Enjeux écologiques – Archive Raisons sociales https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/ Archive Raisons sociales Tue, 22 Dec 2020 13:28:28 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.6.20 Le pouce vert de la main invisible https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/pouce-vert-de-main-invisible/ https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/pouce-vert-de-main-invisible/#comments Wed, 24 Apr 2019 15:00:48 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=564 On devrait encourager la croissance économique
et la protéger des menaces environnementales

Mathieu Bédard, Chercheur à l’IEDM

 

 

L’Institut économique de Montréal (IEDM) est le think tank économique le plus présent dans le paysage médiatique québécois. Par rapport à son homologue de gauche, l’institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), le nom de l’IEDM apparait 145 fois plus souvent[i].

Il est aussi celui qui affiche une proximité préoccupante avec les lobbys du pétrole. On se rappelle la fuite des documents stratégiques de TransCanada qui visaient à faire accepter le pipeline Énergie Est. Ces documents expliquaient entre autres les stratégies envisagées pour entrer en contact avec des « personnes d’influence au Québec, potentiellement favorables au projet », dont Michel Kelly-Gagnon, président de l’IEDM[ii].

On se rappelle aussi, plus récemment, l’article d’André Noel qui rappelait que l’IEDM recevait des fonds de Koch Industries, un des plus grands lobbys du pétrole aux États-Unis, par l’entremise de l’Heritage Foundation, formellement associée à l’IEDM[iii]. Hasard, complot, fausses accusations? Ce qui est certain, c’est que les doutes sont légitimes quant au lien entre cette proximité et le contenu des articles du think tank. Fait (pas si) cocasse à noter : aucun des articles qui traitent des hydrocarbures ne remet en question la nécessité de les exploiter.

Si certaines études ont illustré le caractère néolibéral des travaux effectués par l’IEDM[iv], moins d’études se sont penchées sur leur discours environnemental. Que dit le plus grand think tank économique au Québec des enjeux environnementaux ? Comment perçoit-il l’environnement et quel type de solutions sont préconisées ? Qu’implique un tel récit?

Pour tenter de répondre à ces questions, l’ensemble du corpus environnemental de l’IEDM a été parcouru, ce qui représente 150 articles au total. Au cours de cette analyse, nous verrons que le discours environnemental de l’IEDM se base sur des prémisses non seulement trompeuses, mais qui pourraient bien tous nous faire griller.

L’environnement comme réservoir

Une des divisions fondamentales à la base du raisonnement de l’IEDM est celle qui oppose l’économie à l’environnement. Aux yeux des chercheurs de l’IEDM, l’environnement remplit la fonction de « réservoir » de matériaux bruts nécessaire à l’activité économique. Qu’il soit question de l’eau, de la forêt, des mines ou des hydrocarbures, les ressources sont décrites comme des intrants à l’activité économique, et n’auraient à aucun moment une finalité qui pourrait être étrangère à leur valeur marchande.

L’eau douce est un produit dont la valeur économique a sensiblement augmenté et qui continuera à croître. Elle est devenue une source croissante de richesse et une occasion d’investissements de plus en plus rentable. […] Il n’y a aucune excuse pour laisser passer l’occasion que représente l’exploitation d’une ressource telle que l’eau potable.[v]

Alexandre Moreau, analyse en politiques publiques à l’IEDM, défend une position semblable à l’égard des enjeux forestiers. Il avance que s’il ne faut pas menacer la pérennité du couvert forestier, c’est bien parce qu’il représente une source potentielle de profit : « L’innovation permet donc de produire toujours plus sans menacer la pérennité de la forêt alors que chaque produit est valorisé au maximum à travers toutes les étapes de transformation »[vi].

Idem pour les hydrocarbures. Pour Michel Kelly-Gagnon, les règlementations devraient être allégées pour laisser plus de latitude aux investisseurs : « Il faut aussi rappeler que les sables bitumineux canadiens sont et seront une source de prospérité pour tous. À une époque où les bilans des finances publiques sont écrits à l’encre rouge, nous avons l’occasion de développer une industrie qui nous enrichit »[vii]. Si les hydrocarbures sont là et qu’ils peuvent être source de profit, il n’y aurait aucune raison de ne pas les exploiter.

Dans un article intitulé Greed is Green, Pierre Desrochers va même jusqu’à résoudre spontanément un des problèmes économiques fondamentaux en réfutant la thèse de la rareté des ressources : « Natural resources are not finite in any serious way, […] because they are ultimately created by the always renewable resource of the human intellect »[viii]. L’Homme aux écus dépeint dans le Capital de Marx ne représente ici qu’une pâle copie du capitaliste qu’imagine Pierre Desrochers.

L’humain serait en mesure de repousser les limites même de régénération des ressources par son intellect et ses capacités d’innovation. La croissance illimitée ne serait donc plus restreinte par l’aspect intrinsèquement fini des ressources naturelles et du monde réel à l’intérieur duquel cette croissance se déploie. Le génie humain, l’innovation et la créativité seraient en mesure de transformer cette frontière absolue en barrière franchissable. Malheureusement, le secret de ce prodige demeure complet…

Une anthropologie libérale

Jamais explicité, l’être humain posé par les chercheurs de l’IEDM, naturellement et spontanément créatif, innovateur et rationnel, serait à la recherche de son intérêt personnel. Ces capacités seraient innées et ne pourraient se déployer pleinement que dans un espace libre de contraintes : le marché.

Une intervention, qu’elle soit de nature politique, sociale ou environnementale, serait alors perçue comme une entrave qui viendrait altérer ou limiter le déploiement des capacités humaines. C’est dans cette perspective que s’inscrit Nathalie Elgrably-Lévy, maître d’enseignement à HEC Montréal depuis 1992 et chercheure senior pour l’IEDM entre septembre 2005 et novembre 2013, dans un article intitulé La Terre se réchauffe, restons calme :

D’autre part, les modèles des alarmistes ne peuvent être fiables, car ils font fi de l’immense capacité d’adaptation de l’être humain. Ils supposent implicitement que l’homme est une créature passive et schizophrène qui ne peut qu’être victime des changements environnementaux. Or, l’histoire de l’humanité nous prouve le contraire. Le génie humain nous a permis de nous adapter et de traverser les millénaires. Nous avons transformé des déserts en oasis luxuriantes, nous avons dominé des rivages incertains, construit des édifices antisismiques et conquit l’espace. Nous disposons aujourd’hui de moyens inimaginables il y a un siècle. Qui sait ce que le génie humain produira dans l’avenir? La Terre se réchauffe…gardons notre sang-froid! [ix]

La fin de l’extrait suggère en effet que le génie humain permettrait de nous doter de « moyens inimaginables », probablement technologiques, qui auraient le potentiel de contenir les effets des changements climatiques. Ici, l’humain est tout sauf « passif » et « schizophrène », il détient le potentiel de surmonter tous les défis de l’histoire.

