Politique québécoise – Archive Raisons sociales https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/ Archive Raisons sociales Tue, 22 Dec 2020 13:28:28 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.6.20 La CAQ au volant https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/la-caq-au-volant/ https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/la-caq-au-volant/#comments Mon, 04 Feb 2019 12:46:38 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=546 Comment comprendre l’élection de la Coalition avenir Québec (CAQ) le 1er octobre dernier ? Manifestation « d’un désir de changement » ? Poussée québécoise de « dégagisme » ? Moment « populiste » ? Percée de « xénophobie » ? Toutes ces analyses ont leur part de vérité. Mais une donnée est restée sans explication : pourquoi les banlieues et les « régions » ont-elles massivement appuyé Legault ? Comprendre cette corrélation suppose de saisir le devenir-banlieue du Québec, trame de fond de cette tragédie électorale. On comprendra alors comment les allergies aux taxes, le béton et la famille peuvent faire bon ménage au Caquistan.

Le Caquistan

Toutes les cartes post-électorales ont dévoilé un raz-de-marée géographique bleu poudre, à tel point qu’on a parlé du Québec comme d’un « gruyère caquiste[i] », parsemé de quelques trous métropolitains (Montréal, Outaouais, un peu de Québec) ou très éloignés (Gaspésie, Côte-Nord). En outre, une autre corrélation forte se dégage dans ce graphique[ii] :

voiture-caq

Les circonscriptions remportées par la CAQ (bleu pâle) possèdent une population très nettement caractérisée par la possession d’une automobile : plus de 78 % de leur population en possède une (sinon plus). Récemment, dans la foulée de la réforme de la taxe scolaire qui profitera surtout aux plus riches, nous apprenions aussi que seulement 28,66 % des résidents des circonscriptions caquistes sont locataires (contre 38,6 % dans l’ensemble du territoire)[iii]. Cette corrélation entre géographie excentrée, possession d’une automobile et propriété n’est pas accidentelle et pointe vers un déterminant central de la société québécoise et de son occupation du territoire depuis près d’un demi-siècle.

À défaut d’avoir réalisé la séparation avec l’État fédéral, le Québec s’est séparé intérieurement, désintégré géographiquement. Il n’est pas difficile de faire l’expérience de cette désintégration lorsque l’on se retrouve à devoir inévitablement prendre une voiture pour voyager. (Inévitablement, car les forces de l’industrie automobile – dont il faudrait, à l’instar des États-Unis, un jour écrire l’histoire locale de leurs crimes écogéographiques – ont réussi à empêcher tout développement rationnel du transport interurbain par le rail, qui avait pourtant servi historiquement de seul liant à la mayonnaise de la Confédération canadienne.) Cette expérience phénoménologique du territoire peut très rapidement nous faire sentir le déficit esthétique et rationnel de notre enracinement : affichages aux néons éblouissants, devantures de plastique flamboyantes, boîtes de béton en guise d’entrepôts ou de grands commerces, concessionnaires automobiles, stations d’essence, raffineries, puis, maisons préfabriquées ou banalement uniformisées. Laval, Brossard, Repentigny, Mascouche, Lévis, Sainte-Anne-de-Beaupré, Saguenay, quelles différences ? Pas grand-chose, si ce n’est les kilomètres d’autoroutes qui les tiennent à distance et qui saucissonnent par le fait même le territoire.

La banlieue n’est pas le simple pourtour des villes (étymologiquement, la distance d’une lieue où s’appliquait le ban – la loi du suzerain – autour d’une ville) ; elle est plus fondamentalement le non-lieu, le hors-lieu, ce qui n’a plus de centre pour faire lieu, pour bâtir un monde commun de sens. L’urbanisation du XXe siècle n’est plus aménagement d’une ville structurée et limitée autour duquel on peut encore distinguer une campagne, mais le déploiement d’un espace qui tend à l’illimitation et à l’indifférenciation[iv]. Mais surtout – et ce sera l’hypothèse directrice de ce texte – les formes de vie qui accompagnent cette occupation de l’espace sont propices au développement des subjectivités envoûtées par mononc’ Legault. Ceci est le résultat non intentionnel de manœuvres politiques qui, ici, n’ont peut-être été qu’un hasard de l’histoire ou une réplique irréfléchie d’un modèle, mais qui, aux États-Unis, ont constitué le socle géographique de l’intégration au capitalisme néolibéral.

L’archétype étatsunien : les contradictions du New Deal

Comme l’a défendu Matthew T. Huber, la montée de la droite économique aux États-Unis aurait été graduellement construite à partir de la mobilisation de la colère des banlieusards contre la taxation et la redistribution de la richesse. Les racines populaires de l’hégémonie néolibérale ne se trouveraient pas dans la décennie de 1970, comme plusieurs l’ont souvent défendu, mais plongeraient déjà dans les politiques conçues en réponse à la crise des années 30. Cette phase doit être comprise comme une période d’incubation à l’intérieur de laquelle le ressentiment anti-gouvernement a grandi jusqu’à sa fenêtre d’opportunité politique dans les années 1970, qui correspondait aussi avec le premier choc pétrolier. En réalité, le néolibéralisme trouverait ses contradictions profondes dans le projet du New Deal de Roosevelt, qui créa les conditions de l’American way of life par la réalisation d’une géographie privatisée de la suburbanisation[v].

Suite à la crise de 1929, le gouvernement Roosevelt élabora un plan d’endiguement du communisme bien plus puissant que le maccarthysme. Ayant bien compris l’idée marxienne selon laquelle c’est « la vie sociale qui détermine la conscience », il favorisa massivement l’achat de maisons unifamiliales détachées (par le biais de l’accès facilité au crédit hypothécaire, par les programmes de la Federal Housing Administration et de la Home Owners Loan Corporation[vi]), ce qui stimula la croissance économique tout en insufflant la passion pour la propriété privée, essentielle à la relégitimation d’un capitalisme dont les contradictions éclataient au grand jour avec la Grande dépression. Après la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement fédéral prolongea cette vaste entreprise de diffusion de la propriété par le programme de maisons dévolues aux vétérans. S’éloignant des premières expérimentations prometteuses des maisons énergétiquement « passives », le développement immobilier intégra le taylorisme sous l’impulsion de William Levitt et accoucha de maisons préfabriquées dont l’isolation déficiente favorisa un immense gaspillage énergétique (dans le chauffage et la climatisation). Ce développement fut accompagné d’un monumental chantier d’autoroutes initié par Eisenhower (le Federal Aid Highway Act de 1956), inspiré par les Autobahnen allemands qui permettaient à la Wehrmacht de traverser le Reich à une vitesse éclair pour combattre alternativement sur les deux fronts. Les lois antitrusts ont complété le paysage, provoquant la vente des compagnies de tramways d’une centaine de grandes villes à GM, Firestone et Rockefeller qui, elles, n’ont pas tardé à démanteler ce transport (déjà !) électrifié au profit des voitures et des autobus à essence[vii].

Cela signifie qu’il faut reconnaître les racines sociogéographiques du néolibéralisme dans certaines politiques de redistribution de la richesse typiques de l’État-providence. Les politiques keynésiennes n’ont pas été l’antithèse de la restructuration néolibérale de la société, mais bien une de leurs conditions de possibilité. L’État-redistributeur a été son propre fossoyeur. Plutôt que de réaliser le socialisme, c’est-à-dire de donner corps à une forme de liberté positive s’exprimant dans la démocratie économique à l’intérieur des activités productives, la redistribution keynésienne a forgé des formes de vie où la liberté est d’abord vécue, pour certains privilégiés, à l’extérieur du lieu de travail, dans la jouissance exclusive des biens de consommation, compensation à l’aliénation et à la domination expérimentées dans le procès de travail.

Entrepreneurs de toutes les banlieues, séparez-vous !

On peut déjà comprendre le lien profond entre culture néolibérale et géographie banlieusarde. À partir de la maison de banlieue a pu prendre racine le développement d’une structure d’affects adéquate à la subjectivité néolibérale au sens où Foucault l’entendait, le développement de l’entrepreneur de soi[viii]. En liant la « classe moyenne » à l’idéal du petit propriétaire, on faisait de chaque individu un petit capitaliste organisant sa propre vie et celle de son ménage à l’image d’une entreprise : un investissement dans du capital fixe (la maison et la voiture) et du capital humain (les diplômes) permettant d’assurer un flux de revenu (par le travail), le tout grevé d’un passif (hypothèque, prêt-automobile, dettes d’études, cartes de crédit). Selon cette rationalité, faire l’épicerie familiale chez Costco constitue à la fois une « économie d’échelle » autant qu’une « optimisation du temps » : une décision entrepreneuriale évidente. Tandis que la question existentielle des premiers prolétaires était celle de savoir comment survivre, celle de la nouvelle classe moyenne est plutôt de savoir « qu’est-ce que je fais faire de ma vie ? » Cette question, qui nous paraît aujourd’hui toute naturelle, alors qu’elle repose sur des circonstances et des conditions sociales partagées seulement par une fraction privilégiée de l’humanité, suppose en outre que tous assument que la vie de chacun est le produit de choix atomisés et d’efforts individuels.

Dans ce schéma, la place de la famille n’est pas accessoire. La citation de Thatcher, répétée ad vitam nauseam par les critiques du néolibéralisme, ne visait pas que la dénégation de l’existence ontologique de la société au nom d’un nominalisme individualiste, because indeed « there’s no such thing as society » and « there are individual » but « there are [also] families[ix] ». Cette nuance parle : de la même façon que la compétition entre les entreprises n’exclut pas le recours indispensable à des formes de coordination, voire de « coopération », à l’intérieur de l’entreprise, de la même façon le projet néolibéral est certes un projet individualiste, mais s’enracine d’abord historiquement dans l’idéal de solidarité limitée de la famille nucléaire – sous domination patriarcale. Or, cette famille est appelée à se concevoir comme un ménage en grande partie par son accession à la propriété. Les relations qu’elle peut entretenir avec son voisinage peuvent certes être cordiales, voire grandement empreintes de solidarité et de bienveillance, elles n’en demeurent pas moins un îlot construit par le patient travail salarié de self-made men­ (rarement women) qui regardent les ménages d’en face et d’à côté comme des compétiteurs.

La démocratie américaine est animée d’une grande passion pour l’égalité, remarquait déjà Tocqueville au XIXe siècle. Le néolibéralisme ne fait pas exception à cette constante; cependant, il est aussi, paradoxalement, un égalitarisme, conservateur. Il faut comprendre par là que la croyance en l’égalité des chances, cette idée selon laquelle chacun a une opportunité égale de travailler fort et d’avoir du « succès dans sa vie[x] », n’exclut pas les inégalités, mais au contraire les permet et les justifie : si le voisin a pu s’acheter un VUS, refaire la façade de sa maison, se creuser une piscine, ce doit être parce qu’il a travaillé fort, mais j’ai, comme lui, la même possibilité de performer. L’égalité supposée n’est pas ici le principe originaire de toute solidarité, mais au contraire le catalyseur de la concurrence. Dans ce marché généralisé, tous les gains obtenus peuvent être ostensiblement affichés grâce à la consommation; ils sont par ailleurs immédiatement interprétés comme le fruit des efforts individuels, de la persévérance de chacun et de bons choix entrepreneuriaux. Le monde du travail est un immense gym où on se répète le même mantra : No pain, no gain.

Une mobilité privatisée et carbonisée

Par le développement des banlieues, on a grandement facilité l’accès à la propriété, surtout pour les salariés blancs masculins et leur famille, puisque la société de consommation étatsunienne reste fondée sur des privilèges blancs et patriarcaux[xi]. Cela a provoqué une privatisation de la mobilité aux conséquences écologiques et sociales désastreuses. De fait, la banlieue encourage l’individualisation de la reproduction sociale : impossible de partager buanderie, cinéma, boulangerie, piscine, espace vert, il faut acheter sa propre laveuse-sécheuse, sa télévision (voire son cinéma maison), sa machine à pain, sa piscine hors terre (« creusée » pour les plus riches), sa tondeuse pour entretenir sa cour arrière clôturée. Par la présence grandissante des machines dans l’espace privatisé de la reproduction sociale, la subsomption réelle dont parle Marx dans Le Capital – ce moment du dépeçage et de la recomposition de l’activité productive sous la médiation de la loi de la valeur – déborde la sphère du travail et vient s’inscrire dans le ménage. Elle achève alors l’intégration de la vie humaine à la logique du Capital en donnant l’impression subjective que les électroménagers, la télévision et la voiture sont mis en mouvement ou activés par l’épargne et le travail individuels.

Mais surtout, impossible de satisfaire ses besoins élémentaires en banlieue sans utiliser sa voiture. Faire l’épicerie dans un désert alimentaire, amener les enfants à l’école qui n’est pas « du quartier », aller au travail au centre-ville, tout cela est pour l’essentiel déconseillé, voire impossible, en transport en commun, et impensable, voire dangereux, en transports actifs (marche, vélo). D’un point de vue strictement écologique – sans parler des maladies liées à la sédentarité, la banlieue constitue probablement la plus grande source de gaspillage et la pire des formes d’organisation du territoire qu’il ait été possible de réaliser dans l’histoire de l’humanité.

Au regard de l’extraction et de la consommation des ressources naturelles observables dans les suites de la Deuxième Guerre mondiale, il est possible de considérer que l’économie a franchi un cap historique en 1945[xii], au moment même où se déploie la géographie des banlieues. Cette année charnière a inauguré ce que les scientifiques de l’Anthropocène appellent la Grande accélération, une période de rapide croissance des échanges monétaires (PIB) permise par une extraction accélérée des ressources non renouvelables (pétrole, charbon, sable, métaux, etc.), en particulier au profit du principal consommateur mondial, les États-Unis[xiii]. Au cœur de cette dynamique de croissance, c’est le pétrole à rabais qui a été le catalyseur de l’économie mondiale, favorisant le développement rapide des moyens de transport, des autoroutes, des banlieues et de la consommation de masse. Le pétrole a été « le liquide matriciel du phénomène de croissance de l’économie industrielle en son entier[xiv] ». Maintenant que le béton est coulé partout sur le territoire pour cristalliser cette géographie contrainte à la surconsommation, il faut admettre que la banlieue constitue probablement aujourd’hui un des obstacles principaux à une transition écologique rapide.

Si les banlieusards sont si attachés à leur voiture et si anxieux face aux augmentations du prix à la pompe plutôt qu’aux changements climatiques, il faut leur pardonner : le pétrole n’est pas d’abord à leurs yeux une pollution dangereuse, mais une valeur d’usage devenue vitale, a lifeblood. La banlieue, c’est certes la République des petits propriétaires (sans res publica), mais c’est aussi un régime écologique indissociable du capitalisme fossile[xv]. La déliaison réelle de la géographie de banlieue exige son tribut artificiel sous forme d’énergie carbonée. Cette dépendance à l’automobile serait trop facilement rejetée comme une forme d’aliénation si elle n’était pas compensée par un immense sentiment de liberté et de confort. La possibilité de se mouvoir où l’on veut, quand on veut, pour faire ce que l’on veut, à une vitesse inégalable par d’autres moyens de transport constitue sans aucun doute la plus puissante des définitions réellement vécues de la liberté négative contemporaine.

Contre le « gouverne-maman »

En concevant sa vie comme une entreprise à gérer, non pas par aveuglement idéologique, mais parce que sa vie quotidienne est matériellement organisée de cette façon, à partir de sa maison unifamiliale de banlieue, le sujet néolibéral est beaucoup plus enclin à se faire critique de toute intervention redistributive de l’État, perçue comme des subventions injustes aux « assistés sociaux », à ceux qui n’auraient tout simplement pas travaillé « assez fort ». De même, les taxes et les impôts sont compris comme des formes de spoliation du revenu du ménage, alors que celui-ci ne semble rien devoir à la société, puisque sa maison paraît être sortie de terre par la seule détermination de ses propriétaires et parce que tous les services municipaux semblent avoir été intégrés dans les électroménagers et l’aménagement de celle-ci. Si j’ai bâti ma maison, entretenu ma famille et satisfait mes besoins grâce à mes efforts propres, pourquoi l’État brîmerait-il ma liberté de faire ce que je veux de mon argent en m’imposant des taxes ? C’est bien sur cette conception étriquée des rapports sociaux que se base l’Institut économique de Montréal (IEDM) pour nous rappeler, chaque année, à partir de quelle date nous commençons vraiment à travailler pour nous (sans être taxé ou imposé pour les autres).

En réalité, la possibilité de la vie en banlieue, isolée, aurait été impossible sans une série d’interventions étatiques majeures. On n’a qu’à penser aux immenses investissements publics dans les routes, les autoroutes, les aqueducs, les lignes électriques, les subventions aux pétrolières et à l’industrie automobile, la facilitation du crédit et la rédaction d’un code de la route privilégiant les automobilistes. L’alchimie capitaliste surprendra toujours par sa capacité à privatiser les ressources sociales, tout en effaçant son efficace dans l’immédiateté de la nature.

Le devenir-banlieue du Québec

Certes, cette analyse de la naissance du sujet néolibéral relève en bonne partie de conditions sociopolitiques et culturelles qui sont propres à la réalité étatsunienne. Mais Elvis Gratton n’aurait pas pu avoir un succès si important dans les cinémas du Québec si nous n’avions pas été également en bonne partie colonisés par cet esprit du think big (esti !). Encore une fois, cette gestation québécoise de la subjectivité néolibérale, que l’on a d’ailleurs pu observer chez les carrés verts en 2012 – cette fraction de la jeunesse certes mince, mais décomplexée quand vient le temps de défendre son « droit » individuel et marchand – ne relève pas d’un simple défaut de notre système d’éducation ou d’une propagande insidieuse de Radio-Cadenas. Les idées ne deviennent des forces matérielles que lorsqu’elles s’emparent des masses, nous rappelle Marx. Si la pensée et la culture néolibérales ont pu se normaliser et s’enraciner en terre québécoise, si le livre de Pierre-Yves McSween a été vendu à bientôt 200 000 exemplaires[xvi], c’est parce qu’ils faisaient écho à une expérience vécue.

L’idéal de l’entrepreneur de soi tend à configurer l’imaginaire de la « classe moyenne » parce que la banlieue configure l’étalement dans l’espace. Comment expliquer ce désastre ici même ? Les urbanistes et les historiens du Québec sauront mieux répondre à cette question. Néanmoins, on peut déjà faire l’observation des contraintes du marché capitaliste qui pèsent sur la propriété immobilière, alourdies par les achats provenant de l’émergence d’une classe supérieure cosmopolite en quête d’un pied à terre dans les grandes villes du globe. Encore aujourd’hui, acheter une maison à Terrebonne, voire à Laval, demeure bien plus abordable que d’acheter dans les quartiers centraux de Montréal ou de Québec, et cette tendance ne fait que s’aggraver. Rajoutons à cela que les municipalités sont malheureusement structurellement dépendantes d’une croissance de l’étalement pour se financer. Résultat : « on estime que les banlieues québécoises se sont développées près de 160 fois plus rapidement que les cœurs de ville, repoussant toujours plus les limites de leurs zones résidentielles[xvii]. » Dans la région de Montréal, la croissance démographique entre 2006 et 2016 s’est concrétisée à 84 % dans les banlieues. Bref, le Québec est une nation-banlieue et, en cela, est tout à fait identique au reste du Canada[xviii].

