il apparaît nécessaire de mettre en place des solutions pour augmenter le nombre de femmes en philosophie. À titre indicatif, l’UNESCO considère que les choses commencent (et on dit bien « commencent ») à s’améliorer lorsqu’un seuil de 30% de femmes est franchit. Dans cette mesure, il apparaît primordial d’augmenter le nombre de femmes en philosophie, tant au sein du corps professoral que de la population étudiante. Le fait de voir davantage de femmes parmi les professeurs, les conférenciers, les auteurs ou dans le milieu en général normalise leur présence et réduit les discriminations à leur endroit.

 

L’embauche d’un plus grand nombre de femmes dans les départements de philosophie doit donc constituer une priorité. Non seulement pour améliorer le climat, mais aussi pour présenter des modèles de femmes philosophes aux étudiantes et aux étudiants. L’objection qui revient le plus souvent quand on aborde la question des embauches est qu’il ne faut pas que le critère du genre empiète sur les autres critères de sélection, sans quoi on risque de ne pas embaucher les meilleures personnes ou les plus « méritantes ». Comme on l’a vu précédemment, cet argument ne tient pas la route. Il faut plutôt comprendre que les critères et processus de sélection actuels avantagent les hommes (que ce soit au niveau des embauches, des publications etc.). C’est pourquoi il y a lieu de les questionner. En outre, il faut voir que la proposition n’est pas de « niveler par le bas ». Il est plutôt question de mettre en place des moyens pour réduire les discriminations à l’embauche, lesquelles sont bien réelles. Pour ce faire, on peut adopter des principes tels que : viser la parité dans la liste des candidatures retenues pour les entrevues, constituer des comités d’embauche plus diversifiés qui incluent au moins une femme (ou plus selon la grosseur du comité et le nombre de femmes dans le département), solliciter davantage de candidatures de femmes, etc. L’Association canadienne de philosophie (ACP) a d’ailleurs produit une Trousse pratique des mesures favorisant un recrutement équitable dans laquelle elle aborde des éléments comme la définition et l’annonce du poste, ou encore la recherche et la sélection des candidatures[22].

 

Il importe également de s’assurer d’une représentation suffisante des femmes dans les conférences et les publications. Pour plusieurs raisons, il peut s’avérer plus difficile de trouver des femmes : elles sont moins nombreuses, elles ont moins de visibilité et on pense donc moins spontanément à elles lorsqu’on cherche des intervenant-e-s, etc. Afin de faciliter cette recherche, il est utile de constituer des listes de femmes philosophes par spécialité. La Gendered Conference Campaign lancée par le blogue Feminist Philosophers propose aussi beaucoup d’informations sur les effets néfastes des événements académiques exclusivement masculins, ainsi que des conseils pour éviter cette situation. On suggère notamment de ne pas attendre à la dernière minute pour contacter les femmes qu’on veut inviter, de les consulter sur les dates où elles sont disponibles avant de fixer la date de l’événement, offrir un service de garde sur place, etc.

 

Il est aussi important de travailler à corriger l’invisibilisation du travail des femmes dans l’histoire de la philosophie. Cela implique d’inclure des femmes dans les plans de cours, de créer des cours de philosophie féministe et d’inclure des perspectives féministes dans l’ensemble (ou une bonne partie) des cours pour éviter que les enjeux féministes soient relégués à la marge du cursus principal. Des initiatives pour restituer aux femmes philosophes une place qui leur revient dans la tradition philosophique sont aussi essentielles. Comme le Project Vox qui vise à faire découvrir le travail de femmes philosophes du XVIIe et du XVIIIe siècles et qui fournit des ressources destinées à l’enseignement. On peut aussi mentionner le travail de Diane Lamoureux dans son livre PENSÉES REBELLES autour de Rosa Luxembourg, Hannah Arendt et Françoise Collin[23]. Par le dialogue qu’elle établit entre ces trois penseures politiques, elle trace « à rebours » une filiation de pensée qui reconstruit différemment la tradition. Ce sont là des exemples de renouvellement de la tradition philosophique desquels on devrait me semble-t-il s’inspirer.

 

Par ailleurs, la préoccupation pour l’équité et pour un climat sain dans le milieu philosophique doit se traduire par l’adoption de pratiques plus inclusives et plus respectueuses dans l’enseignement et dans la recherche. Cela peut vouloir dire, comme le défendent Yann Bénétreau-Dupin et Guillaume Beaulac[24], de mettre en place des processus anonymes d’évaluation par les pairs et de correction des travaux des étudiantes et étudiants. On peut aussi aller vers l’adoption de politiques départementales contre le harcèlement et la discrimination, de politiques de féminisation des documents et outils de communications officiels (site internet, courriels, plans de cours, etc.) ou encore de comités chargés de veiller aux questions d’équité et de climat, comme vient tout juste de le faire le département de philosophie de l’UQAM[25]. Mais il ne suffit pas de mettre en place des règles, des instances et des processus formels pour garantir un climat sain en philosophie. C’est pourquoi il importe de poser des actions pour promouvoir des interactions sociales plus égalitaires et respectueuses ; que ce soit dans les cours, dans les colloques ou dans les activités sociales. À cet effet, le document Guidelines for respectful, constructive, and inclusive philosophical discussion élaboré par David Chalmers est un exemple intéressant[26]. On y propose des façons plus positives d’intervenir dans les débats et discussions et des trucs pour gérer équitablement les prises de paroles.

 

Finalement, puisque les changements dans la discipline ne seront pas instantanés et que les problèmes actuels sont bien réels, il ne faut pas oublier de mettre en place des moyens pour soutenir et encourager les femmes en philosophie, en particulier les étudiantes : mentorat, réseautage, groupes de femmes en philosophie, organisation de colloques ou de conférences pour permettre aux étudiantes d’acquérir de l’expérience, publications, etc. En outre, tout le travail de sensibilisation au problème de sous-représentation des femmes en philosophie est primordial et doit continuer si nous voulons que les choses changent.

 

J’ai présenté ici plusieurs pistes de solutions et plusieurs ressources disponibles. Il ne s’agit là que d’un aperçu général, plusieurs autres outils, documents ou résultats de recherches existent. À ce stade-ci, il me semble que si les choses ne changent pas, ce n’est pas par manque d’informations et de pistes de solution, mais par manque d’écoute, par manque de volonté et par manque d’actions concrètes de la part des membres de la communauté philosophique.

 

Quelques considérations supplémentaires

 

En terminant, j’aimerais faire quelques mises en garde ou rappels. La place des femmes en philosophie est de plus en plus discutée et, depuis deux ou trois ans, on sent un certain engouement autour de la question. Si cela est indéniablement réjouissant, il faut néanmoins rester vigilant-e-s. Il est facile de penser que le problème est résolu ou en voie de se résoudre parce qu’on en parle, parce que la question est maintenant reconnue comme légitime, parce qu’elle figure à l’agenda de plusieurs départements, parce qu’on la discute dans des colloques ou parce qu’elle est l’objet d’articles. Tout ce travail et tous ces discours seront vains s’ils ne débouchent pas sur des changements profonds dans la culture philosophique. Il ne suffit pas d’augmenter le nombre de femmes en philosophie, encore faut-il qu’elles puissent s’y sentir chez elles. Il ne suffit pas de les inclure sur des panels et dans des revues, encore faut-il qu’on les écoute, qu’on les lise, qu’on s’intéresse à leurs recherches, qu’on commente leur travail ; bref qu’on les considère comme des interlocutrices à part entière.

 

Le problème fondamental posé par la question de la place des femmes en philosophie n’est pas un problème d’équité qui peut être corrigé simplement par des mesures administratives ou par la mise en place des différentes solutions évoquées dans ce texte. Le problème fondamental posé par la question de la place des femmes en philosophie n’est pas non plus un problème philosophique, et on aurait tort de chercher à y répondre en concentrant d’abord nos efforts vers le développement d’un travail théorique sur la question. La question de la place des femmes en philosophie est avant tout une question politique, qui exige une réponse politique. Réponse qui passera nécessairement par un projet de transformation de la tradition et du milieu philosophiques.