Similairement, Youri Chassin, directeur de la recherche à l’IEDM de 2010 à 2017 et maintenant député pour la Coalition avenir Québec (CAQ), affirme que toutes les réglementations, incitations, subventions ou programmes entraînent des distorsions qui risquent de « paralyser l’économie »[x]. Ce ne serait qu’en l’absence de ces « distorsions », ces « programmes dispendieux, parfois mal gérés, criblés d’exemptions » [xi], que « les consommateurs comme les entreprises, […] choisissent spontanément la solution la plus économique »[xii].

Similairement, dans une note intitulée Comment l’innovation profite à la forêt, Alexandre Moreau, analyse en politiques publiques à l’IEDM, affirme que : « grâce à l’innovation, l’activité forestière ne menace pas la pérennité de nos forêts. Le meilleur rendement des usines et la valorisation croissante des sous-produits issus de la transformation ont permis de faire croître l’activité économique, et ce en dépit de la réduction par le gouvernement des volumes de bois disponibles pour la récolte. […] L’histoire récente nous enseigne que la recherche du profit y contribuera grandement »[xiii]. Selon Moreau, la logique du profit inciterait à réduire le gaspillage et permettrait, à l’aide d’une technologie de qualité, de tirer le maximum de chaque arbre récolté indépendamment de ses défauts. Mais si la logique capitaliste incite à tirer le maximum de chaque arbre, comment peut-elle ne pas inciter à tirer profit du maximum d’arbres? Si la question mérite d’être posée, elle reste ici encore une fois sans réponse.

On peut retrouver des manifestations de cette logique dans les articles écrits sur les sables bitumineux[xiv], le transport en commun[xv] et la taxe carbone[xvi].

Le marché, une panacée

L’IEDM opère une division claire entre « l’économie » d’un côté, et « l’environnement », de l’autre. Cette distinction entre nature et économie permet dans un premier temps de penser l’activité humaine comme une entité à part entière, séparée ontologiquement de l’environnement. Dans un deuxième temps, cette distinction permet de concevoir l’environnement comme une entité extérieure à l’activité humaine. Après avoir posée une sphère économique autonome d’un côté et un « environnement-réservoir » de l’autre, les chercheurs de l’IEDM ont recours à une anthropologie libérale fictive pour penser l’acteur du système économique maintenant dissocié de la nature. Pour que cette anthropologie (vision fondamentale selon laquelle l’humain est définie) soit valide, il leur est nécessaire de penser une sphère économique qui permettre à cette anthropologie fictive de se réaliser. C’est la fiction d’un marché libre et sans entrave, érigé comme pendant naturel de cette anthropologie, qui remplit cette fonction. Ces postulats théoriques leur permettent d’envisager le marché comme solution aux problèmes environnementaux, parmi d’autres.

En acceptant l’humain comme naturellement créatif, source d’innovation et motivé par le profit, il devient plus aisé de concevoir les régulations politiques du marché comme des entraves au développement de ces capacités humaines.

La capacité d’innovation est posée comme naturelle chez l’humain, et seule l’économie de marché serait en mesure de la canaliser. C’est notamment cette capacité, accompagnée d’une recherche de profit, qui permettrait ici de répondre aux problèmes posés par les changements climatiques. C’est ce qu’affirment Germain Belzile, chercheur associé senior à l’IEDM, et Mark Milke, analyste de politiques publiques indépendant : « Dans la mesure où la réduction des GES devient une priorité, l’innovation qui émerge naturellement par le marché demeure la voie à favoriser »[xvii]. Si les auteurs reconnaissent qu’il importe de réduire les GES, ils avancent que c’est le libre marché, en générant naturellement l’innovation, qui va permettre d’atteindre cet objectif.

Plus largement, c’est l’économie de marché qui serait, en fait, le système économique le plus adéquat pour répondre aux problèmes écologiques actuels. Pierre Desrochers est un des principaux avatars de cette position :

Ce n’est pas la réglementation ou le militantisme vert qui a permis d’améliorer la qualité de notre environnement ces dernières décennies, mais plutôt un processus inhérent à l’économie de marché, celui qui mène à des innovations toujours plus efficaces et à une utilisation toujours plus économique des ressources. À quand un Jour de la Terre où l’on reconnaîtra enfin que la main invisible du marché a elle aussi le pouce vert?[xviii]

Le militantisme vert, tout comme les gouvernements, sont perçus comme des sources d’interférence et de distorsion à une combinaison jugée naturelle entre l’anthropologie libérale et le marché. Jasmin Guénette, vice-président de l’IEDM, reformule ainsi dans un autre article :

Cela risque de vous étonner, mais ce sont les acteurs du marché qui sont les grands responsables des progrès réalisés au cours des dernières décennies sur le plan de la qualité de notre environnement. En effet, la recherche de profit et la concurrence entre entreprises forcent ces dernières à améliorer leur efficacité et à toujours innover. Les entreprises cherchent également à répondre à la demande des gens pour des produits moins dommageables et un environnement plus sain.[xix]

D’autres exemples, comme le parc éolien Apuiat, considéré trop dispendieux et dont les retombées économiques seraient insuffisantes[xx], la préservation du caribou forestier de Val-d’Or[xxi], qui aurait nécessité des investissements trop importants et une probabilité de réussite trop faible, ou encore la traversée du Mont-Royal, sur laquelle il faudrait mettre un prix afin de protéger la montagne[xxii], s’inscrivent aussi dans cette perspective.