La recette caquiste : liberté, égalité, char-ité

Ainsi, à la lumière de cette réflexion d’inspiration foucaldo-marxienne sur la forme banlieusarde d’habitation du territoire, il est possible de mieux saisir comment le discours caquiste a pu séduire 1,5 million de votants (37,42 % des votes). Au-delà du simple désir de « changement » de gouvernement, il faut admettre une part importante d’adhésion profonde aux idées caquistes, comme nous pouvons le voir dans une analyse des données produites par Radio-Canada[xix]. L’imaginaire entrepreneurial de l’« escouade économique » (35 candidats[xx]) et du « premier ministre économique [sic][xxi] », celui qui affirme sans gêne que la priorité de l’État doit être d’aider « nos entreprises à trouver de nouveaux clients » ou de trouver « un plan B pour conquérir de nouveaux marchés[xxii] » en raison de l’imprévisibilité de Trump, sied tout à fait au nouveau sujet néolibéral : tout n’est que calcul d’intérêt dans une concurrence généralisée. Voter pour la CAQ ne fait pas exception à cette ontologie bulldozer : ce n’est pas un choix effectué au prisme de la citoyenneté, mais une option tout à fait « économique ». L’intérêt général n’est plus rien d’autre que l’agrégation des intérêts des consommateurs : celui qui mérite mon vote sera celui qui me promet le plus d’argent dans mes poches.

Pour le plus grand plaisir des Nostradamus politiques, on pourrait alors faire la prédiction que, si la CAQ décide, un jour peut-être, de s’acheter un vernis écologique, ce sera probablement d’abord celui de la voiture électrique. Sans développer ici les raisons profondes de l’impasse de cette solution technique aux bouleversements climatiques, on comprendra qu’une voiture, électrique ou à combustion interne, reste une voiture : cela suppose le maintien de la géographie de banlieue, la consommation de masse qui l’accompagne et la liberté négative qui la couronne. Le socle idéologique et social de la CAQ en sortirait indemne.

Comment concilier ce discours néolibéral avec les politiques anti-immigration de ce parti ? Il faudrait du temps pour faire une analyse sociodémographique détaillée, mais il est déjà clair que les circonscriptions gagnées par la CAQ sont également caractérisées par une proportion importante de francophones (langue maternelle), de gens occupant un emploi et pratiquant un métier spécifique. Inversement, ces circonscriptions comprennent de faibles proportions d’immigrants et de minorités visibles (généralement en dessous de 11 %)[xxiii]. Bref, la CAQ, majoritairement appuyée par des hommes, a remporté les circonscriptions de la « classe moyenne » francophones qui « réussit » et qui est généralement très peu en contact quotidien avec des personnes de diverses origines. On comprendra alors que ce n’est pas parce que le sujet néolibéral de banlieue fait de la libârté son étendard qu’il est pour autant attaché à la liberté de tous, notamment celle de pouvoir s’installer au Québec. Ce sont surtout les « gagnants » du néolibéralisme qui revendiquent le plus la liberté d’entreprendre et l’égalité d’opportunité. Cette liberté est surtout celle de se défaire du commun, qui se traduit, entre autres, par la liberté de se débarrasser des devoirs moraux d’hospitalité. Quant à l’égalité, comme nous l’avons vu, elle n’est que le ferment de la compétition, qui suppose, il faut le rappeler, qu’il n’y a que très peu de « gagnants ». Aux États-Unis comme ici, l’American dream est (encore) un idéal universalisable qui n’est pas qu’une illusion; seulement, sa réalité est réservée à une frange privilégiée de la société. D’un point de vue de l’expérience vécue du banlieusard, il ne faudrait également pas sous-estimer l’effet combiné de l’habitacle confortable de la voiture et de la maison unifamiliale dans le rapport au monde social. À l’extérieur du travail et de la consommation, ces cocons font apparaître la société essentiellement par les médias de masse. En plus du fait que le voisin est très fort probablement un francophone ayant une bonne job et une famille qui nous ressemble, et donc qu’il est d’autant plus improbable de croiser des gens qui sont différents de nous, il est en outre difficile d’envisager le contact social sans la distance du driveway, de la télé ou celle des réseaux socionumériques. Il semble alors raisonnable de penser que le fractionnement de la géographie de banlieue, dans laquelle les lieux publics sont quasi-inexistants ou intégrés au centre d’achat, puisse contribuer à une forme de sociabilité distanciée et à un fort sentiment d’indépendance, tous deux peu propices aux échanges interculturels[xxiv].

La dialectique peut-elle casser du béton ?

Face à cette nation-banlieue, les idées écologistes et socialistes semblent a priori difficilement pouvoir se frayer un chemin vers la conquête du sens commun et l’établissement d’une contre-hégémonie. Il faut le reconnaître : la seule question des changements climatiques aurait été beaucoup plus facile à résoudre sans l’existence de cet étalement urbain désordonné. Maintenant, le béton est coulé; nous devons faire avec, comme nous devons faire avec plusieurs ruptures métaboliques du système terrestre. Réaliser rapidement la véritable transition écologique dont nous avons besoin implique un chantier titanesque. Uniquement pour limiter notre consommation d’énergie fossile, il faudrait, dans un temps extrêmement court, densifier les banlieues, relocaliser des activités de production et de distribution et limiter au maximum le recours indispensable à l’automobile. Ce dernier élément est peut-être le plus grand obstacle social : bien sûr il est possible, si les ressources dignes d’un effort de guerre y sont consacrées, de développer un réseau de transport en commun électrifié fiable et accessible, mais un jour ou l’autre se présentera l’affrontement nécessaire avec la culture de l’automobile et la liberté (négative) que beaucoup retrouvent en elle.

L’Anthropocène, en raison de sa globalité et de sa dimension structurelle, force à poser la question de notre survie en termes de conquête culturelle d’une majorité grandissante, destinée à reconfigurer le sens commun. Nous sommes donc contraints à partir de ce qui est susceptible d’être exprimé et reconnu par les acteurs eux-mêmes comme des contradictions sociales. Alors, quel chemin tracer dans les conditions du Québec ? Comment prendre les gens là où ils sont pour les inviter à se débarrasser de leur subjectivation néolibérale et de leur « mode de vie impérial[xxv] » ?

Au-delà des évidents investissements en transport en commun sur l’ensemble du territoire, au moins quatre brèches semblent envisageables pour développer une rhétorique et des luttes permettant de renverser cette tendance lourde :

1) Il faut d’emblée reconnaître la décision d’acheter une maison[xxvi] en banlieue et l’adhésion à ce projet comme étant la plupart du temps une préférence adaptative, c’est-à-dire le résultat (parfois inconscient) de biais dans les préférences à la lumière du choix restreint auquel les individus font face. Les contraintes du marché immobilier globalisé qui pèsent sur les centres-villes, la structure de financement des municipalités, en relation avec la stagnation des salaires et le faible coût du carburant, restreignent les lieux de vie envisageables tout en faisant apparaître la banlieue comme une option désirable : hypothèque plus petite, moins de taxes, maison plus grande, accès à une cour. Toute critique sociale et écologique de l’étalement urbain devrait alors impérativement proposer des mesures pour contrer la spéculation immobilière dans les grands centres et planifier une vaste réforme de la fiscalité visant à découpler la dépendance des municipalités à leur étalement.

2) D’un point de vue discursif, il n’est pas exclu de penser qu’une radicalisation subversive de la rationalité comptable puisse être un levier de critique du mode de vie de banlieue. À plusieurs égards, la vie entrepreneuriale de banlieue est un immense gaspillage de ressources non seulement collectives, mais aussi individuelles.

L’exemple de l’automobile est à ce titre très parlant. Il en coûte en moyenne 11 000 $ par année pour entretenir et utiliser son automobile, ce qui représente le deuxième poste budgétaire des Québécois, peu importe leur revenu annuel[xxvii]. Cette somme, imposante, n’apparaît que rarement avec cette ampleur dans le « budget familial ». Imaginez la qualité du transport en commun que nous pourrions avoir si tous les automobilistes y investissaient 11 000$ annuellement ? À titre d’exemple, les Chemins de fer fédéraux (CFF) de Suisse proposent un abonnement général permettant de prendre, toute l’année, à peu près n’importe quel bus, train, tram et bateau dans tout le pays pour 3860 francs suisses (en 2e classe, soit 5300$ canadiens)[xxviii]. Par ailleurs, l’utilisation de la voiture individuelle exige d’immenses ressources collectives qui sont payées par l’ensemble des citoyens et citoyennes (y compris ceux qui n’ont pas de voiture) et qui sont la plupart du temps invisibilisées : la Fondation David Suzuki a évalué que le transport automobile coûtait annuellement 51 milliards de dollars au Québec (incluant certaines externalités)[xxix], sans compter les subventions à l’industrie pétrolière et automobile. Là-dessus, on peut considérer que 14 milliards de dollars sont assumés collectivement, soit une somme de 1715$ par habitant. La tendance des 20 dernières années montre en outre une croissance plus rapide des dépenses assumées socialement par rapport au coût individuel de l’automobile. Ainsi, en ajoutant à ce portrait le coût de la sédentarité, de la pollution, des impacts climatiques qui pèsent sur les dépenses en santé, il semble juste d’affirmer que la voiture individuelle et ses conséquences nécessaires représentent une part significative et croissante des dépenses publiques, ce qui peut favoriser une augmentation des ponctions fiscales sur les ménages. Sans diaboliser les « taxes », il faut reconnaître une iniquité grandissante depuis plusieurs décennies dans la contribution aux finances publiques qui profite aux plus riches et aux grandes entreprises. Bref, la voiture est individuellement très dispendieuse, et donc « irrationnelle » selon une certaine logique entrepreneuriale, mais elle est également socialement coûteuse et risque d’affecter la charge fiscale des particuliers.

Par ailleurs, la vie en maison unifamiliale détachée peut représenter un coût plus grand que celle de la ville, lorsqu’on envisage les coûts supérieurs de chauffage (relativement à des maisons collées ou des appartements étagés), de la climatisation (en raison des îlots de chaleur et de la mauvaise isolation) et de l’individualisation de la consommation de certains biens, qui sont collectivisés et à distance de marche dans les centres urbains (bibliothèques, piscines, cinémas, etc.)

3) Il semble aussi possible de donner écho à des formes d’aliénation ou de contradictions vécues dans le quotidien de la banlieue. Tandis que la voiture devait permettre de faciliter la vie et de passer plus de temps en famille, elle se révèle tendanciellement un gouffre temporel important à mesure de la croissance rapide des embouteillages, dont la durée a doublé dans la région de Montréal aux heures de pointe. Également, l’omniprésence de l’automobile dans la banlieue crée des zones de vie dangereuses pour les enfants en bas âge, en contradiction avec la quête d’une vie familiale paisible et sécuritaire. L’hypothèse d’une diminution des contacts sociaux et de la solidarité de quartier relativement à des quartiers plus densément peuplés mériterait par ailleurs des recherches approfondies et pourrait se révéler une source de nombreuses crises existentielles. En général, l’espace vécu de la banlieue pourrait faire l’objet d’une analyse critique à l’aune du concept de résonnance, récemment élaboré par Harmut Rosa[xxx], et il ne serait pas surprenant d’y déceler une distorsion vécue par les acteurs, dans la qualité de leur rapport au monde, avec des répercussions sur leur vie sociale et leur rapport à soi.

4) Enfin, dans une perspective féministe, le coût de la banlieue pour les femmes devrait être plus largement remis en question. La privatisation de la reproduction sociale n’implique pas seulement des coûts monétaires plus importants, mais est aussi cause d’une augmentation du travail ménager, qui, dans nos sociétés patriarcales, repose encore malheureusement en majorité sur le dos des femmes, tandis que plusieurs des tâches de la reproduction sociale étaient plus largement partagées dans de plus vastes réseaux sociaux avant ces transformations géographiques. La division entre la sphère privée de la reproduction et la sphère publique de l’économie, dont on peut attribuer l’origine au développement historique du capitalisme – entre autres sur la base de la persécution des sorcières[xxxi] –, s’est trouvée accentuée et redoublée par l’autoroute qui sépare maintenant le lieu de travail de la maison familiale. Par ailleurs, le travail ménager a été intégré au rythme des machines, dépossédant les femmes de savoir-faire et de techniques autonomes de la logique du capital[xxxii]. Certes, les machines domestiques ont déchargé les femmes d’un travail pénible; en revanche, il semble qu’elles n’aient pas eu d’effets réels sur le temps consacré à la reproduction sociale, bien au contraire[xxxiii].

Ces maigres pistes apparaissent peut-être comme de fragiles cure-dents qu’on utiliserait pour tenter naïvement de casser le béton. Il n’en demeure pas moins que nous devons partir de là, c’est-à-dire de loin, pour reconfigurer la société. C’est bien là la tragédie paradoxale de la perspective socialiste : plus le capitalisme se développe, plus il est difficile de rendre sensible la socialisation pourtant grandissante de la richesse et des activités humaines. La banlieue a, à ce titre, constitué un coup de maître pour renforcer l’idéologie bourgeoise, un espace dans lequel la CAQ se déplace aujourd’hui aisément, les deux mains sur le volant.


[i] Guillaume Bourgault-Côté, Guillaume Levasseur et Simon Poirier, « Vos voisins ont-ils voté comme vous ? » dans Le Devoir, 23 octobre 2018, [https://www.ledevoir.com/politique/quebec/539627/cartographique-de-la-victoire-caquiste], (page consultée le 24 décembre 2018).

[ii] « Du chômage à la langue: le vote des Québécois à travers 10 indicateurs » dans Le Devoir, 3 octobre 2018 [https://www.ledevoir.com/politique/quebec/538226/decouvrez-les-125-circonscriptions-du-quebec-en-10-indicateurs], (page consultée le 26 décembre 2018).

[iii] Guillaume Bourgault-Côté, « Une mesure au profit des propriétaires » dans Le Devoir, 7 décembre 2018, [https://www.ledevoir.com/politique/quebec/543012/quebec-s-attaque-aux-taxes-scolaires], (page consultée le 26 décembre 2018).

[iv] Jean Vioulac, L’époque de la technique: Marx, Heidegger et l’accomplissement de la métaphysique, Paris, Presses universitaires de France, 2009, p.127-138.

[v] Matthew T. Huber, Lifeblood : oil, freedom, and the forces of capital, Minneapolis; London : University of Minnesota press, 2013, p.XVI.

[vi] ibid., p.39.

[vii] En 1949, un groupe de firmes est condamné par la Cour suprême des États-Unis pour avoir mené dans 42 grandes villes américaines une « conspiration visant à monopoliser le transport urbain au profit de leurs propres pétrole, pneus et autobus ». Il s’agit de General Motors, le fabricant de camion Mack Truck, le fabricant de pneus Firestone, Phillips Petroleum et la Standard Oil of California. Ils auraient financé la National City Lines afin d’obtenir l’élimination du transport électrique, corrompu des élus municipaux. En quelques mois, les tramways et les trolleybus des villes ont été remplacés et les tarifs augmentés. À ce sujet, voir : Edwin Black, Internal Combustion How Corporations and Governments Addicted the World to Oil and Derailed the Alternatives, New York : St-Martin Press, 2006.

[viii] Pour un synthèse foucaldo-marxienne sur le néolibéralisme, voir : Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde : essai sur la société néolibérale, Paris : La Découverte, 2009.

[ix] https://www.theguardian.com/politics/2013/apr/08/margaret-thatcher-quotes

[x] Matthew T. Huber, Lifeblood : oil, freedom, and the forces of capital, (Minneapolis; London : University of Minnesota press, 2013), p.19.

[xi] Ibid., p.17.

[xii] Ludwig Cornelia et al., «The trajectory of the Anthropocene: The Great Acceleration», The Anthropocene Review 2, no. 1 (2015).

[xiii] Sylvia Gierlinger et Fridolin Krausmann, «The Physical Economy of the United States of America», Journal of Industrial Ecology 16, no. 3 (2012).

[xiv] Matthieu Auzanneau, Or noir : la grande histoire du pétrole, Paris : La Découverte, 2016, p.343.

[xv] Andreas Malm, Fossil capital : the rise of steam power and the roots of global warming, London; New York : Verso, 2017.

[xvi] Lire à ce sujet le texte incisif de Julia Posca : « De quoi Pierre-Yves McSween est-il le nom ? » dans Raisons sociales, [https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/de-quoi-pierre-yves-mcsween-nom/], (page consultée le 26 décembre 2018).

[xvii] Florence Sara G. Ferraris, « Le paradoxe environnemental de la fiscalité municipale », Le Devoir, 22 octobre 2018, [https://www.ledevoir.com/societe/transports-urbanisme/539559/le-paradoxe-environnemental-de-la-fiscalite-municipale], (page consultée le 27 décembre 2018).

[xviii] David L.A. Gordon & Isaac Shirokoff, « SuburbanNation? Population Growth in Canadian Suburbs, 2006-2011», School of Urban and Regional Planning, Queen’s University, July, 2014, [http://www.canadianurbanism.ca/wp-content/uploads/2014/07/CanU%20WP1%20Suburban%20Nation%202006-2011%20Text%20and%20Atlas%20comp.pdf], (page consultée le 27 décembre 2018).

[xix] Naël Shiab, « Voici comment la CAQ a remporté les élections », Radio-Canada, 20 novembre 2018, [https://ici.radio-canada.ca/special/2018/caq-explications-victoire-elections-quebec/fr/], (page consultée le 27 décembre 2018).

[xx] Guillaume Bourgault-Côté, « L’“escouade” économique de la CAQ », Le Devoir, 29 août 2018, [https://www.ledevoir.com/politique/quebec/535575/apres-le-trio-economique-des-liberaux-le-sextet-de-la-caq], (page consultée le 27 décembre 2018).

[xxi] Notons au détour que le signifiant « économique » entretient savamment la confusion entre l’aubaine de centre d’achat, l’entrepreneur et l’économiste. On reprochera probablement à l’« économiste » de renvoyer au régime de l’académie et, peut-être même, à une perspective trop totalisante pour la perspective étroite du comptable dépolitisé à la sauce McSween.

