Enjeux urbains – Archive Raisons sociales https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/ Archive Raisons sociales Tue, 22 Dec 2020 13:28:28 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.6.20 Femmes et développement urbain https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/femmes-et-developpement-urbain-complement-aux-prolegomenes/ Tue, 08 Dec 2015 14:28:46 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=303 Dans mon texte introductif Prolégomènes à une théorie critique de l’accélération urbaine, j’ai tenté de soulever une problématique, celle de l’accélération urbaine, l’accélération constituant selon maints auteurs (Paul Virilo ou Hartmut Rosa, pour ne nommer que ceux-là), l’une des figures les plus emblématiques de l’aliénation contemporaine. En situant l’un des moteurs de cette dynamique accélérative dans le cadre urbain, les Prolégomènes voulaient à la fois désigner tant un lieu-opérateur traditionnel de cet aliénation que le champ d’une lutte politique possible en vue d’une émancipation ou, à tout le moins, d’une désaliénation à venir.

L’article proposait l’esquisse d’une approche à la fois macro- et micrologique (à la manière de certains penseurs de l’École de Francfort et, si nous voulions remonter plus loin, à la manière de Feuerbach[1]), i.e. une approche s’intéressant à la fois à la dimension systémique du phénomène, à ses causes socio-politiques, institutionnelles, économiques et culturelles, mais qui, d’autre part, adoptait également la perspective de l’expérience vécue ou encore une approche phénoménologique de la quotidienneté des sujets.

Suite à une telle entreprise disons méthodologique, j’avais soulevé en guise de conclusion, certaines difficultés, certains champs de recherches nécessaires à approfondir pour asseoir les fondations de ce qu’il convenait autrement de considérer comme un simple work in progress. L’un des champs de recherche entrevus était celui du rapport et du rôle de la ville comme moteur de l’accélération dans le cadre de la dynamique de la mondialisation/globalisation : si la ville doit être à la fois être comprise comme un vecteur d’aliénation temporelle et vue comme un lieu de résistance possible à l’ordre social mondial fondé sur une telle forme d’aliénation, il importe de déterminer quel est son niveau d’intégration à la logique globale dudit ordre.

Évidemment, ce n’était là qu’une des avenues possibles pour poursuivre notre réflexion. Une autre m’a été suggérée par Lauran Ayotte qui, avec raison, a souligné l’absence de toute réflexion centrée sur le rapport entre l’accélération urbaine et les enjeux de genres ou, plus généralement, les perspectives féministes sur la question.

Une telle remarque critique m’a pour ainsi dire secoué – de manière positive – en me confrontant aux angles morts de mon propre savoir théorique, à savoir les études de genres, les pensée féministes ou queer dont j’ignore à peu près tout (sinon ce qu’on apprend nécessairement ici et là à force de fréquenter un certain milieu disons « académico-gauchiste » ou « intellectuel-militant »).

L’idée n’est pas ici de faire une autocritique. Il est vrai cependant qu’à une exception près[2], je ne me suis jamais réellement consacré à l’étude approfondie de questions touchant de près ou de loin les théories féministes et/ou queers. La suggestion de L. Ayotte prise comme une injonction de la Raison pratique kantienne (le « Tu dois » que la conscience morale et autonome s’impose à soi) me permet ici à remédier – au moins partiellement – à cette lacune.

Ceci étant dit, le texte qui suit, du fait de cette non-familiarité avec les enjeux et les débats dans lequel il s’inscrit bien naïvement, ne saurait être exempt de maladresses ou de faux-pas. J’espère que les lectrices et lecteurs m’en excuseront, sans toutefois s’empêcher d’émettre les critiques et améliorations nécessaires au présent travail de réflexion.

Les études urbaines sur le genre se caractérisent généralement par un souci d’ancrer la question des pratiques genrées ou des formes de domination spatiale du genre dans un spectre plus large, intersectionnel, comme l’affirment d’ailleurs Jarvis, Kantor et Cloke : « While we place gender in the foreground as a fundamental site of inequality, we acknowledge along with other feminist scholars that this constitutes just one side of a ‘wicked triangle’ of race, class and gender[3] ». À cette liste, il faudrait encore ajouter la question des orientations sexuelles, question qui est pour le cas français en grande partie à l’origine des études urbaines sur le genre[4]. Ainsi, le type d’iniquités vécues et l’analyse que nous en feront variera d’autant selon que nous étudions la situation des femmes blanches ou racisées, hétéro ou homosexuelles, issues des classes populaires ou de la classe moyenne aisée, etc. De même, une approche systématique de la ville selon l’angle d’analyse du genre ne saurait se limiter aux (multiples et diverses) conditions des femmes en milieu urbain, mais doit également analyser les comportements genrées des hommes ou des transsexuel(le)s qui façonnent également selon leurs propres guises leurs environnements urbains selon qu’ils soient blancs ou racisés, hétéro ou homosexuels, etc. Comme le rappelle encore une fois Jarvis, Kantor et Cloke : « A particular challenge for the systematic intertwining of cities and gender, indeed for gender mainstreaming in general, is to prevent gender being defined as ‘women’[5] ».

Ce souci de rendre justice à la complexité des situations en évitant les binarismes simplificateurs qui tendent à naturaliser des différences construites[6] exige le plus souvent un vaste travail multidisciplinaire d’études empiriques et d’études de cas[7].

Il serait présomptueux de penser que je puisse faire ici quelque chose d’analogue. Le présent texte se voudra plutôt un ensemble d’hypothèses, de réflexions visant à exposer principalement deux choses. D’abord, en quoi une théorie critique de l’accélération urbaine (TCAU) peut élargir sa compréhension des mécanismes de domination et s’enrichir d’un point de vue théorique en prenant en compte certains aspects abondamment traités par les études urbaines sur le genre[8]. En effet, comme le souligne Sophie Louargant :

Le contexte actuel de mondialisation et d’accélération métropolitaine (économie de la technologie, services, mobilité) a entraîné des comportements et des pratiques de mobilités complexes. Ils révèlent des identités qui se déploient dans l’espace et la société [Butler, 1990]. Ils questionnent la sexuation de l’espace et les inégalités qui en découlent [Doan, 2010]. La question du “droit à la ville” [Lefebvre, 1968; Harvey, 2010], du droit à la centralité, à la mobilité, à la participation, se pose aussi en termes de genre.[9]

Ce premier aspect constitue ainsi l’amorce d’une réflexion autour de l’apport positif possible que peut présenter la rencontre de la TCAU avec les études urbaines du genre. À cet aspect positif s’ajoute cependant un aspect critique. Je veux dire par là que la réflexion mêlant les questions de genres avec les enjeux urbains peut également mettre en lumière certains angles morts de la TCAU, certains revers ou dangers qui pourraient miner la volonté émancipatrice de la TCAU.

Déjà dans les Prolégomènes, j’inscrivais la TCAU dans une perspective politique lié au mot d’ordre du « droit à la ville » qu’on retrouve chez des auteurs comme David Harvey ou encore Henri Lefebvre. Les travaux de Lefebvre et Harvey sur le droit à la ville et les inégalités spatiales subies par certaines populations du tissu urbain sont d’ailleurs un arrière-plan théorique assez fréquent des études urbaines sur le genre[10]. L’exclusion des femmes des multiples sphères réflexives ou décisionnelles sur la production de l’espace urbain, ou simplement le déni de reconnaissance de leur apport réel à la production effective de la ville ne font que montrer à quel point c’est avec raison qu’on ne peut penser le droit à la ville sans prendre en compte les problématiques spécifiquement vécues par les femmes dans le cadre de ces luttes pour le « droit à la ville ».

Or, il est aisé de négliger de telles spécificités. Comment faire valoir le « droit à la ville » des femmes, lorsque justement, comme le note Habermas dans “L’espace public”, 30 ans après, « l’exclusion des femmes a été un élément constitutif de la sphère publique politique, au sens où celle-ci n’était pas seulement dominée par les hommes de façon contingente mais déterminée, dans sa structure et son rapport à la sphère privée, selon un critère sexuel[11] ». Ainsi, bien que le « droit à la ville » soit un mot d’ordre essentiellement émancipateur devant être réapproprié par les dominé-e-s afin justement de transformer l’espace public politique, toujours selon Habermas : « [d]e façon différente de l’exclusion des hommes défavorisés, celle des femmes joua un rôle constitutif dans la formation des structures de la sphère publique[12] ». Cette exclusion continue d’ailleurs à jouer dans certain cas ce rôle constitutif. Ainsi par exemple, lorsqu’Yves Raibaud s’interroge à savoir :

À qui profite la ville durable? Comment et où se décident les nouveaux usages de la ville? Comment se mettent en place les “changement de comportements” nécessaires à cette transition vers une ville que ses promoteurs décrivent comme “douce”, “calme” (city slow), “belle”, “apaisée” [etc.]?[13]

Il montre bien que d’une part, la prise de décision demeure essentiellement le fait d’hommes, qu’ils soient décideurs politiques ou experts en urbanistique, alors que l’avis de citoyennes « ordinaires » est le plus souvent négligé[14] et que d’autre part le comportement type pour l’amélioration du mode de vie urbain durable reste extrêmement androcentriste : « Dans les faits, les nouvelles pratiques de la ville durable ressemblent comme deux gouttes d’eau à des pratiques d’hommes jeunes et en bonne santé[15] ».

Les exemples donnés par Raibaud donnent à réfléchir, car si d’un côté les luttes pour le droit à la ville cherchent à réancrer l’habiter dans quelque chose de « durable », les modèles de ville en transition, pour noble que soit leur volonté, risquent parfois de négliger les difficultés qu’il peut exister pour certaines femmes à incarner le comportement quotidien privilégié par ce genre d’initiative.

Il en va de même potentiellement pour la TCAU : sa conception décélérative, pour ne pas dire déflationniste de la ville ne devrait pas se réaliser au prix d’un retour en arrière des possibilités de mobilité nouvellement acquises et voulues par les femmes.

En effet, la ville moderne, dans l’esprit de ses concepteurs sinon dans les faits, s’est bâtie sur le modèle de ce qu’Ester Boserup nommait les « villes masculines » : « La vie économique de la ville et toutes les activités publiques sont assurées par les hommes, tandis que les femmes vivent cloîtrées dans l’habitation familiale[16] ». Tout un ensemble d’insidieux dualismes naquirent de cette planification genrée de l’espace urbain[17], d’aucuns participèrent à l’exclusion systémique des femmes de la sphère publique signalée par Habermas notamment.

La ville moderne s’articulant autour de sa fonction économique se vit diviser par les planificateurs en deux espaces bien distincts. D’un côté, l’espace public essentiellement articulé autour de la production, du travail, bref de l’activité économique reconnue, un espace essentiellement masculin[18] où, malgré l’exploitation et les formes de domination qui s’y déroulaient, se manifestait tout de même la capacité humaine de transformer la matière et son environnement par le biais du travail.

De l’autre côté et inversement, on trouve l’espace domestique considéré comme le lieu de repos et de loisir pour l’ouvrier, l’espace « hors-travail »[19]. Or, cet espace « hors-travail » mobilise symboliquement les caractéristiques inverses de la sphère « travail ». Il constitue l’espace privé, le chez-soi où l’on peut finalement se reposer. Alors que dans la sphère de la production, l’homme se confronte à l’extériorité sous la forme d’une matière étrangère qu’il lui faut activement transformer, la sphère domestique constitue l’espace-temps où il peut renouer avec lui-même dans la pure intériorité de son esprit ou dans la relation avec ceux qui, au demeurant, ne sont plus ou moins qu’une extension de sa vie intime, i.e. son couple, sa famille.

Bien entendu, ce n’est que de manière totalement abstraite que l’on peut considérer la sphère domestique comme un espace « hors-travail », il serait en effet plus juste d’y voir un lieu privilégié du travail invisible (ou plutôt invisibilisé) des femmes. En effet, comme l’écrit Jacqueline Coutras : « La séparation entre espaces-temps consacrés au travail professionnel et espaces-temps consacrés à la vie domestique et familiale perdurait-elle sans la division sexuelle du travail qui attribue aux hommes le travail professionnel et aux femmes le travail domestique?[20] ».

Attachées à la sphère domestique, privée, les femmes n’ont jamais joui de la même liberté de mouvement que les hommes en milieux urbain : « Women in public were suspect at the turn of the century; if unaccompanied by a man, they were at risk of being thought a prostitute[21] ». De manière significative les seules femmes « publiques » autorisées au tournant du siècle étaient les péripatéticiennes, les autres femmes « respectables » devaient absolument éviter les lieux publics jugés dangereux et peu sécuritaires, non seulement pour leur santé, mais également (et peut-être surtout) pour leur vertu[22].

Évidemment, entre cette division pensée et planifiée, dévalorisant le travail réel des femmes et désireux de limiter leurs empreintes sur les transformations de l’espace urbain et la réalité, il y a une marge qu’il faut rappeler. Il serait en effet dangereux, comme le note la plupart des écrivaines sur le sujet, de simplement présenter les femmes comme des victimes encore une fois passives face à cette structuration genrée de l’espaces urbains qui cherche justement à accentuer artificiellement leur « nature » passive face à une masculinité soi-disant « intrinsèquement active ».

Dans les faits, et malgré les tentatives planifiées visant à « établir une équivalence entre les “sphères” [“public” et “privé”] et les sexes […] La femme civile est à la fois publique et privée, chez elle et dans la ville, dans la parenté et dans la société[23] ». Comme l’écrit Daphné Spain : « Numerous case studies of late-nineteenth-century cities illustrate how women challenged assumptions about their proper place. Cities provided opportunities to blur boundaries between private and public spheres[24] ».

Ces frontières se brouillent d’autant plus qu’avec le retour des femmes sur le marché du travail, la division classique entre la sphère professionnelle typiquement masculine liée à l’activité productive salariée et la sphère domestique traditionnellement féminine n’a plus lieu d’être. Les femmes s’inscrivent dans les deux sphères (sans pour autant qu’une meilleure division des tâches au sein de la sphère domestique ait lieu). Autrement dit, avec la réapparition des femmes sur le marché du travail et la transition de l’économie occidentale vers une économie de service, la division classique des sphères « professionnelle/masculin » et « domestique/féminin » devient complètement dépassée : « The concept of separate spheres has become outdated as more women have entered colleges and the labor force ans as their potential for economic independence has increased[25] ».

Toutefois, en l’absence d’une reconnaissance du travail domestique traditionnellement attachée à la condition féminine, et dès lors, en l’absence d’un meilleur partage des tâches liée à la sphère domestique, cette liberté nouvelle, cette indépendance auxquelles les femmes accèdent par le biais du travail s’avèrent potentiellement un poids supplémentaire plutôt qu’une libération. Ainsi, comme l’écrivent les membres du groupe Krisis dans leur Manifeste contre le travail :

Au XXe siècle, surtout dans les démocraties “fordistes” de l’après-guerre, les femmes ont été de plus en plus intégrées au système du travail. Mais il n’en est résulté qu’une conscience féminine schizophrène. Car, d’une part, la progression des femmes dans la sphère du travail ne pouvait leur apporter aucune libération, mais seulement le même dressage à l’idole Travail que celui des hommes. D’autre part, la structure de la “scission” restait inchangée et avec elle la sphère des activités dites “féminines” en dehors du travail officiel. Les femmes ont ainsi été soumises à une double charge et, du même coup, exposées à des impératifs sociaux complètement opposés.[26]

C’est à ce niveau que la TCAU peut contribuer à enrichir les études urbaines sur le genre et vice versa, lorsqu’il s’agit de comprendre et décrire cette « schizophrénie » propre à la situation d’une grande partie des femmes tiraillées entre la sphère professionnelle et domestique ou familiale. Toutefois, si nous reprenons, à l’instar de Krisis, l’expression de « schizophrénie » pour caractériser la condition féminine, ce n’est bien entendu pas en référence à la dementia praecox analysé par les psychiatres Emil Kraepelin et Eugen Bleuler et nommé par ce dernier schizo-phrénie[27]. Nous nous référons plutôt à l’origine étymologique du mot composé par Bleuler à partir des termes grecs σχίζω, (skhízô) – fendre, déchirer – et φρήν, (phrến) – l’esprit, l’âme – pour signifier la déchirure mentale qui peut être vécue par les femmes tiraillées entre les rythmes contraires (ou asynchrones) auxquels elles doivent néanmoins se soumettre en fonction de la division sexuelle du travail à la fois professionnel et domestique.

Comme l’écrivent Bondi et Peake : « Many women can aptly be described as having ‘dual roles’, as wage earners and as unpaid domestic workers[28] ». Nous l’avons vu, les femmes de l’après-guerre ont, en Occident, réinvesti massivement la sphère professionnelle sans pour autant qu’un partage plus équitable des tâches domestiques n’en découle. C’est en ce sens qu’on peut dire d’elles qu’elles sont « engagées à la fois dans des activités d’ordre productif et reproductif » (« engaged in both productive and reproductive activities[29] ») comme productrices de valeur sur le plan professionnel et, en tant que ménagères responsables de la gestion de la sphère domestique, comme responsables non-rénumérées et non-reconnues de la reproduction quotidienne de la force de travail du ménage (à savoir la force de travail présente incarnée par elle-même et celle de son mari lorsque la femme est dans une situation de couple hétérosexuel, mais également la force de travail future dans la mesure où elle s’occupe également le plus souvent des enfants du ménage, qu’elle soit en couple ou monoparentale)[30].