Le refroidissement climatique

Un des éléments qui frappe le plus à la lecture des articles de l’IEDM est le traitement du réchauffement climatique. Si certains chercheurs remettent en question ses origines anthropiques, certains défendent que des bienfaits peuvent y être associés, alors que d’autres ne reconnaissent tout simplement pas la thèse du réchauffement climatique. Dans un article intitulé Le triomphe de la vérité, Nathalie Elgrably-Lévy défend la thèse selon laquelle « il n’existe aucun argument scientifique irréfutable pour justifier l’adoption de mesures radicales de décarbonisation de la planète ». Elle conclut son article en affirmant que « la thèse du réchauffement climatique est morte »[xxiii].

Dans un rapport sur les changements climatiques publié suite à la conférence de Paris, Youri Chassin cherche non seulement à atténuer et minimiser les impacts du réchauffement climatique, mais, de surcroit, avance que des bienfaits pourraient potentiellement y être associés.

Une augmentation du niveau de CO2 dans l’atmosphère réduit les besoins en eau des plantes, permettant ainsi une croissance plus rapide et une augmentation du rendement des cultures. […] Certaines analyses coûts-bénéfices estiment qu’un réchauffement climatique de l’ordre de 1 à 2 °C serait bénéfique pour l’humanité. [xxiv]

Si les chercheurs de l’IEDM sont particulièrement récalcitrants à reconnaître la véracité des réchauffements climatiques et leur origine anthropique, c’est peut-être parce que cela impliquerait de remettre en question l’idée selon laquelle le libre marché est en mesure de résoudre les problèmes environnementaux, et, conséquemment, d’admettre qu’il est nécessaire d’intervenir (ou du moins d’accepter la nécessité d’une intervention) par certaines formes de régulation.

Des raisonnements fallacieux

Certains arguments, en plus de se baser sur des présupposés non explicités, procèdent d’un raisonnement qui est parfois tout simplement erroné. Même si le raisonnement peut paraître vraisemblable, il n’est en vérité pas valide au sens de la logique. En ce sens, nous relèverons les sophismes les plus fréquemment utilisés par les chercheurs de l’IEDM.

Aussi appelé l’homme de paille, ou l’épouvantail, la caricature consiste à altérer, affaiblir, simplifier ou exagérer la position adverse pour donner l’impression que l’argument visé ne vaut pas la peine d’être pris au sérieux. De cette façon, la position paraît ridicule et n’a pas à être argumentée sérieusement. C’est ce que fait Nathalie Elgrably-Lévy à l’égard du mouvement écologiste :

Selon l’évangile éco-catastrophiste, nos émissions de CO2 sont responsables du réchauffement climatique, d’où la nécessité de les réduire aussi rapidement que radicalement. Or, toutes les activités humaines produisent du CO2, même le simple fait de respirer. Entre lutter contre les émissions de CO2, et s’attaquer à l’Homme, le glissement est donc facile. D’ailleurs, un nombre grandissant de voix s’élèvent à présent pour dénoncer la surpopulation terrestre et défendre la nécessité d’un contrôle démographique par de multiples moyens, allant de la limitation des naissances à l’avortement forcé, en passant par la stérilisation. [xxv]

L’auteure utilise un vocabulaire superlatif qui vise explicitement à caricaturer et à décrédibiliser les thèses de son adversaire. Construire une version affaiblie de l’argument adverse, créée par amalgame et exagération (respirer produit du CO2), voire un appel aux émotions (avortement forcé et stérilisation), permet une acceptation plus facile des opinions de l’auteure. Ici, l’argument « être en faveur d’une réduction des émissions de GES » devient « être en faveur de l’avortement forcé et de la stérilisation », argument beaucoup plus controversé et plus facile à mettre en défaut.

Un autre sophisme fréquemment rencontré dans les articles de l’IEDM est celui du faux dilemme. Le faux dilemme, ou fausse dichotomie, consiste à réduire un éventail de possibilités à seulement deux options. Deux faux dilemmes sont principalement utilisés par les chercheurs de l’IEDM. Le premier consiste à poser le réchauffement climatique en opposition avec la pauvreté extrême. « Devons-nous dépenser des milliards de dollars pour contrer le réchauffement climatique? Ou devons-nous plutôt utiliser cet argent pour aider des millions d’enfants qui souffrent de malnutrition, de la malaria ou du sida? »[xxvi]. En réduisant l’ensemble des possibilités à ces deux options, David Descôteaux, chercheur associé à l’IEDM, présente un faux choix au lecteur dans l’objectif de décrédibiliser la thèse adverse, soit d’investir pour contrer les changements climatiques. En mettant côte à côte ces deux options, l’auteur suggère qu’elles sont mutuellement exclusives, que si on dépense de l’argent pour lutter contre les changements climatiques, on laissera des enfants mourir de faim et de maladie grave[xxvii].

Le faux dilemme est aussi utilisé pour justifier l’exploitation des sables bitumineux canadiens. « Personnellement, je crois préférable de créer de la richesse, des emplois et de l’innovation ici, plutôt que de soutenir des régimes politiques non démocratiques »[xxviii]. Dans cet exemple, l’auteur Jasmin Guénette postule que si on ne désire pas encourager les régimes dictatoriaux, la conclusion logique serait d’exploiter les sables bitumineux canadiens. Inversement, on pourrait en déduire que si on n’exploite pas le pétrole canadien, on sera forcé de soutenir des régimes autoritaires. Le faux dilemme, ici comme ailleurs, ne présente que deux des nombreuses options qui sont sur la table dans le but d’induire le lecteur en erreur. Trouver des sources d’énergie alternatives, par exemple, est écarté de l’équation.

Youri Chassin reprend ce faux dilemme en écartant explicitement l’option d’un recours à une autre source d’énergie. Dans un article au titre évocateur, Algérie ou Alberta, notre pétrole viendra bien de quelque part, il affirme que « le dilemme « Pétrole ou pas ? » n’existe pas. C’est plutôt « Algérie ou Alberta ? » qu’on doit se poser comme question ». En ne posant que deux termes à un débat, le faux dilemme est fallacieux au sens où la prémisse ne reconnaît pas l’existence de l’ensemble des options.