 

Comme nous le rappelle Françoise Collin :

« Le combat des femmes est un combat pour la démocratie, pour que celle-ci ne soit pas un simple mot, une forme sans contenu. […] Il exige une refonte tant des pratiques que des mentalités. Il ne s’agit pas en effet que la société dominante, à dominante masculine, « accorde » généreusement aux femmes quelques accommodements ou quelques bribes de pouvoir, les « intègre » ou les associe à un projet social inchangé, mais qu’elles deviennent les cosujets de la chose commune[27]. »

Ceci est tout aussi valable pour le combat des femmes en philosophie. Car le véritable enjeu pour les femmes en philosophie n’est pas simplement l’atteinte de l’égalité numérique, il s’agit de l’obtention d’un véritable partage du pouvoir.

 

[1] STIM : Sciences, technologies, ingénierie et mathématiques.

[2] Un grand merci à toi, Louise Caroline Bergeron, pour ta présence et pour ces longues et nombreuses discussions qui nourrissent ma réflexion.

[3] Sally HASLANGER. « Changing the Ideology and Culture of Philosophy : Not by Reason (Alone) », Hypathia, vol. 23, no 2, Printemps 2008, p. 210-223.

[4] Et ce, bien qu’il existait certaines choses sur la question au Québec (ce que je découvris plus tard). Je pense notamment au travail d’Alexandre Baril sur la sous-représentation des professeures de philosophie dans les universités québécoises (2005), ou à un article de Christiane Goyer sur les femmes et la philosophie au Québec (1985).

[5] Hélène PEDNEAULT. « Apologie de la colère des femmes », Voir, 4 mars 1999. Page consultée le 6 avril 2015 : http://voir.ca/chroniques/grandes-gueules/1999/03/04/apologie-de-la-colere-des-femmes/.

[6] « Philosophie : “Bienvenue aux dames” ? Table-ronde sur la place des femmes en philosophie », Journée mondiale de la philosophie, Chaire UNESCO d’études des fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique, UQAM, 17 novembre 2011.

[7] Kelly J. BAKER. « Writing About Sexism in Academia Hurts », Chronical Vitea, 9 octobre 2014. Page consultée le 15 octobre 2014 : https://chroniclevitae.com/news/750-writing-about-sexism-in-academia-hurts.

[8] Bien que cela ne soit pas l’objet du présent texte, il me semble nécessaire de mentionner l’importance de s’intéresser aussi à la place des personnes racisées dans la discipline. Sur cette question, voir notamment le blogue What is it Like to Be a person of Color in Philosophy, ou encore le numéro spécial de la revue Hypathia (Hiver 2014, vol. 29, no1) intitulé « Interstices : Inheriting Women of Color Feminist Philosophy » : http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/hypa.2014.29.issue-1/issuetoc

[9] Voir entre autres : Molly PAXTON, Carrie FIGDOR & Valerie TIBERIUS. « Quantifying the Gender Gap : an Empirical Study of the Underrepresentation of Women in Philosophy », Hypatia, vol. 27, no. 4, Automne 2012, p. 949-957. ; Julian BAGGINI. « The Long Road to Equality », The Philosophers Magazine, Vol. 2011, no 53 (2nd Quarter 2011), p. 14-19. ; Mathieu DOUCET et Guillaume BEAULAC, Rapport sur les enquêtes sur l’équité de l’ACP : tendances historiques ; Glenis BISHOP, with Helen BEBEE, Eliza GODART & Adriane RINI. « Seeing the Trends in the Data », Women in Philosophy. What Needs to Change ? (dir. Katrina Hutchison et Fiona Jenkins), Oxford University Press, New York, p. 231-259.

[10] La collecte de donnée a été réalisée à partir des sites internet des départements de philosophie des universités québécoises (UQAM, Université de Montréal, Université McGill, Université Concordia, UQTR,Université Laval, Université de Sherbrooke et Université Bishop) à quatre reprises : automne 2011, hiver 2013, automne 2013 et Automne 2014. Pour les départements de philosophie des cégeps, la collecte de données a été faites à partir des sites internet de 48 cégeps (en visitant le bottin ou répertoire du personnel) à trois reprises : automne 2011, automne 2013 et automne 2014. Tant du côté universitaire que collégial, on a constaté que les pages où on présente les membres du corps professoral avait été mises à jour entre nos visites (à l’exception près de quelques cégeps). Nous considérons donc que le portrait présenté ici est représentatif de la situation.

[11] Sally HASLANGER, Op. Cit., p.220.

[12] Pour les revues, la collecte de données a été effectuée en consultant la table des matières de chacun des numéros parus pendant la période mentionnée. Pour les Devoir de philo et les ouvrages pédagogiques, la collecte de données a été effectuée en consultant le site internet du journal Le Devoir ainsi que les sites internet des trois principales maisons d’éditions pédagogiques québécoises (CEC, Chenelière, Erpi).

[13] Pour davantage d’information sur les biais implicites et la menace du stéréotype, voir : Jennifer SAUL. « Implicit Biais, Stereotype Threat and Women in Philosophy », Women in Philosophy. What Needs to Change ? (dir. Katrina Hutchison et Fiona Jenkins), Op. Cit. , p.39-60. Voir aussi les ressources disponibles sur le sur site internet du Département de philosophie de Rutgers University, dans la section « Climate for Women and Underrepresented Groups at Rutgers »: http://philosophy.rutgers.edu/graduate-program/climate/133-graduate/climate

[14] Jennifer SAUL. « Implicit Biais, Stereotype Threat and Women in Philosophy », Op. Cit., p.44.

[15] En voici quelques exemples : Colin MCGinn (Université de Miami, en 2013), amené à démissionner suite à des allégations de harcèlement sexuel à l’endroit d’un étudiante graduée qui travaillait pour lui ; Peter Ludlow (Université Nortwestern, en 2014), une enquête interne de l’université a reconnu le fait qu’il a harcelé sexuellement une étudiante ; Département de philosophie (Université Colorado-Boulder, en 2014), l’université a suspendu les admissions dans ses programmes de cycles supérieurs et remplacé le directeur du département suite aux recommandations du rapport du Committee for the Status of Women de l’American Philosophical Association faisant état d’un climat d’intimidation et de harcèlement dans le département.

[16] Françoise COLLIN. « Il n’y a pas de cogito-femme » dans Françoise Collin. Anthologie québécoise 1977-2000 (dir. Marie-Blanche Tahon) Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2014, p.34.

[17] À ce sujet, voir entre autres la critique de Fiona Jenkins de ce fameux système méritocratique : Fiona JENKINS. « Singing the Post-discrimination Blues : Notes for a Critic of Academic Meritocracy » », Women in Philosophy. What Needs to Change ? (dir. Katrina Hutchison et Fiona Jenkins), Op. Cit., p.81-102.

[18] Julian BAGGINI. « The Long Road to Equality », The Philosopher’s Magazine, Vol. 53, 2011, p.14-19.

[19] Ibidem.

[20] L’information est tirée des listes de cours officielles pour chaque programme. Cela ne signifie pas que le cours était donné au moment où cette liste a été consulté, ou même cette cette année-là. Cela veut dire que le cours existe dans la banque de cours offerts dans ces programmes. À noter que tous ces cours étaient optionnels.

[21] Sur cette question, voir entre autres : Helen BEEBEE. « Women and Deviance in Philosophy », Women in Philosophy. What Needs to Change ? (dir. Katrina Hutchison et Fiona Jenkins), Op. Cit., p.61-80.

[22] La trousse est disponible sur le site de l’Association canadienne de philosophie : http://www.acpcpa.ca/fr/profession.php

[23] Diane LAMOUREUX. PENSÉES REBELLES autour de Rosa Luxembourg, Hannah Arendt et Françoise Collin, Montréal, Les Éditions du Remue-Ménage, 2010.

[24] Yann BÉNÉTREAU-DUPIN et Guillaume BEAULAC. « Fair Numbers : What Data Can and Cannot Tell Us About the Underreprsentation of Women in Philosophy », Ergo, 2015, 2(3): 59-81. Le texte est disponible ici : http://quod.lib.umich.edu/e/ergo/12405314.0002.003/–fair-numbers-what-data-can-and-cannot-tell-us-about?rgn=main;view=fulltext

[25] https://philo.uqam.ca/fr/2015-10-06-16-56-37/comite-equite-climat.html

[26] http://consc.net/norms.html

[27] Françoise COLLIN. « La démocratie est-elle démocratique ? » dans Françoise Collin. Anthologie québécoise 1977-2000 (dir. Marie-Blanche Tahon) Op. Cit., p.70.