« Women still retain responsibility for the reproductive duties within the household, the cooking, cleaning and child care. Thus women who do undertake waged work are generally carrying the burden of a dual role[31] ». Ainsi, ce qui apparaissait jadis comme une division spatiale extérieure aux femmes se trouve dorénavant à devoir être internalisée par celles-ci comme nouvelle norme de performance. Certes, d’un point de vue de l’organisation spatiale, la division externe demeure entre ce qui constitue l’espace professionnel (le centre-ville, l’usine, etc.) et l’espace domestique (la banlieue, les cités, HLM, etc.), il faut cependant, dorénavant, que les femmes, sans don d’ubiquité, se transforment en super women capables de répondre aux exigences de ces deux sphères sans pour autant disposer de la plasticité temporelle et de libertés d’horaire pour ce faire.

L’impératif quasi-moral du devoir-performer pèse ainsi doublement sur les femmes, à la fois dans la sphère du travail rémunéré et dans celle du travail non-rémunéré ou domestique. Cette tension intériorisée et toutes les difficultés (détresse psychologique, épuisement, burn-out, dépression, etc.) qui en découlent ont souvent été soulignées que ce soit par les géographes féministes, les urbanistes du genre ou les penseurs proches de la théorie critique[32].

L’un des aspects majeurs de cette détresse, dès lors qu’on a intégré cette norme genrée asymétrique voulant que la sphère domestique (la cuisine, le ménage, les soins pour les enfants, etc.) reviennent pour ainsi dire « naturellement » à « la » femme, il faut bien le comprendre, a tout à voir avec le temps, ou plutôt le manque de temps dont on aurait besoin, mais dont on ne dispose pas en tant que femme pour remplir adéquatement cette double responsabilité, professionnelle et domestique.

C’est pourquoi l’égal droit à la ville ne doit pas uniquement être pensé en termes de ségrégations spatiales (entre des espaces typiquement masculins/féminins, sécuritaires/dangereux, de délibérations/loisirs, destinés aux familles ou au contraire aux couples et aux célibataires, etc.). Il faut au contraire adopter une compréhension plus large intégrant la dimension temporelle, ne serait-ce que parce que le droit à la ville, l’habiter, la capacité à façonner son environnement vital selon un modèle harmonieux et réfléchi nécessitent, comme le disions déjà dans les Prolégomènes, de disposer du temps nécessaire à cet effet. Autrement dit, l’accès à la ville réfléchie et démocratique pour tous et toutes nécessite comme nous l’avions déjà remarqué dans notre texte précédent, une décélération du rythme urbain.

Dans cette perspective, la réflexion de genre sur les conditions plus spécifiques aux femmes revêt une double importance comme nous le disions plus haut. D’une part, comme l’écrivait déjà Fourier, et Marx à sa suite : « Le degré de l’émancipation féminine est la mesure naturelle du degré de l’émancipation générale[33] ». Inversement, le degré de l’aliénation féminine constitue l’indice de l’aliénation générale. C’est donc en s’attardant plus spécifiquement aux conditions d’oppressions des femmes et des laissé-e-s pour compte qu’on peut réellement saisir les formes actuelles de l’aliénation et de là, tenter d’opérer un changement.

D’autre part, la réflexion d’un point de vue féministe ou pro-féministe sert également de garde-fou, de mise en garde, contre toute tentative d’émancipation partielle ou, pour le dire autrement, contre toute émancipation qui fonderait sa propre réussite sur le maintien d’autrui dans une oppression invisibilisante.

Ainsi, par exemple, si l’une des conditions de l’émancipation en milieu urbain est la formation d’espaces délibératifs de participation démocratique et de (re)planification urbaine à visage humain, nous avons vu, comme le soulignait Habermas et Jacqueline Coutras à sa suite, que l’espace public susceptible de délibérer de telle manière s’est fondé, historiquement, sur l’exclusion d’une certaine fraction de la société (l’esclave, l’étranger, la femme, le serf, l’ouvrier, etc.), mais également, qu’au sein de cette fraction les femmes subissaient une forme d’exclusion distincte et spécifique par rapport aux autres. Ce caractère spécifique doit être reconnu et pris en compte pour éviter la répétition inconsciente d’une telle exclusion.

Évidemment, ce n’est que par un changement radical des mœurs et pratiques, par une meilleure division (égalitaire) des tâches historiquement dévolues aux femmes, qu’il sera possible de véritablement parler d’émancipation et de participation démocratique pour tous et toutes. Cependant, c’est en s’attardant aux pratiques quotidiennes, aux inégalités qui subsistent et se maintiennent tant dans les faits que dans les discours qu’on sera capable de mesure le travail qu’il reste à faire.

Au premier chef, il s’agit de déconstruire la présupposition voulant que le temps dont disposent les femmes tant pour les activités ménagères que professionnelles est infiniment plastique, infiniment élastique. Comme le remarquent Jarvis, Kantor et Cloke : « The first male bias rests on an assumption that the unpaid work of women, and more particularly the time they spend on it, can expand infinitely to accomodate new demands related to declining state service provision – this is the assumption of the elasticity of women’s time[34] ». Alors que le temps « masculin » se divise le plus souvent entre le temps professionnel et celui du repos, c’est-à-dire du loisir, et parfois encore, dans le meilleur des cas, le temps du politique, il semble bien que la temporalité « féminine » demeure quant à elle davantage prise dans la double contrainte du temps professionnel/temps ménager, le loisir se résumant souvent, dans le cas des mères, à l’accompagnement de l’enfant dans une série d’activités destinées non pas à la mère, mais à l’enfant, zone grise entre le loisir et la responsabilité domestique[35].

Or, il semble bien que l’une des raisons pour lesquelles le sentiment d’écartèlement entre la sphère domestique et la sphère professionnelle soit vécu avec une telle intensité par bon nombre de femmes – au point où l’on peut parler, comme le fait Krisis, d’une forme de « schizophrénie » – s’explique notamment par la différence rythmique entre les sphères professionnelle et domestique :

The lives of women with dual roles are complex, involving intricate arrangements in space and time, and severe constraints on space and time. In an attempt to cope with these constraints, women have created networks and places that cut across and actively alter the boundaries between ‘home’ and ‘public places’, which lie at the basis of the constraints.[36]

La sphère de la production ou la sphère professionnelle s’est fondée sur la logique de l’accélération linéaire selon une courbe exponentielle, exigeant ainsi de plus en plus de temps, ou, à tout le moins, un temps de plus en plus plastique, souvent incompatible, car désynchronisé, avec le rythme de la sphère domestique (déterminé de manière externe par les heures d’ouverture des commerces, les heures de garderie ou d’écoles, les vacances scolaires, etc.).

Or, plutôt que de tenter la synchronisation de ces deux sphères soit par un partage plus équitable des tâches domestiques entre les sexes, soit par des mesures sociales permettant d’accommoder la vie de travail au rythme de la vie domestique, la tentative de resynchronisation semble au contraire s’être développée selon la logique opposée : il s’agit non pas de permettre un partage plus équitable des tâches ou une reconfiguration de la sphère productive afin de l’adapter aux « contraintes objectives » de la vie domestique, mais bien d’adapter la sphère domestique aux « contraintes objectives » de la vie professionnelle tout en maintenant bien vivant le partage asymétrique traditionnel au sein de la sphère domestique. Qu’est-ce à dire? Simplement que la sphère domestique devra subir la même logique d’accélération permanente qui a déjà court au sein de la sphère professionnel. Le temps traditionnellement allouée au repas familial (ainsi que toute la préparation culinaire que cela nécessite) est remplacé par des solutions « échronomique » permettant de gagner du temps. Comme l’écrit Linda McDowell :

The reality of rising female employment and the transformation of working patterns […] have yet to be reflected in new urban layouts and housing design. Indeed the most significant change that seems to have occurred so far is in the decline of the daily sit-down family meal (Bell and Valentine 1997; Gronow 1997) and its replacement by individual ‘grazing’, with the aid of the fridge and microwave.[37]

Pour pouvoir concilier à la fois la sphère domestique et la sphère professionnelle, il faut ainsi réduire au maximum le temps alloué aux activités domestiques (repas, ménage, soins aux enfants). Or, pour ce faire, de nouvelles technologies sont nécessaires (produits surgelés, fours à micro-ondes, lave-vaisselles, aspirateurs, machines à laver, etc.). Cependant, leur existence ne permet pas uniquement une économie de temps, elle transforme également notre rapport au ménage, à la cuisine, etc., elle contribue ainsi au changement social, à la manière dont nous concevons la sphère domestique, l’éducation des enfants, etc.

Ainsi, la synchronisation de la sphère domestique et de la sphère professionnelle implique l’importation de la logique accélérative au sein de la sphère domestique. La logique circulaire de la spirale de l’accélération – familière aux lecteurs et lectrices de Harmut Rosa et de son schéma[38] (fig. 1) – devient la logique temporelle hégémonique au sein même de la sphère domestique.

Si autrefois, il fallait une journée entière pour faire la lessive, une autre pour les courses au marché et une de plus pour faire le ménage complet de la maison, ces mêmes tâches peuvent grâce aux nouvelles technologies être réalisées en un temps record. Seulement, cette économie de temps ne signifie pas pour autant plus de temps libre, bien au contraire. Ce que la ménagère gagne en temps du fait de son utilisation de nouvelles technologies domestiques, elle le perd en tâches supplémentaires. Si elle n’a plus à préparer le repas durant des heures, elle doit encore chercher les enfants à l’école, les emmener au parc, les aider pour leurs devoirs, etc. Sans compter sa vie professionnelle. Comme le souligne Rosa, l’apparition de nouvelles technologies n’a nullement contribuée à la décélération du rythme de vie, mais a, le plus souvent, démultipliée le nombre de tâches entreprises dans une journée. Le progrès technologique a en effet plutôt contribué à une intensification qu’à une simplification du travail domestique[39].

Une autre conséquence de l’accélération domestique est de contribuer à l’accélération de la sphère productive non seulement en rendant la main d’œuvre féminine plus disponible, mais également en ouvrant de nouveaux marchés pour la production. Il suffit de penser à la bimotorisation des ménages :

La bimotorisation des ménages a été une aubaine pour l’industrie automobile à un moment où celle-ci était dans l’obligation de trouver de nouveaux débouchés, les marchés traditionnels arrivant à saturation […] On y voit aussi l’un des effets du travail professionnel féminin. Celui-ci réduit le temps que les femmes peuvent accorder aux déplacements. L’alternative était le partage des tâches domestiques entre les conjoints ou la transformation des modes de réalisation de ces tâches… Le choix paraît clair. Le travail des femmes, en apportant un second salaire, a rendu possible l’achat et l’entretien de la deuxième voiture. Enfin, la famille avait tout à gagner à ce que le travail domestique s’adapte aux exigences de la vie moderne et améliore sa “qualité”. Les femmes qui ont une voiture associent l’utilisation de leur véhicule d’abord à la nécessité de conduire les enfants dans les “meilleurs” établissements scolaires ou parascolaires; ensuite, dans un deuxième temps, elles invoquent l’intérêt du ménage : la grande surface est synonyme de produits moins chers, plus variés. Celles qui sont obligées de se contenter de l’offre de proximité considèrent qu’elles ne font pas un “bon” travail domestique.[40]

On le voit, la deuxième voiture, et plus généralement, la production de produits et de technologies ménagers de plus en plus rapides et puissants, constituent non seulement d’excellents débouchés pour la production capitaliste, mais permet en outre de maintenir l’asymétrie dans le partage des tâches ménagères. Nul besoin de remettre en question les rôles traditionnels puisque « la » femme dispose dorénavant des tous les instruments technologiques nécessaires pour accomplir ses tâches domestiques. Vision abstraite s’il en est, puisque pour se permettre ces outils domestiques, cette seconde voiture, il lui faut « travailler », i.e. obtenir un salaire en sus du travail non-rémunéré déjà accompli.

Nous sommes dès lors face à un véritable cercle vicieux où il n’est plus si clair si les progrès techniques en matières d’outils ménagers doivent d’abord servir à alléger les tâches domestiques des femmes professionnelles ou si, à l’inverse, les femmes ne deviennent professionnelles justement pour être en mesure de se payer le modèle de vie de la « bonne » ménagère avec tout ce que cela peut impliquer (la bimotorisation, l’hypothèque de la maison en banlieue, la piscine, l’école privée pour les enfants, le chien, le chat, le chalet, etc.). Et lorsque la tension devient trop forte, que la détresse devient trop grande pour pouvoir remplir à la fois son rôle professionnel et domestique, lorsque la logique effrénée de l’accélération dans chacune de ces sphères productive et domestique atteint la démesure, quelle est l’alternative? Un meilleur partage des tâches domestiques? Une double critique des ravages de l’accélération tant dans les sphères publiques que privées, professionnelles et domestiques? Malheureusement, la solution conforme à la logique actuelle appelle plutôt à l’embauche de femmes (ménagères, nounous, etc.), le plus souvent racisées et/ou en situations irrégulières, pour s’occuper de la sphère domestique, avec tout le lot de souffrances et d’exploitation que cela peut présenter.

On le voit, le potentiel d’une théorie critique de l’accélération urbaine qui s’attarderait aux enjeux de genre est aussi vaste que complexe, il suppose de partir du point de vue de l’intersectionnalité pour montrer où et comment s’exercent les contraintes de l’accélération urbaine. Un tel travail suppose cependant un travail minutieux d’études de terrains, d’examens empiriques et de réflexions théoriques qu’il nous était impossible de faire ici. Nous avons préféré ouvrir quelques pistes de réflexions, notamment sur les dangers pour une TCAU de ne pas assez s’intéresser aux formes spécifiques d’aliénation temporelle vécues par les femmes, sur la manière dont l’accélération urbaine produit pour ensuite se nourrir d’une déstructuration temporelle de la sphère domestique y privilégiant l’application de la spirale accélérative décrite par Rosa, plutôt qu’un partage équitable des tâches, reproduisant ainsi la division classique des fonctions genrées.

Il va sans dire cependant que les perspectives amorcées ici demeurent, par le traitement que j’en ai fait par trop élémentaires et insuffisants. La recherche toutefois, tout comme la réflexion ou la délibération politique, ne saurait être le fruit d’un travail solitaire, mais doit au contraire être le fruit d’un commun effort de penser et de discussion. Aussi n’y avait-il pas d’autre but à ce texte que d’amorcer une réflexion – toute personnelle, sans pour autant, bien au contraire, qu’elle se veule être un monologue – sur les divers liens entre la critique de l’accélération et les études de genre dans le but, d’une part, de m’éduquer moi-même sur des enjeux qui m’était plus ou moins totalement inconnus (les géographies féministes et études urbaines de genre, etc.) et, d’autre part, d’initier, peut-être, une réflexion critique plus large sur le sujet.

———————

Note sur le titre: Bien que ce titre pastiche celui de l’ouvrage de la philosophe M. Nussbaum, Women and Human Development (traduit  en Français aux éditions Des Femmes, 2008), je ne prétends nullement m’inscrire dans le cadre théorique de cette dernière et ce, même si nous pourrions être tenté-e-s de déceler dans le présent texte une critique du développement urbain à la lumière de l’impasse que celui-ci a pu entraîner pour la libre expression des pleines capabilités de ses habitantes.

[1] Cf. M. Xaufflaire, « L’Évangile de la Sinnlichkeit et la théologie politique » dans Atheismus in der Diskussion, München, Kaiser, 1975, s.47.

[2] Cf. E. Chaput, « Les interprétations féministes du concept d’état de nature chez Hobbes : une clé de lecture », Ithaque, no.9, 2011, p.43-59. D’ailleurs, bien que partant des lectures féministes de Hobbes, l’enjeu de ce texte s’inscrivait davantage dans le champ plus général de l’histoire de la philosophie, l’une des forces du texte (à mon humble avis) était justement de montrer que non seulement Hobbes peut-être une auteur intéressant pour réfléchir la question du patriarcat dans une perspective féministe (ce dont nombres de penseuses conviennent malgré leur divergence d’opinions), mais qu’à l’inverse, les études féministes elles-mêmes fournissent un apport substantielle aux études hobbesiennes sur des enjeux de fond, des apories et des ambiguïtés autrement peu abordés. Autrement dit, il s’agit de reconnaître la portée générale des contributions à la recherche des études féministes qu’une conception rétrograde de la science tend à réduire à un ensemble de questions et de réflexions auxiliaires ou secondaires par rapport aux grandes disciplines traditionnelles.

[3] H. Jarvis, P. Kantor et J. Cloke. Cities and Gender, London, Routledge, 2009, p.9. Cf. également, L. Bondi and L. Peake. « Gender and the City : Urban Politics Revisited » in J. Little, L. Peake & P. Richardson (ed.). Women in Cities – Gender & the Urban Environment, London, MacMillan Education, 1988, p.28.