Un autre des sophismes fréquemment mobilisés par l’IEDM est celui de la fausse analogie. Il est tout à fait légitime d’utiliser une analogie pour expliquer ou pour convaincre. C’est un processus courant de comparer une situation moins connue à une situation plus connue pour en faciliter la compréhension. Si toute analogie a ses limites, toute analogie n’est pas forcément un sophisme. Le sophisme de la fausse analogie est commis lorsque la comparaison est mensongère, erronée ou inexacte. Nathalie Elgrably-Lévy a recourt à la fausse analogie en comparant à tort les prévisions météorologiques aux changements climatiques: « Personne ne se fie aux prévisions météorologiques pour la semaine prochaine. Or, non seulement accordons-nous foi aux prédictions sur ce qui se produira dans 50 ans, mais encore nous prenons des décisions importantes sur la base de ces croyances »[xxix].

Pour bien comprendre en quoi cette comparaison est sophistique, prenons un moment pour distinguer les conditions météorologiques des changements climatiques. Selon le site officiel de l’Agence spatiale canadienne[xxx], les conditions météorologiques correspondent à « l’état de l’atmosphère à un moment particulier. Il s’agit des variations à court terme ou instantanées de l’atmosphère », alors que les changements climatiques correspondent à une « modification à long terme des conditions météorologiques, comme la température, les précipitations et les vents. Les changements peuvent varier d’une région à l’autre et sont causés par des processus naturels (p. ex. El Niño) ou par l’activité humaine (p. ex. la pollution) ». Les deux phénomènes ne sont donc pas de même nature, ne désignent pas la même temporalité et ne sont pas mesurés par les mêmes instruments ni par les mêmes méthodes. Si la météo est immédiate et peut changer relativement rapidement, le climat est abstrait, historique et relativement stable. Encore une fois, le raisonnement est inexact.

Le dernier sophisme que nous relèverons est celui de l’attaque à la personne, ou l’argument ad hominem. Ce procédé sophistique vise à miner la crédibilité d’une personne ou d’un groupe pour que le lecteur se méfie de ses idées, arguments ou propositions avant même de les avoir examinés par lui-même. Plutôt que de critiquer le contenu de l’argument, l’attaque à la personne vise à apposer des étiquettes méprisantes ou négatives aux yeux du lectorat. Il cherche à faire paraître son adversaire ridicule, biaisé, ou incompétent. Bref, il s’attaque à la personne plutôt qu’aux idées. Les textes de Nathalie Elgrably-Lévy offrent de bons exemples d’argument ad hominem. En effet, les écologistes sont alternativement qualifiés de « gourous réchauffistes »[xxxi], « d’évangile de l’éco-armageddon »[xxxii], « d’immatures »[xxxiii], « de secte quelconque »[xxxiv], des « grands prêtres du transport en commun »[xxxv], « d’apprentis-visionnaires »[xxxvi], alors que leurs idées sont qualifiées « d’élucubrations »[xxxvii], de « propagande environnementaliste misanthrope »[xxxviii] ou « d’idéologie collectiviste oppressante »[xxxix].

Pris dans leur ensemble, les sophismes mobilisés par les chercheurs de l’IEDM témoignent des raisonnements fallacieux, mensongers et trompeurs sur lesquels s’appuie la rédaction de plusieurs de leurs articles.

Les rivières n’ont pas de code-barres

Si ce type de discours peut sembler absurde pour une bonne partie de la population, il n’en demeure pas moins qu’il est très proche de la perspective défendue par notre élite. Considérant que le mouvement écologiste québécois entame un nouveau cycle de lutte (intensification du sentiment d’urgence climatique, émergence de nombreuses initiatives citoyennes, planification de plusieurs grèves et manifestations environnementales), et que le discours environnemental du gouvernement majoritaire de la CAQ risque d’être très similaire à celui de l’IEDM (sachant que la CAQ a récemment recruté Youri Chassin, ancien directeur de recherche de l’IEDM), il importe de bien connaître son adversaire. Des propositions qui chercheront à résoudre la crise écologique à l’intérieur des mécanismes du marché seront inévitablement déposées sur la table (pensons notamment à différentes formes d’écofiscalité ou à l’achat de crédits carbone). Le mouvement écologiste doit être prêt, et pour ce faire, il doit bien maitriser le discours de ses adversaires. C’était un des objectifs de ce travail.

Ce travail visait initialement à rendre compte du discours environnemental de l’IEDM et d’en extraire les assises conceptuelles; il ne visait pas à « entrer en dialogue » avec les chercheurs cités. Certes, on peut comprendre implicitement en quoi une lecture de l’environnement à partir d’une grille strictement monétaire est problématique, voire dangereuse, pour l’environnement, mais ce travail ne visait pas à faire cette démonstration. Il se concentrait sur une critique interne de son objet.

Ainsi, on peut retenir de cette analyse que le discours environnemental de l’IEDM est peu rigoureux sur le plan scientifique, diffamatoire sur le plan interpersonnel, et fallacieux sur le plan de la logique. On peut aussi en déduire qu’il est préoccupant qu’un tel discours soit diffusé avec autant d’aisance.

Imaginez un instant qu’un groupe de « chercheurs » commence à écrire à répétition et pendant des années des articles contre l’administration de vaccins. Ce groupe aurait une des plus grosses tribunes en santé, recevrait de généreux cachets pour ses activités et écrirait fréquemment dans les journaux les plus lus au Québec. Dotés d’une formation en médecine, les membres de ce groupe auraient la légitimité de faire ce qu’ils font en se réclamant d’une démarche scientifique. Et pourtant…

Et pourtant, c’est, à peu de choses près, ce qui se passe dans le traitement que l’IEDM fait de l’environnement. C’est un scandale en puissance que le think tank économique le plus présent sur la place publique québécoise puisse énoncer avec autant d’aisance des propos qui vont à l’encontre d’un consensus scientifique. Par la nature et la fréquence de leurs interventions, l’IEDM participe à cadrer le débat public en matière environnementale. À force de lire et d’entendre que les ressources naturelles doivent être exploitées pour favoriser la croissance économique, et que la manière la plus optimale de préserver la nature est de la marchandiser, nombre de lecteurs viennent à croire que c’est effectivement la meilleure décision à prendre.

Si des gouvernements peuvent être poursuivis en justice pour inaction climatique comme c’est le cas en France, au Canada, aux États-Unis, en Belgique, en Irlande, aux Pays-Bas et en Nouvelle-Zélande, peut-être serait-il temps de prendre des mesures à l’égard des faiseurs d’opinion qui diffusent et entretiennent la fausse croyance selon laquelle la main invisible a le pouce vert.