[xxii] Alec Castonguay, « Les chefs se mouillent ! », L’actualité, 20 août 2018, https://lactualite.com/politique/elections-2018/2018/08/20/entrevues-les-chefs-se-mouillent/.

[xxiii] «Du chômage à la langue: le vote des Québécois à travers 10 indicateurs », Le Devoir, 3 octobre 2018 [https://www.ledevoir.com/politique/quebec/538226/decouvrez-les-125-circonscriptions-du-quebec-en-10-indicateurs], (page consultée le 26 décembre 2018).

[xxiv] On pourrait à ce titre faire l’hypothèse que le vote libéral de Laval, Longueuil, Brossard, Saint-Lambert et le West Island, qui sont aussi des banlieues, s’expliquent en bonne partie par la forte présence de personnes issues de l’immigration et les revenus plus élevés des citoyens de cette circonscription. (Merci à Julia Posca pour cette observation).

[xxv] Ce concept, développé par Ulrich Brand et Markus Wissen, invite à penser le confort matériel de la consommation de masse comme reposant nécessairement sur une externalisation de l’exploitation de la nature et du travail vivant. Pour un résumé de leur thèse, voir : « Le mode de vie impérial. Entretien avec Ulrich Brand », Revue Période, [http://revueperiode.net/le-mode-de-vie-imperial-entretien-avec-ulrich-brand], (page consultée le 26 décembre 2018).

[xxvi] Par ailleurs, cette réflexion soulève également l’épineuse question de la propriété immobilière. Dans une perspective socialiste, le logement devrait évidemment être un droit social inconditionnel. Il n’en demeure pas moins que l’attachement à une demeure familiale et le droit de la transmettre en héritage paraîssent des affects sociaux difficilement surmontables. Toute réforme radicale en ce sens semble vouée au mieux à l’affrontement social, au pire à l’échec. Mais en même temps, la propriété immobilière reste un fort déterminant des inégalités sociales… Comment repenser la « petite » propriété (limitée ici à l’usage d’un logement destiné aux besoins de la famille) dans une société socialiste, si une telle chose est possible ?

[xxvii] Florence Sara G. Ferraris, « La face cachée de l’automobile », Le Devoir, 19 décembre 2016, [https://www.ledevoir.com/societe/transports-urbanisme/487410/les-enfants-pauvres-de-la-mobilite-la-face-cachee-de-l-automobile#], (page consultée le 26 décembre 2018).

[xxviii] Bien sûr, on fera valoir que cette comparaison est limitée, car la Suisse reste un très petit pays par rapport au Québec. Mais ce constat géographique peut être en partie contrebalancé par le coût de la vie beaucoup plus élevé qu’au Québec et un relief montagneux.

[xxix] À titre de comparaison, le Gouvernement du Québec a annoncé des dépenses de 108 G$ pour l’année 2018-2019. « Transport automobile au Québec », Fondation David Suzuki, [https://fr.davidsuzuki.org/projet/le-cout-des-transports-au-quebec/], (page consultée le 26 décembre 2018).

[xxx] Harmut Rosa, Résonnance. Paris, La Découverte, 2018.

[xxxi] Voir : Silvia Federici, Caliban et la sorcière, Genève, Entremonde, 2017.

[xxxii] Mes recherches n’ont pu pour le moment se pencher sur la littérature à ce propos. Sous la recommandation de Huber (Lifeblood, voir p.81-82), je peux suggérer au moins une référence dans cette vaste littérature à découvrir : Hayden, Dolores. Redesigning the American Dream: The Future of Housing, Work, and Family Life. New York: W.W. Norton & Company, 2002.

[xxxiii] Voir : Cowan, Ruth S. More Work for Mother: The Ironies of Household Technology from the Open Hearth to the Microwave. New York, NY: Basic Books, 2008.

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Indépendance contre nationalisme https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/independance-contre-nationalisme/ Fri, 09 Mar 2018 15:11:23 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=498 Un vieux couple se brise, celui de l’indépendance et du nationalisme. La fin de la relation s’enfonce dans une de ces longues chicanes où l’on ne reconnaît plus qui a dit quoi, qui défend quoi et où l’acrimonie prend le dessus sur la compréhension et l’écoute.

Je vais essayer dans ce texte de proposer une interprétation de cette déréliction, de ce détricotage. Non pour le regretter, mais pour l’assumer. Car l’argument majeur ici est simple : il est parfois bon d’en finir, l’indépendance et le nationalisme s’empoisonnent mutuellement. Le but n’est pas de tracer l’histoire complète de cette idylle, de sa gloire à sa chute, mais de présenter une structure logique qui nous permette de comprendre ce qui se passe et, surtout, d’agir.

La victoire de la dépendance

Au Québec le nationalisme a été, pendant les années 1960-1970, un élément modernisateur, progressiste et profondément lié à la question de l’indépendance[i]. Il était désigné sous le vocable de néonationalisme car il s’éloignait de la logique de la survivance et de l’attachement au catholicisme qui avait caractérisé le nationalisme jusqu’alors. Il était également en dialogue avec les mouvements de décolonisation du Tiers-Monde[ii]. Concept en tension entre plusieurs pôles et forcément transitoire, le néonationalisme proposait un dépassement politique des aspirations nationales traditionnelles. En ce sens, il a participé, lors de la révolution tranquille, à la mise sur pied d’institutions qui structurent le Québec contemporain.

À partir des années 1980 cependant, deux mouvements viendront profondément transformer ce néonationalisme pour le faire régresser. Le premier mouvement, bien sûr, est celui des défaites référendaires qui marquent un arrêt abrupte du dépassement politique du nationalisme traditionnel. Dès 1980, la transition commence à s’opérer : le Québec déconstruit tranquillement les espaces politiques qu’il avait conçu pour opérer de façon souveraine[iii]. Il semble entendu que ces institutions, dans un contexte provincial, n’ont plus d’utilité comme lieu de décision politique et qu’elles doivent plutôt devenir des espaces où sont offerts des services aux citoyen·ne·s devenus consommateurs et consommatrices. Privatisation de certaines sociétés d’État, sous-financement des services publics, mais surtout transition vers une logique managériale privée au sein même de l’appareil gouvernemental. On corrompt ou on élimine carrément les outils qui permettent de décider ensemble à partir du Québec. Il était d’autant plus facile d’opérer cette transition que les institutions créées pendant la Révolution tranquille donnaient une place prépondérante aux technocrates et aux entrepreneurs canadiens-français qui, une fois leurs vestes retournées, pouvaient très bien faire de ces outils d’émancipation des outils d’asservissement[iv].  Après la défaite de 1995, le sommet socio-économique de 1996 fait passer cette dépossession à une autre vitesse : déficit-zéro, réingénierie, modernisation, austérité et tuttti quanti[v]. Pendant ce temps, le gouvernement fédéral change aussi sa façon d’intervenir dans les compétences provinciales : en éducation (financement de la recherche universitaire et crédits d’impôts sur les garderies), en santé (réduction des transferts), en infrastructures, en énergie, en culture et communication[vi]. Alors que le gouvernement du Québec déstructure ses espaces de prise de décisions, d’autres structures se mettent en place au-delà de sa capacité d’action[vii].

Deuxième mouvement, global celui-là : la mondialisation néolibérale. Je n’en ferai pas ici la description, on l’a amplement faite. Disons simplement ceci; le Québec, comme le reste du monde, est sujet à une réorganisation de la prise de décision économique. Les accords de libre-échange et la montée des corporations transnationales limitent fortement les capacités décisionnelles des gouvernements[viii]. Ces entreprises se pensent d’ailleurs par-delà les lois nationales (celles de l’impôt, bien sûr, mais aussi au-delà des codes civil et pénal) selon une logique offshore qui se construit d’abord sur la maximisation du profit. Le point de départ de ces entreprises c’est l’absence de loi : elles s’adaptent ensuite en fonction de leurs besoins en ressources (matérielles ou humaines) pour qu’une part – la  plus restreinte possible – de leurs activité soit soumise aux règles prévalant dans le pays qui offre ces ressources au plus bas prix[ix]. Le rôle des États est alors d’offrir les meilleures ressources au plus bas prix et avec le moins d’encadrement possible. Cette « grande séduction » à laquelle se livre l’État n’a qu’un objet : amener le plus d’entreprises et d’investissement en espérant une création d’emploi et en attendant le miracle des retombées économiques.

Les échecs référendaires et la mondialisation ont une même conséquence, la dépendance. Le Québec ne prend plus de décisions politiques. Ici, il attend le premier ministre du Canada; là, ses partenaires privés dans un PPP; là, la Cour suprême du Canada; là, un ministère québécois devenu agence gouvernementale; là, l’Office national de l’énergie; là, une société d’État dont le CA est composé de membres « indépendants ». Économiquement non plus il n’a pas de prise : il joue un rôle de figurant lors des négociations d’accord commerciaux, il a d’ailleurs renoncé par leur truchement à son droit de nationaliser et d’exproprier des entreprises étrangères, il ne planifie plus ni l’économie, ni le développement. Quand les « fleurons nationaux » qu’il a participé à construire à coups de milliards quittent le port pour profiter d’un paradis fiscal ou pour participer à l’enfer du travail à très bas prix, il reste sur le quai agitant son mouchoir. Les budgets du Québec des dix dernières années en font la démonstration : les seuls gestes d’importance n’ont eu qu’un objectif, stimuler l’entreprise privée et les investissements.

Ruse étonnante de la raison, les défaites référendaires et la mondialisation néolibérale auront imposé à tous les politicien·ne·s d’adopter la rhétorique nationaliste, en particulier sur les nombreux dossiers qui échappent à leur pouvoir.

 

Le nationalisme aujourd’hui

Depuis 20 ans et la défaite de 1995, tous les gouvernements du Québec sont nationalistes. Ils sont nationalistes chacun à leur manière, mais ils le sont tous immanquablement. Contrairement à ce que voudrait nous faire croire ceux qui s’ennuient d’un âge d’or, le nationalisme n’est pas une héroïque exception, c’est une triste norme.

Le nationalisme dont je parle est double. D’abord, il propose une exaltation de la nation et de ses mérites – un chauvinisme plus ou moins doux, suivant la situation lors de laquelle on l’expose et la personne qui le met de l’avant. Ensuite, le nationalisme prétend vouloir défendre cette nation contre les périls – parfois réels, souvent imaginaires, toujours nombreux – qui la menacent. Cette dualité célébration/protection fait de la nation québécoise un objet folklorisé et univoque qu’on brandit avec insistance pour tout et pour rien.[x]

Philippe Couillard nous pond un document grandiloquent sur la constitution canadienne[xi], il enfile la grande armure du nationalisme québécois. Le premier ministre, ô le plus fédéraliste des êtres, devient le parangon de notre liberté collective, se livre à une longue tirade sur la nécessaire autonomie du Québec et annonce qu’il s’en va défendre notre besoin impérieux de signer la constitution de Halifax jusqu’à Vancouver[xii]. Dans un tout autre contexte, mais sur le même ton, sur son compte Facebook, il nous présentait de jolies vidéos du Lac-Saint-Jean avec des prises de vue en hélicoptère et des gens si sympathiques. Ce qu’il l’aime son Québec!

François Legault met de l’avant une politique nataliste pour que les bébés natifs prennent plus de place que l’immigration dans la croissance de la population[xiii]. Pourquoi? Pour protéger la place du Québec dans le Canada sans céder à la menace migratoire, bien sûr. Que le Québec reste le plus blanc possible, tout en pouvant négocier avec Ottawa. Mais ces détours identitaires ne sont pas le « but ultime » de la CAQ, sont but c’est de rendre les Québécois « plus riches ». Comment? En allant faire des « deals » avec des « gros investisseurs » étrangers[xiv]. En montrant à tous ces crésus à quel point le Québec est une terre d’accueil formidable pour leurs investissements. Vendre le Québec à perte d’âme, c’est encore l’aimer pour le nationalisme de François Legault.

Jean-François Lisée, a défendu à peu près toutes les positions politiques disponibles[xv]. Sa constance : la rhétorique nationaliste. De Sortie de secours à Pour une gauche efficace en passant par Nous, la charte et la burka qui cache des AK-47[xvi], le seul ton qui unit tous les couacs, c’est le trémolo dans la voix quand on parle de la patrie chérie. « On existe! On existe! » scandait-il un 24 juin, il n’y a pas si longtemps[xvii]. Il offrait alors le résumé le plus synthétique du nationalisme québécois des 20 dernières années. S’époumoner à affirmer son existence, sans pour autant obtenir de réaction.

Ces chefs de parti ne sont pas des exceptions, on aurait pu utiliser les mêmes mots pour parler de Jean Charest, de Pauline Marois ou de Bernard Landry.

 

Nationalisme des incapables et nationalisme des irresponsables

Au Québec, depuis 20 ans, le nationalisme est soit la politique des incapables, soit celle des irresponsables.

Incapables, car le nationalisme québécois est un succédané de politique. On bombe le torse, on se montre fiers d’être québécois, on va séduire, négocier, exiger, demander et, surtout, on promet, mais, très rarement, on décide. Parce qu’en fait les décisions se prennent ailleurs, les problèmes et leurs solutions sont inatteignables pour notre volonté directe. Nous sommes lourdement dépendants politiquement et économiquement des décisions des autres et le nationalisme est notre façon bien à nous de le nier. Hier comme aujourd’hui le nationalisme se propose de combattre des choses qui sont hors de sa portée : le déséquilibre fiscal, les changements climatiques, les transferts en santé, la mondialisation, la crise financière, le partage des pouvoirs, les choix d’investissements des multinationales, les décisions des agences de notation, les règles des accords de commerce, les droits compensatoires, etc. Devant tous ses problèmes le discours nationaliste ne peut que prétendre, menacer ou implorer. Jamais décider.

Le nationalisme des incapables c’est d’aller, la larme à l’œil, parler aux travailleurs et travailleuses de Bombardier en leur disant que « pas un boulon, pas une pièce, pas un avion » de chez Boeing ne sera vendu au Canada tant que des droits compensatoires seront imposés par les États-Unis en sachant très bien qu’on n’a aucun pouvoir pour prendre cette décision[xviii]. C’est prétendre imposer des conditions à des compagnies pétrolières sans avoir les moyens de les faire respecter[xix]. C’est vouloir que le Québec soit une des sociétés les plus égalitaires du monde entre les hommes et les femmes en « encourage[ant] les entreprises à atteindre la parité dans leurs lieux décisionnels »[xx]. C’est faire des missions commerciales à l’étranger pour implorer les grands argentiers de ce monde de venir investir chez nous sans pouvoir faire autre chose que de se croiser les doigts pour que ça marche[xxi]. C’est quémander des bonnes cotes de crédit à Moody’s et Standard and Poors[xxii].

Dans tous ces appels la même litanie : nous allons gagner parce que nous sommes fiers, bons, courageux, talentueux, nous avons de belles réussites et ceux qui prennent les décisions le reconnaîtront et opineront en notre faveur. Quand on obtient ce qu’on veut on sabre le champagne. Quand ces bonnes décisions ne viennent pas, on en est déjà à scander un nouveau « on existe! » sous une nouvelle bannière. À défaut de pouvoir poser des gestes politiques et de pouvoir changer la vie des gens, on aura gonflé une fierté nationale et flatté notre égo en se disant qu’on est formidables et que, si l’on n’obtient pas tout ce qu’on veut, c’est toujours la faute des autres.

Devant les échecs répétés de ces appels à la fierté et de ces semblants de courage, on assiste à un transfert des nationalismes. De celui des incapables, on passe à celui des irresponsables – qui peuvent très bien être les mêmes personnes qui changent leur stratégie. Sachant qu’ils ne peuvent gagner les batailles réelles sur lesquelles ils n’ont aucun pouvoir, ces nationalistes vont s’attaquer à des problèmes imaginaires, mais sur lesquels on peut réellement agir. Devant les vaines agitations du nationalisme des incapables, le nationalisme des irresponsables se présente comme décidé et effectif.

Il faut protéger la langue et la culture, mais le problème n’est plus l’impérialisme culturel étasunien – contre lequel on ne peut rien –, il devient les immigrants et immigrantes sur lesquels on a un pouvoir bien réel. De même, l’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas bloquée par le sexisme quotidien et par les différences salariales persistantes, en particulier dans le secteur privé. Non, c’est l’islamisation rampante qui vient couvrir toutes les femmes d’un voile. Le Québec n’est pas pleinement laïque? Rien à voir avec le financement public des écoles privées majoritairement confessionnelles ou les symboles religieux qu’on trouve encore dans plusieurs services publics, c’est parce que des dames veulent prendre l’autobus sans montrer leur visage.

Des situations concrètes, des solutions concrètes et des politicien·ne·s qui changent les choses : voilà le portrait que le nationalisme des irresponsables donne de lui-même. Or, ce nationalisme scie la branche sur laquelle il s’assoit. La nation, entièrement réifiée, est utilisée comme objet unitaire au nom duquel on devrait s’opposer au danger venant de l’extérieur et porté par les flots migratoires. Or, la nation réelle ne correspond jamais à la chose qu’en font les nationalistes. Par exemple, elle contient déjà sa part d’immigrant·e·s que le nationalisme des irresponsables n’a pas le choix d’intégrer à la nation (au risque, si on remonte trop loin, de devoir exclure tout le monde sauf les autochtones). Comment choisir? En traçant des lignes, souvent arbitraires. Ces lignes ce sont les schémas de Bernard Drainville qui présente sa charte des valeurs[xxiii]. C’est François Legault qui vante les immigrants asiatiques, plus acceptables que les autres selon lui[xxiv]. C’est la ministre Vallée qui tente de se dépatouiller avec l’application de la loi 62[xxv]. Finalement, en s’attaquant à ce qu’on présente comme extérieur, c’est à la nation elle-même qu’on s’attaque, c’est en elle qu’on génère des divisions.

L’objet national réifié s’effrite alors et c’est encore la faute de ceux qui sont arrivés ici sur le tard. Avant, tout était clair, c’est leur présence qui embrouille tout nous dit le nationalisme des irresponsables. Les stratégies politiques à courte vues que nous venons de présenter donne un angle, un cadrage aux problèmes politiques, économiques et culturels qui alimente toute une série de préjugés. On voit ensuite monter les crimes haineux[xxvi]. C’est ainsi que se construit la xénophobie et le racisme. Irresponsables d’abord par leur participation active à cette structuration de l’espace public, ils le sont doublement lorsqu’ils jouent les surpris devant la montée de l’extrême-droite organisée dont ils ont pourtant nourri le terreau.