[4] Cf. N. Mosconi et al. « Le genre, la ville », Travail, genre et sociétés, 2015/1, no. 33, p.24 : « L’émergence d’études urbaines sur le genre est en grande partie venue de la géographie des sexualités ».

[5] H. Jarvis, P. Kantor et J. Cloke. Cities and Gender, p.9

[6] Cf. Ibid., p.10; L. McDowell. Gender, Identity and Place, Cambridge, Polity Press, 1999, p.12.

[7][7][7] Simplement à titre d’exemple, voir les textes de Yves Raibaud et de Sophie Louargant dans le dossier « Le genre, la ville » du no. 33 de Travail, genre et sociétés (2015) portant respectivement sur les villes de Bordeaux et de Grenoble, ainsi que les nombreuses études de cas présentées dans l’introduction critique de Jarvis, Kantor et Cloke, Cities and Gender. De même, Linda McDowell écrit dans l’introduction de Gender, Identity and Place : « My aim is to illuminate theoretical shifts through detailed empirical examples and case studies which I have drawn from a wide range of sources » (L. McDowell. Gender, Identity and Place, p.32) [nous soulignons].

[8] Ce qui, c’est entendu, n’exclut pas cependant, à l’inverse, qu’une réflexion sur la différenciation rythmique des genres pourrait également constituer une contribution – certes modeste – de la TCAU aux études urbaines sur le genre. Je pense au contraire la rencontre des deux approches comme mutuellement profitable dans la mesure où les études urbaines, de même que les géographies féministes ont la tendance, bien naturelle, de s’attarder avant tout aux formes d’exclusion ou d’oppression spatiale à l’angoisse vécue en certains lieux à certains temps, etc. (cf. par exemple, D. Spain, « Gender and Urban Space », Annual Review of Sociology, vol.40, 2014, p.586). Cependant, à quelques exceptions près auxquelles nous nous référerons plus loin, la question des rythmes et de l’accélération sociale comme source de détresse psychologique, d’aliénation spécifique aux femmes prises dans certaines situations typiquement liées à leur genre ont été assez peu approfondis, du moins à notre connaissance (bien lacunaire il est vrai).

[9] S. Louargant. « Penser la métropole avec le genre », Travail, genre et sociétés, no. 33, 2015, p.51. [nous soulignons].

[10] Cf. Par exemple, L. McDowell. Gender, Identity and Place, p.98, 106-107.

[11] J. Habermas. « “L’Espace public”, 30 ans après », Quaderni, no.18, 1992, p.167. Cf. J. Coutras. Crise urbaine et espaces sexués, Paris, Armand Colin, 1996, p.101.

[12] Ibid.

[13] Y. Raibaud. « Durable mais inégalitaire : la ville », Travail, genre et sociétés, 2015/1, no. 33, p.30.

[14] Ibid., p.40-41.

[15] Ibid., p.46.

[16] E. Boserup. La Femme face au développement économique, Paris, PUF, 1983, p.94. L’étude devenue classique de Boserup se limite le plus souvent au monde dit « en développement », mais il semble évident que sa définition des villes masculines convient également au développement historique des villes modernes d’abord pensées comme lieux de la production industrielle ou comme centres du pouvoir administratif d’où les femmes étaient le plus souvent exclues pour être confinées à la sphère domestique, privée.

[17] Voir le tableau présentée par McDowell (dans L. McDowell. Gender, Identity and Place, p.12) :

«The masculine                   The feminine

Public                                 Private

Outside                               Inside

Work                                  Home

Work                                  Leisure/pleasure

Production                         Consumption

Independence                    Dependence

Power                                 Lack of Power ».

[18] L. Bondi and L. Peake. « Gender and the City : Urban Politics Revisited », p.23 : « The dichotomy between home and community, on the one hand, and the workplace, on the other, carries with it notions of two spheres of social relations, the first widely characterised as female and the second widely characterised as male ».

[19] J. Coutras. Crise urbaine et espaces sexués, p.60-61 : « Le quartier de résidence a été reconnu comme l’espace de la famille, comme l’espace des travailleurs dans leur vie de hors-travail ».

[20] Ibid., p.6. Cf. D. Spain. « Gender and Urban Space », p.583.

[21] D. Spain. « Gender and Urban Space », p.583.

[22] À ce sujet, voir les recommandations des manuels de savoir-vivre pour femmes résumés par Coutras, cf. J.Coutras. Crise urbaine et espaces sexués, p.14-16, 105-107.

[23] G. Fraisse et M. Perrot (dir.). Histoire des femmes en Occident IV. Le XIXe siècle, Paris, Plon, 2002, p.387

[24] D. Spain. « Gender and Urban Space », p.583. Pensons notamment à Georges Sand qui n’hésita pas à brouiller les frontières, allant, comme elle le note dans son autobiographie, jusqu’à se travestir pour accéder aux espaces de la ville habituellement interdits aux femmes.

[25] D. Spain. « Gender and Urban Space », p.590. Cf. L. Bondi and L. Peake. « Gender and the City : Urban Politics Revisited », p.25.

[26] Krisis. Manifeste contre le travail, Paris, Léo Sheer, 2004, p.41 [nous soulignons].

[27] Cf. Kring, Johnson, Davison and Neale. Abnormal Psychology, Hoboken, Wiley, 2010, p.326.

[28] L. Bondi and L. Peake. « Gender and the City : Urban Politics Revisited », p.27.

[29] J. Little, L. Peake and P. Richardson. « Introduction » in J. Little, L. Peake & P. Richardson (ed.). Women in Cities – Gender & the Urban Environment, p.8.

[30] À ce sujet, cf. J. Tivers. « Women with Young Children : Constraints on Activities in the Urban Environment » in J. Little, L. Peake & P. Richardson (ed.). Women in Cities – Gender & the Urban Environment, p.92.

[31] Ibid., p.13.

[32] Nous avons déjà donné l’exemple du groupe Krisis, mentionnons également le chapitre intitulé «  Women’s burn-out » tiré du livre de P. Chabot, Global Burn-out, Paris, PUF, 2013, p.95-109.

[33] Cité dans K. Marx. La Sainte famille, Paris, ES, 1972, p.231. Cf. K. Marx. Manuscrits de 1844, Paris, GF-Flammarion, 1996, p.141-142.

[34] H. Jarvis, P. Kantor et J. Cloke. Cities and Gender, p.72-73.

[35] Cf. S. Louargant. « Penser la métropole avec le genre », p.60; S. Mackenzie. « Balancing Our Space and Time : The Impact of Women’s Organisation on the British City, 1920-1980 » in J. Little, L. Peake & P. Richardson (ed.). Women in Cities – Gender & the Urban Environment, p.55.

[36] Ibid., p.53.

[37] L. McDowell. Gender, Identity and Place, p.118.

[38] Cf. H. Rosa. Accélération, Paris, La Découverte, 2010, p.190.

[39] Cf. H. Jarvis, P. Kantor et J. Cloke. Cities and Gender, p.137.

[40] J.Coutras. Crise urbaine et espaces sexués, p.52.

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Prolégomènes à une théorie critique de l’accélération urbaine https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/prolegomenes-theorie-critique-de-lacceleration-urbaine/ https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/prolegomenes-theorie-critique-de-lacceleration-urbaine/#comments Tue, 01 Apr 2014 12:52:11 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=121 Dans ce texte nous cherchons à esquisser bien modestement les fondations d’une théorie critique de l’accélération urbaine. La pertinence d’une telle approche s’inscrit dans une réflexion plus large sur les luttes pour le droit à la ville et la réappropriation de l’espace. Il apparaît en effet que de telles luttes ne peuvent faire l’économie d’une analyse critique des rythmes qui déterminent nos rapports à cet espace particulier qu’est la ville moderne. Ces rythmes s’inscrivent eux-mêmes dans le contexte plus général de l’accélération sociale caractéristique, selon Hartmut Rosa, de la modernité. Il en découle une nécessité de renouveler la réflexion à la fois sur l’aliénation et l’espace urbains selon le mode de la temporalité. C’est ce que nous chercherons à ébaucher à l’aide d’une méthodologie combinant analyse théorique et observation phénoménologique (en vue d’une finalité essentiellement pratique), tout en soulignant les difficultés et les enjeux soulevés par une telle approche.

1. Droit à la ville et théorie critique de l’accélération urbaine

« [H]abiter est le trait fondamental de l’être » – M. Heidegger[1]

Se réapproprier l’espace urbain, les immeubles laissés à l’abandon, revaloriser les lieux de rencontres, de socialisations, de jeux, de débats, bref de l’espace public autant que des espaces verts où l’humain peut non seulement entrer en contact avec ses semblables, mais avec la nature ; construire un espace de vie propice à l’épanouissement de l’individu humain en harmonie non seulement avec son environnement social (sa communauté), mais aussi naturel. En un mot, réintroduire à la ville les conditions de possibilité de l’habiter au plein sens du terme, c’est-à-dire l’épanouissement d’une personnalité humaine en relation à son milieu[2]. Voilà autant de revendications communément associées à un mot d’ordre, celui du « droit à la ville ». Mais qu’est-ce que le droit à la ville ? Le géographe David Harvey affirme que l’expression en elle-même est problématique : « le droit à la ville est un signifiant vide. Tout dépend de qui va le remplir de sens […] La définition est en elle-même un objet de lutte[3] ». Elle serait l’objet d’une lutte entre une élite politico-économique responsable des grands plans d’aménagement urbain et l’ensemble des personnes qui, sans avoir la possibilité de participer à cette conception de l’espace urbain, sont contraint-e-s d’y vivre, d’y séjourner – sans pour autant pouvoir véritablement y habiter –. Le droit à la ville, de leur point de vue, serait dès lors la revendication subversive, parce que démocratique, d’un droit à penser et concevoir l’espace urbain par et pour ceux qui y habitent, plus précisément de concevoir la ville non plus comme un lieu privilégié du développement économique ou comme l’assise politique d’un pouvoir centralisé, mais avant tout comme un lieu propice à l’épanouissement de la vie humaine[4]. En ce sens, l’habiter promu par le droit à la ville s’opposerait à cette démultiplication des non-lieux caractéristiques de la (sur)modernité[5]. Comme le souligne l’anthropologue Michel Agier : « [à] la différence des lieux anthropologiques, les « non-lieux » ne sont pas a priori des cadres référentiels de la mémoire, des relations et de l’identité[6] ».  Ce sont des lieux de passages, de transitions qui rebutent toute appropriation identitaire. C’est en ce sens que l’opposition entre ces espaces neutres où l’on ne fait que passer et les lieux de vie susceptibles d’être habités constitue l’arrière-plan des luttes pour la réappropriation de l’espace en vue d’en faire de véritables lieux[7]. Or, dans un monde de plus en plus déterminé par une dynamique de « compression spatio-temporelle[8] » où, comme le disait déjà Marx, on assiste à un : « anéantissement de l’espace par le temps[9] », il est difficile – voire impossible – de réfléchir des pratiques de réappropriations de l’espace sans penser de façon complémentaire aux possibilités de réappropriation temporelle. Autrement dit, les revendications d’un mouvement comme celui du droit à la ville ne sauraient se limiter à une lutte pour l’espace vécu. Au contraire, un espace repensé en fonction de l’habiter humain – avec son lot de parcs, de commerces de proximités, de lieux de rencontres, de délibérations et d’échanges – suppose comme condition nécessaire l’existence d’un rythme de vie correspondant. À quoi bon les espaces verts à proximité si on n’a pas le temps d’en profiter, comment développer où l’on habite une vie de quartier alors que l’essentiel de notre temps est passé ailleurs, au « boulot » plus ou moins distant de chez soi ? Pour redonner à l’expérience urbaine le sens d’un habiter, il faut dès lors non seulement revendiquer un droit à reconfigurer l’espace, mais aussi un droit à rétablir un rythme conforme à l’existence que l’on entend mener. C’est en ce sens qu’il faut arrimer aux luttes pour le droit à la ville une réflexion sur le rythme urbain. Or, il semble, comme nous l’esquisserons par la suite, qu’un tel rythme – du moins de la manière dont il se déploie actuellement – peut s’avérer être l’un des obstacles les plus puissants à la réussite de pratiques politiques visant la réappropriation de l’espace. En effet, comme nous tenterons de l’exposer, il semble que la ville soit intimement liée à cette logique d’accélération que Rosa pose comme fondement de la modernité. Or, cette logique implique notamment un étiolement progressif de la réflexion et de la délibération politique – jugée trop lente – au profit d’une approche gestionnaire des institutions publiques et des grandes politiques économiques (la gouvernance). Si dès lors nous avons raison d’affirmer que le rythme urbain est déterminé par la même logique accélérative que la modernité, les revendications des mouvements pour le droit à la ville – qui désirent développer une approche mettant de l’avant l’importance des délibérations politiques de nature démocratique et populaire dans la (re)configuration de l’espace urbain – sont déjà – de manière peut-être inconsciente – dans une opposition directe à la logique de l’accélération urbaine. Il faut cependant saisir, par le biais d’une théorie critique de l’accélération urbaine, la nature de ce rythme urbain, puisque tout espace vécu implique un certain rythme de vie et que, de facto, la tentative de transformer l’espace vécu se manifeste également par la nécessaire transformation du rythme de vie. Ainsi prendre conscience de cette interrelation peut permettre de couvrir les angles morts théoriques d’une pratique comme celle du droit à la ville. Évidemment, ce n’est là qu’une hypothèse, difficile à démontrer de façon aussi succincte. Aussi, nous nous limiterons à esquisser quelques aspects d’une théorie critique de l’accélération urbaine qui, dûment fondée, pourrait être un apport théorique pertinent au mouvement du droit à la ville. En fait, son intérêt semble être double. D’une part, une théorie critique de l’accélération urbaine permettrait d’intégrer aux revendications au droit à la ville une réflexion sur les rythmes qui sont ou bien cohérents ou bien incompatibles avec une pratique de réappropriation de l’espace. D’autre part, elle permettrait d’ancrer la critique sociale du temps développée par Hartmut Rosa dans un lieu, un espace, permettant ainsi de l’inscrire sur un terrain politique où l’on est susceptible d’agir, de lutter et de développer des alternatives possibles à la logique de l’accélération. Autrement, le danger est que cette critique sociale de l’aliénation temporelle ne débouche sur aucune pratique concrète de désaliénation. Avec la rythmanalyse de la ville moderne, nous chercherons au contraire à développer une telle thérapeutique sociale, une telle pratique de désaliénation. Elle passera dans un premier temps par une réflexion davantage théorique sur le rythme urbain et son rapport à la modernité « accélérative » pour ensuite adopter une approche davantage phénoménologique qui consistera en un examen de l’aliénation temporelle de certaines figures types du citadin de la ville moderne, examen nécessaire à la fois pour saisir le rythme urbain par-delà les a priori théoriques et pour faire l’expérience vécue de l’aliénation qui en découle.