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https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/place-des-femmes-en-philosophie-un-panorama-de-la-question/feed/ 3
La CREPUQ et le financement des universités https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/la-crepuq-et-le-financement-des-universites/ Thu, 03 Oct 2013 04:58:29 +0000 http://raisonsociales.wpengine.com/?post_type=articles&p=9 Une grenouille vit un boeuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n’était pas grosse en tout comme un oeuf,
Envieuse, s’étend, et s’enfle et se travaille,
Pour égaler l’animal en grosseur,
Disant : « Regardez bien, ma sœur ;
Est-ce assez ? dites-moi : n’y suis-je point encore ?
Nenni- M’y voici donc ? -Point du tout. M’y voilà ?
-Vous n’en approchez point. » La chétive pécore
S’enfla si bien qu’elle creva.
 
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages.
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.
 
Jean de La Fontaine, La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf

 

Ce qui fait de l’université une question à débattre est sans doute le paradoxe suivant : constituée comme espace d’autonomie, elle n’en est pas moins une institution au cœur de la société et pleinement engagée dans son développement. De tout temps, le savoir s’y est transmis et la culture s’y est parfaite, mais de tout temps aussi, on a voulu la mettre au service d’une fin qui lui était étrangère : la grandeur de l’Église, la puissance de la nation, et aujourd’hui la croissance de l’économie.

Les universités sont plus que jamais happées par l’impératif de l’accroissement du capital. Encouragées par les chantres du néolibéralisme, elles se sont données pour mission de contribuer à la compétitivité des économies avancées en servant de foyer pour l’innovation. Cet abandon de la mission dite traditionnelle de l’université, conforme au modèle américain de l’éducation supérieure, serait à l’origine de sa déliquescence actuelle. À cet égard, Normand Baillargeon soutient que « [l]’ennemi extérieur n’aurait pas pu pénétrer aussi facilement et aussi profondément au sein de l’université et des cerveaux qu’elle abrite, sans la complicité d’un ennemi intérieur qui, par ignorance, par aveuglement ou par intérêt personnel, a contribué à sa victoire. »[1] En d’autres termes, l’université n’est pas seulement la proie des entreprises et de l’État qui veulent en faire un département de la recherche répondant à leurs exigences respectives ; elle est aussi prise d’assaut par la mentalité gestionnaire et l’idéologie de la performance que les directions d’établissement ont volontiers embrassées.

On pourrait considérer cette adhésion de la technocratie universitaire aux impératifs de l’économie de marché comme une des conséquences de la dérive de l’université et un signe de son emprisonnement dans un carcan idéologique imposé par les défenseurs inépuisables de la croissance du capital ; or elle doit aussi être comprise comme une de ces causes mêmes, ou en tout cas comme un facteur qui contribue à l’accélération de cette tendance. Afin d’illustrer cette hypothèse, j’examinerai dans cet article l’évolution de la position de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ) à l’égard du financement des universités et, de manière sous-jacente, la question des frais de scolarité universitaires. J’évoquerai d’abord rapidement la thèse de Michel Freitag sur l’université et les implications de son « naufrage » sur les dirigeants universitaires. Je me pencherai ensuite sur le cas de la CREPUQ, sur le contexte dans lequel elle a été constituée et les problèmes qui se sont présentés à elle dans le cadre de son mandat. Je tracerai enfin l’évolution de sa position sur le mode de financement universitaire afin de mettre en lumière la contribution des recteurs et rectrices à la transformation organisationnelle de l’université.

L’université entre institution et organisation

Dans son essai Le naufrage de l’université, Freitag montre que l’université est engagée dans une transformation qui, à l’échelle de la société, se traduit par le passage de la modernité à la post-modernité. À partir de l’observation de la société américaine, il soutient que les universités sont engagées dans un mouvement qui les pousse à abandonner leur mission civilisatrice et leur caractère réflexif à mesure qu’elles cherchent à se conformer au modèle de l’organisation. Cette mutation se fait en deux temps : d’abord, l’université doit devenir « fonctionnelle ».

On presse l’université d’adapter de manière continue et stratégique ses programmes de formation et ses activités de recherche aux exigences de l’économie et du marché du travail, de développer le partenariat avec l’industrie, les milieux de la gestion publique et privée, les groupes et les mouvements sociaux, en un mot à « sortir de sa tour d’ivoire » et à « s’ouvrir sur le milieu » et, en contrepartie des services qu’elle rend ainsi, à diversifier ses sources de financement[2].

Dans un deuxième temps, l’université devient « opérationnelle ». La recherche universitaire « devient immédiatement “mode de production” (et non plus de reproduction) de la réalité comprise d’un bout à l’autre comme une artificialité indéfiniment dynamique, qui requiert sa “prise en charge” permanente »[3], puisque à mesure que la réalité ne se résume plus qu’à des rapports marchands, alors la recherche peut se contenter de produire des connaissances commercialisables, c’est-à-dire auxquelles on peut attribuer une valeur d’échange.

Ce faisant, les universités « tendent à devenir des “entreprises” gérées de manière “managériale”, avec un souci d’efficacité, et dans la perspective d’une adaptation continue à la demande sociale et économique, fonction qui contraste fortement avec l’idée européenne de transmission et de développement d’un héritage ayant valeur “transcendantale” de civilisation »[4]. Dans ce contexte, le principe de performance tend à guider le développement universitaire et le niveau de financement devient un des étalons à partir duquel peut se mesurer la compétitivité des établissements.

Le rôle des recteurs

Avec cette mutation de la mission des universités, on a vu en toute logique le rôle de leurs représentants, les recteurs et rectrices, président.e.s et principaux d’université, se transformer à son tour. De manière générale, « l’administration devient la fonction centrale de l’université, celle où l’enseignement et la recherche trouvent leur point d’intégration. Plus l’université entend frayer, à titre de partenaire, avec la grande entreprise, plus elle doit développer ce secteur d’activité. »[5] Or, l’importation dans l’université de la « gouvernance actionnariale », où le conseil d’administration veille à la bonne performance de l’université, obligerait les recteurs, selon Éric Martin et Maxime Ouellet, à assumer une nouvelle tâche.

Ceux-ci ne sont plus appelés à défendre l’intégrité de l’institution publique, mais à défendre le positionnement stratégique des universités dans le marché concurrentiel. Comme le remarque Christian Laval : « Les présidents d’université, dont le rôle s’apparente à celui d’un voyageur de commerce, sont jugés avant tout en fonction de leur capacité à lever des fonds. » La mise en concurrence des universités, préconisée par le modèle de la gouvernance, qui prend la forme d’une concurrence pour attirer les clientèles des investissements publics et privés, est au centre de cette reconversion majeure du rôle des recteurs.[6]

Au Québec, les dirigeants universitaires sont réunis depuis 1963 au sein de la CREPUQ. La Conférence est « la porte-parole de l’ensemble des établissements universitaires québécois et un interlocuteur privilégié du gouvernement pour toutes les questions se rapportant à la vie universitaire. (…) Elle agit également comme porte-parole auprès des médias, des milieux d’affaires et des autres groupes intéressés par l’enseignement et la recherche universitaires. » Le constat que l’on fait sur l’éducation supérieure nous oblige à nous demander de quelle université la CREPUQ se fait la porte-parole, ou en d’autres mots : que défend-elle ? Les recteurs et rectrices du Québec sont-ils, comme le prétend Christian Laval, des « voyageurs de commerce » dont la fonction principale serait de bien « vendre » leur établissement et, partant, sont-ils complices de la transformation de la mission de l’université telle que théorisée par Freitag ? Un détour par l’enjeu du financement des établissements universitaires va nous permettre de répondre à ces questions.