 

La majorité fragile et ses oublis

La sociolinguistique décrit la majorité francophone québécoise comme une majorité fragile[xxvii]. Ce terme reflète précisément sa situation linguistique. L’avenir du français au Québec n’est jamais assuré, il a été à plusieurs reprises en danger et il exige une intervention étatique forte pour subsister dans un contexte hostile à son développement où il est enclavé par une langue et une culture impérialiste. La loi 101 est un exemple de cette intervention, mais le financement du livre, du théâtre, de la télé, du cinéma, de la recherche, des publications scientifiques et des médias fait partie de ce qui permet la survie de cette culture[xxviii].

La transformation de l’État québécois et la mondialisation qui ont été présentés plus haut fragilisent plus encore cette majorité. Les structures qui permettent sa reproduction ne tiennent constamment qu’à un fil, car toujours potentiellement remises en question, soit par le gouvernement qui les a mises en place, soit par un gouvernement extérieur qui en conteste depuis des lustres la légitimité.

Il ne s’agit pas ici de « peurs » irrationnelles, de traits psychologiques ou de traumatismes d’un triste passé qu’il faudrait maintenant savoir dépasser. La disparition des conditions de reproduction de la société québécoise, de sa culture et de ses institutions est une chose tout à fait possible (elle a d’ailleurs failli se produire dans un passé pas si lointain). C’est d’abord un ensemble de faits historiques, géographiques, linguistiques et démographiques, qui posent ce problème de façon évidente. Mais il est amplifié par un contexte social propre qui n’a jamais permis d’assurer que certaines institutions soient pratiquement intouchables et fondamentales par leur inscription, par exemple, dans une constitution. Ces institutions étant constamment menacées, la fragilité persiste.

Cependant, aussi fragile soit-elle, la majorité est aussi… majoritaire. Elle a donc, en partie du moins, les ressources et les responsabilités d’une majorité. Une de ces importantes responsabilités c’est d’assurer que ses institutions soient justes et équitables pour tout le monde, en particulier pour les communautés minoritaires. Or, trop souvent, ces responsabilités, la majorité au Québec ne les prend pas. Tournés vers notre fragilité, mais incapable d’y mettre fin en posant un geste clair, nous nous fermons les yeux sur nos pires travers et nous cultivons de très dangereuses idées.

On souhaiterait que notre propre fragilité nous rende sensible à celles des autres, qu’elle nous rende accueillants et ouverts à leur égard, malheureusement notre réaction relève souvent du repli sur soi. C’est le caractère tragique de la majorité fragile qui n’a pas réussi à se prendre en main. Obsédée par son propre sort, elle ne voit pas que les pouvoirs et les institutions qu’elle a mises en place et qu’il lui faut protéger ont aussi leur revers, leur part d’ombre. Quand on fait la lumière sur cette part d’ombre, la majorité se braque se sentant vexée et attaquée.[xxix] Comme si nous n’avions pas la maturité nécessaire pour admettre notre statut de majorité et les responsabilités qui viennent avec lui.

Ainsi, des groupes marginalisés ou minoritaires font état de réalités troublantes et nous peinons à les entendre, voire nous leur reprochons de faire le procès du Québec[xxx]. Plus encore, nous n’agissons pas pour changer clairement la donne avec les outils qui sont déjà à notre disposition face à des problèmes que nous connaissons très bien. Nous pourrions dès aujourd’hui et sans la moindre peine poser tant de gestes décisifs pour la vie de tellement de gens. Par exemple, reconnaître certaines langues (de l’inuktitut à l’abénaki en passant par la langue des signes québécoise – notons que certaines d’entre elles n’existent qu’ici dans le monde) et assurer leur pérennité;  procéder à l’embauche de personnes issues de la diversité dans la fonction publique pour que celle-ci reflète la diversité réelle de la population; mettre fin à la pauvreté et aux besoins criant d’accès à des services essentiels dans certaines communautés autochtones, en collaboration avec elles et sans attendre le gouvernement fédéral; reconnaître les diplômes des nouveaux arrivant en dépassant le corporatisme de certains corps de métier; établir un processus de traitement des plaintes contre la police qui semble neutre et qui porte à conséquence; régler les disparités salariales qui subsistent encore – même dans le secteur public – entre les hommes et les femmes; offrir les soins de santé adéquat aux personnes qui sont sur le territoire du Québec, peu importe leur statut migratoire et sans délais de carence. Ces gestes nous pourrions les poser maintenant. Ils ne nous mettraient pas en danger, bien au contraire, ils participeraient à nous rendre plus fort·e·s, plus serein·e·s et à nous sentir moins menacé·e·s.

La situation de dépendance a mené la majorité fragile non pas à s’assumer, mais à adopter le nationalisme des incapables. Quand ses tenants ont montré leurs évidentes limites, les nationalistes irresponsables nous ont enfoncé dans une dynamique encore plus malsaine avec nos concitoyen·ne·s marginalisés ou minorisés. Ces derniers ne sont plus seulement gênants, ils deviennent la source du danger qui menace l’équilibre précaire de notre société.  Cette idée tordue selon laquelle quelques centaines de milliers de personnes parmi les moins fortunées sont plus dangereuses que l’impérialisme économique et culturel qui nous entoure ou que la crise climatique qui nous guette relève soit du délire, soit du déni. Le délire propre aux gens qui veulent oublier qu’ils ont choisi de ne pas s’attaquer aux vrais problèmes auxquels ils sont confrontés. Le déni de la prise de nos responsabilités comme peuple.

On ne bâtit rien de bon en exaltant le sentiment national. Pas plus en nourrissant l’idée que nous sommes, par essence, meilleurs que les autres et que la nation est un objet immuable qu’il faut protéger contre des attaques étrangères. Tout ce qui reste de ces opérations de flatterie c’est un égo surdimensionné, mais immanquablement flétri par des décisions dont nous ne sommes pas maîtres, ce qui génère un dangereux ressentiment.

 

La rupture est déjà consommée

La rupture entre indépendance est nationalisme est déjà advenue. À droite, les dés sont jetés et la Coalition avenir Québec (CAQ) a choisi son camp. Dans une récente plaquette autopromotionnelle, le député caquiste de Borduas, Simon Jolin-Barrette, écrivait : « Nul besoin d’être un indépendantiste exalté pour avoir l’avenir du Québec à cœur. Nul besoin d’être indépendantiste pour être nationaliste, et pour exiger que le Québec soit respecté à part entière. »[xxxi]

Le jeune avocat ambitieux a raison et s’inscrit parfaitement dans le nationalisme qui a dominé la scène québécoise des 20 dernières années. Il veut « exiger » qu’on respecte le Québec. Il ne veut pas décider, il veut plaider. En effet, l’indépendance devient, au mieux une menace utile (le couteau sur la gorge de Léon Dion), au pire un encombrant projet à remettre à plus tard (selon la stratégie Lisée), mais elle n’est en rien nécessaire. D’où la pertinence de l’autonomisme adéquiste maintenant caquiste qui a, dans son ingénuité, au moins l’avantage de l’honnêteté.

Jean-François Simard, ancien ministre péquiste désormais identifié à la CAQ reprend le même refrain, mais avec plus de profondeur[xxxii]. En se désolant de la tiédeur nationaliste des élites actuelles, il croit qu’il est temps d’en finir avec le projet de pays déjà refusé deux fois par la population. Pour lui, cela nous permettrait enfin de reprendre les armes de débats musclées avec Ottawa pour négocier une place au sein de la fédération canadienne. Simard propose de troquer les chimères d’un pays qui ne vient jamais à la réalité de notre place bien concrète dans le Canada. Cette place se prendrait, bien sûr, au sein du système politique et économique actuel auquel adhère par ailleurs le sociologue caquiste, qui se dit excédé par l’hégémonie de la gauche au Parti québécois.

Le message de Jolin-Barette et de Simard est simple : parachevons la régression nationaliste et débarrassons nous des encombrantes scories indépendantistes. Finalement, tout ce qu’on veut c’est un sentiment national exacerbé qui permet aux élites locales de mener leurs combats à Ottawa en bénéficiant du support populaire. Que faut-il obtenir dans ces négociations? Plus de pouvoir pour les provinces, une meilleure reconnaissance du Québec au sein de la fédération canadienne et peut-être, avec un peu de chance, « l’honneur et l’enthousiasme » chers à Brian Mulroney.

Car voilà toute la question pour la droite : la position humiliante du Québec, son honneur entaché. Son honneur politique, quand un piteux Philippe Couillard reçoit le camouflet d’un Justin Trudeau qui ne veut pas négocier. Son honneur économique quand il reçoit plus de péréquation que les autres provinces. Pour laver l’honneur il faut réduire légèrement la dépendance politique (en obtenant des bons deals avec Ottawa) et s’adapter le mieux possible à notre dépendance économique (en obtenant des bons deals avec les investisseurs étrangers).

À travers la CAQ, la droite nationaliste a complètement rompu avec l’indépendance.

 

Indépendance ou résignation

Pour sortir du nationalisme, il ne reste que deux options : la résignation ou l’indépendance. La résignation serait l’arrêt démissionnaire du nationalisme actuel. Ne même plus faire les fanfaronnades d’usage aujourd’hui, ne plus prétendre à rien. S’éclipser à la fois comme société et comme potentiel politique. Devenir un morceau de la courtepointe canadienne, revendiquer des droits à la Cour suprême et s’intégrer le mieux possible à l’économie mondialisée. Plus besoin de nationalisme, il n’y aura plus de prétention à quoi que ce soit.

Il y a, néanmoins, une autre option pour sortir du nationalisme : l’indépendance. Au Québec ce mot est accolé à d’étranges significations, il est compris comme une version « purs et durs » de ce qui a été appelé la « souveraineté du Québec ». Replaçons un peu le vocabulaire. La souveraineté ce n’est pas l’indépendance, c’est la capacité effective d’exercer un pouvoir politique dans un espace et un temps donné. Il y a déjà de la souveraineté au Québec, il y a même une souveraine. Il y a aussi des petits espaces – que la constitution nomme compétences – où chaque ordre de gouvernement exerce à peu près sa souveraineté. Preuve qu’on peut être souverain, sans être indépendant. Il faut certes régler la question de l’origine de la souveraineté au Québec, qui doit venir du peuple[xxxiii] et non de la reine.

La façon qu’a un peuple d’exercer sa souveraineté est très simple, c’est de se former en assemblée constituante et d’établir lui-même les règles de son vivre-ensemble en écrivant une constitution. Beaucoup de peuples l’ont fait, le Québec peut le faire à son tour. C’est le moment où l’on rompt avec le pouvoir royal et où l’on dit : non, le pouvoir qui institue la politique ici, c’est nous. On fait alors une brèche dans le cadre fédéral et colonial. Mais ce geste de souveraineté n’est qu’un premier pas et il ne garantit pas l’indépendance. Dans beaucoup de républiques le peuple est théoriquement souverain, mais l’indépendance n’est pas pour autant acquise. Le peuple peut avoir décidé par un geste instituant de former une république (c’est l’expression de sa souveraineté), mais il n’a pas nécessairement éliminé ce qui le rend politiquement et économiquement dépendant. Ainsi, plusieurs peuples ont exercés leur souveraineté, mais peu de nations sont réellement indépendantes.

En effet, l’indépendance, c’est d’arrêter de dépendre des autres pour prendre ses décisions. C’est la fin de l’adolescence, c’est l’atteinte de la maturité pour un peuple, c’est la prise des responsabilités. Pour atteindre l’indépendance, il faut que la nouvelle constitution propose certains changements substantiels qui permettent au Québec de rompre avec la dépendance politique et économique. Contrairement à ce que soutiennent les tenants du souverainisme traditionnel au Québec, l’absence de contenu n’est pas un avantage, elle est en fait contre-productive car elle permet d’envisager une souveraineté qui ne change rien à nos vies.

Ce n’est donc pas tellement qu’il faille une indépendance qui mènera à un pays « à gauche » contre une indépendance « à droite » (les choix démocratiques fait après l’indépendance sauront bien nous dire là-dessus où loge le Québec), c’est simplement qu’il faut se donner des cadres pour qu’une véritable indépendance soit possible. Or, ces cadres ont plus souvent été pensés à gauche qu’à droite.

En premier lieu, il est crucial d’ouvrir immédiatement une discussion avec les peuples autochtones qui habitent le territoire du Québec, pour qu’ils puissent participer ou dialoguer avec notre processus de sortie du régime colonial et, s’ils le souhaitent, établir le leur propre. Avec ces peuples, toutes les options doivent être sur la table – incluant les questions territoriales – car une condition à l’indépendance d’un peuple, c’est qu’il reconnaisse celle des autres. Il s’agit d’établir un véritable dialogue entre peuples dans l’esprit d’une décolonisation de notre rapport au Canada et des rapports que nous entretenons entre nous. Le rôle de la majorité francophone dans ce processus est de se défaire à la fois de son rôle de colonisé et de colonisateur, une tâche collective complexe et exigeante, mais qui trouve sa solution dans des gestes politiques clairs et non dans la rhétorique (qu’elle relève d’un nationalisme néocolonial ou d’une approche proto-métisse fleur bleue). Ce qui émergera lors de ce dialogue ou même les conclusions de celui-ci peuvent ne pas nous plaire, mais la démarche n’est pas moins essentielle à notre propre sortie de la dépendance. Toute indépendance qui se ferait sans un tel processus serait factice car elle ne participerait pas à dépasser les tensions coloniales qui traversent encore nos réalités. Les rapports coloniaux sont le propre de la dépendance, il faut en sortir.[xxxiv]

En deuxième lieu, il est crucial d’établir dans la constitution à la fois les institutions qui assurent la pérennité d’une société francophone en Amérique et le traitement équitable et juste des minorités au sein de cette société. En brisant la dépendance politique au régime fédéral et à sa constitution par ces gestes, on brise la logique dans laquelle le nationalisme s’inscrit en ce moment. On dé-fragilise la majorité en donnant une sécurité à ses institutions et, du même geste, on définit comme étant fondamentaux les droits des minorités qui à la fois vivent aux côtés de la majorité et la compose.

Enfin, il est nécessaire d’ouvrir toutes les discussions sur les questions économiques, entre autre le rapport aux accords commerciaux, celui à la monnaie canadienne et ceux des rapports économiques avec les autres peuples. L’indépendance exige de faire des choix sur ces questions. Peut-on être indépendants si nos lois peuvent être invalidées ailleurs? Peut-on être indépendants si nos choix monétaires ne sont pas pris chez nous? Toutes ces questions, plusieurs peuples se les posent et donnent des réponses différentes, il faudra les affronter directement pour savoir ce que l’indépendance économique veut dire pour nous.

En bref, la souveraineté est un geste, l’indépendance exige un contenu qui répond au contexte de dépendance dans lequel se trouve le Québec. Le nationalisme n’est que le déni de ce contexte de dépendance par le biais de l’exaltation de la nation.

Si nous empruntons le chemin de l’indépendance, notre réflexion collective s’inscrira dans une tradition qui nous précède et qui a tenté de penser comment pourrait s’articuler notre façon de briser la dépendance politique et économique ici, au Québec[xxxv]. Dans le débat entourant l’écriture d’une constitution, des décennies de riches réflexions socialistes, féministes, écologistes, antiracistes, autochtones et altermondialistes sur la souveraineté et l’indépendance alimenteront la gauche pour faire des propositions concrètes sur notre façon de nous inscrire dans le monde par des règles et des institutions. La droite politique, avec ses traditions et ses idées y participera aussi, mais elle aura le devoir d’expliquer comment ses propositions répondent aux questions fondamentales que pose la prise de notre indépendance.

Il ne sera plus question alors de demander des permissions, de se vanter et de flatter. Il sera question de prendre des décisions face à nos égaux et de vivre avec les conséquences. C’est économique, comme politique. Nous pouvons faire des erreurs, mais ce seront nos erreurs, pas celles d’un autre gouvernement qu’on peut ensuite blâmer sans se sentir concernés.[xxxvi]

L’indépendance, c’est l’entrée collective sur la scène de l’interdépendance globale. À peine sommes-nous adultes que nous constatons notre grand besoin d’être en relation avec les autres. Pour un pays, les autres ce sont les autres peuples du monde et les écosystèmes que nous habitons. Notre premier travail est de comprendre, écouter, découvrir ceux et celles avec qui nous partageons le monde. Cette compréhension exigera de participer à sa transformation pour assurer sa survie[xxxvii]. Devenus indépendant·e·s, ces relations avec les autres nous participons à les fixer : il n’y pas un ministre d’Ottawa qui écoute nos doléances, qui les met dans la grande liste de toutes les doléances des autres provinces et qui fait son choix. Bien sûr, il y a des rapports de pouvoir en jeu, mais nous y participons, nous cessons d’en être les spectateurs.

 

En finir avec la dépendance

La volonté d’indépendance n’a besoin d’aucune exaltation, d’aucun chauvinisme, d’aucune impression que nous serions meilleurs que d’autres. La volonté d’indépendance est fondée sur la réalité d’une communauté politique dont les frontières sont politico-culturelles et non ethniques. Politiques, car il existe une série d’institutions (l’assemblée nationale, bien sûr, mais surtout : un système d’éducation, un système de santé, des bibliothèques, des maisons de la culture, des médias, une administration publique, un régime fiscal, un code civil, un système d’aide social, etc.) qui regroupe tout le monde qui habite le Québec, peu importe son origine ou son lieu de vie sur le territoire (ces institutions sont des produits de notre monde actuel, elles ne sont pas parfaites et à sauvegarder en l’état, sans les remettre en question, elles contiennent toujours une part d’aliénation). Culturelles, car il existe une série de réalités culturelles (une langue commune et plusieurs langues minoritaires, un cinéma, des chansons, une littérature, une réflexion scientifique, une architecture, un design, une façon de prendre soin du territoire, une cuisine, un humour, des vedettes, des mœurs et coutumes, etc.) qui se croisent et dans lesquelles évoluent la population du Québec (là encore, la culture est un espace tendu, qui contient sa part d’ombre). Au sens descriptif, il s’agit d’une société. Au sens politique, les gens qui habitent cette société forment un peuple qui peut prendre des décisions de nature politique.

L’indépendance consiste à dire que ce peuple devrait pouvoir prendre ses décisions par lui-même. Je n’ai pas besoin d’aimer particulièrement les ougandais·e·s ou les guatémaltèques pour dire qu’ils ont toute la légitimité de prendre de façon indépendante l’ensemble des décisions politiques qui les concernent. Ni d’ailleurs pour souhaiter, par solidarité, qu’aucun impérialisme ne vienne contrevenir à cette autodétermination. Je peux même aimer profondément un peuple ou, au contraire, qu’il provoque chez moi de l’antipathie sans que cela ait de conséquence sur le fait qu’il doit être libre. Pas besoin de nationalisme pour aimer la liberté.