2. L’esquisse d’une rythmanalyse de la ville moderne 

« De l’animation, encore de l’animation ! » -F. Hessel[10]

La ville n’est pas simplement un certain espace occupé par de multiples et diverses constructions, habitations, un simple agglutinement d’immeubles et bâtiments. C’est au contraire un lieu où se joue toute une série d’événements et d’actions. C’est un système vivant. Elle est essentiellement activité. Or, cette activité urbaine a un certain rythme tout comme la campagne et le travail des champs ont également un rythme propre dicté par des critères et des contraintes qui les distingue « du rythme haletant de la vie urbaine moderne[11] ». Georg Simmel l’affirme déjà en 1903 dans Métropoles et mentalité, lorsqu’il écrit : « la grande ville forme un profond contraste avec la petite ville et la campagne, dont la vie sensible et intellectuelle coule plus régulièrement selon un rythme plus lent[12] ». Par ce contraste on saisit donc qu’un certain rythme propre à la ville se constitue comme un des fondements de sa spécificité. Le rythme forme une dimension structurante de la ville de manière tout à fait semblable à ce qu’affirme Bachelard à propos de la matière même : « Elle est, non seulement sensible aux rythmes ; elle existe, dans toute la force du terme, sur le plan du rythme[13] ». Et de fait, une ville sans rythme ne serait plus qu’une ville fantôme, qu’un cadavre urbain : sans activité, pas de tissu urbain et pas d’activité sans rythme. C’est en ce sens que nous nous proposons dans un premier temps d’esquisser brièvement une « rythmanalyse » de la ville moderne. Ce terme, développé initialement par le philosophe Lucio Alberto Pinheiro dos Santos en 1931, sera plus tard repris par Gaston Bachelard et Henri Lefebvre. Plus qu’une simple étude des rythmes, la rythmanalyse se veut également thérapeutique et Bachelard suggère même qu’elle serait une alternative plus systématique à la pratique psychanalytique[14]. Cependant, contrairement à Pinheiro dos Santos et Bachelard dont l’approche rythmanalytique s’appuie sur des perspectives avant tout matérielle, biologique et psychologique, notre approche cherchera à souligner l’influence des rythmes sociaux environnant sur la construction du rythme psychique de l’individu[15]. La dimension thérapeutique de cette « socio-rythmanalyse » prend ainsi, contrairement aux travaux de Pinheiro dos Santos et Bachelard, la forme d’un travail de désaliénation ou de réappropriation du rythme social, un travail davantage politique et collectif qu’individuel. En ce sens, notre perspective est peut-être plus proche de celle qu’Henri Lefebvre esquisse à la toute fin de sa vie. Nous pouvons ainsi faire nôtre son affirmation selon laquelle : « [l]’espace (social) et le temps (social), dominés par les échanges, deviennent le temps et l’espace des marchés ; ils entrent dans les produits, bien que n’étant pas des choses mais incluant des rythmes[16] ». Cependant, contrairement à Lefebvre qui centre son analyse rythmique autour de la relation entre temps cyclique et temps linéaire[17], nous nous concentrerons plutôt sur l’accélération comme forme déterminante du rythme urbain et comme cause de l’aliénation temporelle. Nous utiliserons donc à notre propre compte cette expression séminale afin de proposer une « phénoménologie rythmique[18] » de l’activité urbaine. Celle-ci a la particularité d’être humaine (par opposition par exemple aux rythmes ondulatoires des corpuscules physiques) et ce détail est d’importance dans la mesure où il implique la possibilité d’une grande variabilité rythmique. Autant la volonté du sujet moderne va encourager le déploiement d’une logique d’accélération engendrant, dans les grandes villes, une activité humaine toujours plus intense (et ce faisant, un rythme urbain toujours plus rapide), autant cette logique va elle-même marquer la psyché du sujet moderne et ainsi contribuer à le façonner comme un sujet assujetti. Se développe dès lors, comme nous le verrons, ce que Hartmut Rosa appelle une « spirale de l’accélération[19] » constitutive, selon lui, de la modernité, et qui aboutirait, à la modernité tardive, à un déracinement total du sujet prisonnier d’une tentative sans fin d’adaptation à un monde se transformant de plus en plus rapidement. Historiquement, la ville constitue le lieu privilégié de cette logique de l’accélération, elle en est en quelque sorte l’écosystème. C’est pourquoi la ville semble être, peut-être de manière privilégiée, un objet d’étude pertinent à qui veut saisir cette logique accélérative qui sous-tend le développement de la modernité. D’autre part, si, comme nous l’avons préalablement affirmé, le rythme urbain, en tant que fondé sur l’activité humaine, est variable, c’est donc dire qu’au-delà du mouvement d’accélération rythmique observé tout au long de la modernité, un mouvement de décélération est également possible. De fait, la logique de l’accélération développe elle-même certains mécanismes décélératifs visant à maintenir de manière efficace et continue le mouvement de l’accélération[20]. La visée d’une théorie critique de l’accélération urbaine est cependant tout autre que de développer de simples mécanismes de sauvegarde d’une logique, qui doit au contraire être éliminée. Ce qu’elle cherche à faire, c’est donc déterminer les voies d’une résistance possible. Pour qu’une telle chose soit envisageable, elle doit cependant commencer par saisir la structure de la modernité.

2.1. La modernité « accélérative »[21]

« Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée » – K. Marx[22]

Si l’on en croit Rosa, l’accélération serait l’un des phénomènes importants – sinon le phénomène  fondamental – de la modernité, au point où il affirme que : « l’expérience de la modernisation est une expérience de l’accélération[23] ». Les grandes théories de la modernité développées par Durkheim, Marx, Simmel et Weber qui évalueraient le procès de modernisation respectivement en termes de différenciation sociale, de domestication/exploitation, d’individualisation et de rationalisation se trouveraient ainsi unifiées sous une théorie de l’accélération en raison de « [l]’importance constitutive pour chacune de ces quatre dimensions » du phénomène de l’accélération[24]. Ce qui sous-tend en effet la grande part des analyses de la modernité, c’est l’attention portée à la transformation/dynamisation de la structure temporelle[25]. À un point tel qu’on en est venu, au cours des années 1890-1910, à parler d’une « « loi de l’accélération » de l’évolution culturelle[26] ». L’accélération serait ainsi l’expérience fondamentale vécue à la modernité, tant au niveau structurel et objectif qu’au niveau phénoménologique et subjectif. En ce sens, Rosa distingue trois catégories marquantes de la modernité accélérative. Il y a d’abord l’accélération technique permettant une « augmentation quantitative par unité de temps » des biens produits, mais aussi des possibilités communicationnelles et des distances parcourues (entraînant par là, cette « compression spatio-temporelle » mentionnée précédemment[27]). Il y a d’autre part l’accélération du changement social, c’est-à-dire des changements d’ordre professionnel (le nombre de métiers ou de postes occupés au cours d’une carrière ou de la durée de vie active d’un individu) et familial (le nombre de conjoint-e-s et/ou partenaires sexuel-le-s, la structure familiale, etc.) qui passe d’intergénérationnel (sociétés traditionnelles) à générationnel (modernité classique) pour devenir intragénérationnel au cours de la modernité tardive[28]. Autrement dit, il y a accélération du changement social à la modernité tardive dans la mesure où la norme devient que l’individu occupera une foule de métiers différents, suivra potentiellement de multiples formations pédagogiques dans divers domaines, connaîtra de multiples partenaires de « vie » avec qui, selon toute vraisemblance, il ne passera justement pas toute sa vie. À la différence de l’individu typique de la modernité classique qui planifiait sa situation à l’échelle d’une vie (constitution d’une unité familiale et d’une carrière) ou encore de la société traditionnelle où l’enfant héritait pour ainsi dire du métier et du nom de ses ancêtres, l’individu de la modernité tardive est livré à la contingence des changements sociaux opérant à l’intérieur d’une vie. Il est ainsi pris dans une logique d’adaptation aux situations présentes sans horizons de stabilité permettant la projection à moyen-long terme[29]. La troisième et dernière grande catégorie de l’accélération thématisée par Rosa porte sur l’accélération du rythme de la vie qu’il définit comme : « augmentation des vitesses d’action cumulées et […] transformation de la perception du temps de la vie quotidienne[30] ». Cette catégorie comporte donc à la fois une dimension objectivement quantifiable et une dimension relevant davantage de la perception subjective. Comme nous le verrons à la section suivante, l’intensification du travail implique une démultiplication des actions à accomplir en un temps restreint, mais également une augmentation du nombre « d’épisodes […] d’expériences vécues[31] » dans une journée. La publicité, les informations télévisuelles ou web regardées « en temps réel », la radio dans la voiture ou au travail, mais aussi les courriels, messages-textes, comptes facebook et autres tweets, voilà autant d’expériences vécues dans une journée qui constitue autant de stimulations nerveuses affectant la psyché de l’individu moderne. Cette abondance d’expériences vécues et ce rythme de vie effréné entraînent sans cesse un sentiment croissant de nervosité, de stress, mais aussi le sentiment de subir la dépossession de son temps ou encore de passer à côté d’une foule d’opportunités. On observe alors le développement de phénomènes comme le multitasking, le zapping ou le speed-dating visant à réaliser plus rapidement les tâches à faire ou simplement saisir la mesure de l’ensemble des possibilités offertes à nous. C’est au travers de l’expérience de cette accélération du rythme de la vie qu’apparaît comme manifeste, phénoménologiquement, le caractère aliénant de l’accélération urbaine. C’est en ce sens que nous analyserons à la section trois, par le biais d’une approche phénoménologique du rythme des grandes villes, la figure du citadin aliéné par l’accélération urbaine. Or, pour tracer un portrait adéquat du type d’aliénation engendrée par l’accélération urbaine encore faut-il établir les conditions de possibilités nécessaires à la réussite d’une telle tentative. Comme nous le verrons plus loin, c’est au travers de la figure ambiguë du flâneur ou de la flâneuse qu’on sera en mesure de déployer de manière immanente et phénoménologique un tel travail d’analyse de l’aliénation temporelle urbaine. Toutefois, avant d’arriver à ce point, il faut encore expliquer en quoi les trois grandes catégories de l’accélération sociale forment, selon Rosa, un processus autoalimenté qu’il nomme « spirale de l’accélération[32] ». Si initialement la logique de l’accélération est alimentée par ce que Rosa appelle des moteurs externes à la fois économiques, culturels et sociaux[33], elle se développe de plus en plus selon une dynamique autonome où les grandes catégories de l’accélération alimentent elles-mêmes la dynamique accélérative qui les déterminent réciproquement. Ainsi par exemple, l’accélération du rythme ou dit autrement, la réduction des ressources temporelles disponibles entraîne un mouvement d’accélération du développement technique visant à permettre de réaliser plus rapidement une foule d’activités afin de dégager un surplus de temps et de permettre une économie de temps venant compenser l’accélération du rythme de vie : « L’accélération technique est donc une conséquence directe de la réduction des ressources temporelles et donc de l’élévation du rythme de la vie[34] ». Or, ce développement technique engendre à son tour une foule de transformations sociales. Il suffit de penser au développement d’un marché mondial et à l’accès à de nouvelles marchandises rendu possible par le développement des transports ferroviaires, maritimes et aériens ; à l’émergence de la banlieue dortoir américaine difficilement concevable sans l’invention de la voiture et de son accessibilité massifiée pour les ménages de la classe moyenne. On peut encore penser au type d’interactions et de rapport à l’actualité rendus possibles par l’ère informatique où l’on peut virtuellement savoir en temps réel ce qui advient n’importe où sur la planète. Il ne faut en aucun cas négliger l’importance de cet accès à l’information pour une économie où la priorité sur une information peut être grosse de conséquences sur les transformations et la stabilité d’une économie financiarisée et hautement spéculative : « Il est donc incontestable que l’accélération technique, et avant tout technologique, agit comme un puissant moteur du changement social[35] ». Mais cette accélération du changement social implique elle-même une déstabilisation « des horizons temporels stables[36] ». D’une part, l’expérience que l’on acquiert au cours de notre vie devient de plus en plus rapidement désuète à la lumière des nouvelles innovations et des nouveaux changements ayant cours dans notre domaine d’expertise, voire dans notre vie en général. D’autre part, les prédictions sur l’avenir susceptibles de contribuer à l’orientation de nos choix et de nos prises de décisions se trouvent, dans le contexte d’une transformation constante des formes sociales, de plus en plus aléatoires et hasardeuses[37]. Confronté à un tel univers temporel instable, l’individu doit s’adapter en accélérant son processus de délibération et en confinant sa portée sur le très court terme afin de se ménager un maximum d’ouvertures sur l’avenir. En effet, pour demeurer « dans la course », l’individu doit constamment être en mesure de se réorienter le plus rapidement possible en fonction de la pression et des tendances d’un présent se modifiant toujours plus rapidement. Il s’ensuit par conséquent une réduction des ressources temporelles disponibles puisque l’on doit toujours agir face aux plus infimes changements sociaux afin de ne pas être déclassé-e, désynchronisé-e face au rythme du présent : « l’accélération du changement social est par conséquent un puissant moteur de l’accélération du rythme de vie[38] ». La boucle de la spirale de l’accélération se voit ainsi bouclée dès lors que cette accélération du rythme de la vie – et donc du sentiment bien réel d’une perte du temps disponible – alimente à son tour le développement d’innovations techniques susceptibles de dégager une économie de temps. Nous assistons alors à un processus qui, s’il continue de se nourrir de dynamiques externes (économiques, sociales, culturelles), s’alimente de lui-même indépendamment de ces dynamiques complémentaires. Toutefois, l’essentiel du travail de Rosa – bien qu’il affirme que l’accélération est au fondement de la modernité classique et avancée – se concentre sur l’analyse de cette seconde période où la spirale de l’accélération devient un processus autoalimenté performatif à l’échelle planétaire. Pour notre part cependant, la thèse que nous aimerions défendre est la suivante : la ville s’est constituée, au cours de la modernité classique, comme le lieu de concentration où s’est développée la logique de l’accélération pour ensuite se mondaniser (verweltlichen) à l’échelle planétaire au cours de la modernité tardive. Malgré tout, cela ne signifie pas, bien au contraire, que la spirale de l’accélération cesse d’avoir une prégnance sur la ville. C’est pourquoi il faut intégrer une réflexion sur la temporalité et le rythme urbain aux diverses revendications allant de la réappropriation de l’espace au droit à la ville. Simplement, alors qu’au cours de la modernité classique, c’était la ville qui pouvait apparaître comme un îlot d’accélération – certes, en constante expansion – aujourd’hui, à la modernité tardive, c’est au contraire les rares lieux qui échappent à la logique de l’accélération qui semblent être devenus des îlot sans cesse plus petits,  ou pire encore, de plus en plus intégrés comme lieu de ressourcement – centre de méditation zen, retraite en plein air, yoga, etc. – permettant un meilleure efficience à la logique même de l’accélération[39]. Dans ce contexte, il est certain que la critique de l’accélération n’est plus réductible à une critique de l’accélération urbaine. À l’inverse cependant, la critique de l’accélération urbaine permet de réancrer la critique de l’accélération dans un espace, dans un milieu susceptible d’être le terrain pour une lutte politique, la ville.

2.2. L’espace paradigmatique de l’accélération : une ville au rythme de l’échange

« Le Temps et l’Espace sont morts hier. Nous vivons déjà dans l’absolu, puisque nous avons déjà créé l’éternelle vitesse omniprésente » – F.T. Marinetti[40]