L’université québécoise en débat

La CREPUQ prend forme à une époque où la mission de l’université et le rôle qu’elle est appelée à jouer au sein de la société sont en débat. Dès la fin des années 1940 des voix s’élèvent parmi les intellectuels canadiens-français pour « exiger des réformes »[7] qui feraient de l’université le moteur de la modernisation de la société. André Laurendeau est un de ceux qui défend l’idée selon laquelle le déblocage de la province passe par l’éducation supérieure. « C’est au niveau de l’université que se joue notre destin : c’est là que doivent pouvoir s’affirmer avec la plus grande liberté possible la volonté créatrice et l’enthousiasme novateur. »[8] Gérard Filion prétend même que malgré son apparence élitiste, l’université est déjà « au service » de la société. Dans un article paru en 1947 dans Le Devoir, il interpelle le public au moment où l’Université de Montréal entre en campagne de financement :

L’Université, fabrique de « messieurs », n’est peut-être pas exempte des reproches que lui adressent le travailleur manuel et le petit employé. Mais l’Université, école de haut savoir et centre de recherches, est une institution au service de toutes les classes sociales : le manoeuvre et le mathématicien en tirent un égal bénéfice.[9]

Quel est, dans cette perspective, le service que rend l’université à la société ? « Celui qui fait croître deux brins d’herbe là où il n’en poussait qu’un est un bienfaiteur de l’humanité ; cette parole de Confucius s’applique on ne peut mieux aux universitaires qui, en faisant avancer la science agricole, ont mis plus d’aliments et de meilleurs sur la table des familles urbaines. »[10] En clair, l’université, berceau du progrès scientifique, est aussi agent du progrès social.

À côté de la vision « fonctionnelle optimiste » d’un Gérard Filion, d’autres continuent pourtant de défendre une vision plus classique de l’éducation supérieure, contre la tendance des universités à s’adapter aux besoins des entreprises et de l’État. Le sociologue Jean-Charles Falardeau défend par exemple la vision typiquement humaniste de l’université dans un texte de 1952 :

La fonction essentielle d’une université est d’ordre intellectuel. Malgré l’évolution contemporaine qui a compartimenté l’université en une multiplicité d’écoles et de départements, chacun tendu vers les recherches et l’analyse, vers la préparation de techniciens et de spécialistes, l’université moderne doit, de tout son effort, redevenir un lieu de synthèse[11].

Quelle est la spécificité de l’université si elle ne permet plus de s’affranchir des nécessités et aussi des aléas de la vie quotidienne pour mieux réfléchir au sens de la vie humaine ? Voilà l’inquiétude qui mènent certains, comme ici le principal de l’Université McGill, F. Cyril James, à émettre des doutes quant à l’orientation nouvelle des universités :

There is no suggestion here of a return to the cloister or the ivory tower. The university that has this kind of international consciousness must be open to streams of new thought — and old prejudices — that flow from every corner of the world, and must be alive to all the subtle changes in the climate of opinion. There is, however, a suggestion that we must, in some of the universities of the world at least, try to provide for outstanding scientists and scholars something of the opportunities that the cloisters once offered — an escape from day-to-day problems in order to meditate upon eternal verities[12].

Mentionnons qu’à côté de ces deux tendances, il existe un troisième courant, certes mineur, et que Claude Corbo qualifie d’« utopique », mais qui a sans doute influencé le développement des universités, entre autres en ce qui a trait à la pédagogie, en plus d’influer le modèle de gestion implanté à l’UQAM à ses débuts.

Ce débat survient à une époque où, on le sait, l’ensemble de la société québécoise se trouve à la croisée des chemins. Pour plusieurs, il s’agit de subir le changement ou de prendre en main sa destinée. En élisant les Libéraux de Jean Lesage, les Québécois choisissent d’être « maîtres chez eux ». En matière d’éducation, ce choix se confirme à travers le Rapport Parent : « L’éducation doit […] à la fois s’enraciner dans la tradition et se projeter dans l’avenir. Double rôle particulièrement difficile dans une période d’évolution rapide dans tous les domaines. Le désir de voir l’éducation accordée à l’évolution actuelle inspire l’ensemble de notre rapport. »[13]

De la volonté de planifier le développement de l’enseignement « post-secondaire » (on recommande de définir l’enseignement supérieur comme « l’ensemble des études qui se situent au-delà du diplôme de 13e année. ») se dégage ainsi une vision davantage « fonctionnelle » de l’éducation. La remise en cause de la « culture traditionnelle » doit toutefois déboucher sur un nouvel « humanisme moderne » : il faut rechercher l’équilibre entre culture générale, socle de la civilisation, et spécialisation, vecteur du progrès. L’université est traversée par cette nouvelle exigence et doit nourrir ces deux pôles ; il en va de l’épanouissement et de l’émancipation de la société québécoise. D’où cette définition de la « triple fonction » de l’université :

[…] transmettre les connaissances dans leur état le plus récent ; former des spécialistes dans la pratique ou l’étude des principales disciplines : médecine, droit, linguistique, littérature, philosophie, sciences pures et sciences appliquées, commerce et administration, sciences humaines, pédagogie, etc. ; faire avancer les connaissances, dans toutes ces disciplines, par la réflexion imaginative et créatrice et par la recherche[14].

La vision « fonctionnelle » de l’éducation a ainsi fait de l’université une institution dont la particularité est de poursuivre des visées humanistes, mais qui doit néanmoins contribuer à rehausser la participation du Québec au progrès scientifique et industriel en formant des chercheurs issus de toutes les classes de la société. Entendons-nous bien, il n’est nullement question, dans cette perspective, de soumettre les universités aux « exigences du marché » ou aux « besoins des entreprises ». Cette idée, qui semble aujourd’hui aller de soi pour certains, était plutôt celle, à l’époque, de représentants du monde des affaires rêvant déjà d’une université parfaitement arrimée aux demandes fluctuantes de l’économie[15]. Dans l’esprit de nos « révolutionnaires tranquilles »[16], l’université doit être une institution dédiée à un enseignement de haut niveau qui tienne compte de l’évolution de la société tout en la nourrissant, mais qui doit jouir de toute l’autonomie requise pour rester à distance des intérêts privés. D’où cette remarque du ministre de l’Éducation de l’époque, Paul Gérin Lajoie : « Elle [l’université] ne doit pas seulement se demander ce que la société doit faire pour elle, mais aussi bien ce qu’elle-même doit faire pour la société. »[17]

Il faut cependant se rappeler que ces débats ne se font pas en vase clos, mais qu’ils sont pénétrés par les discussions qui ont cours à propos de l’éducation supérieure à l’échelle internationale. Le discours qui aura le plus d’écho est sans contredit celui diffusé par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) qui, peu de temps après la fin de la Seconde Guerre mondiale, définit l’éducation supérieure comme moyen de développer l’innovation technologique afin de stimuler la croissance économique des nations industrialisées. Bien qu’elle puisse sembler proche de la vision fonctionnelle décrite plus tôt, nous verrons bientôt que cette perspective, qui repose sur une « foi dans les avancées de la science en tant que force motrice du progrès »[18], servira à légitimer la transformation organisationnelle de l’université.

Naissance du porte-parole des universités québécoises

À partir de 1963, les recteurs québécois, « mûs par le désir d’échanger des idées, des informations, de partager des expériences touchant aussi bien le domaine pédagogique que les domaines administratif et financier »[19], se réunissent au sein du Comité des Universités. C’est en 1967 qu’est officiellement fondée la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec, qui devient alors « la porte-parole de l’ensemble des établissements universitaires québécois et un interlocuteur privilégié du gouvernement pour toutes les questions se rapportant à la vie universitaire », mais aussi « un forum permanent d’échanges et de concertation qui permet aux gestionnaires de partager leurs expériences en vue d’améliorer l’efficacité générale du système universitaire québécois. »[20] Bref, la CREPUQ devient la voix des universités, de leurs besoins et de leur perspective sur la manière dont l’éducation supérieure peut servir la société.

À cet effet, il est clair pour la Conférence que les universités doivent se développer en fonction des attentes provenant des différents secteurs de la société, comme en fait foi cet extrait de son premier rapport annuel, publié en 1969 :

L’objectif premier de la Conférence des Recteurs est donc de participer, de concert avec les organismes publics, semi-publics et privés, à l’élaboration d’un système d’enseignement supérieur, capable de satisfaire aux besoins de la société québécoise. Elle espère ainsi refléter dans l’enseignement et les recherches, une philosophie qui soit à l’image des exigences actuelles.[21]

Depuis le début, l’idée selon laquelle les universités doivent être un outil au service du développement de la société est ainsi partie prenante de la vision de l’éducation mise de l’avant par la CREPUQ. Le rôle qui leur revient est celui de former des travailleurs qualifiés et, ce faisant, le développement et la planification des universités doivent être pensés en fonction des besoins en main-d’œuvre de la province[22].