Mais les choses ne peuvent pas en rester à des considérations abstraites quand on souhaite transformer le monde et agir politiquement. Forcément on évolue dans une société donnée. Nous ne sommes pas des citoyen·ne·s du monde loin des institutions et des cultures. Nous baignons dedans. C’est le lieu de notre engagement, ce sont les gens et les institution que l’on aime et déteste tout à la fois et avec qui, irrémédiablement, on partage notre avenir. Ainsi, l’histoire fait que nous sommes au Québec et non ailleurs. Et qu’au Québec, la possibilité de prendre des décisions de façon indépendante n’est pas réglée. Qu’on le fasse parce qu’on pense que le droit à l’autodétermination se vaut en soi ou qu’on le fasse parce qu’avoir tous les pouvoirs politiques et économiques sera nécessaire pour transformer la société devient une question sémantique, il en résulte qu’il faut faire l’indépendance.

Mettre fin à notre dépendance politique et économique envers le colonialisme canadien et la mondialisation néolibérale n’exige aucun nationalisme. En fait, si on veut en finir avec le nationalisme, c’est avec la dépendance qu’il faut d’abord régler nos comptes. La dépendance économique au système mondialisé et la dépendance politique au fédéralisme canadien. Par une situation historique complexe que j’ai tenté de décrire ici, cette double dépendance participe à créer le nationalisme qui domine la politique québécoise depuis 20 ans et qui nous conduit vers de dangereuses dérives aujourd’hui. En finir avec ces liens malsains de dépendance permet, à gauche, de penser un projet de transformation sociale substantiel qui n’est pas balisé par des frontières politiques et économiques imposées d’ailleurs.

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Un grand merci à Marianne Di Croce et à Eric Martin qui ont relu ce texte et m’ont fait des commentaires précieux qui l’ont grandement transformé. Merci aussi à Julie Chateauvert et Jonathan Durand-Folco qui par leurs conseils et réflexions ont grandement nourri l’intuitions à l’origine de ce texte. Bien sûr, tout ce beau monde n’a aucune responsabilité dans les inepties qu’on trouvera immanquablement dans ce texte, leurs contributions ont plutôt tenté de les limiter.

[i] Sur cette question, l’ouvrage suivant me semble bien exposer la complexité de cette période tout en gardant une approche critique : McRoberts, Kenneth et Dale Posgate, Développement et modernisation du Québec, Montréal : Boréal Express, 1983, 350 p.

[ii] J’en ai déjà parlé dans les pages de cette revue à partir de Parti Pris (https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/trois-reflexions-charte-valeurs-quebecoises-partir-parti-pris/), mais pour une réflexion beaucoup plus étendue et nuancée on consultera: Mills, Sean, Contester l’empire – Pensée postcoloniale et militantisme, Montréal : Hurtibise, 2011, 360 p.

[iii] Ce n’est d’ailleurs pas le fait que du deuxième règne de Bourassa comme on le dira trop souvent, cachant avec complaisance les ignominies de la période péquiste s’étendant de la fin du référendum à 1985. On y oublie alors les nombreux reculs sociaux causés par les politique d’austérité mise alors en place, l’adhésion à la thèse de la sauvegarde du dollars canadien fort, la loi spéciale de 1982, la tentative de privatisation de la SAQ et bien d’autres bêtises encore.

[iv] Pour tout le détail de cet argument voir : IRIS, Dépossession, une histoire économique du Québec contemporain, Montréal : Lux éditeur, 2015, 328 p.

[v] Gélinas, Jacques B., Le virage à droite des élites politiques québécoises, Montréal : Écosociété, 2003, 248 p.

[vi] Nombre de travaux de l’IRIS ont montré ces transitions dans le financement fédéral.

[vii] Voir : Savard-Tremblay, op. cit., p.57-111.

[viii] Gélinas, Jacques B., Le néolibre-échange, L’hypercollusion business-politique, Montréal : Écosociété, 2015, 192 p.

[ix] Denault, Alain, Offshore, Paradis fiscaux et souveraineté criminelle, Montréal : Écosociété, 2010, 120 p.

[x] On répondra à ceci que je vise donc un certain nationalisme et non pas le nationalisme en général. On dira que le nationalisme que j’attaque est soit étriqué, étroit ou exacerbé. Ou alors, dans le cas précis du Québec, on évoquera – notamment pour ce que je présenterai plus bas comme le nationalisme des incapables – l’expression « affirmation nationale ». Tout le monde a droit à ses définitions, bien sûr, mais je veux prendre le temps ici d’expliquer en quoi, selon moi, je m’attaque à tout le nationalisme québécois et non à une simple version de celui-ci. Pour ce faire, je m’appui en partie sur une interprétation maussienne du nationalisme que je puise dans Karsenti, Bruno et Cyril Lemieux, Socialisme et sociologie, Paris : Éditions EHESS, 2017, 192 p. (Merci à Jonathan Durand-Folco de me l’avoir fait connaître). La conscience nationale – savoir qu’on existe dans une nation, qu’une nation est un fait social réel même si elle est composé d’éléments imaginaires, y vivre et souhaiter s’y épanouir individuellement et collectivement – n’est pas le nationalisme. Le nationalisme désigne une idéologie portant sur la nation (donc ce n’est pas non plus l’amour individuel de la nation ou de la patrie, qui n’est pas une idéologie construite et structurée – bien que le nationalisme puisse être lié, voire peut  provoquer cet amour). Quand j’emploi nationalisme dans les pages qui suivent, je parle d’une idéologie qui fétichise la nation, qui la rend univoque et la dote d’une essence particulière et d’une trajectoire « naturelle » (s’enrichir, étendre son influence, conquérir, péricliter, disparaître, etc.). Le nationalisme ce n’est donc pas penser la nation ou souhaiter le meilleur pour le peuple qui vit en son cadre, sinon tout le monde qui pense ou fait de la politique dans le cadre national devient nationaliste et ce mot ne voudrait plus rien dire de spécifique. Pour justifier l’existence du suffixe « isme » il faut un système de pensée organisé. Pour reprendre l’ouvrage évoqué plus haut : « Loin de considérer la nation de manière sociologique, autrement dit loin de comprendre, de réfléchir et d’élaborer le cadre qu’elle représente, le nationalisme la soustrait à l’examen et la réduit à un présupposé non interrogé » (p.17). Cette fétichisation permet d’utiliser la nation à des fins politiques précises, notamment en la portant aux nues ou en la présentant comme mise en péril. Tout ceci n’empêche pas le nationalisme d’être parfois ouvert et progressiste (comme le néonationalisme des années 1960-1970) ou d’être tout le contraire en fonction de qui le porte. Le nationalisme s’adapte aussi, comme toute idéologie, au contexte politique et culturel dans lequel il évolue. Je m’attaque ici au nationalisme québécois des 20 dernières années, non pas à sa version étriquée ou ethnique, mais au nationalisme québécois en général. Enfin, bien que je sois conscient que cette définition ne fasse pas l’unanimité (mais quelle définition du nationalisme fait donc l’unanimité?), je crois qu’elle permet de rendre compte de la vaste majorité des usages du mot nationalisme et de la pratique politique du nationalisme dans l’espace public québécois. Il n’est donc pas question ni de contester l’existence de la nation, ni du peuple, mais de proposer d’abandonner une certaine habitude du discours et de l’action politique.

[xi] Secrétariat aux affaires intergouvernementales canadiennes, Québécois, notre façon d’êtres canadiens, Politique d’affirmation du Québec et de relations canadiennes, Québec, Juin 2017, 180 p.

[xii] http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201705/31/01-5103184-quebec-relance-le-debat-constitutionnel.php

[xiii] http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201711/25/01-5144809-conseil-de-la-caq-legault-mise-sur-une-politique-nataliste.php

[xiv] https://coalitionavenirquebec.org/fr/blog/2016/01/19/un-quebec-plus-riche-le-but-ultime-de-la-caq/

[xv] Il a néanmoins opéré un clair virage identitaire, pour s’en convaincre on lira Pelletier, Jacques, « De la hantise identitaire à l’islamophobie » dans L’université : Fin de partie et autres écrits à contre-courants, Montréal : Varia, 2017, p.75-109.

[xvi] http://www.ledevoir.com/politique/quebec/480241/course-au-pq-les-grandes-entrevues-du-devoir-rouvrir-la-boite-de-pandore

[xvii] http://www.cliqueduplateau.com/2016/06/26/on-existe-silence-on-existe-silence/

[xviii] http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1058238/boeing-a-peut-etre-gagne-une-bataille-mais-la-guerre-est-loin-detre-finie-dit-couillard

[xix] http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1057994/projet-hydrocarbures-acceptabilite-sociale-philippe-couillard

[xx] Secrétariat de la condition féminine, Ensemble pour l’égalité : Stratégie gouvernementale pour l’égalité entre les femmes et les hommes vers 2021, Québec, 2017, p.108.

[xxi] http://www.lapresse.ca/affaires/economie/quebec/201801/27/01-5151673-le-quebec-en-chine-au-bon-moment-et-dans-le-bon-creneau-se-felicite-couillard.php

[xxii] Bouchard, Lucien, « Conférence de presse – Bilan de la session », 19 juin 1997 cité dans Savard-Tremblay, Simon-Pierre, L’État succursale, La démission politique au Québec, Montréal : VLB éditeur, 2016, p.82-83.

[xxiii] http://www.ledevoir.com/politique/quebec/392020/le-projet-de-charte-des-valeurs-est-depose

[xxiv] http://www.journaldemontreal.com/2012/08/14/francois-legault-les-asiatiques-et-l039effort-si-c039etait-vrai

[xxv] http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201710/24/01-5141079-loi-62-la-ministre-stephanie-vallee-se-contredit.php

[xxvi] http://www.lapresse.ca/actualites/national/201711/29/01-5145231-hausse-de-20-des-crimes-haineux-au-quebec.php

[xxvii] Un grand merci à Julie Chateauvert de m’avoir introduit à cette notion, fort utile pour comprendre le Québec.

[xxviii] Reste à voir encore comment on organise se financement, le choix de la création d’entreprises culturelles selon la logique étasuniennes (surtout dans le cinéma) est contradictoire comme le montre : Desjardins, Denys, La Vie privée du cinéma, Québec : Les films du Centaure, 2011, 240 minutes.

[xxix] Voir à ce sujet: Conradi, Alexa, Les angles morts, Perspectives sur le Québec actuel, Montréal : Remue-Ménage, 2017, 228 p.

[xxx] http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201703/27/01-5082800-lisee-reproche-a-couillard-de-faire-le-proces-des-quebecois.php

[xxxi] Jolin-Barrette, Simon, J’ai confiance, Réflexions (sans cynisme) d’un jeune politicien, Montréal : Québec Amérique, 2018, p.39.

[xxxii] Simard, Jean-François, L’idéologie du hasard, Montréal : Fides, 2018, 199 p.

[xxxiii] Voir sur l’idée de peuple – un terme qui pour moi comporte une plasticité politique et qui est loin d’être une notion figée – les  réflexions, que je partage, de Conradi, op. cit., p.213-216. On pourra aussi lire : Alain Badiou, Pierre Bourdieu, Judith Butler, Sadri Khiari, Jacques Rancière, Georges Didi-Huberman, Qu’est-ce qu’un peuple ?, Paris : La Fabrique, 2013, 124 p.

[xxxiv] Une voix très convaincante à cet égard est celle de Maïtée Labrecque-Saganash dont on peut lire les éclairantes chroniques dans le quotidien montréalais Métro. Dans les pages de la présente revue on lira le très intéressant texte de Bálint Demers qui, bien que je ne partage pas certaines de ses affirmations, a l’avantage de poser comme essentiel le maillage des processus de décoloniation des différents peuples présents sur le territoire: https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/notes-populisme-quebecois/ . Enfin, plus largement sur les dynamique coloniales on lira le tout récemment traduit Coulthard, Glen, Peau rouge, masques blancs, Contre la politique coloniale de la reconnaissance, Montréal : Lux, 2018, 368 p.

[xxxv] Voir : Martin, Eric, Un pays en commun, Socialisme et indépendance au Québec, Montréal : Écosociété, 2017, 265 p.

[xxxvi] Voir à cet égard les arguments convaincants de : Aussant, Jean-Martin, La fin des exils, Résister à l’imposture des peurs, Montréal : Documents, 2017, p.76-95.

[xxxvii] À ce sujet, lire l’important Casselot, Marie-Anne et Valérie Lefebvre-Faucher, Faire partie du monde, réflexion écoféministes, Montréal : Remue-Ménage, 2017, 176 p.

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Directions syndicales et travailleurs-euses, même combat? https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/directions-syndicales-et-travailleurs-euses-meme-combat/ Thu, 12 May 2016 16:46:51 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=322 « Je ne crois plus au mouvement syndical, mais je crois encore au mouvement ouvrier. »

Robert Valiquette, Patissier et délégué du Syndicat des employé-es du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (SECHUM).

 

 

L’automne 2015 a été marqué par une mobilisation impressionnante des travailleurs-euses du système public partout au Québec et a ainsi détrompé ceux et celles qui croyaient le mouvement syndical mort. Alors pourquoi encore rentrer la tête basse? Comment les dirigeant-e-s syndicaux peuvent-ils, à peine sauver les meubles d’une maison en feu et en être « fiers1 »?

En décembre 2014, les dirigeant-e-s du Front commun trouvaient qu’une augmentation de 3% sur cinq ans et la retraite à 62 ans étaient des offres « arrogantes, méprisantes et insultantes2 ». Un an plus tard, 5,25% sur cinq ans devient un « gain significatif3 ». De plus, ils s’aventurent sur une pente très glissante en reculant sur la retraite, alors que notre fond est pleinement capitalisé. Cela nous amène à devoir poser des questions qui, au nom de l’unité du mouvement, ont été mises de côté depuis trop longtemps.

La lutte des travailleurs-euses du système public qui se construit depuis plus d’un an est un éloquent témoignage du divorce entre les directions syndicales et les membres, mais également entre les directions syndicales et la classe ouvrière dans son ensemble. Trois éléments témoignent de cela : le refus des directions de faire un débat sur l’adoption possible d’une loi spéciale, le décalage entre les objectifs de la grève pour les directions et pour les travailleurs-euses, ainsi que sur la façon dont ces journées de grèves ont été menées. Un mouvement de cette ampleur n’arrive pas souvent. Nous devons impérativement en tirer les conclusions qui s’imposent et proposer les mesures nécessaires pour les éviter à l’avenir.

 

Loi spéciale : « nous ne sommes pas rendus là »

Avant même la fin de notre convention collective, les militants-e-s de la base ont exigé rapidement une réponse des directions advenant une loi spéciale lors des négociations à venir. Peu importe l’instance syndicale où la question fut posée, la réponse était « nous ne sommes pas rendus là ». La même réponse nous fut servie sous différentes moutures pendant plus d’un an.

Pourtant, la question est tout sauf saugrenue. Lorsque nous mobilisions les travailleurs-euses, bien souvent le premier commentaire était « ça donne quoi, il vont nous décréter? ». Dès 2013, le texte de Martin Petitclerc et Martin Robert sur la récurrence de l’adoption des lois spéciales dans les négociations du secteur public était bien connu des milieux militants4. Nous ne comptons plus le nombre d’articles et de conférences sur le sujet.

Toutes les centrales ont d’immenses services juridiques, et pas une n’a jugé pertinent de produire un document nous expliquant les conséquences d’une loi spéciale pour les différents secteurs et les moyens de la contourner. Surtout dans un contexte où la Cour suprême avait réaffirmé le droit de grève pour les employés du système public5.

Il y a bien sûr eu plusieurs initiatives locales, mais sans les moyens de diffusion et l’expertise des centrales, ces informations ont uniquement circulé dans les cercles restreints. Il est impossible de défier une loi spéciale si nous n’avons même pas fait un débat préalable sur le sujet.

 

Gagner l’opinion publique ou faire plier le gouvernement? 

Qu’est-ce qu’une grève? Une grève est d’abord une cessation de travail. C’est la conséquence d’un désaccord entre deux parties. Dans une entreprise privée, l’arrêt de travail est en soi une pression économique parce que la production s’arrête. Lors d’une grève dans les services publics, l’arrêt de travail ne va pas toujours de pair avec la pression économique. Nous donnons des services à la population, nous ne « produisons » pas. C’est particulièrement vrai dans le milieu de l’éducation et en santé. Il faut donc rajouter ce volet à la grève pour qu’elle soit efficace. La pression économique est le seul moyen pour faire reculer un patron. Et cet aspect fut totalement absent de la stratégie du Front commun.

Depuis le début, toute la stratégie syndicale tournait autour de la visibilité. Les gens doivent nous voir, les journaux doivent parler de nous. Ce qui est le point de départ nécessaire à toute mobilisation d’envergure, mais rendu à la deuxième journée de grève régionale nous répétions exactement la même chose qu’à la première. Aucune gradation de moyens de pression n’était planifiée, nous avions l’impression de rejouer dans la même pièce de théâtre.

Quand le gouvernement, depuis des semaines, durcit le ton, ce n’est pas le temps de mettre de l’eau dans son vin, surtout à un moment où les forces de l’ordre, elles-mêmes en moyen de pression, étaient plus que tolérantes lors de nos actions et qu’un sondage donnait un appui de 51% aux syndicats6, du jamais vu.

Pourquoi est-ce arrivé? N’est-ce pas tout simplement parce les travailleurs-euses et les directions syndicales n’ont pas fait la grève pour les mêmes raisons? C’est à dire, que l’objectif des uns n’était pas le même que l’objectif des autres.

 

Sauver les meubles ou vaincre?

 « On n’aime jamais présenter la préservation d’acquis comme un gain7 ». Voilà ce que déclarait le président de la FTQ Daniel Boyer. Premièrement, nous n’avons pas préservé grand-chose, mais plutôt empêché le gouvernement de nous gruger davantage, nuance.

L’ancien président de la CSQ, Réjean Parent, va plus loin. Le 4 janvier dernier, il déclarait que « plusieurs se réjouissaient de cette entente patronale-syndicale qui assurerait la paix dans les relations du travail pour les prochaines années entre les travailleurs de l’État et le gouvernement8». Je vous épargne ma réaction lorsque j’ai lu le mot « réjouissance ». Concentrons-nous sur l’élément le plus important : cette entente « assure la paix ». Quelle paix!

Voit-il cette entente comme un traité de paix? Pour que cela soit vrai, il faut que les deux parties en litiges cessent les hostilités. Ce n’est pas le cas, le gouvernement libéral fonce toujours vers son principal objectif qui vise le démantèlement du système public. Chaque coupure dans le système public est un acte de guerre. Dans ces circonstances, renoncer au droit de grève est une reddition pure et simple.