Comme le rappelle Aurélien Berlan, « la grande ville est elle-même le laboratoire et le condensé[41] » de la modernité. Aussi n’est-ce pas un hasard si les modernissîmes poètes futuristes veulent chanter « les grandes foules » des « capitales mondiales[42] ». L’accélération trouve ainsi dans le rythme urbain (à tout le moins au cours de la modernité classique) sa manifestation la plus palpable : « La ville est d’abord une circulation, elle est un transport, une course, une mobilité, un branle, une vibration[43] ». On peut saisir la ville moderne comme le milieu paradigmatique de la mise en place du mouvement d’accélération d’abord de manière comparative. À la différence de la campagne ou de la petite ville où se succèdent selon un rythme « naturel » les périodes d’activité intensive et de repos[44], le niveau d’activité urbaine se maintient virtuellement sans arrêt, de façon permanente. En effet, de par sa vaste population et la grande variété d’occupations dans la grande ville, celle-ci peut maintenir en permanence un rythme élevé d’activité, peu importe l’heure du jour ou de la nuit, la période de la semaine ou de l’année ou encore la température et le climat. Il y a dès lors de manière évidente en ville,  comparativement à la campagne, non seulement accélération du rythme de vie global[45], mais aussi une transformation qualitative au niveau du rythme. Déterminé, à la campagne, en fonction de contraintes périodiques externes, « naturelles », le rythme se constitue à la ville, au contraire de manière indépendante au temps naturel[46]. Toutefois, le fait que l’activité urbaine ait un rythme indépendant des contraintes naturelles n’implique pas de facto une accélération du rythme de la vie, mais simplement une condition de sa possibilité. Pour comprendre la ville comme lieu privilégié de la logique accélérative, il faut s’attarder à sa dimension économique. En effet, pour Simmel, le rythme de la vie et son schème temporel reste incompréhensible sans une analyse profonde des structures économiques : « la technique de la vie métropolitaine n’est, somme toute, pas pensable sans que toutes les activités et relations d’échange soient très ponctuellement ordonnées selon un rigoureux schéma temporel supra-subjectif[47] ». Autrement dit, la figure rythmique de l’activité humaine propre à un milieu s’explique notamment en fonction des formes économiques de son mode de vie. L’économie agricole – mais également la chasse et la pêche – dépendant pour une grande part des saisons, des cycles de reproduction, du climat, etc., son rythme d’activité se voit contraint de se moduler selon ces facteurs et prend de ce fait une forme cyclique[48]. Selon Simmel, la ville articule au contraire son activité économique autour du commerce, de l’industrie et de l’échange monétaire prenant ainsi la forme d’un gigantesque marché[49]. Or, l’échange commercial implique une autre logique temporelle que celle de la production agricole. Elle est structurellement indifférente aux changements de saisons et de températures. Cependant, elle exige une synchronisation, non seulement au niveau de la rencontre des partenaires d’échange, mais aussi et surtout au niveau de la rencontre de leur désir (de vendre et d’obtenir x contre y)[50]. C’est en ce sens que le caractère mercantile de l’économie urbaine s’articule d’avantage autour d’un temps objectif, le temps des horloges, indépendants des rythmes « naturels » et des événements[51]. Ce temps objectif est seul en mesure d’assurer une cohésion à l’échelle de la ville moderne : « La ponctualité, l’appréciabilité, l’exactitude [qu’]imposent les complications et les dimensions de la vie à la grande ville [sont] en rapport très étroit avec le caractère monétaire de son économie[52] ». Mais au-delà de sa fonction synchronique favorisant le déploiement d’un rythme de vie urbain modulé sur le rythme des échanges commerciaux, le temps abstrait jouera également un rôle disciplinaire fondamental dans la division du travail et le processus de production capitaliste et contribuera par là à façonner les normes temporelles déterminant non seulement la valeur des marchandises, mais réglementant également l’intensité du travail humain[53]. Le rythme de production standardisé en fonction de l’unité temporelle abstraite qu’est l’heure de travail transforme ainsi les formes de médiations entre le sujet et le monde tant au niveau des objets que dans ses formes de socialisation[54]. C’est à la lumière de ce rapport entre un certain type de temporalité (abstraite) et une structure économique (capitaliste) que l’on peut saisir l’accélération à l’œuvre dans le rythme urbain ; cette fois, non pas en comparaison aux rythmes traditionnels ou « naturels » de la campagne, mais en prenant la ville elle-même comme totalité unitaire[55]. Comme nous l’avons vu avec la théorie de l’accélération de Rosa, pour devenir un processus autoalimenté, la spirale de l’accélération doit se nourrir des différents moteurs sociaux « externes », ce qui signifie notamment s’arrimer à une logique de croissance. Nous nous limiterons à faire une brève esquisse de ce rapport entre accélération urbaine et économie de croissance. Pour ce faire, on s’appuiera en un premier temps sur le constat fait par Simmel dans Métropole et Mentalité (ainsi que dans La Philosophie de l’argent), selon lequel l’appareil psychique du sujet urbain est marqué – voire transformé – par l’expérience vécue de la ville (notamment en fonction de sa dynamique économique)[56]. Le rythme de la vie de l’esprit trouverait alors dans l’influence de son milieu (i.e. la ville moderne et son économie monétaire) un phénomène déterminant[57]. Or, en fonction d’une telle prémisse, et à la lumière, dans un second temps, du rapport établit par Rosa entre une économie de croissance (comme celle du capitalisme marchand) et la logique de l’accélération, on peut dès lors conclure que le rythme de vie urbaine est en soi modulé selon un rapport constant d’accélération et constitue par là un lieu privilégié du déploiement – durant la modernité classique du moins[58] – de la  spirale de l’accélération. Ce serait en ce sens que la ville se constituerait comme un véritable laboratoire de la modernité accélérative. Reprenons la démonstration de façon plus détaillée. Simmel souligne d’entrée de jeu dans sa présentation de Métropoles et mentalité que : « [l]e fondement psychologique sur lequel s’élève le type de l’individualité des grandes villes est l’intensification de la stimulation nerveuse [Steigerung des Nervenlebens], qui résulte du changement rapide et ininterrompu des stimuli externes et internes[59] ». Autrement dit, le rythme urbain est constitutif du type de la subjectivité  moderne de « l’individualité des grandes villes ». Comme nous l’avions déjà remarqué, Simmel nous dit que ce rythme est rapide et continu, par opposition au rythme « naturel » des campagnes. Confronté-e à ce rythme effréné des grandes villes, le ou la citadin-e n’aura d’autres choix que de réagir de manière détachée et de considérer les variations rythmiques d’un regard froid et objectif ou de sombrer dans un état névrotique. C’est pourquoi, comme nous le verrons à la section suivante, la figure type du citadin-e des grandes villes est pour Simmel l’intellectuel-le blasé-e (auquel s’ajoute comme pendant négatif la figure du névrotique submergé-e par ce trop plein d’expérience et de stimulation offertes par la ville). L’intellectualisme consistant à observer les événements d’un point de vue objectif et détaché sans faire intervenir ni convictions ni émotions serait ainsi un mécanisme de défense permettant à l’individu de se maintenir dans un monde en constante transformation : « Ainsi le citadin type – qui est naturellement le jouet de mille modifications individuelles – se crée un organe protecteur contre le déracinement dont le menacent les courants divergents de son milieu externe : plutôt qu’avec le cœur il y réagit essentiellement avec l’intellect[60] ». Toutefois, le constat selon lequel le rythme rapide et ininterrompu de la ville reconfigure l’appareil psychique de l’individu n’implique pas de facto une accélération constante de ce même rythme. Un tempo – aussi rapide fut-il – ne signifie pas pour autant crescendo. Or, nous faisons l’hypothèse que c’est le caractère d’accélération constante du rythme urbain qui en constitue la nature aliénante et non la seule rapidité. Certes, le rythme rapide peut, tel que le montre Simmel, engendrer un déséquilibre entre la sphère émotive et la sphère rationnelle de la psyché humaine, mais c’est surtout la nécessité de s’adapter constamment à de nouvelles normes temporelles sans cesse plus rapides qui rend l’individu étranger-ère à soi-même. Pour « rester dans le coup » et ne pas être « dépassé-e », il ou elle doit de plus en plus « privilégier le court terme, dans des conditions d’incertitude structurelle[61] ». Contraint-e à agir dans un monde n’offrant plus d’horizons stables permettant à l’individu de poser sur l’échelle d’une vie un projet susceptible de le ou la définir dans son rapport au monde (ou son « être-dans-le-monde »), « les structures temporelles de la société de l’accélération amènent les sujets à « vouloir ce qu’ils ne veulent pas », c’est-à-dire à suivre de leur propre chef des lignes d’action qui, vues de perspectives temporelles stables, ne sont pas celles qu’ils favoriseraient[62] ». Il faut donc encore déterminer si, et en quoi le rythme urbain se définit par un processus constant d’accélération. Nous avons vu que selon Simmel, ce rythme était perméable à l’influence de la structure économique type de la ville moderne. Or, cette structure typique est essentiellement une économie de croissance. Autant le capitalisme marchand que le capitalisme industriel, dont le développement est, dans les deux cas, intimement lié à la ville moderne, impliquent une logique de croissance infinie. La production ne se fait plus en vue de la satisfaction des besoins, de la valeur d’usage, car cette « utilité » de la marchandise n’est plus qu’un moyen permettant d’engendrer de la survaleur pouvant être réinvestie dans le procès de production afin d’engendrer encore plus de survaleur pouvant être à nouveau réinvestie, et ainsi de suite à l’infini. Tel est l’idéal de croissance perpétuelle que vise le capital. Dans ce contexte évidemment, comme le rappelle Rosa : « [l]’augmentation de la productivité, que l’on peut définir comme augmentation de la production par unité de temps et par conséquent, comme accélération, permet de marquer des points dans la compétition[63] ». On se situe alors, momentanément, au-dessus du « temps de travail socialement nécessaire » à la production, engendrant par le fait même d’engendrer de la survaleur[64]. Un tel avantage ne dure cependant jamais très longtemps, car le rythme de productivité se situant au-dessus du temps de travail socialement nécessaire tend à devenir rapidement la nouvelle norme temporelle, du moins jusqu’à ce qu’une nouvelle innovation permette l’augmentation de la productivité au-delà ce nouveau temps de travail socialement nécessaire. Ce qui ne fait qu’accélérer le rythme de la production. Dès lors, comme le remarque Rosa, la croissance du capital est intimement liée à a)  l’accélération rapide de l’innovation technologique en vue d’une constante augmentation de la productivité, et b) une accélération du changement social dans la mesure où de cet impératif à la croissance et à l’innovation découlent des phases d’instabilités structurelles (le chômage notamment causé par l’invention de nouvelles machines assurant une plus grande productivité, les cycles et les crises de récession ou d’inflation, précarisation du travail, etc.) qui contribuent, dans un contexte social plus général d’instabilité[65], à c) « la diminution générale de la durée pendant laquelle règne une sécurité des attentes concernant la stabilité des conditions de l’action[66] ». C’est également cette logique de croissance qui va collaborer à l’accélération constante du rythme de la vie urbaine. En effet, l’utilisation de nouvelles technologies plus rapides n’a pas pour but, sous le capitalisme, de permettre le repos de l’ouvrier, mais au contraire, comme le note Marx, d’intensifier son travail en le subordonnant au rythme de la machine : « Il est évident que la rapidité et donc l’intensité du travail croissent de façon naturelle avec les progrès du machinisme et de l’expérience accumulée par une classe spécifique d’ouvriers travaillant sur machines[67] ». Le procès de production capitaliste implique déjà accélération du rythme de vie de l’ouvrier-ère, à tout le moins sur le lieu de la production. L’influence de la croissance sur le rythme de vie ne se limite toutefois pas qu’au lieu de travail ni à la classe ouvrière. En effet, le capital trouve dans la grande ville un marché assez vaste pour être propice à l’écoulement de sa production de masse, production qui, rappelons-le, ne cesse d’augmenter. C’est donc plus généralement, comme le souligne Simmel, l’accélération du rythme de la consommation (nécessaire pour écouler la production sans cesse croissante tout en évitant les crises de surproduction) qui marquera l’accélération du rythme de la vie grâce au développement de ce qu’il nomme « la culture objective », à savoir une culture de masse de plus en plus indifférenciée et standardisée[68]. C’est dans ce contexte que se développent certains phénomènes types parmi lesquels, il y a bien sûr le phénomène de la mode et l’industrie du divertissement stimulant la consommation[69], mais également toute l’industrie des services transformant des activités autrefois assurées par les ménages en activités commerciales[70]. Il s’en suit une complexification des rapports entre les individus et une intensification de leur échange. Le procès de consommation tend à devenir tout autant divisé que le procès de production. Ainsi, plutôt que de faire venir un tailleur ou une couturière ou de confectionner soi-même les vêtements pour le ménage, on court s’acheter un pantalon là, un chemise ici, les vêtements des enfants dans telle boutique spécialisée, les souliers ailleurs, etc., sans pour autant exclure qu’il faudra peut-être tout de même faire soi-même les ajustements finaux. On assiste dès lors, dans le cadre d’une économie et d’une culture standardisées, à une « augmentation du nombre d’épisodes d’action et/ou de vécu par unité de temps » caractéristique de l’accélération du rythme de vie[71]. On voit ainsi, qu’en définitive, comme le souligne Rosa, cette « « augmentation de la vie nerveuse » qualitative et quantitative que G. Simmel comptait précisément au nombre des symptôme de l’accélération »[72] trouve dans la grande ville un milieu propice à son développement, non seulement en raison des nouvelles formes de socialisation qu’implique la vaste population urbaine, mais également en raison du type d’économie propre à la ville[73]. Or, pour bien saisir l’impact psycho-anthropologique de l’accélération urbaine sur le citadin, il faut s’attarder à son expérience phénoménologique du rythme urbain. Pour esquisser les conditions de possibilités d’une telle approche phénoménologique, nous aborderons deux figures duales de la ville moderne : le blasé/névrotique et le flâneur/étranger.

3. Passeur, passeuse et passant : deux figures-types de la grande ville 

« L’homme habite en passant […] en passant pressé ou flâneur, affairé ou désœuvré  » – J.-L. Nancy[74]

Une approche purement théorique ne peut déboucher sur une pratique transformatrice sans s’ancrer tout d’abord dans l’expérience vécue d’un corps sensible et conscient. C’est en ce sens notamment  qu’une approche phénoménologique est nécessaire au développement d’une théorie critique de l’accélération urbaine. La pertinence d’une telle théorie n’est que dans la mesure où elle décrit et rend effectivement compte, de manière adéquate, d’une expérience réelle, vécue quotidiennement. Comme l’affirme d’ailleurs Rosa : « Ce sont […] les sujets eux-mêmes qui fournissent les critères normatifs de cette critique du temps[75] ». Autrement dit, au-delà du seul constat théorique sur la modernité accélérative et sur son rapport à la ville, l’aliénation temporelle vécue par les sujets fonde l’exigence pratique de la théorie critique de l’accélération urbaine. Or, cette aliénation se manifeste chez les différents sujets urbains selon de multiples formes. Aussi est-il nécessaire, pour en saisir l’essentiel au-delà des multiples variations possibles, d’adopter une approche phénoménologique permettant la réduction des manifestations « naturelles » et contingentes du phénomène à sa dimension essentielle, eidétique. Évidemment, le projet d’une étude phénoménologique de l’aliénation temporelle dûment menée excède (même en se limitant au milieu urbain) de loin la portée du présent travail. Nous nous limiterons par conséquent dans notre analyse de l’aliénation urbaine à la figure type du sujet subissant cette pression aliénante du rythme urbain. Cette figure, telle que dépeinte par Simmel, revêt une forme duale dont les deux manifestations, celle du blasé et du névrotique, sont en quelque sorte complémentaires.

3.1. Du blasé au névrotique : aliénation et temporalité urbaines

« C’est d’abord seulement une espèce de lassitude, de fatigue, comme si tu t’apercevais soudain que depuis très longtemps, depuis plusieurs heures, tu es la proie d’un malaise insidieux, engourdissant, à peine douloureux et pourtant insupportable, l’impression doucereuse et étouffante d’être sans muscles et sans os, d’être un sac de plâtre au milieu de sacs de plâtre. » – G. Perec[76]

Nous avons vu que pour Simmel, la ville moderne – et plus généralement la modernité – engendre une « intensification de la stimulation nerveuse [Steigerung des Nervenlebens][77] » de par la démultiplication de nos interactions, de nos relations et de nos rapports aux choses comme aux personnes, par le biais, notamment, de la médiation monétaire : Partout où les hommes se rencontrent nombreux, la demande d’argent devient proportionnellement plus forte. En effet, de par sa nature indifférente, il est la meilleure passerelle, le moyen de compréhension le plus adéquat entre les personnalités nombreuses et variées ; et plus elles sont nombreuses, plus rares deviennent les domaines dans lesquels d’autres intérêts que les monétaires peuvent former la base de leurs rapports. Tout cela montre bien à quel point l’argent marque l’augmentation du tempo de la vie, mesuré au nombre et à la multiplicité des impressions et des incitations qui affluent et se relayent les unes les autres[78]. Simmel poursuit en soulignant « [l]a tendance de l’argent à confluer et à s’accumuler […] dans des centres étroitement circonscrits dans l’espace, à rassembler les intérêts des individus, et donc les individus eux-mêmes, en de tels lieux[79] ». Difficile de ne pas voir dans ces lieux concentrant personnes et argent les grandes villes de la modernité. Or, l’hypothèse développée par Simmel est que cette concentration de la masse monétaire dans les centres urbains engendre une médiation objective – « de par sa nature indifférente » – entre les individus et les choses :

[E]n étant l’équivalent de choses diverses, l’argent exprime toute différence qualitative entre elles par des différences quantitatives ; s’érigeant en dénominateur commun de toutes les valeurs, l’argent, avec son absence de couleur et son indifférence, devient le niveleur le plus effrayant ; irrémédiablement, il vide de sa substance le noyau des choses, leur particularité, leur valeur spécifique, leur incomparabilité[80].