De la « crise financière » au « sous-financement » : l’éternel combat des recteurs

Les universités sont conscientes de faire partie d’un ensemble dont les ressources sont limitées. Face à l’élargissement des compétences de l’État, les pressions sur les finances publiques s’accroissent et les recteurs comprennent qu’ils doivent faire valoir leur « cause » auprès des responsables du gouvernement. Or si les universités acceptent d’ouvrir leurs portes au plus grand nombre, encore faut-il qu’elles en aient les moyens. La croissance de la population étudiante justifie ainsi au départ qu’elles réclament une augmentation du financement public.

Le financement n’est cependant pas qu’un simple enjeu comptable ; il sous-tend une vision particulière de l’éducation. Dans un mémoire sur le financement des universités, la CREPUQ cite une allocution du premier ministre québécois Jean-Jacques Bertrand tenue en 1970 : « Dans la décennie qui vient de se terminer, c’est l’économie qui a soutenu la réforme de l’éducation. Dans celle qui commence, il faudra que ce soit de plus en plus l’éducation qui anime et soutienne le progrès de l’économie. »[23] Le mémoire en question est conforme à l’esprit de cette affirmation. Les recteurs se disent « […] désireux de favoriser [le] travail [du ministre de l’Éducation] et celui du Ministère de l’Éducation, afin d’assurer que le Québec soit doté d’un réseau d’institutions d’enseignement universitaires le plus productif, efficace, inventif et dynamique qui soit, et ceci dans tous les domaines qui touchent si intimement l’avenir même du Québec. » La Conférence insiste aussi sur l’importance de soutenir financièrement la recherche produite dans les universités québécoises, puisque c’est de cette recherche dont dépend l’avancement de la province. On apprend aussi que les universités du reste du Canada doivent servir à cet égard de base de comparaison.

L’enjeu de l’accessibilité

Avant de poursuivre, il faut souligner que la question du financement touche étroitement à celle de l’accessibilité aux études. Le Rapport Parent était on ne peut plus clair à ce sujet : « Le Québec est entré dans la voie de la civilisation industrielle et scientifique. Il n’y apportera une collaboration intéressante qu’à la condition de hausser le niveau des études et d’en ouvrir l’accès à tous ceux qui peuvent et veulent s’y engager. »[24] La CREPUQ se montre à ses débuts fidèle à cette exigence et elle exclut l’idée de limiter le nombre de places dans les universités ou de revendiquer une hausse des frais de scolarité comme solutions à l’amélioration du financement des établissements. Dans le mémoire de 1970 cité plus tôt, elle écarte en effet cette dernière avenue :

Une autre politique qui pourrait être envisagée est celle d’augmenter les frais de scolarité. À notre avis, il s’agit encore une fois d’une politique qui peut difficilement être suivie par l’ensemble des universités du Québec, car elle aurait pour implication de faire majorer les frais qui devraient être dispensés en prêts et bourses aux étudiants pour leur permettre de se scolariser dans les universités. Il s’agit encore une fois d’un cercle vicieux dans lequel nous espérons ne pas devoir entrer[25].

Malgré cette prise de position, dès l’année suivante, un autre mémoire[26] explore les effets des coûts assumés par les étudiants qui vont de la modulation des frais de scolarité en fonction du domaine d’études au remboursement proportionnel au revenu des prêts étudiants. Mais faute de données disponibles sur la condition étudiante, les recommandations formulées par la CREPUQ sont surtout à l’effet de maintenir l’aide financière dans son état actuel et de « lutter contre les barrières culturelles à l’éducation » en ayant recours à la publicité. Bref, il existe diverses manières de répondre au problème de l’accessibilité aux études et la position de la CREPUQ à ce sujet n’a d’ailleurs cessé d’évoluer.

L’austérité budgétaire et la crise financière des universités

Au début des années 1970, les universités affirment être prêtes à se plier à l’exercice de rationalisation que requiert l’adéquation des fins qu’elles poursuivent (augmentation du niveau de scolarisation au niveau des sociétés les plus avancées) aux moyens dont elles disposent (dépendance à l’égard du financement public)[27]. Mais leur tâche se complique à partir du milieu des années 1970. À cause d’un contexte économique mondial difficile, les finances publiques québécoises entrent en crise et les universités ne sont pas épargnées par les efforts du gouvernement pour contrôler ses dépenses. Entre 1978-1979 et 1982-1983, les coupures dans les subventions gouvernementales aux universités atteignent 141 millions de dollars. Le Conseil supérieur de l’éducation souligne dans un avis au ministre de l’Éducation que

à cause de leur ampleur et de la rapidité avec laquelle [les compressions budgétaires imposées aux universités pour 1981-1982] sont appliquées, elles risquent de compromettre la portée des efforts collectifs consentis pour favoriser l’accès aux études universitaires et la poursuite d’objectifs éducatifs, culturels et sociaux qui ne peuvent que bénéficier à l’ensemble de la société[28].

Les compressions budgétaires appliquées au réseau de l’éducation sont telles que les universités craignent que l’obligation de rationaliser leurs activités ne freinent l’essor de la dernière décennie : en réduisant les moyens à la portée des enseignants, en paralysant les projets de recherche en cours, en fermant les portes à des étudiants issus de milieux moins aisés. Ultimement, disent-elles, c’est le développement social et économique de la province qui sera affecté. En novembre 1981, la CREPUQ organise une conférence de presse « afin de sensibiliser l’opinion publique à une situation grave susceptible d’affecter tous les Québécois. »[29] Les recteurs demandent au gouvernement de réduire « l’ampleur et le rythme des compressions budgétaires »[30] pour faire face à ce qu’ils vont qualifier, dans leur rapport biennal de 1981-1983, de « crise financière des universités ».

Un financement adéquat pour assurer l’avenir (de l’économie) du Québec

Avec la stagnation de l’économie qui marque les années 1980, l’accès au marché du travail devient difficile même pour les diplômés universitaires. Les universités doivent composer avec une « crise de confiance dans l’opinion publique » qui prend la forme d’un « dénigrement » de l’éducation supérieure – sentiment que continue de colporter aujourd’hui au Québec la génération qui a fait les frais de cette déstructuration du capitalisme fordiste, les fameux « X ». Dans un contexte de morosité économique, le fardeau de la preuve se renverse : c’est aux universités de démontrer qu’elles sont indispensables à la société et donc qu’elles méritent d’être financer par les contribuables.

« Bon nombre de Québécois – tout comme leurs cousins nord-américains – critiquent l’enseignement supérieur des années 1980 car à leurs yeux il ne répond pas (peut-être serait-il plus juste de dire : il ne répond pas suffisamment) aux besoins réels de la société, notamment en ce qui concerne l’évolution des emplois. »[31] Et pourtant, vont marteler les recteurs, les universités « croient toutes qu’elles ont un devoir envers ce milieu, celui de mettre leurs ressources à sa disposition afin de contribuer à sa croissance et à son développement. »[32] C’est là le message que met de l’avant la CREPUQ lors d’une tournée des villes universitaires québécoises tenue en octobre 1983 dans l’espoir « d’attirer l’attention du public sur le rôle des universités dans chaque région et sur leur contribution au développement régional. » À cette occasion et à plusieurs autres au cours de la décennie, le rôle de la recherche est tout particulièrement mis de l’avant dans le cadre de ce qu’on pourrait qualifier de campagne de relations publiques.

Évidemment, les efforts de la CREPUQ sont aussi dirigés vers le gouvernement. En 1985, la CREPUQ intervient pour la première fois dans une campagne électorale afin de porter à l’attention des prétendants au poste de premier ministre la situation critique dans laquelle les universités québécoises se trouvent. « Nous sommes profondément persuadés que le Québec ne pourra assurer son avenir que dans la mesure où il pourra compter sur des universités fortes et dynamiques, capables de remplir leur mission dans toutes ses dimensions : scientifique, culturelle et sociale – bref, profondément civilisatrice. »[33] Malgré leurs efforts, le premier ministre sortant Pierre-Marc Johnson, du Parti québécois, remet en cause dans une lettre adressée à la CREPUQ le sous-financement qu’elles ont évoqué et qui menacerait l’intégrité de leur mission.

Bien que certains établissements éprouvent des difficultés financières plus importantes que d’autres, il ne faut pas en conclure à un sous-financement des universités québécoises. Celles-ci doivent, comme tous les citoyens et citoyennes du Québec, œuvrer au développement socio-économique du Québec avec des ressources qui ne pourront plus correspondre à des niveaux de financement que les universités ont déjà connus[34].