Ce qui est préservé dans cette entente, c’est la machine syndicale. Il faut se rendre à l’évidence, la lutte de classe existe également dans le mouvement syndical. (Au sens où les intérêts matériels d’un groupe social s’opposent aux intérêts matériels d’un autre.) Il est de plus en plus difficile de le nier, surtout lorsque ces mêmes directions nous présentent depuis plus de 10 ans des reculs comme des gains…

 

Lutter contre l’austérité ou « pour un règlement négocié »?

Le communiqué du Front commun du 8 novembre 2015 stipulait ceci : « les 400 000 travailleuses et travailleurs du secteur public membres du Front commun entameront dès demain une seconde série de grèves tournantes afin de parvenir à un règlement négocié9 ». Depuis le début, nous voyons ce genre de déclaration, sans trop y porter attention et pourtant tout est là.

L’objectif pour les directions syndicales est d’éviter à tout prix une loi spéciale. Peu importe la qualité de l’entente, ils vont crier victoire si celle-ci est signée. Pour nous, l’objectif de la grève est une bonne convention collective et la défense de nos acquis. Pour l’aile gauche du mouvement, l’objectif est de stopper l’austérité. Si la logique de la direction est une entente négociée, la stratégie se comprend, mais si l’objectif est de stopper les attaques sur le système public et de gagner une amélioration de nos conditions de travail, alors là, la stratégie est perdante puisqu’elle brise un rapport de force au moment précis où celui-ci aurait dû se raffermir.

C’est précisément ce que les directions ont fait à la mi-novembre. Le 17 novembre, Jacques Létourneau, président de la CSN, déclare que « le niveau de mobilisation est très fort. Je dirais même qu’il est historique. Je pense qu’on n’a pas vu ça depuis les années 1970 au Québec10». Le lendemain, la direction du Front commun reculait sur les demandes salariales et annonçait la suspension des trois journées de grèves nationales de décembre11, la même journée où Coiteux qualifiait les nouvelles demandes syndicales « d’inacceptables12 ». Tactique syndicale confuse qui a ébranlé la mobilisation des membres inutilement. Heureusement que la pression de la base a fait en sorte que nous réussissions à tenir au moins une journée de grève nationale le 9 décembre.

Il y a eu, quelques mois auparavant, un autre bel exemple. Depuis 2012, plusieurs syndicats locaux de la CSN poussent pour une « grève sociale ». Cette question est revenue lors de nos négociations. La direction de la CSN tente de repousser la question le plus longtemps possible, mais est finalement au moins obligée, de prendre position, pour le début du mois de décembre. Plusieurs sont convaincus à l’époque que la lutte du Front commun sera déjà terminée, mais c’est mieux que rien. Heureusement, la lutte est loin d’être conclue au début du mois de décembre 2015, mais, alors que les organisateurs du conseil confédéral devaient y remettre un rapport sur la faisabilité d’une « grève sociale », celle-ci n’est même pas inscrite à l’ordre du jour. Nous attendons toujours ce rapport.

Nous voyons cette contradiction depuis longtemps : à mesure que la lutte s’amplifiait, les directions faisaient de plus en plus la distinction entre les négos et la lutte contre l’austérité. La contradiction est telle que, dans la même entrevue, la présidente de la CSQ recommandait la ratification de l’entente et la poursuite de la lutte contre l’austérité…13 Comme s’il était possible de stopper l’austérité sans grève, sans rapport de force.

Ce que le mouvement syndical demandait, et demande encore, est un réinvestissement massif dans le système public. Comment convaincre un gouvernement qui fait le contraire? Il y a deux possibilités. Premièrement, une pression de la rue assez forte pour créer une situation intenable, ce qui implique une pression économique importante. La deuxième option est l’élection d’un nouveau gouvernement en faveur d’un réinvestissement. Il n’y a pas d’autre moyen, alors pourquoi les directions ne priorisent ni l’un ni l’autre?

Les campagnes des directions syndicales ne sont pas orientées vers une gradation des moyens de pression ni vers une solution politique. Le but des directions semble davantage s’orienter vers des actions sans lendemains qui évacuent la pression de la base, plutôt que de construire un rapport de force qui fait mal. Ce n’est pas simplement en étant «  vus et entendus » que nous allons gagner. Nous le savons, mais pour faire prendre au mouvement syndical une nouvelle direction, nous devons nous entendre entre nous avant, pour déterminer ensemble, les causes de la défaite et les façons concrètes de s’en sortir.

 

Pour des syndicats démocratiques et combatifs

Plusieurs camarades ont perdu espoir dans le mouvement syndical. C’est normal. Mais il faut faire la distinction entre sa direction et les militant-e-s de la base. Ce n’est pas en « vidant » le mouvement ouvrier réel de ses éléments les plus combatifs que nous allons pouvoir briser la domination des directions syndicales conservatrices encore baignées dans le grand rêve de la concertation sociale. Nous avons des instances pour les contester, il faut le faire. Ça fait leur affaire que nous dépensions nos énergies dans d’autres projets, ne leur donnons pas ce plaisir-là. C’est justement parce que c’est long, difficile et frustrant, qu’il est important de le faire. Tourner le dos au mouvement syndical, sous prétexte que nous n’aimons pas les déclarations de ses dirigeant-e-s, c’est tourner le dos aux militant-es ouvriers les plus actifs.

Le mouvement syndical n’est pas une structure statique, il reflète l’état et l’évolution du rapport de force et le niveau de conscience de classe à un moment donné. En d’autres termes, rejeter le mouvement syndical en bloc, sans nuance, c’est rejeter le mouvement réel de la classe ouvrière et donc refuser de mener le combat avec elle. Il faut voir toutes les organisations de masse de la classe ouvrière comme un champ de lutte de classe14. Un terrain de lutte comme un autre où il faut être. Les syndicats sont à nous, nous les finançons, défendons-les!

 

…au niveau local

Cette remise en cause des directions syndicales passe d’abord par la mobilisation au niveau local. Lors d’une action, il ne faut pas simplement inviter les travailleurs-euses, il faut constamment solliciter leurs concours dans l’organisation du mouvement. Bien souvent nous sommes infantilisés, il faut être là, à telle heure et c’est tout. L’objectif à court terme qui est de réaliser une action peut être atteint, mais celui à plus long terme, qui consiste à élargir la lutte par la consolidation et la formation de nouveaux militant-e-s par la pratique, pourtant cruciale pour le renouvellement du mouvement, ne l’est pas.

Cette déresponsabilisation des travailleurs-euses entraîne un effet pervers dans la perception que ceux-ont du syndicalisme. Combien de fois n’ai-je pas entendu « vous du syndicat… », comme si la solution à leurs problèmes était extérieure à eux-mêmes. Tant que cette perception sera généralisée, nous n’arriverons à rien. Le seul moyen de la casser passe par une prise en charge des problèmes quotidiens de la lutte syndicale par le plus grand nombre possible de travailleurs-euses. Comment faire cela? Par exemple, si un syndicat local organise une manifestation sur l’heure du midi pour dénoncer des licenciements abusifs. Qui assure le service d’ordre ? Les conseillers syndicaux. Ce sont des gens qui gagnent aisément deux fois notre salaire qui vont décider jusqu’où notre colère doit aller ? Pourquoi le syndicat local n’élirait-il pas un service d’ordre à même ses propres membres ? Cela permettrait de démontrer, entre autres, que l’organisation d’une action dépend de nous.

Cette infantilisation des membres entraîne également une dépendance de chaque syndicat local envers ses directions spécifiques. Cela entraîne des situations où, sur le même plancher, deux délégués d’organisations différentes ne se connaissent même pas. Ce manque de coordination s’aggrave souvent davantage lorsqu’on parle de différents milieux de travail, parfois très proches géographiquement l’un de l’autre. Construire une solidarité intersyndicale à la base dans les quartiers et les milieux de travail par la création de comités d’action est une étape nécessaire pour favoriser l’unité la plus large possible dans le mouvement ouvrier. Outil qui pourrait permettre tout d’abord un décloisonnement des luttes, tout en fédérant les militant-e-s les plus actifs d’un même milieu de travail ou d’un quartier pour nous permettre d’augmenter notre force de frappe.

Mais nos frustrations envers les directions syndicales nationales ne doivent pas nous enfermer dans l’action locale non plus. La coordination au niveau national des syndicalistes les plus combatifs reste vitale. C’était l’idée d’Offensive syndicale, reprise par la suite par Lutte commune.

 

…et national

Pour l’instant, tout nous porte à croire que Lutte commune fait la même erreur qu’Offensive syndicale; celle de la phobie de la structure. Cette attitude est compréhensible. L’appareil syndical exerce un contrôle tellement serré sur le processus démocratique qu’il brise l’élan spontané. Les militant-e-s critiques de cela ont donc tendance à faire exactement l’inverse et ont une phobie des structures formelles et ne veulent exercer de leadership sous aucun prétexte. Le résultat est prévisible, ce qui pourrait être des foyers d’organisation, devient des cercles de discussions qui finissent par s’épuiser à force de tourner en rond. L’exemple le plus achevé de cette phobie de la structure fut l’initiative Printemps 2015, où personne n’était redevable à personne. Il a fini par être noyauté par les éléments les plus gauchistes, s’éloigner de la base et n’a eu pour seul mérite que de « brûler » le mouvement étudiant avant même que la lutte des travailleurs-euses du système public commence.

La structure la plus antidémocratique au monde reste l’absence de structure. J’aime mieux un responsable élu, qu’un responsable qui ne l’est pas. De toute façon, ce n’est pas la structure du groupe qui mène à la bureaucratisation et à la collaboration de classe, mais sa composition sociale. Dans le mouvement syndical, le problème n’est pas qu’un exécutif détermine une ligne politique, mais que cette ligne soit déterminée par des gens qui gagnent autant que nos patrons. La solution ne passe pas par une valorisation de l’horizontalisme, mais par la promotion de l’auto-organisation de la base et sa construction consciente. Ce type d’opposition existe depuis longtemps.

En Angleterre, il existe une longue tradition de shop stewards’ committee (comités de délégués). Par exemple, dans les grandes usines anglaises, il pouvait y avoir une dizaine de syndicats différents. Les travailleurs-euses ont donc décidé de s’organiser entre eux. Aujourd’hui, cette tradition se perpétue sous la forme du National Shop Steward Network (NSSN). L’objectif est de coaliser l’opposition du plancher à l’approche concertationiste des directions dans les instances. L’adhésion au NSSN est soit faite sur une base individuelle ou de groupe, plusieurs syndicats en sont membre, notamment, le National Union of Rail, Maritime and Transport Workers (RMT), le Public and Commercial Services Union (PCS), le National Union of Minesworkers (NUM), la Fire Brigades Union (FBU) et plusieurs autres.

Aux États-Unis, l’une des expériences les plus proche du NSSS existe à l’intérieur d’une organisation syndicale. Le groupe Teamsters for a Democratic Union (TDU) fut créé pour briser l’influence de la mafia sur la direction du syndicat des Teamsters. Ils y sont parvenus par une lutte pour la démocratisation des structures et la valorisation de l’implication des membres de la base (rank-and-file unionism). Aujourd’hui, ceux-ci s’organisent démocratiquement comme tendance dans le syndicat et sont présentement très actifs dans la campagne pour remplacer le leadership syndical. Entre autres, ils présentent leurs propres candidats sur une liste commune. Ces deux organisations ont un leadership élu, révocable, qui partage les mêmes conditions de vie que la majorité des membres15.

À mon sens, c’est vers ce type d’organisation que nous devons aller. Ce n’est que par la construction patiente d’un rapport de force à l’intérieur du mouvement syndical que nous pourrons briser la suffisance de certains dirigeant-e-s et ainsi redonner le goût à plusieurs de s’investir dans le mouvement syndical.

Avant même d’avoir terminé la lecture de ce texte, certains apparatchiks du mouvement syndical vont sans doute crier à la « déloyauté » ou au « noyautage ». Profitons-en donc maintenant pour répondre à cette première critique. Le processus démocratique n’inclut pas uniquement le droit d’exprimer son désaccord, mais également celui de s’organiser et de proposer d’autres avenues. Ce qui implique d’avoir l’information pour l’assemblée avant que celle-ci commence… L’assemblée générale est souveraine, la loyauté du syndicaliste est là, uniquement là.

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1   « Le Front commun présente avec satisfaction l’entente de principe », TVA Nouvelles, 20 décembre 2015, [En ligne] http://www.tvanouvelles.ca/2015/12/20/le-front-commun-presente-le-contenu-de-lentente-de-principe

2   « Des offres arrogantes, insultantes et méprisantes », Infos-Négo # 1, 16 décembre 2014, [En ligne] http://frontcommun.org/materiel/info-nego-1-offres-arrogantes-meprisantes-insultantes/

3   « Le Front commun fait des gains significatifs pour les travailleuses et les travailleurs du secteur public », CSN-Secteur public, 20 décembre 2015, [En ligne] http://entrenosmains.org/project/negociations-du-secteur-public-le-front-commun-fait-des-gains-significatifs-pour-les-travailleuses-et-les-travailleurs-du-secteur-public/

4   Martin Petitclerc et Martin Robert, « La loi spéciale et son contexte historique. La désinvolture du gouvernement quant au droit de grève », Histoire engagée, 7 juillet 2013, [En ligne] http://histoireengagee.ca/?p=3388

5   « La Cour suprême invalide la loi limitant le droit de grève des services essentiels », Ici Radio-Canada, 30 janvier 2015, [En ligne] http://ici.radio-canada.ca/regions/saskatchewan/2015/01/30/002-services-essentiels-cour-surpeme-inconstitutionnelle.shtml

6   « Un non ferme à l’austérité », Journal de Québec, 21 novembre 2015, [En ligne] http://www.journaldequebec.com/2015/11/21/un-non-ferme-a-lausterite

7   « Le Front commun fait des gains significatifs pour les travailleuses et les travailleurs du secteur public », CSN-Secteur public, 20 décembre 2015, [En ligne] http://entrenosmains.org/project/negociations-du-secteur-public-le-front-commun-fait-des-gains-significatifs-pour-les-travailleuses-et-les-travailleurs-du-secteur-public/

8   « Appeler au décret! », Journal de Montréal, 4 janvier 2016, [En ligne]

http://www.journaldequebec.com/2015/11/21/un- non-ferme-a-lausterite

9   « Secteur public: 400 000 membres du Front commun en grève tournantes à compter de demain », Front commun 2015, 8 novembre 2015, [En ligne] http://frontcommun.org/communique/secteur-public-400-000-membres-du-front-commun-en-greve-tournantes-a-compter-de-demain/

10 « Nouvelle manche entre le front commun et Québec », La Presse, 17 novembre 2015, [En ligne]        http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201511/17/01-4922049-nouvelle-manche-entre-le-front-commun-et-quebec.php

11 « Front commun : pas de grève les 1er, 2 et 3 décembre », Ici Radio-Canada, 18 novembre 2015, [En ligne] http://ici.radio-canada.ca/regions/quebec/2015/11/18/007-front-commun-syndical-report-greve-decembre.shtml

12  « Négociations: «On est à des années-lumière de s’entendre», dit Coiteux », La Presse, 18 novembre 2015, [En ligne] http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201511/18/01-4922240-negociations-on-est-a-des-annees-lumiere-de-sentendre-dit-coiteux.php

13  « La Centrale des syndicats du Québec promet de poursuivre la lutte contre l’austérité », Ici Radio-Canada, 3   janvier   2016, [En ligne] http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2016/01/03/002-centrale-syndicats-quebec-csq-lutte-austerite-entente-gouvernement.shtml

14  Louis GILL, Autopsie d’un mythe:Réflexions sur la pensée politique de Jean-Marc Piotte, Montréal, M Éditeur, 2015, p. 39.

15   Contrairement au NSSN et à TDU, Labor Notes et Rank-and-file.ca n’ont pas de leardership élu, ce qui ne les empêche pas de faire un très bon boulot en terme d’analyse et de formation des militant-e-s, mais malheureusement ne sont pas démocratiques et ne peuvent conséquemment être un réel levier dans la lutte contre les directions  syndicales.

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Parti Pris : pour un dépassement de l’opposition entre nationalisme et antinationalisme https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/parti-pris-depassement-lopposition-nationalisme-antinationalisme/ Mon, 06 Jan 2014 13:00:46 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=69 Texte remanié à partir de l’allocution faite le 3 octobre 2013 au colloque autour des cinquante ans de la revue Parti pris et du lancement d’une anthologie de cette revue.

La publication récente de l’anthologie de la revue Parti Pris grâce au travail du camarade Jacques Pelletier semble indiquer que nous sommes à nouveau prêts à voir le passé et le présent communiquer par-delà l’ellipse des années 1980-90. Peut-être la jeunesse issue des années 2000 est-elle prête à recevoir enfin l’héritage de Parti pris, que résume bien le tryptique « socialisme, indépendance, laïcité ».  Je voudrais ici montrer en quoi, dans Parti Pris, l’émancipation n’est pas pensée abstraitement comme un arrachement à l’égard de toute tradition ou appartenance communautaire, mais au contraire, pensée comme réalisation de soi, comme objectivation d’une « personnalité » de l’individu et du peuple québécois au sein d’un espace et d’un temps concrets.

Il m’apparaît que retrouver Parti Pris en tant que tradition de pensée et de lutte, c’est aussi retrouver cette insistance sur le contenu de la liberté comme réalisation-objectivation de soi d’un peuple et d’une culture. Cet enracinement de l’émancipation dans la concrétude m’apparaît importante aux lendemains de la révolte étudiante. En effet, celle-ci a bien montré comment il existait trop peu de démocratie en ce pays, et comment l’éducation ne devait pas être commercialisée. Mais on sent en même temps au sein de ce mouvement une tension entre l’enracinement culturel, qu’exemplifie par exemple la poésie de Fermaille, d’une part, et d’autre part, la prédominance, chez certains, d’une tendance à voir les idées d’indépendance et de « nation québécoise » comme des « construits » oppresseurs ou bourgeois.

Au nationalisme de droite répond alors un antinationalisme de gauche qui se réclame plutôt de la « liberté » ou de la classe ouvrière internationale et apatride. Il me semble particulièrement pertinent, dans un tel contexte, de retourner lire Parti Pris pour voir à quel point, dans notre propre tradition de gauche, il se trouve une conception de l’émancipation et de la liberté, plus marxienne ou hégélienne, qui refuse de concéder à la droite les thèmes du peuple, de la nation et de l’indépendance pour en faire une défense proprement socialiste, articulée autour d’un projet révolutionnaire dans lequel la révolution n’est pas comprise comme un arrachement à l’égard de la culture, mais comme la seule façon d’atteindre sa réalisation pleine et entière.  Il me semble qu’il y a là des idées bien indispensables, sauf à vouloir finir en « humanité improvisée », comme le disait Pierre Vadeboncoeur.