De plus en plus, c’est cette nature indifférente et objective de l’argent qui constitue la base des relations interpersonnelles. C’est en ce sens que Simmel affirme qu’« [i]l n’y a peut-être pas de manifestation psychique aussi inconditionnellement réservée à la grande ville que l’attitude blasée[81] ». Cette attitude consiste justement, à l’instar du caractère propre à l’argent, à juger de manière indifférente la multitude d’objets en les rapportant constamment les uns aux autres, négligeant de ce fait la particularité et la dimension spécifique d’une chose. Le blasé est celui ou celle qui affirmera de l’œuvre – picturale, cinématographique ou théâtrale – qu’elle est un cliché déjà vu des centaines de fois. Le sel de la vie n’a plus qu’un goût fade pour celui ou celle qui en a tellement vu que tout n’est plus que pastiches, copies et redites. C’est cette attitude consistant à poser les choses en terme d’équivalence qui fait du blasé le reflet subjectif de l’économie monétaire[82]. Or, on voit que cette attitude peut également se comprendre en tant que phénomène compensatoire à l’accélération du rythme de la vie, le blasé étant en effet celui ou celle qui a tout vu et tout fait, de sorte que rien ne le ou la surprend plus. Une telle attitude n’est toutefois possible que dans un espace où l’activité culturelle et économique est densément concentrée, où l’innovation et la nouveauté sont affaires du quotidien, où toute culture – même la plus exotique – est susceptibles d’être rencontrée et connue. En un mot, c’est dans les métropoles et grandes villes modernes, dans ces microcosmes où se concentre tout ce qui est d’intérêt, qu’une telle attitude est possible. Seul un espace aussi bigarré, multiple et diversifié peut engendrer une telle attitude – « on ne me la fait pas à moi » – marquée par une absence plus ou moins grandes d’excitations vives, de surprises réelles, etc. Faute d’adopter une telle attitude blasée, le citadin ou la citadine serait surstimulé-e par le rythme effréné de la ville moderne[83]. On assisterait alors au développement d’un autre genre de personnalité beaucoup moins adaptée, mais tout aussi typiquement urbaine que la figure du blasé : celle du névrosé. Ce dernier est justement celui ou celle qui n’a pas réussi à adopter l’attitude détachée du blasé et qui reçoit de plein fouet les stimulations incessantes de la ville comme autant d’excitations psychiques devant irrémédiablement le ou la mener à l’épuisement mental. Or, par une sorte de « renversement dialectique » – pour parler comme Rosa[84] – cette attitude du névrotique n’est pas complètement étrangère à la vie mentale du blasé. Ce dernier se rapproche en effet du névrotique par sa volonté plus ou moins grande de déstabiliser sa propre indifférence par le biais d’une recherche incessante d’expériences toujours plus inédites et stimulantes[85]. Toutefois, en cherchant par le biais d’expériences toujours plus intenses et nouvelles à retrouver la sensation d’émerveillement face au monde, le blasé n’aboutit en définitive qu’à nourrir son attitude d’indifférence et de détachement. De fait, chaque nouvelle expérience stimulante ne fait qu’affadir davantage l’ensemble des activités quotidiennes du blasé et devient elle-même de plus en plus commune et fade à mesure qu’il ou elle la répète. Dès lors, ce qui offrait autrefois une grande stimulation psychique s’intègre du fait de sa répétition au nombre des expériences lassantes du quotidien. On voit déjà la dimension aliénante de ce cercle vicieux qui rend de plus en plus le citadin-e étranger-ère à la dimension émotive de sa vie mentale pour le confiner à la dimension intellectuel du blasé[86]. En effet, l’influence de l’économie monétaire sur la psyché de l’urbain-e tend selon Simmel à produire un individu dont la rationalité instrumentale se trouve exacerbée au détriment de ses impressions immédiates (impressions, intuitions, préjugées, etc.). D’autre part, cette recherche constante de nouvelles expériences inédites contribue à faire du blasé un être favorable à l’accélération urbaine. Celui-ci fait en effet le pari que l’accélération du rythme de la vie urbaine engendrera de nouvelles expériences susceptibles de le ou la sortir de son état de torpeur, alors que c’est justement cette accélération du tempo qui enracine l’urbain dans son attitude blasée[87]. Toutefois, l’aliénation du sujet urbain ne se situe par uniquement au niveau de l’hypertrophie/atrophie de certaines sphères de l’esprit (soit l’hypertrophie de la dimension cognitive (raison instrumentale) au détriment de la dimension émotive de l’esprit par exemple). L’intensification de la vie de l’esprit transforme aussi qualitativement son rapport au monde[88]. Elle contribue par là également à la construction d’un type d’individualité aliénée, étrangère à soi. Ainsi, l’accélération du tempo de la vie creuse la distance entre la vie vécue du sujet et son idéal de la vie bonne, ce qui amène « les sujets à « vouloir ce qu’ils ne veulent pas »[89] ». Prisonnier-ère d’un mode de vie morcelé, d’un environnement complexe offrant simultanément une infinité de possibilités parmi lesquelles il faut choisir et contraints à s’adapter constamment à l’accélération des changements sociaux et à chercher de nouvelles stratégies pour gagner du temps dans l’immédiat, les sujets abandonnent l’horizon de leurs finalités propres pour se constituer comme simple moment d’une série téléologique qui les dépasse et leur est totalement étrangère.  Ainsi, l’argent qui devait servir de médiation dans la série téléologique du sujet humain en lui permettant par exemple d’acquérir les ressources nécessaires à la finalité (telos) de son activité quotidienne (série) devient lui-même le point de départ et la finalité d’une série téléologique – celle du capital – où le sujet humain ne joue plus qu’un rôle de médiation. D’autre part, la démultiplication des possibilités dans un temps restreint nous donne l’impression constante de passer à côté de ce que l’on pourrait vouloir faire, des autres possibles que l’on nie du fait d’en choisir un et qui pourrait s’avérer plus efficient pour mener à bien notre vie. En fait, pour s’adapter efficacement aux changements sociaux, il faut être en mesure de se garder le plus grand nombre de portes ouvertes, car l’ensemble de ces opportunités peuvent s’avérer d’un moment à l’autre pertinentes. Ce qui implique de prendre le moins possible de décisions susceptibles de nous fermer à certaines possibilités. Cette complexification dans l’horizon des décisions et des possibilités implique progressivement l’abandon de la temporalité linéaire propre à la conception historique du sujet moderne déterminé par son aspiration à un projet de vie déterminée. Faire un choix, prendre une décision est alors perçu non plus comme relevant de l’empowerment, mais bien plutôt d’une nécessité tragique et contraignante, c’est bien malgré soi que l’on agit, forcé par la fatalité : « Le sort en est jeté ! ». Ainsi, l’essentiel est abandonné alors que l’inessentiel apparaît toujours davantage essentiel : « les fils au bout desquels la technique introduit dans notre vie les matériaux de la nature sont autant de chaînes qui nous lient et nous rendent indispensables infiniment de choses qui ne le sont absolument pas, qui ne devrait pas l’être, au regard de ce qui importe dans la vie[90] ». L’horizon du devoir-être ou plus simplement la possibilité de se projeter (qui, rappelons-le est, chez Heidegger, la dimension existentiale du Dasein qui fonde sa transcendance) est pour ainsi dire abandonnée. C’est en ce sens que l’accélération moderne ou urbaine engendre une aliénation temporelle : dans ce contexte adaptatif, notre agir et nos choix s’avèrent incompatibles avec notre vision de soi comme sujet inscrit dans une temps historique. Par ailleurs, comme nous l’avons vu, l’intensification ou l’accélération du rythme de vie et des transformations engendre chez les sujets une réponse adaptative parce que cette intensification est perçue comme un fait objectif sur lequel les sujets n’ont aucun contrôle, aucune influence et auquel ils doivent dès lors s’adapter. L’aliénation est ainsi, comme le dit Berlan, un « processus métaphysique de cristallisation des activités humaines dans des complexes objectifs qui prennent leur autonomie face à leurs créateurs et finissent par leur imposer leur impératifs propres[91] ». Or, ce processus entraîne un véritable renversement du rapport sujet/objet – ou du rapport créateur/créature – et engendre une conception réifiée de la réalité humaine. En effet, pour reprendre l’exemple du machinisme que nous avons vu plus haut, le renversement opère de telle sorte que c’est le sujet humain qui apparaît non plus comme un corps de chair et de sang souffrant, vibrant, désirant, jouissant, mais comme une simple chose, comme le simple maillon d’une chaîne dont nous ignorons la fin. L’être humain n’est plus qu’un moment dans la série téléologique – pour reprendre l’expression simmelienne – dont le véritable Sujet est le procès de valorisation du capital. Notre rapport adaptatif au monde nous met alors en contradiction avec notre vision de soi comme sujet. L’aliénation prend alors la forme d’une réification. C’est en ces différents sens qu’on peut parler d’une aliénation temporelle du sujet dans le cadre de l’accélération urbaine[92]. Non seulement le rythme accéléré de la ville moderne engendre un cadre de vie objective qui tend à réifier le citadin ou la citadine en l’intégrant dans différents « complexes objectifs » qui lui imposent certains comportements, certains désirs et plus généralement certains états psychiques, mais en plus l’accélération urbaine engendre le sentiment constant que notre temps nous échappe et qu’il faut dès lors adopter les stratégies d’économie de temps, ce qui a pour conséquence d’une part, d’alimenter la spirale de l’accélération et d’autre part, de réduire l’horizon stable à partir duquel les sujets sont susceptibles de délibérer et d’agir en fonction d’une finalité qui est authentiquement leur. La condition fondamentale du sujet moderne est dès lors cette aliénation temporelle qui engendre non seulement son lot de « pathologie[s] du temps[93] » comme la dépression ou le trouble de déficit d’attention avec hyperactivité (TDAH), mais qui exclut de plus en plus la dimension réflexive et projective qui sont le propre de l’existence spécifiquement humaine. Le rythme de la modernité accélérée, le manque récurrent de temps[94] et la nécessité constante d’adaptation aux nouvelles normes temporelles (sans cesse plus rapides) sont autant d’obstacles à la possibilité pour les sujets de prendre le temps de réfléchir sur la dimension historiale de leur être et sur leurs aspirations fondamentales. C’est d’ailleurs en ce sens que l’on peut penser qu’en fonction même de son aliénation, le blasé ou le névrotique, sujets de l’accélération urbaine, restent incapables de thématiser leur propre aliénation, du moins dans toute sa profondeur. De plus en plus pressé par la nécessité de s’adapter aux nouvelles normes temporelles, le sujet urbain moderne, bien que conscient de façon quasi instinctive de la dimension problématique de son rythme de vie, demeurerait incapable de réellement thématiser cette intuition sous la forme d’une théorie de l’aliénation temporelle. Et même si tel n’était pas le cas, même si l’aliéné-e avait un regard lucide sur sa propre condition, il ne serait pas impossible que les alternatives à sa condition sinon sa condition elle-même lui soient toujours voilées. Tout comme la psychanalyse, il faudrait alors à la rythmanalyse sociale un passeur, une figure susceptible d’occuper une position objective, une position de retrait par rapport au rythme urbain, permettant ainsi le dévoilement du réel. C’est vers une telle position de retrait – qui peut rappeler la pratique phénoménologique de l’ ἐποχή (épochê) ou mise en parenthèse – que tend – mais tendre n’est pas atteindre – la figure du flâneur.

3.2. Le flâneur ou le « devenir-étranger » à sa ville

« Le peu que je sais, je le tiens de mon professeur, Albert Sorel : « Que voulez-vous devenir ? me demanda-t-il. – Diplomate. – Avez-vous une fortune ? – Non. – Pouvez-vous, avec quelque apparence de légitimité, ajouter à votre patronyme un nom célèbre ou illustre ? – Non. – Eh bien, renoncez à la diplomatie !… – Mais alors, que dois-je devenir ? – Un curieux. – Ce n’est pas un métier. – Ce n’est pas encore un métier […] apprenez à vivre partout. Commencez tout de suite. L’avenir appartient aux curieux de profession […] Vous trouverez toujours quelques journaux pour payer vos escapades. » » – Jules et Jim[95] Le flâneur est en quelque sorte ce curieux professionnel dont parle Jim dans le film de Truffaut. Il fait son apparition avec l’émergence des villes modernes. Son rôle consistera – pour reprendre l’expression de Benjamin – à « herboriser le bitume[96] », à prendre le pouls de la ville moderne, à en saisir les rythmes, la dynamique, mais aussi à en retracer les vestiges et les marques de son passé. Il ou elle est en ce sens le premier « rythmanalyste » de la modernité. Simmel, chez qui nous retrouvons peut-être les premières intuitions concernant le rythme urbain et ses dimensions aliénantes, peut d’ailleurs lui-même être considéré comme un « flâneur sociologique[97] ». Si, comme le pense l’historien Michel de Certeau, le mouvement des marcheurs-euses – et des marchandises aimerions-nous ajouter – engendre une forme de langage spatial et construit le(s) sens du milieu urbain[98], les flâneurs-euses seront pour ainsi dire les premiers à tenter de traduire ce sens, à lire pour décoder ce livre sans cesse réécrit qu’est la ville. Comme l’écrit Franz Hessel : « Flâner est une sorte de lecture de la rue où les visages, les étalages, les vitrines, les terrasses de café, les tramways, les autos et les arbres deviennent de pure lettres, toutes égales en droit, qui, ensemble, forment les mots, les phrases et les pages d’un livre toujours nouveau[99] ». Ce qu’il faut souligner – et c’est ce que nous avons tenté de dégager tout au long de notre texte – est que la ville n’est pas un simple agrégat d’objets, de personnes et d’espaces. La ville fonctionne comme système, selon une certaine cadence qui façonne le comportement et l’esprit de ceux et celles qui y vivent. C’est pourquoi on peut considérer le blasé ou le névrotique comme des sujets intégrés, voire subordonnés au cadre systémique de la ville. Même le changement devient une norme stricte à laquelle l’urbain doit se soumettre, l’intégration à l’urbanité passe par la capacité à s’adapter à son incessante fluctuation[100]. Mais cette dimension systémique de la ville ne fait pas qu’engendrer un état de sujétion, elle rend également possible la lecture de la ville comme totalité signifiante. Toutefois, une telle lecture demande de faire un pas de retrait afin d’observer en quelque sorte de l’extérieur le déploiement des dynamiques systémiques de la ville. Nous avons en effet vu comment le rythme urbain engendrait une dynamique d’adaptation qui tendait à réduire l’espace réflexif permettant une interprétation appuyée du phénomène de l’accélération urbaine. L’acteur intégré au système est pour cette raison difficilement susceptible de développer un regard critique sur ce qui constitue son cadre de référence, d’autant plus que structurellement, la logique de ce système tend à réduire les temps de répit propices à une réflexion critique. C’est ainsi que le flâneur peut se manifester comme une telle figure réflexive qui, du moins en un premier temps, apparaît comme obéissant à une autre logique que celle du rythme de vie de la ville moderne. Pour ce faire cependant, le flâneur doit d’abord être désengagé des activités quotidiennes partagées par la foule des passant-e-s besogneux-euses. Le flâneur doit au contraire disposer de temps théoriquement illimité puisqu’il ne sait jamais jusqu’où va le mener sa flânerie. Il ou elle doit disposer du temps de l’errance, car c’est justement cela qu’est la flânerie, un type particulier de l’errance. C’est en ce sens que la situation du flâneur peut rappeler celle de l’étranger-ère. À l’instar de l’étranger-ère, le flâneur se caractérise par son déracinement et son détachement par rapport à la foule de passant-e-s. C’est pourquoi le flâneur comme l’étranger-ère constituent une manifestation de ce que Simmel appelle « l’homme objectif » : « [l]’homme objectif n’est retenu par aucune espèce d’engagement susceptible de le faire préjuger de ce qu’il perçoit, de ce qu’il comprend, ou de son évaluation du donné[101] ». Or, il faut souligner le paradoxe apparent d’une approche qui, comme la nôtre cherche à marquer l’importance d’une théorie critique de l’accélération urbaine pour les luttes du droit à la ville et la réappropriation de l’espace, mais qui affirme d’autre part qu’une telle théorie critique n’est possible qu’à la condition d’adopter une position de retrait par rapport à la dynamique urbaine. Autrement dit, faut-il devenir étranger-ère à sa propre ville pour être en mesure de se la réapproprier ? On peut répondre à ce paradoxe en soulignant d’abord la distance entre la ville – utopique peut-être – que l’on cherche à se réapproprier comme espace propice à l’habiter humain et la ville de laquelle on cherche à se distancer. Or, c’est la difficulté à marquer cette distance que souligne le flâneur. C’est en ce sens que Hessel écrit dans ses Promenades dans Berlin : « Nous Berlinois devons « habiter » notre ville encore davantage. Ce n’est pas si facile de regarder et d’habiter une ville qui est toujours par monts et par vaux, est toujours en train de devenir autre et ne se repose jamais dans son hier[102] ». Le flâneur /étranger jouerait ainsi, de par sa situation particulière, le rôle de l’éveilleur-euse de conscience. En effet, comme le remarque Schütz, la distance propre à l’étranger-ère – et que l’on note également chez le flâneur – permet de dénaturaliser une dynamique qui autrement demeurerait un fait inquestionné :

l’étranger discerne, souvent avec une vue claire et attristée, la venue prochaine d’une crise qui peut menacer toute la fondation de la « conception relativement naturelle du monde », tandis que les membres du groupe, se reposant sur la continuité de leur manière coutumière de vivre, n’en perçoivent pas même les symptômes[103].

On retrouve ici le caractère objectif du flâneur /étranger qui, en mettant en lumières les dynamiques systémiques de l’accélération urbaine constitue peut-être le point de départ d’une prise de conscience des acteurs qui y sont assujettis[104]. Pour ainsi dire étranger dans la ville, n’appartenant pas à cette foule de gens pressés et affairés dont la vie est rythmée par la dynamique urbaine, le flâneur est dans la position privilégiée de l’observateur à qui, lui-même n’étant pas pressé -, attend que la ville lui livre son sens : Les mégapoles ont aussi un rythme propre, un tempo. Si elles sont toutes infernales, frénétiques […] [l]es villes ont leur cadence quotidienne, leur transformations à échelle réduite, leurs microhistoires, leurs micro-incidents. Les gens vont et viennent, les rues se remplissent et se vident en fonction des rythmes du travail, des embouteillages, de l’activité spécifique d’un quartier. Le mieux est de se poster dans un café, pour observer les microrythmes urbains. L’heure où les employés viennent prendre leur café, où le bistrot […] est bondé, puis l’heure des mères de familles avec leurs poussettes […] On peut aussi étudier, dans l’autobus ou le métro, les grands déplacements de population, les variations de ces déplacements, les moments creux, les moments de pointes[105]. Cette « sociologie de café » ou « de métro » est une pratique possible qu’à celui ou celle qui n’a nulle part où aller, nulle chose à faire, bref à celui ou celle qui flâne. Or, comme nous l’avons vu, la flânerie est un art exigeant, elle demande d’être capable de se rendre étranger à son environnement à se déraciner de son milieu pour mieux saisir l’importance de cet enracinement. Elle demande aussi un rythme radicalement discordant au rythme de la ville, aussi voyait-t-on dans les années 1840, nous dit Benjamin, des flâneurs-euses promener des tortues dans les passages en tentant de suivre le rythme de leur marche[106]. Le flâneur est en effet celui qui tente de se situer au-delà du rythme haletant de la modernité, il exige l’autodétermination de son rythme de vie. Aussi n’est-ce pas un hasard si la modernisation des villes, en opposition frontale avec les dynamiques propres de la flânerie, s’est traduite par le slogan « Guerre à la flânerie ![107] ». La modernité accélérative a autant que possible tenté d’éliminer ce témoin gênant[108], mais c’est finalement en l’intégrant à soi, sous la forme du journaliste de variété, de l’inspecteur-e, du mouchard-e et de l’homme-sandwich qu’elle l’a véritablement subverti comme figure objective potentiellement critique. D’une errance sans but elle a fait une manifestation incarnée du destin de la marchandise[109].