S’il y a désaccord entre les recteurs et le gouvernement au niveau des chiffres et donc de la réalité du sous-financement, cette mésentente ne saura résister à l’exercice de « pédagogie » auquel se livrent la CREPUQ – et, il faut bien le dire, à un changement de gouvernement[35].

Pour faire avancer leur cause, les recteurs vont aussi chercher l’appui du secteur privé. « Ils sont de plus en plus nombreux – et pas seulement aux États-Unis, au Canada et au Québec aussi, – les p.d.g. qui ont compris que la croissance de leur entreprise et le progrès économique de notre pays sont liés au développement du savoir. Il est réconfortant pour nous d’entendre ces vérités dites par d’autres bouches que les nôtres. »[36] On ne s’étonnera pas dès lors de cette initiative qu’a la Conférence en 1988 de faire signer une lettre[37] demandant une hausse des subventions versées aux universités et la fin du gel des frais de scolarité[38] par quelques 150 personnalités issues du milieu des affaires. Il est par contre plus troublant de voir Gilles Cloutier, alors vice-président de la CREPUQ et recteur de l’Université de Montréal, comparer tout bonnement les universités à des entreprises afin de souligner leur apport à la société. À l’occasion du Sommet économique de la ville de Montréal en 1986, il affirme en effet : « Si les universités sont d’abord et avant tout des établissements de formation et de recherche, elles sont aussi des entreprises dont l’activité économique ne saurait être sous-estimée. […] À titre d’entreprises, les universités sont directement impliquées dans le développement économique de Montréal et concernées par l’aménagement de son territoire. » [39]

Enfin, alors qu’on peut voir dans ce rapprochement entre universités et entreprises privées une stratégie de communication qui vise le gouvernement, il marque aussi un tournant dans la position de la Conférence sur le financement des universités. Les entreprises, de même que les organismes tels que l’OCDE, prônent en effet une diversification des sources de financement des universités, car ils jugent qu’elles pourront ainsi préserver leur autonomie en réduisant leur dépendance vis-à-vis de l’État. Cela signifie entre autres de permettre aux universités de fixer elles-mêmes le niveau de droits de scolarité nécessaire pour couvrir leurs dépenses.

Quelques mémoires et lettres au premier ministre plus tard, la croisade des recteurs porte finalement fruit, quoi que en deux temps : au printemps 1989, le gouvernement de Robert Bourassa annonce des investissements de 25M$ dans les universités québécoises. Mais c’est plutôt 150M$ que demandaient la Conférence (pour rejoindre le niveau de financement ontarien…). L’année suivante, le Parti libéral fait un autre « cadeau » aux universités en décrétant le dégel des frais de scolarité, décision qui est saluée par les recteurs :

La décision gouvernementale d’autoriser la hausse des frais de scolarité universitaires s’imposait et elle a été accueillie avec satisfaction. Le Québec ne pouvait, en effet, se permettre de se différencier de ce qui se fait partout ailleurs sur le continent sans risquer de compromettre sérieusement sa capacité de maintenir des standards de qualité comparables à ceux que l’on retrouve dans les universités canadiennes et américaines équivalentes[40].

Remarquons que l’enjeu du financement n’est plus seulement pensé comme moyen de remplir adéquatement la mission des universités ou encore de répondre aux besoins propres à chaque établissement, mais est problématisé à partir de l’impératif de se conformer à certains « standards » nord-américains en matière d’enseignement supérieur.

L’université moteur de l’économie du savoir

L’enthousiasme des recteurs sera de courte durée, car les compressions budgétaires qui sont imposées aux universités à partir de 1993-1994 marquent le début d’une nouvelle saga contre le « sous-financement » du réseau universitaire. Le plaidoyer en faveur des universités a cependant de nouvelles assises. C’est à cette époque que s’impose l’idée que la croissance de l’économie dépendra de plus en plus de l’économie « fondée sur le savoir ». Cette économie du savoir est composée de l’ensemble des activités de production de connaissances et de développement technologique[41]. Si l’on en croit cette définition avancée par l’OCDE, aussi bien dire qu’il n’y a plus de différence entre ce que fait l’université et ce que fait l’économie. Mais de quelle manière le savoir contribue-t-il à la croissance économique ? « Les investissements dans le savoir peuvent accroître la capacité productive des autres facteurs de production ou les transformer en nouveaux produits et procédés. Et, comme ces investissements dans le savoir se caractérisent par des rendements croissants (plutôt que décroissants), ils sont la clef de la croissance économique à long terme. »[42] Autrement dit, l’innovation est la clé de la croissance et les universités ont justement cette particularité d’être des entreprises innovantes.

L’adhésion de la Conférence à ce discours est sans réserve. À la Commission des États généraux sur l’éducation de 1995-1996, elle affirme :

On peut dire du système universitaire québécois qu’il lui faut faire face à des impératifs de consolidation et de rationalisation, tout en préservant les acquis et en lui permettant un certain développement, si l’on veut que le Québec demeure dans le peloton de tête des pays développés.

Fondamentalement, c’est là l’enjeu principal auquel nous sommes confrontés, car dans une économie de plus en plus axée sur le savoir, l’innovation, l’information et la concurrence, il est indéniable que le sort du Québec est plus que jamais intimement lié à celui de ses universités[43].

Face au Projet d’énoncé de politique à l’égard des universités présenté par le ministre de l’Éducation François Legault, la Conférence dit

[attendre], avec confiance et impatience, le document sur la politique de financement et celui sur le plan de réinvestissement qui, seuls, permettront de voir si les établissements universitaires disposeront des ressources nécessaires pour être compétitifs à l’échelle nord-américaine et, partant, si le Québec se donnera ainsi les conditions essentielles à son épanouissement dans le contexte de la nouvelle économie[44].

Bref, la CREPUQ fait du financement adéquat des universités une condition essentielle de la participation à l’économie du savoir. Dans le mémoire de 1995, la Conférence n’hésite pas à dire qu’une partie de la solution à ce problème passe par l’augmentation des frais de scolarité (gelés par le Parti québécois en 1994), laquelle, prétendent les recteurs, sera compensée par les gains futurs réalisés par les diplômés universitaires. En ce sens, la contribution de chacun doit être vu comme un investissement. Ce n’est que plus tard que sera employée l’expression « juste part », mais on trouve ici des propos conformes à son esprit.

Avec la publication en 2002 d’une étude conjointe entre le ministère de l’Éducation et la CREPUQ sur le niveau des ressources de fonctionnement des universités québécoises, la Conférence est outillée pour défendre un réinvestissement dans le réseau des établissements d’enseignement post-secondaire. L’étude calcule qu’au niveau des ressources de fonctionnement, les universités québécoises accusent un déficit de 375 millions de dollars par rapport aux universités canadiennes[45]. Dans un mémoire de 2004, elle se garde toutefois de prôner ouvertement le dégel des frais de scolarité[46]. « Toutes les avenues doivent être explorées pour assurer que les universités disposent des ressources qui leur permettent de continuer d’être l’un des principaux moteurs de développement de la société québécoise, sur tous les plans, et même d’y contribuer encore plus intensément, compte tenu des facteurs inhérents à la croissance dans l’économie du savoir. » Ce qui ne fait pas de doute dans l’esprit de la CREPUQ, c’est le risque que court le Québec à ne pas investir dans les universités. C’est à tout le moins la position qu’elle défend à la Rencontre des partenaires en éducation tenue en novembre 2010[47].

Au-delà des déficits d’opération, l’impact véritable du sous-financement chronique est plus insidieux, car il prend également la forme d’investissements reportés ou de projets de développement compromis dont l’effet cumulatif est de rogner petit à petit sur la qualité de la formation offerte aux étudiants et de brider la capacité de nos chercheurs de demeurer à l’avant-garde de l’innovation[48].

La faiblesse du taux de diplomation et du niveau de financement de la recherche (en comparaison avec les universités nord-américaines) sont des signes de la perte de compétitivité des universités québécoises. « Malgré la formidable progression qu’a connue le Québec sur le plan de la formation et de la recherche universitaires depuis un demi-siècle, notre position relative par rapport à notre environnement immédiat s’est dégradée au cours des vingt dernières années. »[49]

La suite est maintenant bien connue. L’hiver suivant, le gouvernement décide de procéder à une deuxième hausse des frais de scolarité (la première ayant été décrété en 2007-2008) de l’ordre de 325$ par année pendant cinq ans. Le ministre des Finances soutient alors que son Plan de financement des universités « fournira de nouveaux moyens aux universités, piliers importants de l’économie du savoir. »[50] L’historique grève étudiante du printemps 2012 aura raison de la hausse et, dans une certaine mesure, du gouvernement libéral. Or, avec la décision du Parti québécois d’« éliminer » la hausse des droits de scolarité décrétée par le précédent gouvernement pour plutôt les indexer à hauteur de 3% par année, la bataille contre le « sous-financement » semble avoir de beaux jours devant elle.