[i] Selon une recherche effectuée sur la banque de données des médias québécois, Eureka.cc

[ii] Gerbet, Thomas, Fuite majeure de la stratégie de TransCanada, Radio-Canada, consulté en ligne le 21 décembre 2018, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/694206/fuite-strategie-communication-transcanada-pipeline

[iii] Noel, André (2018), Youri Chassin, la CAQ et le lobby du pétrole (1 et 2), Ricochet, en ligne, https://ricochet.media/fr/2334/youri-chassin-la-caq-et-le-lobby-du-petrole , consulté le 27 septembre 2018

[iv] Graefe, Peter (2004), La topographie des think tanks patronaux québécois. La construction d’un paysage néolibéral, Globe, Vol. 7, No. 1, p.181–202; Savard-Lecomte, Marie-Odile (2009), L’Institut économique de Montréal, un Think tank influent sur la scène des idées au Québec, mémoire de maîtrise, Science politique, 155p.

[v] Boyer, Marcel (2018), Partager l’eau, pour l’éthique et le commerce, consulté en ligne le 18 décembre 2028, http://www.iedm.org/fr/82915-partager-leau-pour-lethique-et-le-commerce

[vi] Ibid.

[vii] Guénette, Jasmin (2010), Sables bitumineux : source de prospérité pour tous, consulté en ligne le 18 décembre 2018, http://www.iedm.org/fr/33821-sables-bitumineux-source-de-prosperite-pour-tous

[viii] Desrochers, Pierre (2003), Greed is Green, consultée en ligne le 19 décembre 2018, www.iedm.org/fr/2452-greed-is-green

[ix] Elgrably-Lévy, Nathalie (2007), La Terre se réchauffe, restons calme, consulté en ligne le 18 décembre 2018, http://www.iedm.org/fr/2816-la-terre-se-rechauffe-restons-calme

[x] Chassin, Youri (2016), Taxe sur le carbone 101, ou pourquoi ça ne marchera pas, Consulté en ligne le 18 décembre 2018, http://www.iedm.org/fr/65370-taxe-sur-le-carbone-101-ou-pourquoi-ca-ne-marchera-pas

[xi] Ibid, c’est moi qui souligne

[xii] Ibid, c’est moi qui souligne

[xiii] Moreau, Alexandre (2018), Comment l’innovation profite à la forêt, note économique de l’IEDM, p.3-4

[xiv] Desrochers, Pierre et Hiroko Shimizu (2012), Comment l’innovation rend les sables bitumineux de l’Alberta plus verts, IEDM, 40p. et Kelly-Gagnon, Michel (2011), Why I love Big Oil, consulté en ligne, http://www.iedm.org/fr/35788-why-i-love-big-oil-

[xv] Belzile, Germain et Vincent Geloso (2016), Le transport en commun au tournant de la privatisation, consultée en ligne le 18 décembre 2018, https://www.iedm.org/sites/default/files/pub_files/note0716_fr.pdf

[xvi] Chassin, Youri (2016), Taxe sur le carbone 101, ou pourquoi ça ne marchera pas, Consulté en ligne le 18 décembre 2018, http://www.iedm.org/fr/65370-taxe-sur-le-carbone-101-ou-pourquoi-ca-ne-marchera-pas

[xvii] Belzile, Germain et Mark Milke (2018), Bourse du carbone : faire fuir les emplois et les capitaux sans réduire les GES, Consulté en ligne le 18 décembre 2018, http://www.iedm.org/sites/default/files/web/pub_files/note0218_fr.pdf

[xviii] Desrochers, Pierre (2010), Le capitalisme écologique, Consulté en ligne le 18 décembre 2018, https://www.iedm.org/fr/3137-le-capitalisme-ecologique

[xix] Guénette, Jasmin (2016), À quand la (vraie) fin du monde?, http://www.iedm.org/fr/60928-a-quand-la-vraie-fin-du-monde

[xx] Garcia, Claude (2018), Apuiat : un projet inutile qui coûte deux fois trop cher, consulté en ligne le 19 décembre 2018, https://www.iedm.org/fr/83656-apuiat-un-projet-inutile-qui-coute-deux-fois-trop-cher

[xxi] Moreau, Alexandre (2018), Caribous de Val-d’Or : une triste, mais sage décision, consulté en ligne le 19 décembre 2018, http://www.iedm.org/fr/78123-caribous-de-val-dor-une-triste-mais-sage-decision

[xxii] Irvine, Ian (2018), Let’s put a price on crossing Mount Royal, https://www.iedm.org/fr/80697-lets-put-price-crossing-mount-royal

[xxiii] Elgrably-Lévy, Nathalie (2012), Le triomphe de la vérité, consulté en ligne le 18 décembre 2018, https://www.iedm.org/fr/37391-le-triomphe-de-la-verite

[xxiv] Chassin, Youri et Guillaume Tremblay (2015), Guide pratique sur l’économie des changements climatiques la conférence de paris et ses suites, Cahiers de recherche de l’IEDM, p.15-16

[xxv] Elgrably-Lévy, Nathalie (2010), La vie n’est plus sacrée!, consulté en ligne le 19 décembre 2018, http://www.iedm.org/fr/33688-la-vie-nest-plus-sacree-

[xxvi] Descôteaux, David (2010), Il y a pire que le réchauffement, consulté en ligne le 19 décembre 2018, http://www.iedm.org/fr/33590-il-y-a-pire-que-le-rechauffement

[xxvii] Nathalie Elgrably-Lévy a recours à un autre faux dilemme sur le même sujet: « Comment peut-on déclarer que le réchauffement climatique est la préoccupation éthique #1 quand des populations entières meurent de faim? Ne devrions-nous pas commencer par nous préoccuper des pauvres d’aujourd’hui avant de consacrer des milliards pour résoudre des problèmes hypothétiques? » .