3.3. La désaliénation temporelle et l’impasse critique d’une phénoménologie flâneuse

« L’homme-sandwich est la dernière incarnation du flâneur » – W. Benjamin[110]

Si donc, comme nous avons tenté de le montrer, la figure du flâneur et de l’étranger-ère occupent une position d’extériorité par rapport à la dynamique systémique de l’accélération urbaine permettant ainsi le dégagement d’un espace réflexif objectif face à cette réalité, il faut néanmoins être conscient des ambiguïtés inhérentes à la figure du flâneur qui l’empêchent d’être en soi une figure critique de l’aliénation temporelle. Autrement dit, l’approche phénoménologique du flâneur est une condition nécessaire, mais non suffisante de la théorie critique de l’accélération urbaine. Elle permet l’observation au niveau vécu de l’aliénation engendrée par l’accélération urbaine, mais il lui manque la dimension théorique et critique nécessaire au développement d’une pratique visant la désaliénation temporelle. En effet, le regard porté par le flâneur sur le monde urbain est loin d’être univoque. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la littérature sur le flâneur fait constamment intervenir les figures du double, du Doppelgänger, du reflet ou du négatif photographique. Si le regard du flâneur relève parfois de l’ethnographie ou de l’observation sociologique en milieu urbain, il reste hanté par le spectre du badaud. Le regard enthousiaste et fasciné parasite le regard scrutateur de l’enquêteur-e. Si le flâneur est le premier à remarquer au niveau phénoménologique l’accélération du rythme de la vie, c’est aussi celui qui s’en émerveille[111]. Sa curiosité enfantine fait en sorte qu’il ou elle adopte – avec des exceptions notables comme celle de W. Benjamin par exemple – plutôt l’attitude de celui ou celle qui veut voir « jusqu’où ça peut aller » que la position militante visant la transformation des conditions de l’aliénation observée[112]. D’autre part, à l’instar du chômeur – et même l’étranger-ère selon Simmel – si le flâneur est dans une position d’extériorité face à la dynamique systémique de la ville, cette extériorité n’est en somme que relative : « L’étranger est un élément du groupe lui-même, tout comme le pauvre et les divers « ennemis de l’intérieur », un élément dont la position interne et l’appartenance implique tout à la fois l’extériorité et l’opposition[113] ». Il reste dépendant du système qu’il observe. Pire encore, le système l’intègre soit comme une dimension réflexive devant traduire l’expérience esthétique de la modernité (c’est la littérature panoramique et le feuilleton décrits par Benjamin[114]), soit comme pratique décélérative inscrite dans la logique décrite par Rosa ; celle d’un frein assurant la possibilité d’une plus grande accélération progressive[115]. C’est en ce sens que le flâneur reste une figure ambiguë, subissant elle aussi une forme d’aliénation la rapprochant du névrotique. Pour qu’une désaliénation temporelle puisse devenir opérante, il ne suffit donc pas simplement d’en faire l’observation objective ni d’en faire l’expérience vécue. Autant le sujet de l’aliénation (le blasé /névrotique) par accélération urbaine est incapable de se désengager de cette logique, autant l’être objectif (flâneur/étranger) semble incapable de passer de son rôle de témoin à celui d’acteur du changement. La difficulté se trouve donc dans cette nécessité de faire à la fois l’expérience subjective et objective de l’aliénation temporelle. Si les figures du flâneur et du blasé demeurent à elles seules insuffisantes, elles portent néanmoins certaines conditions nécessaires à une pratique désaliénatrice : d’une part, une certaine souffrance constituant un impératif au changement, d’autre part un certain regard permettant d’envisager des chemins de traverses et de sorties. C’est pourquoi un dépassement synthétique – ou une Aufhebung pour parler à la manière Hegel – de ces deux figures semble être un point de départ à une réflexion plus approfondie sur le caractère aliénant de l’accélération urbaine.

4. Conclusion

Ce que nous avons tenté de faire, c’est donc d’esquisser une théorie critique de l’accélération urbaine susceptible de rendre compte de l’aliénation temporelle vécue en milieu urbain. Nous avons vu différentes difficultés d’une telle approche, notamment la dynamique expansive de la modernité accélérative intégrant même les pratiques décélératives à soi et la réduction progressive de la dimension réflexive des sujets constamment pris les impératifs d’adaptation aux nouvelles normes temporelles. À travers l’analyse de figures socio-typiques de la modernité urbaine (blasé-e, névrosé-e, flâneur-euse, étranger-ère) nous avons tenté de dégager les conditions de possibilités d’un positionnement subjectif et critique face au mouvement d’accélération. Or, malgré ces difficultés, sans une telle réflexion sur la dimension rythmique et temporelle – et le caractère aliénant de cette dimension – de l’expérience urbaine, il semble que tout un pan de la réflexion autour des luttes pour le droit à la ville reste méconnu. Se réapproprier la ville comme espace de vie, c’est au contraire aussi réfléchir sur le rythme permettant le succès d’un tel projet. Toutefois, cette interrelation entre le rythme et l’espace de vie pose une autre problématique aux luttes à la fois pour la décélération et pour la réappropriation de l’espace, puisqu’en effet, si la fonction des espaces urbains peut encore faire l’objet de débats à l’échelle locale, le rythme de vie tend au contraire, de plus en plus dans le contexte de mondialisation, à être déspatialisé ou délocalisé et devenir un rythme cosmopolitique. Un critique du droit à la ville pourrait alors nous répondre que l’on peut bien tenter de faire de la ville un espace propice pour l’habiter, mais si cela exige un rythme de vie plus lent que la cadence actuelle, on peut penser que les conséquences d’un tel projet seraient de désynchroniser la ville – devenu selon les termes de Rosa un îlot de décélération – par rapport au rythme mondial. On assisterait alors à un phénomène d’exclusion similaire à celui vécu par le chômeur-euse, le mendiant-e ou le réfugié des camps, la ville aurait un espace-temps idiosyncratique. Pour répondre à une telle remarque, il serait important d’examiner plus attentivement les rapports d’influences réciproques, de détermination ou codétermination entre le rythme des villes – grandes villes, métropoles, mégalopoles ou villes globales – et le rythme global – des échanges financiers, des mouvements de population, du tourisme, etc. –, entre  l’accélération urbaine et l’accélération planétaire, etc. Il serait alors question du rôle joué, encore aujourd’hui, par la ville dans les dynamiques contemporaines – mondialisées – de la modernité tardive. En effet, si nous avons montré, avec Simmel notamment, le rôle primordial de la ville pour le déploiement de la dynamique d’accélération à la modernité classique, il reste encore à approfondir ce rôle dans un contexte de mondialisation[116]. Or, cette problématique est d’importance dans la mesure où le contexte global est déterminant pour les succès des luttes locales. Si le mouvement du droit à la ville doit intégrer comme nous le proposons une réflexion sur le temps et le rythme urbain, il doit alors s’imprégner du contexte global dans lequel se déploie sa lutte, compte-tenu des influences possibles entre les rythmes global et locaux. Si cela peut certes apparaître comme une lourdeur théorique supplémentaire pour le mouvement, cela peut aussi fonder un nouvel espoir appuyé sur la solidarité et le partage des expériences de luttes sur des enjeux similaires au niveau mondial.