La réalisation de soi du peuple Québécois

Lorsqu’on consulte cette anthologie, il est frappant de voir à quel point les articles de la revue s’affairent à déployer ce que l’on pourrait appelée une pensée enracinée et située. Loin de la fascination actuelle pour la mobilité, les réseaux ou les autres « mondes possibles », la pensée de Parti Pris a les deux pieds plantés dans le devenir concret d’une communauté vivante, celle du Québec. Les textes ne se limitent pas à dénoncer vaguement « le néolibéralisme » ou « les riches » ; au contraire, on se livre à des analyses détaillées de la conjoncture et à une étude attentive des classes et des forces en présence au sein de la totalité sociétale québécoise.

Les articles sont guidés par une trame commune : comment articuler dialectiquement l’autonomie de la personne et celle, pleine, de la collectivité ; bref, comment articuler liberté, socialisme et indépendance. Cette perspective n’est pas présentée comme quelque vague espérance, mais comme un projet concret, en marche, et dont la stratégie de mise en place fait l’objet de débats nourris entre les différentes tendances et points de vue qui s’expriment dans la revue.

L’objectif est d’abolir les obstacles qui empêchent la pleine réalisation de soi de l’individu et de la société québécoise dans son ensemble. En effet, à la page 119, Jean-Marc Piotte (qui était encore à l’époque marxiste et indépendantiste) estimait que les Québécois devaient travailler à réaliser leur personnalité, à s’objectiver dans l’histoire, même s’il préfère le terme « réalisation de soi », disant trouver le terme « objectivation » trop « hégélien » :

« en modifiant son milieu le québécois réalisera sa personnalité (Réalisation est un terme plus valable que ceux d’expression et d’objectivation ; celui-ci est par trop relié à l’hégélianisme et à sa dialectique de l’aliénation ; tandis que celui-là à une portée beaucoup plus littéraire que politique). »

Aliénation et révolution nationale

Le poète Paul Chamberland, pour sa part, n’hésite pas à manier le vocabulaire hégéliano-marxisant dans un texte dont le titre est sans équivoque : Aliénation culturelle et révolution nationale (novembre 1963). D’emblée, Chamberland situe la lutte pour la liberté en l’enracinant dans le devenir d’une classe opprimée, laquelle est elle-même liée à l’existence d’un peuple et d’une nation particulière :

« Le révolutionnaire n’ignore pas (…) que c’est à la libération d’un peuple, d’une classe ou d’une nation particulière qu’il travaille. Il n’a que faire d’une révolution intégrale et définitive qui n’existe que dans le cerveau de subjectivités malheureuses et grinçantes. Il agit dans l’espace et dans le temps concret. (p. 165 de l’anthologie). »

Pour surmonter l’aliénation, pour s’objectiver, la classe ouvrière doit mener une révolution. Mais celle-ci ne part pas uniquement, pour Chamberland, de subjectivités isolées ou déliées dotées de quelque liberté « naturelle ». Au contraire, cette révolution se situe, ce qui est très hégélien, à l’intérieur d’une nation, de l’esprit d’un peuple qu’elle doit chercher à libérer. À la « conscience malheureuse » qui cherche la liberté au tréfonds d’elle-même tout en maudissant l’objectivité extérieure du monde qui lui paraît étranger et hostile, Chamberland oppose la figure d’une subjectivité qui va au devant du monde pour le transformer tout en reconnaissant ce qui, dans ce monde et ce temps concrets, la constituent comme subjectivité. Autrement dit, le révolutionnaire ne cherche pas à nier son appartenance à un peuple ou à détruire la nation, il ne la dénonce pas comme fiction. Il reconnaît au contraire que sa révolution, il la fait à la fois en tant que prolétaire, mais aussi en tant que membre d’un peuple, d’une communauté politique, d’une culture, d’une nation.  La libération de l’individu ne se fait pas contre la culture ou la nation, mais avec elle, en tant qu’il est inconcevable qu’un individu se soit fait tout seul, et qu’il est tout aussi inconcevable qu’il se libère tout seul. Le concept de classe montre déjà cela : on ne se libère pas comme individu singulier mais solidairement avec l’ensemble de la classe opprimée dont on fait partie. Mais cette conception demeure abstraite si elle ne reconnaît pas que chaque classe existe à l’intérieur d’une société et d’une culture dont elle doit se réapproprier la substance. Autrement dit, pour Chamberland, il y a une conception abstraite de la liberté et de la révolution, qui n’existe que dans le cerveau des subjectivités « grinçantes », et une conception concrète qui s’enracine dans le devenir d’une totalité, d’un peuple.

Dépasser l’opposition nationalisme-antinationalisme

Chamberland tient aussi dans ce texte des propos qui sont fort pertinents dans le contexte actuel d’adoption d’une Charte des valeurs québécoises. En effet, dans le passage qui suit, l’auteur critique tour à tour le nationalisme sentimental et l’antinationalisme indigné qui en constitue le miroir et le pendant antinomique :

« Une révolution ne se fait pas au nom d’un sentiment, si puissant et légitime soit-il. Le sentiment national, comme tout autre sentiment communautaire, réfléchit les conditions objectives de la situation nationale. Au Québec, le sentiment national est violemment revendicateur, ce qui en fait un nationalisme. Le nationalisme manifeste une aliénation profonde de la nation, et cette aliénation est déterminée par des contradictions et des servitudes qui affligent la nation. La révolution doit se fonder sur ces contradictions en vue de les supprimer. Si la révolution nationale était accomplie au nom du seul nationalisme,  elle risquerait, sous couvert de l’indépendance, de perpétuer des conflits dont la résolution exige, comme première étape, l’indépendance ; l’indépendance serait ratée, déviée par la pression d’une idéologie aveugle ».

Chamberland est très clair : la révolution nationale ne peut pas être appuyée sur le seul sentiment d’un nationalisme exalté, puisqu’il est lui-même un produit de l’oppression nationale. C’est bien plutôt au nom du dépassement des contradictions qui génèrent l’oppression nationale que doit se fonder pour lui la révolution. Ceux qui s’appuieront sur le seul sentiment d’appartenir à la communauté risquent de faire l’impasse sur des conflits ou injustices qui seront dès lors maintenus ; alors, ils rateront et trahiront l’indépendance. Voilà qui colle très bien aux tenants de ce que Joseph-Yvon Thériault a appelé un « nous pessimiste », qui craignent que la « désoccidentalisation de nos sociétés soit l’effet de l’immigration, et notamment de l’immigration musulmane » alors que « l’Occident – ce qui comprend le Québec – a plus à craindre de la désaffiliation et de la marchandisation du monde (phénomènes qu’elle auto-engendre) que du retour fantasmé du religieux à travers l’islam » [1]. Voilà qui aura de quoi satisfaire les « anti-charte » (p. 168 de l’anthologie).

Mais la critique de Chamberland ne s’arrête pas là : elle fait volte-face et s’en prend également aux antiséparatistes dont l’attitude se fait l’image miroir inversée des nationalistes exaltés :

« Par ailleurs, certains antiséparatistes se figent dans leur attitude par crainte d’une telle mystification. Ou plutôt, ils craignent que le nationalisme, comme sentiment, obnubile la conscience nationale par rapport à ses problèmes réels. Dans le mouvement séparatiste, ils redoutent l’oubli des tâches sociales et politiques concrètes qu’implique une révolution nationale ; ils se refusent à l’idée de l’indépendance en raison même des entreprises sociales que nécessitent les développements de la nation. Nous pensons que ces deux attitudes méconnaissent également la complexité de la situation. Nous estimons que l’on ne peut dissocier la libération nationale de la solution des problèmes sociaux, économiques et politiques de la nation. La seule façon de « dépasser » le nationalisme, c’est de mettre en marche et d’accomplir la révolution nationale. Cette révolution, pour être efficace, ne peut être que sociale (p. 168 de l’anthologie). »

Ainsi, pour le poète, on ne dépasse pas le nationalisme en étant contre l’indépendance ou la nation, mais en accomplissant une révolution sociale qui inclut et déborde à la fois la libération nationale. Dégoûtés par le nationalisme exalté, lui reprochant de défendre une vision bourgeoise de la nation, certains se refusent à l’idée même d’indépendance et l’abandonnent de ce fait aux mains de la droite puisqu’ils la craignent dans sa forme aliénée, refusant par-là d’accorder quelque caractère constitutif à l’institution qu’est le peuple, c’est-à-dire, dans sa forme moderne, la nation. La société se trouve ainsi déchirée entre des nationalistes sentimentaux qui ignorent la question sociale, et des défenseurs de la question sociale qui font les yeux ronds à la simple mention de l’indépendance, vite assimilée à quelque fiction, ou pire encore à un projet xénophobe ou raciste. Mais Chamberland renvoie dos à dos ces positions en ce que chacune, détenant une part de la vérité, se trouve au même temps dans le faux du fait de son incomplétude. Pas de socialisme sans indépendance… et inversement ! Voilà maintenant qui interroge à la fois les anti et les pro-charte : peut-on défendre les « valeurs d’une nation » en ne discutant d’aucune façon de la justice sociale, du capitalisme, etc. ? Peut-on défendre la justice sociale abstraitement, en se limitant à la seule défense des droits individuels, sans enraciner cette lutte dans un commun défini ?

Pourquoi lire Parti Pris aujourd’hui ?

C’est, mine de rien, le débat Kant-Hegel (ou Marx-Stirner) qui se rejoue ici : la liberté est-elle un donné naturel que l’on trouve chez l’individu, qu’il faudrait, comme chez Stirner, dès lors protéger contre les contraintes extérieures qui le détournent de lui-même, de son Moi ? Ou alors, la liberté est-elle, comme chez Hegel et Marx, uniquement pensable au sein d’une interdépendance sociale, d’une société concrète qui lui donne son contenu ? Ces débats reflètent le déchirement intérieur de la modernité entre l’individu et la totalité, entre la liberté et la tradition, etc. Ils sont encore d’une criante actualité chez nous comme ailleurs, alors que, face à la dissolution capitaliste de tout lien communautaire, certains prétendent le rebâtir en réifiant son contenu dans des chartes, suscitant une indignation chez les adeptes de la « tolérance » qui se retrouvent dans un curieuse alliance : mouvements féministes, anarchistes, Justin Trudeau, Philippe Couillard : politics makes strange bedfellows. Peut-être cela se produit-il parce que la question du commun se trouve monopolisée par le parti au pouvoir qui en impose une forme identitaire-réifiée. Toute l’opposition ne semble alors avoir d’autre choix que de se replier sur le pôle individu pour dénoncer le tout… ce qui laisse la question du commun entre les mains des premiers, et ainsi de suite.

Or, lecture de l’anthologie de Parti Pris montre qu’il a existé au Québec une « troisième voie » en dehors de ce faux dilemme entre conservatisme et libéralisme. La position proprement dialectique de Chamberland montre que la liberté ne peut pas se conquérir seul, mais avec d’autres auxquels nous sommes concrètement liés, historiquement comme au futur, au sein d’un même héritage symbolique et politique. Ce n’est pas en liquidant cet héritage que l’humain atteint à la réalisation de soi, à l’objectivation, mais en reconnaissant, en lui comme à l’extérieur, la part de rationalité et de justesse qu’il y a dans cet héritage.

C’est ce que Hegel avait bien montré, avant que Marx ne déboulonne l’État hégélien, assimilé au comité de gestion des intérêts de la bourgeoisie, et donc appelé à « disparaître ». Hélas, Marx ne nous a laissé qu’avec cette critique négative de la monarchie constitutionnelle hégélienne, sans laisser guère plus que des pistes sur ce que pourrait être le politique dans une société postcapitaliste. Ceci dit, Marx n’a-t-il pas affirmé, dans la préface à la Sainte-Famille, que l’humanisme achevé n’était rien d’autre que le concept de société ? L’humain a besoin de la société et il a besoin de la culture. Ou plutôt : sans culture et sans société, point d’humain. C’est entrant dans la culture et le lien social que l’animal que nous sommes s’humanise ; mais ce n’est jamais LA culture ou l’HUMANITÉ  qu’il rencontrerait immédiatement ; c’est toujours une communauté humaine concrète et particulière qui l’accueille dans le lien socio-symbolique. Quelqu’un pourrait rétorquer que ces communautés ne sont rien d’autres que des fictions ou des construits. Cela est rigoureusement vrai, au sens où il s’agit d’une seconde nature, d’une couche de récit symbolique par laquelle nous nous racontons qui nous sommes en nous le représentant. Construit ? Bien sûr. Mais en dehors de ces récits et fictions nous ne sommes pas grand chose qu’un animal, et même pas encore un animal, car ce dernier a au moins naturellement l’instinct de faire selon ce que dit le genre ou l’espèce, alors que nous ne le savons pas sans l’apprendre, ce qui nous ramène toujours à l’institué qui élève le petit humain à la reconnaissance de l’universel concret que constitue sa société, seul terreau au cœur duquel il pourra devenir libre. En dehors de ces « construits », il n’y a rien d’autre que l’état de nature de Hobbes, c’est-à-dire la force ou la violence brute.

Malheureusement, de la société, personne ne semble en vouloir. Les conservateurs la veulent tant qu’elle puisse demeurer figée, et sans voir les contradictions qui la minent, les « tâches sociales » qu’elles appellent. Le gouvernement en parle pour des raisons communicationnelles et électorales, mais il la détruit par l’autre bout en encourageant le développement pétro-mortifère et la destruction du territoire. La gauche est si révulsée par ce qu’elle voit qu’elle préfère nettement prendre le parti des droits individuels contre leur écrasement par « la société » majoritaire. Tout cela participe d’un formidable blocage dans lequel on fait bien peu de place à l’expression d’un projet de société qui puisse dépasser l’opposition stérile entre libéralisme-multiculturalisme et nationalisme-conservatisme, et qui puisse s’abreuver des idées de Partis Pris. Hélas, nous parlons actuellement de laïcité de manière tellement étroite et réifiée que nous oublions que la laïcité ne vient pas toute seule, et qu’elle suppose l’existence d’une souveraineté politique d’un État (qui ne saurait dès lors plus être « bourgeois » si tant est que cette souveraineté est approfondie pour donner au peuple, et non à quelque classe dominante, la pleine autonomie) et que notre petit État de provinciaux colonisés n’a pas. Que la véritable souveraineté, ce n’est pas la « gouvernance souverainiste », mais l’indépendance, pas celle des gens d’affaires, mais de toute la société. Que la véritable indépendance suppose aussi de ne pas être prisonniers d’un système économique dans lequel le peuple ne contrôle pas sa vie, son temps, son travail, mais répond plutôt aux impératifs de production de la valeur abstraite capitaliste.  Que ce n’est que de cette façon que nous pourrions vivre notre culture et éduquer sans réduire tout cela à des marchandises.

Bien sûr, comme le dit bien Chamberland[2], ce n’est pas toute indépendance qui est une bonne indépendance. Mais cela ne veut pas dire que parce qu’une mauvaise formulation de l’indépendance est sur la table, il faille rejeter toute tentative de reformuler cette idée du point de vue de la justice sociale. L’idée d’indépendance subit le même sort que l’idée de République, pourtant importante pour la gauche québécoise, des Patriotes jusqu’au RIN, et encore. Bien sûr, la République peut devenir bourgeoise, impérialiste, etc., c’est ce que montre bien 1848 en France (où la République fût du reste ensuite renversée par celui qui allait devenir empereur, Louis-Napoléon Bonaparte).  Mais la République peut aussi avoir un contenu socialiste. De même pour l’indépendance. Il est significatif qu’aujourd’hui, seul le pan « laïcité » du triptyque de Parti Pris nous soit restée, et encore, uniquement sous une forme frelatée. Quant aux idées de République, de socialisme et d’indépendance, il n’en est plus guère sincèrement question, surtout dans la gauche, où ce discours semble s’être évanoui dans l’éther. Même à droite, où on ne se surprendra pas de voir le socialisme absent, sinon comme épouvantail, il est bien peu sincèrement question d’indépendance et de République, et ce n’est certainement pas ce que retient le Parti Québécois lorsqu’il prête l’oreille aux rares intellectuels qui en parlent encore. Il est à craindre que l’impasse dans laquelle nous nous trouvons dure encore bien longtemps si nous restons coincés entre le nationalisme opportuniste-communicationnel du Parti Québécois et l’internationalisme abstrait qui lui fait face. Ce dernier est bien sûr pétri de générosité et de bonnes intentions, mais il a le défaut de fonder la liberté dans un non-lieu qui l’empêche systématiquement de prendre racine. C’est pourquoi il m’apparaît important, aujourd’hui, d’aller lire ou relire Parti Pris. Non pas que toutes les réponses s’y trouvent toutes faites, mais parce qu’on y trouve une sensibilité au nécessaire enracinement de la lutte et de la pensée qui m’apparaît manquer aujourd’hui.


[1] http://www.ledevoir.com/politique/quebec/385882/gare-au-nous-pessimiste

[2] http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/homso_0018-4306_1968_num_7_1_1120


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Trois réflexions sur la Charte des valeurs québécoises à partir de Parti pris https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/trois-reflexions-charte-valeurs-quebecoises-partir-parti-pris/ https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/trois-reflexions-charte-valeurs-quebecoises-partir-parti-pris/#comments Mon, 16 Dec 2013 15:35:53 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=65 Texte de l’allocution faite le 3 octobre 2013 au colloque autour des cinquante ans de la revue Parti pris et du lancement d’une anthologie de cette revue.

On m’a invité à vous parler de Parti pris et de ses suites, à partir du point de vue de quelqu’un qui n’a pas connu la revue vivante. Je pourrais parler ici de mes réflexions sur le statut des intellectuels au Québec, sur le rôle des revues et sur l’instrumentalisation de la pensée critique. Il y aurait beaucoup à dire et écrire sur tous ces sujets et ça viendra immanquablement.

Cependant, j’aimerais plutôt aujourd’hui me consacrer à une autre tentative. Il me semble que pour prendre acte de l’importance de la contribution intellectuelle de Parti pris il est plus intéressant d’en faire usage que de disserter à son sujet. Je me propose donc de réfléchir avec vous aujourd’hui, au sujet d’actualité qu’est la charte sur les valeurs québécoises présentées par le Parti québécois. Bien que le sujet ne m’intéresse pas beaucoup et bien que je suis persuadé n’être pas le seul à se lasser d’en entendre parler, je crois que la lecture de cette anthologie de Parti pris nous permet de prendre un pas de distance aussi utile qu’étonnant à propos de cette initiative et surtout des réactions qu’elle a provoquées.