[xxviii] Guénette, Jasmin (2010), Sables bitumineux : source de prospérité pour tous, consulté en ligne le 18 décembre 2018, http://www.iedm.org/fr/33821-sables-bitumineux-source-de-prosperite-pour-tous

[xxix] Elgrably-Lévy, Nathalie (2012), Des propos hérétiques, consulté en ligne le 19 décembre 2018, http://www.iedm.org/fr/2812-propos-heretiques

[xxx] http://www.asc-csa.gc.ca/fra/satellites/quotidien/changements-climatiques-ou-rechauffement-climatique.asp

[xxxi] Elgrably-Lévy, Nathalie (2009), La religion verte, consulté en ligne le 19 décembre 2018, http://www.iedm.org/fr/3080-la-religion-verte

[xxxii] Ibid.

[xxxiii] Ibid.

[xxxiv] Ibid.

[xxxv] Elgrably-Lévy, Nathalie (2010), Ode à la voiture, consulté en ligne le 19 décembre 2018, http://www.iedm.org/fr/33602-ode-a-la-voiture

[xxxvi] Elgrably-Lévy, Nathalie (2007), Encore des propos hérétiques, consulté en ligne le 18 décembre 2018, http://www.iedm.org/fr/2815-encore-des-propos-heretiques

[xxxvii] Elgrably-Lévy, Nathalie (2009), La religion verte, consulté en ligne le 19 décembre 2018, http://www.iedm.org/fr/3080-la-religion-verte

[xxxviii] Desrochers, Pierre (2012), Free-market environmentalism, consulté en ligne le 19 décembre 2018, http://www.iedm.org/fr/2503-free-market-environmentalism

[xxxix] Elgrably-Lévy, Nathalie (2010), Ode à la voiture, consulté en ligne le 20 décembre 2018, http://www.iedm.org/fr/33602-ode-a-la-voiture

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https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/pouce-vert-de-main-invisible/feed/ 1
Démocratie, résilience, transition https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/democratie-resilience-transition/ Tue, 19 Feb 2019 15:01:02 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=560 Depuis déjà quelque temps, chaque début d’année semble profondément chargé d’inquiétude. Une année de moins nous séparerait effectivement d’une catastrophe imminente, avec un déroulement qui demeure à préciser, mais dont les paramètres généraux sont connus d’avance : augmentation des températures extrêmes, désertification accélérée pour certaines régions et inondations fréquentes liées à la montée des eaux pour d’autres, raréfaction des ressources alimentaires, etc.

Ce qui apparaît moins évident à prévoir est l’impact que ces différentes perturbations auront sur l’organisation de nos sociétés, le film-catastrophe hollywoodien constituant bien souvent la référence commune. Le scénario présenté consiste généralement en un effondrement quasi instantané de l’ordre établi, auquel succède une réorganisation sociale relativement harmonieuse après bien des épreuves, ou encore une décimation plus ou moins rapide de l’espèce humaine, selon l’humeur des cinéastes. Notre texte souhaite contribuer à la discussion collective autour des changements environnementaux et sociaux à venir. Nous voulons plus particulièrement mettre en lumière deux tendances générales qui nous semblent importantes à prendre en compte dans nos analyses de la situation actuelle, soit le durcissement des inégalités économiques et sociales ainsi que la probabilité croissante d’une reconfiguration politique de grande ampleur. Nous offrirons ensuite quelques pistes de réflexion sur les manières de s’organiser à gauche face à ces mêmes tendances.

 

Durcissement des inégalités

L’augmentation importante des inégalités socioéconomiques, souvent mentionnée comme l’un des problèmes majeurs du vingt-et-unième siècle, risque d’être accélérée par les différents bouleversements associés aux changements climatiques. Les sociologues Junia Howell et James R. Elliott ont ainsi soutenu dans quelques études récentes[1] que les catastrophes naturelles ne se limitent pas à affecter différemment les personnes et les communautés sur un territoire donné – suivant les ressources économiques et sociales dont elles disposent respectivement – mais qu’elles peuvent en plus accentuer la distribution inégalitaire des ressources. Une base de données longitudinales a permis à Howell et Elliot de suivre la trajectoire des revenus, entre 1999 et 2013, d’un échantillon représentatif de la population américaine et divisé selon trois critères couramment employés dans les études en stratification sociale, soit la catégorie ethnoraciale, le niveau d’éducation et l’accès à la propriété immobilière.

Leur analyse de cette base de données leur a permis d’établir que les individus avec le plus d’argent investi dans l’immobilier et d’autres biens assurables, comme les voitures, tendent à recevoir des paiements d’assurance beaucoup plus importants suite à une catastrophe naturelle, tandis que les individus à faible revenu, qui disposent d’un nombre limité de biens assurables, tendent à voir leur richesse diminuer suite à ces mêmes catastrophes. Leurs études indiquent en outre que les trois facteurs de stratification mentionnés précédemment ont des effets cumulatifs : une personne blanche propriétaire d’une maison et disposant d’un diplôme universitaire voit généralement sa richesse augmenter après une catastrophe naturelle, tandis qu’une personne noire locataire et sans diplôme universitaire voit plutôt celle-ci baisser significativement après un tel événement. Une dynamique similaire est observable lorsque Howell et Elliot analysent l’impact de l’aide reçue après une catastrophe naturelle, par l’entremise de l’Agence fédérale des situations d’urgence, sur les trajectoires de revenu aux États-Unis. Ces résultats laissent entendre que les inégalités socioéconomiques sont non seulement liées aux inégalités environnementales (les personnes à faible revenu vivent souvent dans des milieux plus pollués, ont moins de ressources pour faire face aux risques naturels, etc.), mais que la multiplication des catastrophes naturelles risque d’aggraver considérablement ces différentes formes d’inégalité, si aucune mesure n’est adoptée pour contrer cette tendance. Il vaut également la peine de souligner que le durcissement des inégalités ne se limitera probablement pas à l’échelle intranationale, mais risque de s’observer aussi sur la scène internationale. Les États et les régions plus démunis disposent effectivement d’un moins grand nombre de ressources économiques et institutionnelles facilitant à la fois l’adaptation aux changements climatiques et la gestion de leurs éventuelles conséquences, ce qui encouragera sans doute une précarisation accrue de ces mêmes États et régions dans les années à venir[2].