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[1] M. Heidegger, « Bâtir habiter penser » dans Essais et conférences, Paris, Gallimard, 2010, p.192.
[2] Cette notion d’habiter, déjà dans le « Bâtir habiter penser » de Heidegger (cf. Essais et conférences, op.cit.) sera plus tard reprise Henri Lefebvre qui ajoutera à la réflexion ontologique heideggérienne sur l’habiter un inflexion davantage sociologique et marxisante. Cf. H. Lefebvre, La Révolution urbaine, Paris, Gallimard, 1970, p.112 ; T. Paquot, « « Habitat, habitation, habiter » Ce que parler veut dire… » dans Informations sociales, no. 123, 2005, p.50 sq.
[3] D. Harvey, Le Capitalisme contre le droit à la ville, Paris, Éditions Amsterdam, 2011, p.42.
[4] Cf. Ibid., p.35 sq.
[5] Cf. M. Augé, Non-lieux, Paris, Seuil, 1992.
[6] M. Agier, « Quels temps aujourd’hui ? En ces lieux incertains. », L’Homme, no.185-187, 2008, p.109. Cf. M. Augé, Non-lieux, op.cit., p.100-101.
[7] Cf. M. Heidegger, « Bâtir habiter penser », op.cit., p.183 sq.
[8] Cf. D. Harvey, The Condition of Postmodernity, Cambridge, Blackwell, 2011, p.240 sq.
[9] Grundrisse cité dans F. Fischbach, « Comment le capital capture le temps » dans Marx – Relire Le Capital, Paris, PUF, 2009, p.105.
[10] F. Hessel, Promenades dans Berlin, Paris, L’Herne, 2012, p.71.
[11] H. Rosa, Accélération, Paris, La Découverte, 2010, p.57.
[12] G. Simmel, « Métropoles et mentalité » dans L’École de Chicago, Paris, Flammarion, 2009, p.62. Cf. H. Rosa, Accélération, op.cit., p.74-75.
[13] G. Bachelard, La Dialectique de la durée, Paris, PUF, 2001, p.130.
[14] Ibid., p.141. Cf. K. Meyer, « Rhythms, Streets, Cities » dans Space, Difference, Everyday Life – Reading Henri Lefebvre, New York, Routledge, 2008, p.147.
[15] Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, Paris, PUF, 1999, p.624 sq.
[16] H. Lefebvre, Éléments de rythmanalyse, Paris, Syllepse, 1992, p.15.
[17] K. Meyer, « Rhythms, Streets, Cities », op.cit., p.148.
[18] G. Bachelard, La Dialectique de la durée, op.cit., p.129.
[19] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.39 ; p.187 sq.
[20] Cf. Ibid., p.114-115 ; p.262.
[21] Cette section se veut un résumé schématique de la théorie de l’accélération comme critique sociale du temps proposée par le sociologue et philosophe Hartmut Rosa. Un tel travail de synthèse ne peut toutefois pas rendre justice à la complexité d’une théorie à la fois appuyée théoriquement et ancrée empiriquement. Elle vise simplement à faire ressortir un cadre théorique à partir duquel il devient possible de penser une pratique rythmananlytique critique de la ville moderne.
[22] K. Marx, Manifeste du Parti Communiste, Paris, 10/18, 1966, p.24
[23] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.36 ; p.348.
[24] Ibid., p.340.
[25] Ibid., p.53 sq.
[26] Ibid., p.61.
[27] Ibid., p.129. Cf. D. Harvey, The Condition of Postmodernity, Cambridge, Blackwell, 2011, p.240 sq.
[28] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.138 sq.
[29] Ibid., p.141. Cf. Z. Bauman, Liquid Modernity, Cambridge, Polity, 2000, p.125 sq.
[30] Ibid., p.153.
[31] Ibid.
[32] Ibid., p.39.
[33] Il faut entendre par là des phénomènes aussi divers que l’économie de croissance de type capitaliste ou, sur le plan culturel, ce qu’on pourrait appeler la Mort de Dieu, c’est-à-dire ce double mouvement de sécularisation du monde et d’effondrement de l’au-delà métaphysico-religieux qui permettait de croire en une vie après la mort. Cette perte de croyance en un au-delà et le réinvestissement de l’importance accordée à l’ici-bas aurait entraîné selon Rosa un désir général de « profiter à un rythme accéléré des diverses opportunités du monde » selon la logique qu’on n’a plus qu’une vie à vivre (Ibid., p.223).
[34] Ibid., p.189.
[35] Ibid., p.191.
[36] Ibid.
[37] D’où il ressort d’ailleurs cette dimension paradoxale de la société moderne de l’accélération, où tout semble toujours changer sans que rien ne change réellement. En effet, l’absence d’horizon stable permettant une prise de décision avisée basée sur une projection à plus ou moins long terme contraint l’individu à un rapport de constante adaptation au son milieu, excluant ainsi toute possibilité de transformations profondes de celui-ci, au profit de modifications mineures constantes. On a alors affaire à ce que Kracauer appelait le « changement sans dimension historique » (S. Kracauer, Rues de Berlin et d’ailleurs, Paris, Belles Lettres, 2013, p.32).
[38] H. Rosa, Accélération, op.cit.,  p.193.
[39] Ibid., p.113 sq.
[40] F.T. Marinetti, « Le Futurisme » paru en première page du Figaro, 20 février 1909.
[41] A. Berlan,  La Fabrique des dernies hommes, Paris, La Découverte, 2012, p.168. Cf. J.-L. Vieillard-Baron, « La Grande ville et la vie de l’esprit : Réflexions à propos de Georg Simmel » dans Figures de la ville, Paris, Aubier, 1985, p.47.
[42] Cf. F.T. Marinetti, « Le Futurisme », op.cit.
[43] J.-L. Nancy, La Ville au loin, Paris, Mille et une nuits, 1999, p.42.
[44] Il suffit de penser aux exemples donnés par l’historien E.P. Thompson dans Temps, discipline du travail et capitalisme industriel : « les différentes perceptions du temps sont conditionnées par les différentes situations de travail et leur rapport aux rythmes « naturels ». Les chasseurs choisissent certaines heures de la nuit pour poser leurs collets. Les pêcheurs et les marins règlent leur vie sur les marées […] De la même façon, pour les communautés paysannes, il peut paraître « naturel » de travailler de l’aube au crépuscule, notamment à l’époque des moissons : la nature exige que le grain soit récolté avant l’arrivée des orages. » (E. P. Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, Paris, La Fabrique, 2004, p.36-37 ; p.50 sq.). Cf. F. Fischbach, « Comment le capital capture le temps », op.cit., p.102.
[45] En s’appuyant sur l’étalon de mesure de Rosa qui définit « l’augmentation du rythme de vie par l’augmentation du nombre d’épisodes d’action et/ou de vécu par unité de temps » (H. Rosa, Accélération, op.cit., p.87).
[46] Cf. Ibid., p.205 ; G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.626.
[47] G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.65. Il n’est toutefois pas évident de déterminer si le rapport établi par Simmel entre la configuration du rythme de la vie et la culture d’une part et la structure économique d’autre part est de nature causale – comme c’est le cas chez Marx par exemple – ou s’il s’agit plutôt d’un rapport de « conjonction aléatoire, c’est-à-dire ne découlant d’aucune nécessité logique ou autre, [mais qui] aboutit à une connivence réciproque qui les renforce l’un l’autre jusqu’à ce que chacun accède à une autonomie d’existence », perspective mise de l’avant par Weber dans sa célèbre analyse du rapport entre la morale protestante et le capitalisme (J. Remy, « La Ville dans la problématique wébérienne » dans Figures de la ville, op.cit., p.22) . La possibilité d’un lien causal semble être avancée par Berlan, bien que ce dernier précise bien que ce lien causale doit être, entre Marx et Simmel, compris selon des approches bien différentes, il se fonderait chez Marx sur « une théorie historique de la logique du capital » et chez Simmel sur « une métaphysique de l’argent » (cf. La Fabrique des dernies hommes, op.cit., p.218). Au contraire, l’approche non-réductionniste de Rosa semble plutôt parler de codétermination des facteurs en rapport, la culture et le rythme de vie contribuant tout autant à l’essor de l’économie capitaliste qu’à l’inverse, l’économie elle-même renforce la logique accélérative au cœur de la vie de l’esprit (sur l’approche non-réductionniste de Rosa, cf. Accélération, op.cit., p.215 sq.). Cette question reste malheureusement au-delà des visées du présent travail.
[48] Cf. E. P. Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, op.cit., p.34 sq. Il est important de cependant noter que la temporalité cyclique se maintient jusque dans la modernité urbaine, et ne constitue pas de ce fait, l’apanage des sociétés traditionnelles ou rurales (cf. K. Meyer, « Rhythms, Streets, Cities », op.cit., p.148). Toutefois, ce temps cyclique proprement moderne – qu’on le nomme quotidienneté ou routine – prend la forme qualitativement différente de la répétition qui l’oppose au concept de cycle : « The repetitive produces monotony, satiety, and fatigue. The recurrence of the cyclical produces the feeling of a new beginning. » (Ibid., p.159).
[49] Cf. G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.64 ; G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.651 ; J.-L. Vieillard-Baron, « La Grande ville et la vie de l’esprit : Réflexions à propos de Georg Simmel », op.cit., p.48. Sur ce point, Simmel rejoint la position de Tönnies lorsque ce dernier affirme dans son Gemeinschaft und Gesellschaft (1887) : « In the metropolis money and capital are unlimited and all-powerful. It has the capacity to produce goods and scientific knowledge for the entire globe […] It represents world markets and world trade. World industries are concentrated in it, its newspapers are international papers, and people from all parts of the earth gather in it, avid for money and pleasure, but also for novelty and new ideas » (Community and Civil Society, Cambridge, Cambridge University Press, 2001, p.252). Cf. A. Berlan,  La Fabrique des dernies hommes, op.cit., p.122.
[50] Cette synchronisation des désirs est assurés notamment par l’utilisation de la monnaie comme équivalent général : comme le remarque Simmel, si A veut la marchandise b, mais que son propriétaire B ne désire pas la marchandise a, l’argent rend tout de même l’échange possible puisqu’elle permet à A d’échanger un quantum x d’argent contre b, quantum que B utilisera à son tour pour échanger avec C, etc. (cf. Philosophie de l’argent, op.cit., p.600). Or, le temps abstrait constitue un élément complémentaire à la synchronisation du désir, en permettant la ponctualité des rencontres just in time. Cette synchronisation permet ainsi de réduire au minimum le temps de circulation des marchandises, temps que comme le rappelle Fischbach : « est du temps perdu pour le capital et sa logique de valorisation. » (« Comment le capital capture le temps », op.cit., p.106).
[51] Cf. L. Wirth, «  Le Phénomène urbain comme mode de vie » dans L’École de Chicago, op.cit., p.271 ; A. Berlan,  La Fabrique des dernies hommes, op.cit., p.173 ; K. Meyer, « Rhythms, Streets, Cities », op.cit., p.150 ; M. Postone, Temps, travail et domination sociale, Paris, Mille et une nuits, 2009, p.300.
[52] G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.65.
[53] En effet, la particularité du procès de production capitaliste est que le patron-ne et l’ouvrier-ère n’échangent pas un quantum x de marchandises contre un salaire y, mais échange un temps de travail contre un salaire. Le capitaliste achète au prix du marché le temps de travail (vivant) de l’ouvrier-ère (prix déterminé notamment par le coût de reproduction de l’ouvrier-ère, mais aussi par l’offre et la demande, d’où l’importance de l’armée de réserve du capital, les chômeur-euse-s, pour maintenir les bas prix de la main d’œuvre.) et engendre une survaleur en s’assurant que la valeur des marchandises produites durant cette période excède le plus possible la valeur du temps de travail (mort) qu’il a dû payer. On comprend dès lors l’intérêt pour le capitaliste de constamment réduire la porosité du temps non-productif en légiférant les temps de repos, de déplacements, etc. où l’ouvrier n’engendre aucune valeur, bref en disciplinant le rythme du procès de production.
[54] Cf. E. P. Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, op.cit., p.62 et sq. ; M. Postone, Temps, travail et domination sociale, op.cit., p.316 sq. Simmel souligne d’ailleurs lui-même que c’est la grande ville qui incarne le lieu privilégié à la fois du temps objectif, de l’individualisation et de la division du travail la plus avancée (cf. G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.74 ;  H. Rosa, Accélération, op.cit., p.73-74). Toutefois, comme le remarque Rosa, on assisterait à une transformation, dans la modernité tardive, de la forme même du temps, ce qui impliquerait un abandon progressif du temps abstrait comme norme disciplinaire au profit d’un temps temporalisé plus adapté à l’accélération sociale contemporaine (cf. H. Rosa, Accélération, op.cit., p.288).
[55] C’est d’ailleurs de plus en plus en termes de totalité que doit se comprendre la ville, « l’impact de la grande ville déborde largement ses limites réelles » et tend à s’universaliser, à se globaliser et à transformer les zones périphériques à l’image ou au service de son mode d’existence propre (D. Frisby, « Simmel et le paysage urbain de la modernité » dans Le Choc des métropoles, Paris, L’Éclat, 2008, p.100, cf. également L. Wirth, «  Le Phénomène urbain comme mode de vie », op.cit., p.256 ; G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.72). Nous verrons plus loin, dans une certaine mesure, les problèmes que soulève cette globalisation (notamment au niveau de la norme de temporalité – ou de rythmie – urbaine qui tend de plus en plus se dé-spatialiser – et par là à se désurbaniser) pour le développement d’une théorie critique de l’accélération urbaine.
[56] Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.581. Encore une fois, nous nous refusons à déterminer si le rapport établit par Simmel entre l’évolution de la mentalité et la nature économique du milieu urbain se situe au niveau causale ou simplement analogique.
[57] Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.644 sq.
[58] Comme nous l’avons déjà dit, dans le contexte global contemporain, l’idée que la ville occuperait toujours, dans la modernité tardive, une position d’avant-garde dans l’évolution de la spirale de l’accélération (comme se fut le cas, nous semble-t-il, à la modernité classique) semble loin d’être évidente quoique ce ne soit pas impossible. Aurélien Berlan écrit par exemple à ce propos : « Dans la mesure où la métropole est emblématique de la société, le progrès de la société l’échelle d’un pays et même du monde peut être décrit comme la tendance à former une « unique métropole » » (La Fabrique des dernies hommes, op.cit., p.122). Une réflexion à ce niveau reste à faire.
[59] G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.62.
[60] Ibid., p.63. Cf. A. Berlan,  La Fabrique des dernies hommes, op.cit., p.173-174.
[61] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.367.
[62] Ibid., p.368.
[63] Ibid., p.201.
[64] Cf. K. Marx, Le Capital, Paris, PUF, 2009, p.44.
[65] C’est-à-dire un contexte où certains des phénomènes observés ne sont peut-être pas réductibles à une explication purement économique. Si l’explication économique peut facilement expliquer la fluidité de plus en plus grande des formes de l’emploi et des possibilités de carrière, c’est bien moins le cas si l’on veut rendre compte la liquidité des relations affectives et des ménages par exemple.
[66] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.143.
[67] K. Marx, Le Capital, op.cit., p.459 ; 474-475. Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.632-633 ; H. Rosa, Accélération, op.cit., p.154 ; A. Berlan,  La Fabrique des dernies hommes, op.cit., p.201.
[68] Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.582.
[69] Cf. G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.75.
[70] Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.585.
[71] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.87.
[72] Ibid., p.65.
[73] On peut d’ailleurs, à la lumière d’une analyse de la structure économique de la ville, contribuer à expliquer les causes de la concentration des populations en milieux urbains (notamment en fonction des enclosures, de l’exode rurale et de la demande de main d’œuvres), mais aussi des formes nouvelles de socialisation (comme le propose Simmel par son analogie entre le type de médiations entre les citadins et le type de médiations émergeant d’une économie monétaire ; cf. « Métropoles et mentalité », op.cit., p.67-68 ; Philosophie de l’argent, op.cit., p.601).
[74] J.-L. Nancy, La Ville au loin, op.cit., p.60.
[75] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.368.
[76] G. Perec, Un Homme qui dort, Paris, Gallimard, 1990, p.17
[77] G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.62.
[78] G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.653. Cf. Ibid., p.614.
[79] Ibid.
[80] G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.67.
[81] Ibid., p.66.
[82] Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.550.
[83] « Une aussi étroite promiscuité avec un nombre aussi énorme d’êtres humains, telle que la crée l’actuelle culture citadine avec tout son trafic commercial, professionnel, social, serait capable de plonger complètement dans le désespoir l’homme moderne, plein de sensibilité, de nervosité, si cette objectivation de l’aspect trafic en tant que tel ne portait en elle-même ses propres limites et réserves intérieures. La monétarisation des relations, manifeste ou déguisée, glisse une distance invisible, fonctionnelle entre les hommes » (Ibid., p.613).
[84] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.76.
[85] Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.623 ; H. Rosa, Accélération, op.cit., p.76.
[86] Cf. G. Simmel, « Métropoles et mentalité », op.cit., p.63.
[87] Cette circularité fait de la figure du blasé-e une figure d’autant plus présente à la modernité tardive. La différence nous semble-t-il est que cette attitude n’est plus strictement liée à une localité précise, mais devient au contraire diffuse. Tout comme la logique de l’accélération prend son point de départ dans la grande ville de la modernité classique pour ensuite devenir planétaire à la modernité tardive, la blasé figure type de la ville moderne devient de plus en plus un type planétaire. En effet, la sursimulation productrice de cette attitude blasée est de plus en plus, avec la révolution informatique de plus en plus accessible et ce, en tout lieux. Même celui qui habite à cent lieux des centres culturels peut être au courant des derniers développements dans le milieu de l’art et accueillir la nouveauté avec complaisance et ennui.
[88] Cf. G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.614.
[89] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.368.
[90] G. Simmel, Philosophie de l’argent, op.cit., p.621. Cf. A. Berlan,  La Fabrique des dernies hommes, op.cit., p.202.
[91] A. Berlan,  La Fabrique des derniers hommes, op.cit., p.205. Nous avons vu qu’avec son concept de spirale autoalimentée, Rosa présente l’accélération comme un tel complexe objectif participant de l’aliénation.
[92] Si nous mettons ainsi l’emphase sur l’aliénation temporelle comme la figure propre de la modernité « accélérative », on ne peut pour autant négliger le caractère spatial que peut revêtir l’aliénation. Au contraire, il nous semble que, pris dans toute sa généralité, le mouvement du droit à la ville tente justement à combattre ce genre particulier d’aliénation où l’espace urbain est rendu étrangère à toute possibilité d’y habiter. Il suffit de penser aux immenses parcs industriels ou aux agglomérations de centres commerciaux pour comprendre à quel point la vie n’y séjourne qu’aux heures d’ouvertures (i.e. aux moments déterminées par l’impératif marchand) pour ensuite les déserter complètement. Néanmoins, cette aliénation spatiale est elle-même intimement liée aux dynamiques de l’accélération (ainsi, les grandes agglomérations de centres commerciaux ne sont concevables que dans une société où l’accès à la voiture s’est massifié). En ce sens, une réflexion critique sur l’accélération urbaine peut, nous semble-t-il contribuer au réflexion du droit à la ville notamment en soulignant l’interrelation entre les dimensions temporelle et spatiale de l’aliénation vécue par les citadins modernes.
[93] H. Rosa, Accélération, op.cit., p.302 sq. ; p.63.
[94] Toutefois, il est vrai que si c’est l’accès au temps qui semble être la problématique systémique de la société de l’accélération, c’est au contraire l’accès à l’espace qui constitue le principal problème pour de vastes pans de la population. Ce qui leur manque, ce n’est pas le temps pour vivre, mais un espace pour vivre. Ainsi, les réfugié-e-s des camps, les mendiant-e-s ou les chômeur-euse-s ont tous un temps dont ils ne manquent pas – on peut même penser qu’ils n’en on que trop – mais ce temps est celui de l’attente : l’attente d’un lieu où retourner ou immigrer, l’attente d’une aumône (cf. S. Kracauer, Rues de Berlin et d’ailleurs, op.cit., p.66), l’attente d’une nouvelle situation, bref l’attente d’un ailleurs, d’un espace (le pays, le domicile, le boulot…) qui en fonction de leur statut ou leur situation leur est systématiquement refusé. Dans chacun des cas (réfugié-e, mendiant-e, chômeur-euse), la logique d’exclusion sociale se manifeste à la fois comme « extraterritorialité » et comme « désynchronisation ». Ils habitent des « non-lieux » ou des « hors-lieux », des espaces conçus comme transitoires qui prennent pour eux une dimension permanente. Il suffit de penseur aux camps – initialement prévus comme temporaire – au Moyen-Orient où l’on nait et meurt (cf. M. Agier, « Quels temps aujourd’hui ? En ces lieux incertains. », op.cit., p.115 ; Z. Bauman, Vies perdues – La modernité et ses exclus, Paris, Payot, 2006, p.139 sq.), aux bancs de parcs, aux allées de métro,  ou encore aux bureaux de placement que décrit Kracauer lors de la Grande Dépression en Allemagne : « L’espace typique des chômeurs est […] le contraire d’un foyer et ce n’est assurément pas un espace où vivre. C’est le bureau de placement, un passage à travers lequel le chômeur doit rejoindre la vie active. Malheureusement le passage est aujourd’hui très embouteillé » (S. Kracauer, Rues de Berlin et d’ailleurs, op.cit., p.91). Dans ces « non-lieux » extraterritoriaux – passagers, mais permanents – se développe une temporalité hors du temps, c’est-à-dire désynchronisée de la temporalité du monde des vivant-e-s, des populations actives, ce qui rend d’ailleurs la possibilité de réintégration d’autant plus ardue pour ces populations d’exclu-e-s. Or, comme le note Rosa, si ces populations sont en un sens épargné-e-s par l’aliénation temporelle, phénomène systémique propre à la modernité accélérative, c’est par le fait de « contrecoups dysfonctionnels de processus réussis d’accélération », autrement dit, c’est une conséquence même du procès général d’accélération  (H. Rosa, Accélération, op.cit., p.110). Le fait que certaines populations ou groupes sociaux disposent dès lors d’un surplus de temps – désynchronisé rappelons-le – s’explique ainsi par leur exclusion même du rythme social général et constitue de ce fait un épiphénomène du mouvement global d’accélération.
[95] F. Truffaut, Jules et Jim, Paris, Seuil, 1995, p.69.
[96] W. Benjamin, Charles Baudelaire, Paris, Payot, 2008, p.59.
[97] L’expression est de David Frisby, citée dans A. Berlan,  La Fabrique des dernies hommes, op.cit., p.168.
[98] M. de Certeau, L’invention du quotidien : 1. Arts de faire, Paris, Gallimard, 2007, p.148 sq.
[99] F. Hessel, Promenades dans Berlin, op.cit., p.169. Cette idée que l’on retrouve tant chez Hessel que chez de Certeau de l’espace urbain comme sens signifiant n’est pas sans rappeler le concept d’espace syntagmatique qui déploie un sens de par la redondance des gestes qui s’y jouent. Cf. H. Lefebvre, Le Langage et la société, Paris, Gallimard, 1966, p.292-293.
[100] En ce sens ce que le sociologue Alfred Schütz dit des gens du pays s’applique tout aussi bien aux urbain-e-s : « [B]ien que conscients [du] changement, [ils] vivent ensemble au sein de ce monde changeant, ils l’éprouvent immédiatement dans ses changements et s’y adaptent. En d’autres termes, le système peut bien entièrement changer pour eux, mais il reste toujours un système » (L’Étranger, Paris, Allia, 2003, p.58).
[101] G. Simmel, « Digressions sur l’étranger » dans L’École de Chicago – Naissance de l’écologie urbaine, op.cit., p.56.
[102] F. Hessel, Promenades dans Berlin, op.cit., p.295.
[103] A. Schütz, L’Étranger, op.cit., p.37.
[104] Il est difficile de ne par remarquer une certaine dynamique dialectique (au sens hégélien) dans ce mouvement où pour se saisir de manière pleinement consciente, le concept doit d’abord s’extérioriser dans le monde. Ici aussi, la saisie autoconsciente de la dynamique d’accélération doit d’abord passer par une sortie hors de soi (dans la figure du flâneur-euse/étranger-ère) pour  devenir pleinement effective.
[105] R. Robin, Mégalopolis, Paris, Stock, 2009, p.76-77. Cf. J.-L. Nancy, La Ville au loin, op.cit., p.58.
[106] W. Benjamin, Charles Baudelaire, op.cit., p.83.
[107] Ibid. Cf. aussi le mépris des passant-e-s pour le flâneur-euse dans F. Hessel, Promenades dans Berlin, op.cit., p.41.
[108] L’Hausmannisation de Paris peut d’ailleurs se comprendre comme une telle tentative, en rasant les passages parisiens – habitats naturels des flâneur-euse-s du Second Empire – au profit des grands boulevards. De plus en plus, les espaces où il est possible de s’asseoir librement et gratuitement aussi longtemps qu’on le veut disparaissent et son bientôt remplacer par des panneaux : « interdit de flâner ».
[109] Ibid., p.85 sq.
[110] W. Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle : Le Livre des passages, Paris, Cerf, 1989, p.468 [M19,2].
[111] Régine Robin offre à cet effet un exemple contemporain éloquent. Cf. R. Robin, Mégalopolis, op.cit., p.62 sq.
[112] Sur le rapport entre enfance et flânerie, cf. W. Benjamin, « Le Retour du flâneur » dans Promenades dans Berlin, Paris, L’Herne, 2012, p.302 ; W. Benjamin, Sens Unique précédé de Une enfance berlinoise, Paris, Maurice Nadeau, 2007, p.29 sq.
[113] G. Simmel, « Digressions sur l’étranger », op.cit., p.54.
[114] W. Benjamin, Charles Baudelaire, op.cit., p.57.
[115] Cf. H. Rosa, Accélération, op.cit., p.115.
[116] En ce sens, les travaux autour des villes globales – et notamment la world city theory  (WCT) – constituent un complément nécessaire à une réflexion sur ce rapport contemporain entre rythme global et rythme local et son influence sur les dynamiques de l’accélération urbaine. Sur la WCT, cf. N.Brenner, « Global cities, glocal states : global city formation and state territorial restructuring in contemporary Europe » dans Review of International Political Economy, vol.5, no.1, 1998, p.2 sq.).
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