Le prix de la compétitivité

Pourquoi remettre en question le combat acharné que mènent les directions des universités pour améliorer le financement des universités ? Après tout, il faut bien payer les professeurs et les employés de soutien, entretenir les immeubles et renouveler l’équipement, garnir les rayons des bibliothèques… De plus, jamais la CREPUQ n’a remis en cause le principe de la liberté académique au nom de la diversification des sources de financement des établissements universitaires, bien au contraire.

L’historique que nous venons de tracer tend cependant à démontrer que les rectrices et recteurs québécois, dans les cinq dernières décennies, ont soumis le développement des universités à une logique qui leur est étrangère de telle sorte qu’aujourd’hui, la mission spécifique de l’université a été marginalisée au nom de son adaptation constante aux exigences de l’économie. Il faut alors reconnaître, à l’instar de Benoît Beaucage, la pression qu’exerce sur les universitaires le modèle de financement défendu par la Conférence.

Les principales limites à sa liberté viennent plutôt désormais de contraintes externes à l’institution et sont au premier chef liées aux nécessités du financement de la recherche. […] D’autant plus qu’avec les fonds, une idéologie de la rentabilité à court terme pénètre dans l’institution universitaire ; elle s’accompagne d’une recherche d’efficacité supposément atteinte par une concentration autour d’axes déterminés et souvent très pointus qui ne correspondent pas nécessairement aux objectifs généraux d’une formation solide et suffisamment variée[51].

D’ailleurs, l’exigence de demeurer concurrentielles pousse les universités à un développement effréné qui a donné lieu à la multiplication absurde, depuis quelques années, des « antennes extra-territoriales » ou « campus satellites ». Faut-il s’étonner ensuite de voir certains administrateurs user de moyens illégitimes (comme les rémunérations démesurées de certains recteurs), ou carrément illicites (la double comptabilité du tristement célèbre îlot Voyageur) afin d’atteindre le sommet des palmarès internationaux ? Gaétan Breton n’a pas tort de dire qu’« [u]ne telle concurrence n’a pas de sens si le financement provient de la même source. On peut donc croire qu’on prépare une diversification des sources de financement universitaire. Cela s’appelle la privatisation. »[52] S’il entend par là une privatisation du financement et aussi des « produits » de l’université.

Ces excès sont aussi révélateurs de l’idéologie qui sous-tend ce modèle de financement et les fins qu’elle sert. « Pour le monde contemporain, » dit Aline Giroux, « l’idéologie de la performance est aussi une pensée dissimulatrice des exigences pragmatiques d’une minorité d’agents sociaux qu’elle protège, une pensée au service du nouveau pouvoir, l’économie de marché. »[53] En ce sens, ce n’est pas tant la recherche de financement qui a poussé les recteurs à adhérer aux exigences établies par « l’économie de marché » ; c’est bien plutôt leur désir de « performer » au sein de l’économie du savoir qui a conduit les administrateurs d’université à vouloir implanter au Québec le mode de financement des universités américaines, où la participation du privé est prépondérante. En d’autres mots, ce n’est pas le moyen qui a contaminé la fin ; c’est d’abord la fin qui a justifié le choix des moyens.

Comment s’étonner, dans ces circonstances, de la « crise » que vit la CREPUQ à l’heure de célébrer son cinquantième anniversaire ? En claquant (temporairement) la porte de l’organisation au printemps dernier, le recteur de l’Université Laval Guy Breton a prétendu que c’était pour mieux protéger la spécificité de son établissement qu’il songeait à faire cavalier seul en matière de représentation politique. Il est pourtant clair, à la lumière du parcours qui vient d’être tracé, que c’est au contraire l’entêtement à faire entrer les institutions québécoises dans le moule de l’université-entreprise qui a motivé la démarche du recteur dissident. La concertation sur la question du financement n’est plus qu’un frein à la volonté de standardisation de l’université québécoise qui anime les apôtres de l’économie du savoir. Et le combat contre le sous-financement est symptomatique du « rêve » – parfaitement arbitraire, il va s’en dire – de rivaliser quelques « bœufs » étasuniens.

La question que pose Freitag est alors la bonne : « L’université a-t-elle encore une mission, existe-t-elle encore vraiment par-delà toutes les tâches parcellaires qu’elle assume, tous les programmes (« ciblés ») qu’elle développe, toutes les recherches commanditées qu’elle accepte et auxquelles elle attelle son développement et son avenir ? »[54] Et cette question en appelle une autre : si les recteurs se soucient avant tout d’améliorer le branding de leur université, s’ils s’affairent à promouvoir la valeur de la connaissance qui se produit dans leurs établissements et à positionner leurs universités de manière concurrentielle, qui restera-t-il pour défendre la mission fondamentale de l’université ? Et aussi, est-ce que l’université au service de la croissance de l’économie est autre chose qu’une entreprise privée à la conquête de parts de marché ? En 1959, le sociologue Jean-Charles Falardeau mettait en garde ses collègues contre la tendance des universités à se transformer en écoles professionnelles :

Le professeur d’université, s’il succombait à ces sommations, se verrait bientôt réduit au rôle de technicien, voué seulement à produire d’autres techniciens encore plus efficaces que lui-même. C’est contre ces sollicitations qu’il doit affirmer les exigences d’un enseignement proprement supérieur dont les canons et les critères doivent être déterminés par lui, non par l’extérieur. S’il succombe aux pressions, il continuera à être dans l’université ; il ne sera plus de l’université[55].

L’histoire de la CREPUQ nous porte à croire que les recteurs et principaux des universités québécoises, bien qu’ils soient encore dans l’université, sont de moins en moins de l’université. Mais comme le rappelle Normand Baillargeon[56], et contrairement à ce que prétendent les recteurs lorsqu’ils parlent de « l’urgence d’agir », nous ne faisons face ici à aucune fatalité. Il est plutôt question d’un conflit qui oppose l’université en tant qu’institution vouée à la transmission du savoir et de la culture, au « marché » et à ses représentants dont le désir est de mettre cette dernière au service de la croissance infinie de l’économie. La tâche qui nous incombe, aujourd’hui comme hier, est alors de la défendre sans relâche contre cette salve dissimulée sous des allures de nécessité naïve.

 


[1] Baillargeon, Normand, « Croisée des chemins », Nouveaux Cahiers du socialisme, Éducation supérieure : culture, marchandise et résistance, no 8, 2012, p. 31.

[2] Freitag, Michel, Le naufrage de l’université et autres essais d’épistémologie politique, Québec, Éditions Nota Bene, 1998, p. 63.

[3] Ibid., p. 64.

[4] Ibid., p. 43.

[5] Giroux, Aline, Le pacte faustien de l’université, Montréal, Liber, 2006, p. 185.

[6] Martin, Éric et Maxime Ouellet, « Le devenir total de capital : l’université comme lieu d’accumulation du capital humain », Nouveaux cahiers du socialisme, no 8, Éducation supérieure. Culture, marchandise et résistance, 2012, pp. 52-53.

[7] « Cinquième partie. L’exigence de réformes. 1945-1959 », in L’idée d’université : Une anthologie des débats sur l’enseignement supérieur au Québec de 1770 à 1970, choix de textes et présentation par Claude Corbo, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2001, pp. 189-248.

[8] Laurendeau, André, « L’université, creuset du renouveau du Québec », in L’idée d’université, op. cit., p. 246.

[9] Filion, Gérard, « L’université est l’affaire de tout le monde », in L’idée d’université, op. cit., p. 197.

[10] Ibid., p. 197.

[11] Falardeau, Jean-Charles, « Les universités et la société », in L’idée d’université, op. cit., pp. 213-214.

[12] James, F. Cyril, « L’université, lumière et conscience du monde », in L’idée d’université, op. cit., p. 282.

[13] Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec (CREEPQ), Rapport, tome 2 : Les structures pédagogiques du système scolaire, Québec, 1964, paragraphe 1, http://classiques.uqac.ca/contemporains/quebec_commission_parent/rapport_parent_2/rapport_parent_vol_2.pdf.