 

Déstabilisation et reconfiguration politiques

Les perturbations climatiques ne risquent pas seulement de mener à un durcissement des inégalités, qui avaient déjà connu un accroissement considérable au cours des dernières décennies, mais peuvent aussi encourager le développement de formes institutionnelles et de pratiques politiques autoritaires. Dans leur ouvrage Climate Leviathan, paru aux Éditions Verso l’an dernier[3], les géographes Geoff Mann et Joel Wainwright ont mis de l’avant quatre scénarios qui leur semblent bien circonscrire les formes possibles de gestion transnationale des crises environnementales et sociales à venir. Le premier de ces scénarios, le Léviathan climatique, consisterait en une autorité régulatrice mondiale qui maintiendrait à la fois les conditions pour l’accumulation capitaliste et la stabilité géopolitique, en contrôlant notamment la production et la consommation de carbone. L’urgence climatique commanderait ainsi la consolidation d’une souveraineté planétaire, capable de décréter l’état d’exception et de mener à bien une transition « par le haut ».

Le Béhémoth climatique, pour sa part, consisterait plutôt en une révolte populiste, conservatrice et réactionnaire, profondément hostile à la mondialisation et à toute forme de souveraineté planétaire. Ce scénario, qui prend forme sous nos yeux dans différentes régions du monde à travers l’élection de gouvernements ultraconservateurs et d’extrême droite (Donald Trump, Jair Bolsonaro, Viktor Orbán, etc.), consiste à poursuivre l’accumulation capitaliste à l’échelle nationale, tout en adoptant des politiques publiques hostiles à l’immigration, aux minorités, à la gauche et à la protection de l’environnement.

Si ces deux scénarios semblent très probables aux yeux des auteurs, notamment parce qu’ils se nourrissent mutuellement, il reste encore deux autres possibilités. Le Mao climatique, de son côté, représente une version non-capitaliste du Léviathan climatique, qui opèrerait une transition rapide vers une économie décarbonisée par le biais d’un État aux accents totalitaires, esquissant ici un scénario possible de transition écologique en Chine. Malgré une forte dépendance aux énergies fossiles, il faut noter que la Chine a investi massivement dans les énergies renouvelables depuis quelques années, soit autant que les États-Unis et l’Union européenne réunis, en représentant plus du tiers de l’énergie éolienne et le quart de l’énergie solaire à l’échelle mondiale, tout en vendant plus de véhicules électriques que l’ensemble des pays dans le monde[4].

À l’heure actuelle, il ne semble pas y avoir de scénario qui prenne le dessus de façon évidente à l’échelle internationale, même si les auteurs considèrent que le scénario du Léviathan climatique soit le plus probable à moyen terme. À ce titre, ils fondent leur pronostic sur les tentatives répétées (et en bonne partie ratées) d’arriver à des ententes internationales effectives et contraignantes en matière de régulation du climat. Ces échecs justifieraient le recours à une instance jouissant d’une souveraineté planétaire sur cette question, afin de forcer les États réticents à emboîter le pas au nom de l’intérêt général de l’humanité.

Cela dit, il ne s’agit pas du seul avenir possible, car Mann et Wainwright indiquent une quatrième trajectoire possible, soit le X climatique (Climate X) qui prendrait pour sa part la forme d’une transformation révolutionnaire et démocratique pour la justice climatique. Ce dernier scénario « utopique », mais non pas impossible en soi, consisterait à dépasser le capitalisme « par le bas », en évitant la tentation de l’autoritarisme et du Léviathan climatique. Néanmoins, le livre Climate Leviathan demeure silencieux sur la forme exacte de cette révolution, se contentant de vagues allusions au communisme comme « mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses » (Marx), la « communauté qui vient » (Giorgio Agamben), l’encyclique Laudato si’ du pape François, les mobilisations autochtones, ou encore une « démocratie radicale » opposée à la souveraineté, soit une « disruptive countersovereignty » (Glen Coulthard).

Il va de soi que, même si nous croyons qu’il existe une alternative au Léviathan climatique, au modèle proto-totalitaire chinois (Mao climatique) ou aux replis ultranationalistes à la Trump (Béhémoth), nous devons nous pencher plus attentivement sur comment une transformation à la fois radicale, démocratique et écologiste de la société pourrait voir le jour.

 

Penser la résilience démocratique

Bien que les tendances analysées brièvement ici soient préoccupantes, elles ne nous semblent pas pour autant inévitables ou irréversibles. Elles indiquent plutôt la nécessité de réfléchir à ce que nous proposons de nommer la résilience démocratique. La résilience, telle que définie entre autres dans les travaux du géographe Neil Adger[5], réfère à la capacité des écosystèmes, des groupes et des communautés à faire face à des chocs externes liés à des changements environnementaux, socioéconomiques et politiques. Notre définition de la résilience démocratique repose pour sa part sur trois idées principales. D’abord, il nous semble peu probable que les sociétés contemporaines s’effondrent du jour au lendemain face aux perturbations climatiques, mais il est tout à fait plausible qu’elles prennent un tournant très indésirable si nous ne nous proposons pas des projets de transition écologique et sociale à la fois ambitieux et réalistes. En d’autres mots, il y a une grande variété de formes envisageables de résilience face aux perturbations climatiques, et il est important de réfléchir activement aux formes qui correspondent à nos principes de démocratie et de justice sociale, ainsi qu’aux manières de les promouvoir et de les mettre en œuvre.

Le concept de résilience démocratique vise également à mettre en lumière la fragilité des pratiques et institutions démocratiques. Ces dernières peuvent ainsi être soumises à un ensemble de pressions et de contraintes qui en limitent le développement ou mènent à l’émergence de démocraties partielles et de régimes « autoritaires compétitifs », dans lesquels on retrouve simultanément des pratiques et institutions associées à la démocratie libérale (tenue régulière d’élections, séparation des pouvoirs, etc.) et un déséquilibre significatif dans la distribution des ressources politiques qui vient assurer le maintien quasi indéfini au pouvoir d’une seule formation politique, tout en portant atteinte aux libertés civiles et à l’indépendance judiciaire[6]. En somme, même en se limitant à une définition minimale de la démocratie comme possibilité d’alternance entre les élites politiques par l’entremise du suffrage de masse, cette dernière demeure une réalité sociale et politique fragile, dont la résilience aux chocs internes et externes mérite d’être approfondie théoriquement et renforcée en pratique.