Je ne tenterai pas de lire cette mesure gouvernementale à partir des réflexions de Parti pris sur la laïcité. Ces réflexions (en particulier, les textes de Maheu et Racine réunis dans la section sur la laïcité dans l’anthologie), nous montrent bien dans quel contexte se fait le combat pour la laïcité à l’époque, mais elles nous sont peu utiles pour penser notre dilemme d’aujourd’hui. Je vais plutôt prendre la question de la charte par des voies détournées, mais qui apportent un autre éclairage au débat, me semble-t-il.

Je vous propose donc trois réflexions : une première sur le thème du repli culturel, une seconde à propos du racisme et de la gauche québécoise et, enfin, une dernière sur la crispation du débat linguistique.

Le repli culturel : des curés des années 1960 jusqu’au Parti québécois d’aujourd’hui

Dans l’anthologie dont nous célébrons aujourd’hui la parution, on trouve un intéressant texte de Jean-Marc Piotte intitulé Du duplessisme au FLQ qui nous éclaire sur l’actuel débat des « valeurs québécoises ». Publié dans le premier numéro de Parti pris le texte de Piotte tente de parcourir l’histoire du Québec en soulignant les stratégies des dominants, en particulier celles de l’élite canadienne-française d’alors.

« Notre élite est très puissante », écrit-il. « Par les moyens d’information, par les écoles et les églises elle conditionne et contrôle l’opinion publique. Son travail n’est d’ailleurs pas difficile : elle n’a qu’à perpétuer l’esprit féodal. De plus, elle s’appuie sur des faits : nous ne contrôlons pas la politique et l’économie de notre pays. Il ne s’agit alors que de convaincre le peuple québécois de la non-valeur de l’économie et de la politique pour une nation. Ainsi le compromis est sauvegardé : le pouvoir politique et économique aux Canadians et le pouvoir culturel et moral aux curés. »[1]

Depuis octobre 1963, les choses ont bien changé. La Révolution tranquille mais aussi la restructuration économique du Québec ont donné d’autres pouvoirs au gouvernement du Québec. De plus, le Parti québécois a organisé par deux fois des référendums pour sortir du Canada. Cela ne signifie pas pour autant que les stratégies de communication politiques des élites ont changé du tout au tout.

La politique et l’économie ne sont certes plus laissées aux Canadians, mais elles échappent des mains du peuple québécois tout autant qu’avant. Les experts et le marché en ont pris le contrôle. Prenons les finances publiques. Il n’y a pas de débat sur ce qu’elles devraient être, on se demande seulement où couper – l’aide sociale ? l’éducation ? la santé ? les retraites ? – pour  rassurer les investisseurs et maintenir une bonne cote de crédit.  Même chose pour les impôts, impossible de les augmenter puisque c’est mauvais pour « l’économie », cette bête farouche qu’il nous faut sans cesse bichonner de peur de subir son courroux.

La triste ironie de cette démarche de mise à distance entre l’économie et le politique est que cette économie ne s’en porte pas mieux et qu’au contraire, la logique actuelle nous a mené dans un cercle vicieux d’austérité-stagnation. Il n’est pas de l’ampleur de celui que connaissent plusieurs pays européens, mais il injecte lui aussi du poison qui nous éloigne du déficit zéro plutôt que de nous en rapprocher et sape bêtement à la fois les services publics et les finances publiques.

Que devient le champ de l’action gouvernementale si tout cela nous échappe? La culture et la morale, comme avec les curés. Alors que le Canada se dit prêt à « appuyer ses alliés » dans une intervention en Syrie et que des pipelines traverseront bientôt le Québec pour y amener le pétrole sale de l’Ouest, la priorité du gouvernement québécois est de protéger nos « valeurs » des dangers venus d’ailleurs.

Or, comme le rappelait récemment Louise Harel, un parlement n’adopte pas des valeurs. Dans un processus d’indépendance, lors de la rédaction d’une constitution, le peuple pourrait bien s’en charger. Pourtant, on entend très peu le Parti québécois sur l’indépendance, sauf pour flatter notre « fierté d’être Québécois » dans des vidéos promotionnelles qui relèvent souvent de l’inquiétante étrangeté chère à Freud. Même sa version renouvelée de l’autonomisme, la gouvernance souverainiste, ne semble plus être au goût du jour. Comme les élites d’autrefois, il laisse la politique et l’économie à d’autres.

Bref, en tablant pour des raisons électorales sur une laïcité transmutée en valeur, le Parti québécois remet au goût du jour la stratégie des curés des années 1950 : le repli culturel. Nous pourrions en payer collectivement le prix fort, car les vieux symboles qu’il agite ne mobiliseront pas en nous les plus belles énergies, bien au contraire.

Jean-Marc Piotte terminait son texte de 1963 en évoquant ce qui se passerait si les curés prenaient le devant de la lutte pour l’indépendance du Québec. Cette option ne s’est pas concrétisée, mais le portrait imaginaire qu’il trace nous est étrangement familier.

« Hier prédicateurs du repli culturel, ils propageront demain l’idéal de l’indépendance. Tactique habile qui leur permettrait de réaffirmer leur suprématie et de sauvegarder leurs privilèges. Inutile d’insister sur le fait que l’indépendance réalisée par les clercs ne nous libèrerait pas. Notre économie continuerait d’être dirigée par des capitalistes étrangers. Notre politique ne serait indépendante que sur le plan légal, formel : les décisions de nos représentants seraient dictées par les financiers et les industriels étrangers. »[2]

À la lecture de ce texte, le Parti québécois prend une drôle d’allure. Prisonnier de son électoralisme et de son adhésion de principe au libéralisme, il tente de trouver une porte de sortie culturelle. Or, cette sortie se trouve à être finalement un repli, une stratégie de curée ironiquement adoptée pour parler de laïcité. L’instrumentalisation de ce nationalisme primaire demande d’étranges calculs : jusqu’à quels débordements peut-on se rendre sans affecter nos intentions de vote? Du sang sur les mosquées? Des graffitis sur des magasins? Des altercations dans la rue? Des empoignades? Plus?

Le cynisme qui se dégage de telles évaluations contraste tellement avec l’esprit émancipateur de l’indépendance promue par Parti pris qu’on établit plus de liens entre le PQ d’aujourd’hui et les élites de l’époque qu’avec les auteurs de la revue subversive dont nous célébrons aujourd’hui les 50 ans. Ces risques calculés de résurgences racistes me permettent de passer à ma prochaine réflexion, qui porte plutôt sur notre rapport à nous, à gauche, au racisme.

La gauche et le racisme au Québec : de l’identification à l’oubli

Depuis quelques années le débat entourant le racisme est latent au Québec, en particulier dans la gauche québécoise. Une série d’événements : les enquêtes de la commission des droits de la personne sur le racisme à l’embauche, l’affaire Fredy Villanueva et la question du profilage racial dans la police, l’histoire entourant le blackface de Mario Jean, etc. Cependant, les évènements les plus marquants dans l’espace public sur cette question sont, sans aucun doute, la crise des accommodements raisonnables en 2007-2008 et tout le débat actuel entourant la charte des valeurs.

Une certaine gauche anglo-québécoise en a profité pour plaquer sur le Québec une analyse simpliste : les Québécois-es seraient des racistes qui s’ignorent. Ce racisme serait causé par leur nationalisme étroit et par le fait que la question raciale aurait été balayée de leur histoire nationale. Certains textes publiés récemment présentent un Québec totalement attardé qui vit à la fois dans le déni de ses propres tares et qui est obsédé par son identité nationale. Le manque de finesse et d’intelligence de cette analyse n’a évidemment causé qu’un braquage défensif du côté québécois (pour ceux et celles qui y ont porté attention).

Les deux frustrations se comprennent. D’un côté, les progressistes anglo-québécois crient : « Allez-vous le voir qu’il y a du racisme au Québec? Ça va vous prendre quoi? » De l’autre, la gauche québécoise répond : « Alors que vous vous contre-crissez de la situation politique québécoise 95% du temps, vous venez nous faire la morale quand il s’agit de racisme en faisant comme si nous étions les États-Unis? ». Frustrations compréhensibles des deux côtés, certes, mais blocage non moins contreproductif.

Je crois pour ma part que la gauche anglo-québécoise pointe un problème bien réel, mais que sa méconnaissance de la politique québécoise l’empêche de bien en saisir sa profondeur. Il y a du racisme au Québec, c’est un fait qu’il ne faut pas chercher à nier. La gauche québécoise est très mal équipée pour le comprendre et l’affronter, pas à cause des relents douteux de nationalisme ou par je ne sais quelle adhésion supposée à une supériorité blanche, non, elle est mal équipée pour l’affronter à cause de sa tradition d’identification aux peuples opprimés.

La lecture de l’anthologie de Parti pris nous offre beaucoup d’occasions de constater comment la gauche socialiste et indépendantiste de l’époque pense son rapport aux autres peuples opprimés du monde, en particulier les Sud-Américain-es, les Algérien-es et les Noirs américain-es.

Cela se dévoile d’abord dans les derniers mots du premier manifeste de la revue :

« Nous invitons tous ceux qui se sentent cette décision, cette endurance et cette folie à nous rejoindre. Car la folie de ceux qui veulent croire en l’avenir des hommes finira par avoir raison. Dans toute l’Afrique et l’Asie, bientôt en Amérique du Sud, des hommes comme nous osent cette folie avec nous. Nous croyons que bientôt des hommes semblables à ceux-là se lèveront au Québec; nous parions sur votre courage, camarades, et nous vous attendons. »[3]

Le premier constat c’est celui de l’identification. Le Québec est comme l’Afrique, l’Asie ou l’Amérique du Sud. Difficile de trouver plus éloigné du racisme que l’identification. Dire : nous sommes pareils, nous avons les mêmes buts, c’est la logique inverse de celle qui souligne la distinction, la différence. C’est une communauté et une identité qui s’établissent dans ces textes avec les peuples opprimés des origines les plus diverses.

Un deuxième constat, perceptible dans le texte de Michel Van Schendel est celui de l’existence du racisme en Amérique et que celui-ci rend le colonialisme plus difficile pour les noirs que pour les Québécois.

« Le Québec souffre de tous les maux qui affectent, à des degrés divers, les États-Unis et la majeure partie du Canada. Mais il en souffre depuis longtemps et plus gravement. Cette différence de quantité devient une différence de qualité. C’est le système lui-même qui est différent. Et c’est globalement qu’il faut attaquer celui-ci, au lieu de contester, à tour de rôle, chacune de ses manifestations. Seuls, en Amérique du Nord, les Noirs ont le droit de s’en prendre à une situation plus injuste, plus coloniale encore. »[4]

Ici, le colonialisme a aussi l’avantage de ne pas être compris que comme une série de phénomènes, mais bien comme un système. Ce ne sont pas que des préférences individuelles dont il est question, mais bien de structures sociales qui s’imposent aux individus et guident leurs actions. Le colonialisme fait que systématiquement les Québécois-es auront des emplois moins bien rémunérés, mais aussi que systématiquement les noirs américains seront exclus de l’université. Les auteurs de parti pris, reconnaissent un colonialisme de même nature notent aussi l’importante différence de degré entre ce qu’ils subissent ici et ce que subissent les Noirs aux États-Unis.

La gauche indépendantiste de Parti pris propose aussi un internationalisme qui tente de mettre de l’avant le lien avec les autres peuples comme étant liée à la libération du Québec.

« Aussi est-il nécessaire que la gauche du front Lévesque organise des échanges les plus continus et les contacts les plus étroits avec les mouvements noirs américains et les révolutionnaires de l’Amérique du Sud, pour faire prendre conscience aux fractions progressistes des masses populaires, des dimensions internationales de la lutte que nous entreprenons au Québec. Ceci, sans tomber dans l’erreur grossière de croire que, si nous sommes d’accord avec la lutte des noirs américains et la lutte des mouvements révolutionnaires du tiers-monde, nous devons employer les mêmes moyens de lutte — comme si les situations étaient semblables. »[5]

La gauche indépendantiste de Parti pris s’identifie à la lutte anticoloniale et se considère partie prenante de ce combat. Cela nous permet à la fois de contester la lecture simpliste d’un nationalisme aux racines purement ethniques et excluantes que présente souvent une certaine gauche anglo-québécoise, mais aussi de comprendre pourquoi la lutte contre le racisme n’a pas du tout été au cœur des avancées de la gauche québécoise et pourquoi elle n’a pas joué ici le rôle qu’elle a pris dans d’autres sociétés.

En se plaçant dans une position d’identité avec les peuples opprimés, la gauche québécoise a aussi oublié pendant un temps le statut majoritaire du peuple québécois. Cet oubli s’est fait précisément parce qu’il fallait créer et magnifier ce statut majoritaire et l’inscrire (pour la gauche indépendantiste) dans le contexte international d’émancipation nationale. Le racisme ne peut alors être vu que comme une scorie qui sera évincée par la création de la nouvelle identité (alors naissante) qu’on imagine volontiers elle aussi en relation identitaire avec les opprimés du monde et donc immunisée contre le racisme.

Un double échec s’ensuit : celui de gauchir le mouvement souverainiste et celui de réaliser l’indépendance. La gauche désarticulée des années 80 commence à s’intéresser aux différentes formes de racisme, mais n’a plus les structures et l’énergie pour les combattre activement. Cette lutte se fond donc dans un amalgame de luttes aux discriminations, un problème secondaire comme un autre qu’on règlera par de la sensibilisation. L’adoption de la charte par le gouvernement Trudeau amènera même son lot de scepticisme autour de cette lutte chez certains radicaux, car elle détournerait la gauche des choses importantes (le socialisme et l’indépendance, dans le cas de la gauche qui nous occupe ici).

Il est grand temps de prendre acte du fait que nous avons trop longtemps oublié le statut effectivement majoritaire de « canadiens-français » au Québec. La lutte au racisme et toute une perspective anticoloniale doit mieux s’intégrer à nos luttes.

Les valeurs et la langue : histoires de crispation

Un autre regard intéressant sur cette charte des valeurs peut être posé à partir des réflexions autour de la langue qui sont formulées à l’époque de Parti pris.

La lecture des Girouard, Godin et Miron ainsi que des textes de création nous présente une posture très différente de celle d’aujourd’hui face à la langue. C’est un texte de Pierre Nepveu dans le numéro 300 de la revue Liberté[6] qui me l’a fait remarquer.

À l’époque de Parti pris l’état piteux de la langue est un constat. Elle est alors le reflet de notre situation politique. Le joual est décrit comme une langue de colonisé pour un peuple colonisé. Cependant, plusieurs font le pari d’explorer cette langue, de jouer avec elle et d’en forcer les frontières. Elle est sale, bâtarde et grouillante, alors on s’en sert comme tel, on n’hésite pas à la manipuler.

Dans son texte de Liberté, Nepveu regrette cette époque et montre toute la crispation de notre rapport actuel à la langue placé sous le signe de la protection. Nous la voyons comme un bibelot précieux qu’il faudrait cacher sous un globe de verre. On constate avec horreur les avancées de l’anglais. On souligne avec effroi les anglicismes qui détruisent le vocabulaire de « nos jeunes ». On peut à la fois être d’accord avec la loi 101 et de son amélioration et se demander si cette stratégie défensive a vraiment fonctionné.

Le même genre de réflexion vient à propos de cette charte des valeurs. Transformer la laïcité en valeur et tenter de la protéger à tout prix, n’est-ce pas procéder exactement de la même façon? Au lieu de tenter de décider ensemble de ce que sont nos valeurs et de faire un projet politique autour de celui-ci, on essaie de protéger un statu quo existant contre des étrangers qui voudraient le menacer.

Devant ce nationalisme d’abord défensif Parti pris nous rappelle tout le caractère innovateur et créatif de l’indépendance et du socialisme d’abord. Sa lecture nous présente un projet nationaliste de gauche naissant, vivant et vivifiant. L’athéisme, le socialisme et l’indépendance sont alors des idées neuves au Québec et elles semblent porter avec elles plein de promesses, plein de nouveaux territoires à découvrir.

La crispation autour d’une identité nationale et de valeur à protéger nous présente au contraire un projet national flétri et usé. Nous n’avons pas trouvé à gauche de moyens de le renouveler. L’union du social, de l’écologie et de l’indépendance reste une bonne idée, mais la sauce ne semble pas prendre. La réaction nationaliste étroite semble comporter plus de passion, plus de force et d’attrait. Malgré ses aspects alambiqués, elle semble plus claire et plus décisive.

Tant que ce sera le cas, la mobilisation des symboles nationalistes primaires et vaguement ethniques restera une stratégie viable pour les « grands » partis politiques. À l’inverse, le développement d’une pensée indépendantiste non nationaliste reste à solidifier. Le souffle créateur inspirant qu’on retrouve à la lecture de Parti pris a bien plus à voir avec la construction de cette vision qu’avec les déboires intellectuels des porteurs du souverainisme.

Conclusion

Alors que Parti pris représentait un moment charnière pour la gauche québécoise, nous sommes aujourd’hui encore à la croisée des chemins. Les transformations des dernières années furent cruciales, mais elles ne sont pas achevées. L’aventure électorale se passe relativement bien, les mouvements sociaux sont particulièrement dynamiques et sortis du creux de la vague d’implication des années 1990, le printemps 2012 a donné l’impression qu’on pouvait gagner, les thèmes qui nous sont chers prennent de plus en plus de place dans le débat public.

Cependant, au niveau intellectuel nous ne sommes plus à l’époque effervescente de Parti pris. Nous murmurons plutôt collectivement un doux ronron qui cache le peu de renouvellement de notre pensée. La lutte à la pauvreté, la dénonciation du néolibéralisme, le féminisme libéral, l’ouverture à l’autre, la version mordante du développement durable, tout cela est bien beau, mais ça nous mène où?

Le programme est-il encore socialisme et indépendance comme à l’époque? Sommes-nous ailleurs? Maintenant que nous prenons plus d’espace qu’avant, qu’avons-nous à dire, à proposer, au Québec pour l’avenir? Là-dessus, outre des vœux pieux, nous ne sommes pas très clair-es. En investissant de nouveaux lieux de pensée sans avoir peur d’y confronter nos contradictions, peut-être pouvons-nous sortir de nos réflexes.



[1] Piotte, Jean-Marc, « Du duplessisme au FLQ » dans Pelletier, Jacques (ed.), Parti pris, une anthologie, Montréal, Lux, 2013, p.46.

[2] Ibid., p.55.

[3] Partis pris, « Manifeste 1964-1965 » dans Pelletier, op. cit., p. 69-70.

[4] Van Schendel, Michel, « La maladie infantile du Québec » dans Pelletier, op. cit., p. 107.

[5] Piotte, Jean-Marc, « La gauche et le MSA » dans Pelletier, op. cit., p.144.

[6] Dont un extrait est disponible ici : http://www.revueliberte.ca/content/une-apologie-du-risque

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