[14] CREEPQ, op. cit., paragraphe 111.

[15] Voir par exemple la position de Jean de Grandpré, alors chef des services juridiques chez Bell Canada (et futur chancelier de l’Université Mc Gill !) sur le financement des universités dans L’idée d’université, op. cit., pp. 312-317.

[16] Gérin-Lajoie, Paul, Combats d’un révolutionnaire tranquille. Propos et confidences, Montréal, Centre éducatif et culturel, 1989, 378 pages.

[17] Université du Québec à Montréal, Service des archives et de gestion des documents (SAGD), Fonds CREPUQ, 64P-110/3, Discours de Paul Gérin Lajoie cité in M. H. N. Fieldhouse, Some considerations on the collaboration between the governement and the universities in the current situation in Quebec, Comité des Universités, 22 août 1965, p. 1.

[18] Papadopoulos, George S., L’OCDE face à l’éducation 1960-1990, Paris, Organisation de coopération et de développement économiques, 1994, p. 23.

[19] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P, La Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec. Ses origines, son rôle, ses réalisations, avril 1979.

[20] CREPUQ, section « Qui sommes-nous ? », Rubrique « Mandat », www.crepuq.qc.ca/spip.php?article31&lang=fr.

[21] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P-660 :03/1, Interdépendance et concertation, Premier rapport annuel, décembre 1969.

[22] Contandriopoulos, André-Pierre, Prévisions des besoins en main-d’œuvre hautement qualifiée et planification de l’éducation, Montréal, CREPUQ, 1971, 246 pages.

[23] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P, Mémoire au Conseil des universités concernant le financement des universités du Québec, Montréal, 1er février 1970.

[24] CREEPQ, op. cit., paragraphe 29.

[25] Mémoire au Conseil des universités concernant le financement des universités du Québec, op. cit., p. 26.

[26] CREPUQ, Mémoire à Monsieur le Ministre de l’éducation sur les coûts des études défrayées par les étudiants, Montréal, CREPUQ, novembre 1971, 55 pages.

[27] Mémoire au Conseil des universités concernant le financement des universités du Québec, op. cit., p. 27.

[28] Conseil supérieur de l’éducation, Les compressions budgétaires et l’avenir des universités. Recommandation au ministre de l’Éducation, CSE, Québec, novembre 1981, p.1.

[29] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P-600 : 03/10, Rapport biennal juin 1981-mai 1983.

[30] CREPUQ, Allocution du président de la CREPUQ prononcée à l’occasion de la conférence de presse du 26 novembre 1981, 14 pages, cité in Gill, Louis, Trente ans d’écrits syndicaux. Contributions à l’histoire du SPUQ, Montréal, Syndicat des professeurs et professeures de l’UQAM, 2002, p. 274.

[31] « Des diplômes universitaires pour le Québec d’aujourd’hui. Allocution de Monsieur John O’brien, recteur et vice-chancelier de l’Université Concordia, prononcée à Rouyn le 3 décembre 1983 », in Semaine nationale des universités, L’avenir en têtes. L’apport de l’université a la société québécoise : recueil des allocutions prononcées lors de la tournée régionale des chefs d’établissement universitaire québécois réalisée à l’occasion de la Semaine nationale des universités, 2-8 octobre 1983, 1984, P. 33.

[32] « Les universités et le développement des petites et moyennes entreprises du Québec. Allocution de Monsieur Claude Pichette, recteur de l’Université du Québec à Montréal, prononcée à Chicoutimi, le lundi 3 octobre 1983 », in ibid., p. 29.

[33] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P-600/98, Lettre ouverte du président de la CREPUQ. Les universités et l’avenir du Québec, 19 novembre 1985, pp. 5-6.

[34] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P-600/98, Lettre de M. le premier ministre Pierre-Marc Johnson à M. David L. Johnston, président de la CREPUQ, Québec, 27 novembre 1985, p. 3.

[35] Alors que le gouvernement du Parti québécois remettait dernièrement en cause la thèse du sous-financement des universités défendue par les recteurs, ce discours de Pierre-Marc Johnson a de quoi faire sourire (voir : Marie-Andrée Chouinard, « Québec nie le sous-financement des universités », Le Devoir, 9 novembre 2012).

[36] CREPUQ, Préparer l’avenir. Mémoire présenté à la Commission de l’éducation de l’Assemblée Nationale du Québec, Québec, 3 septembre 1986, p. 15. Ce document est particulièrement exemplaire. L’argumentaire est appuyé en partie sur des citations attribuées à des dirigeants d’entreprises (Northern Telecom, Association des Manufacturiers Canadiens, GE, Bell Canada,) et qui soulignent l’importance de financer l’éducation supérieure pour assurer l’avenir de l’économie canadienne.

[37] « Quelque 150 personnalités lancent un SOS à Québec en faveur [du financement] des universités », La Presse, lundi 12 décembre 1988, p. B3.

[38] À ce moment-là, cette mesure ne fait pas l’unanimité au sein de la Conférence. Préparer l’avenir, 1986, p. 26.

[39] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P-640/102, Sommet économique de la ville de Montréal (17, 18, 19 juin 1986). Notes pour l’allocution de Monsieur Gilles Cloutier, vice-président de la CREPUQ et recteur de l’UdeM, 17 juin 1986, p. 3.

[40] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P, La CREPUQ et la hausse des frais de scolarité, janvier 1990, p. 2.

[41] OCDE, L’économie fondée sur le savoir, Paris,  OCDE, 1996, p. 3, http://www.oecd.org/fr/science/politiquesscientifiquesettechnologiques/1913029.pdf.

[42] Ibid., p. 11.

[43] CREPUQ, Mémoire de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec à la Commission des États généraux sur l’éducation, Montréal, CREPUQ, 31 août 1995, pp. 57-58.

[44] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P-630/3, Lettre de François Tavenas, recteur de l’Université Laval et président de la CREPUQ à François Legault, ministre de l’Éducation, 26 novembre 1999, p. 3.

[45] Après révision, la Conférence établira ce montant à 620M$ en 2007-2008, puis à 850M$ en 2009-2010. Toujours prête à réévaluer ce chiffre, elle soutenait au début de 2013 qu’il pourrait « bientôt » atteindre le milliard de dollars. Daoust-Boisvert, Amélie, « Universités – La CREPUQ évoque un sous-financement de 1 milliard », Le Devoir, 16 janvier 2013.

[46] CREPUQ, Le financement des universités québécoises : un enjeu déterminant pour l’avenir du Québec. Mémoire présenté à la Commission parlementaire de l’éducation sur la qualité, l’accessibilité et le financement des universités, 6 février 2004, 27 pages.

[47] Cette rencontre a été évoquée à maintes reprises par le gouvernement libéral de Jean Charest durant la grève étudiante de 2012 pour souligner que la communauté universitaire avait été consultée sur la question de la hausse des frais de scolarité.

[48] CREPUQ, Déclaration de la CREPUQ sur le financement des universités, l’accessibilité aux études universitaires, l’assurance-qualité et la reddition de comptes, novembre 2010, pp. 2-3, http://www.crepuq.qc.ca/IMG/pdf/RPE_Declaration_version_finale_26NOV2010-revise.pdf.

[49] Ibid., p. 2.

[50] Ministère des Finances, « Un plan de financement des universités équitable et équilibré. Pour donner au Québec les moyens de ses ambitions », Budget 2011-2012, Gouvernement du Québec, 2011, p. 3.

[51] Beaucage, Benoît, « Autonomie universitaire et liberté académique, même combat ?, À babord, À l’heure de la gouvernance. L’université entre déclin et relance, hors-série, avril 2009, p. 14.

[52] Breton, Gaétan, « La crise du financement universitaire », À babord, À l’heure de la gouvernance. L’université entre déclin et relance, hors-série, avril 2009, p. 17.

[53] Giroux, op. cit., p. 90.

[54] Freitag, op. cit., p. 52.

[55] Falardeau, Jean-Charles, « Périls pour l’université », in L’idée d’université : Anthologie des débats sur l’enseignement supérieur au Québec de 1770 à 1970, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2002, p. 240.

[56] Baillargeon, Normand, « Une proposition de relance. Refonder l’université », À babord, hors-série : À l’heure de la gouvernance. L’université entre déclin et relance, avril 2009, p. 20.

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