Finalement, le concept de résilience démocratique que nous proposons ici cherche aussi à souligner l’importance des pratiques démocratiques comme éléments d’un système d’apprentissage pouvant encourager la résilience écologique et sociale. Si la démocratie, même sous ses formes les plus limitées, gagne à être reconnue comme fragile, nous ne devons pas pour autant la concevoir comme un phénomène passif, qui ne ferait que subir des influences extérieures sans produire ses propres effets dans le monde social. Nous pensons, au contraire, que les pratiques démocratiques contribuent au développement de communautés et d’institutions plus résilientes, et qu’elles doivent donc être promues, entre autres, pour cette capacité de renforcement qu’elles comportent.

À partir de ces trois idées principales, nous pouvons définir deux problématiques distinctes, soit d’une part notre capacité collective à faire face aux perturbations climatiques et environnementales d’une manière juste, équitable et inclusive, et d’autre part l’ensemble des projets et stratégies qui nous permettent de défendre nos acquis démocratiques, tout en assurant leur approfondissement face aux alternatives élitistes et centralisatrices qui semblent poindre à l’horizon.

La première problématique renvoie aux multiples dimensions de la crise écologique, laquelle s’accompagnera d’une multiplication et d’une intensification des catastrophes naturelles, des pénuries et crises de toute sorte, que ce soit au niveau économique, énergétique, social, etc. Nous pouvons parler à ce titre d’un possible scénario d’« effondrement », si nous entendons par là non pas une disparition soudaine de l’humanité, ou encore un monde post-apocalyptique à l’image des trop nombreuses caricatures de films d’horreur ou de science-fiction. Il s’agit plutôt d’une érosion plus ou moins longue et chaotique des bases matérielles et institutionnelles des sociétés modernes. Selon Yves Cochet, l’effondrement désigne tout simplement « le processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis (à un coût raisonnable) à une majorité de la population par des services encadrés par la loi »[7].

De ce point de vue, l’urgence est de s’organiser collectivement pour répondre de façon rapide et efficace aux nombreux chocs et perturbations à venir, tout en évitant les solutions autoritaires et franchement réactionnaires qui sont présentement mises de l’avant – de l’érection de murs aux frontières nationales à la construction de camps de détention, en passant par les bunkers individuels et autres versions moralement douteuses du survivalisme individuel ou nationaliste. La « résilience » doit alors être combinée à l’adjectif « démocratique », en privilégiant l’auto-organisation populaire, les réseaux d’entraide dans les communautés locales, les initiatives citoyennes et les alternatives solidaires, bref l’ensemble des actions collectives cherchant à développer de nouvelles façons d’assurer la reproduction des moyens de subsistance. Qui plus est, la mise en place de processus participatifs, la délibération publique et la mobilisation de l’intelligence collective permettent de favoriser la créativité et la résolution collective de problèmes sociaux concrets, la démocratie étant au service de la résilience, et inversement.

La deuxième problématique, renvoyant au besoin de « défendre les acquis démocratiques » contre les tendances fascisantes, centralisatrices et autoritaires, ne devrait pas nous mener à un repli sur le statu quo d’une modernité déclinante, mais plutôt à un élargissement du « domaine de la liberté », en introduisant une logique égalitaire et démocratique à l’intérieur des nombreuses sphères de la vie sociale, économique, culturelle et politique. La défense de la résilience démocratique, en favorisant l’instauration d’une démocratie vivante, enracinée, participative et directe au sein des communautés locales et des municipalités, pourrait ainsi contribuer à « régénérer » la vie publique dans le sens d’une extension de l’égalité, de la liberté et de la solidarité par-delà le mur de préjugés entre majorité et minorités.

Nous avons évoqué dans un article précédent[8] quelques mesures qui nous permettraient de reprendre en main nos milieux de vie et de promouvoir la résilience démocratique : mise en commun de ressources matérielles et immatérielles (logiciels libres, entreprises collectives, savoir-faire traditionnels, plateformes numériques coopératives, forêts, eaux, etc.), soutien massif à l’agriculture urbaine et de proximité, politiques publiques pour appuyer le logement social et coopératif, enquêtes publiques et mécanismes pour contrer le racisme systémique, urbanisme participatif, et ainsi de suite. Nous pouvons ajouter à ces différentes mesures les fiducies communautaires, les réseaux économiques courts, les monnaies complémentaires et systèmes d’échange locaux, la gestion communautaire des espaces publics et le développement de réseaux de recherche[9] facilitant le partage élargi de connaissances sur les solutions innovantes et transformatrices pour affronter les problèmes sociaux et écologiques à venir. Aucune de ces initiatives n’est suffisante en elle-même pour affronter les nombreux défis qui se présenteront à nous, puisqu’elles se concentrent généralement sur une problématique ou dans une sphère d’activité précise, tandis qu’un programme de transition doit forcément adopter une approche plus englobante et holistique, permettant de lier les différentes problématiques et sphères entre elles. Toutefois, la coordination de ces différentes initiatives à l’intérieur d’un programme de transition écologique à la fois ambitieux et démocratique demeure sans doute l’une des pistes les plus stimulantes pour la gauche. Ces initiatives – et le développement d’un dialogue soutenu entre elles – permettent en effet de préciser les liens entre la question écologique et la question sociale, en nous invitant à réfléchir aux manières d’être et d’habiter ensemble qui sont les plus équitables et inclusives. Nous pouvons donc espérer que 2019 nous offrira plusieurs lieux et moments de convergence entre les différentes luttes populaires en cours, ainsi que des occasions de développer des communautés plus résilientes et des organisations plus fortes en vue des nombreuses transformations et transitions à prévoir.

 

[1] HOWELL, Junia et ELLIOTT, James R. As Disaster Costs Rise, So Does Inequality. Socius: Sociological Research for a Dynamic World, 2018, vol. 4, p. 1-3. Lien URL: https://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/2378023118816795.

[2] DAVIS, Mike. Who Will Build the Ark? New Left Review, no 61, Janvier-Février 2010, p. 29-46. Lien URL: https://newleftreview.org/II/61/mike-davis-who-will-build-the-ark.

[3] WAINWRIGHT, Joel et MANN, Geoff. Climate Leviathan: A Political Theory of Our Planetary Future. Verso Books, 2018. Pour un article qui résume les grandes lignes de l’ouvrage, on pourra consulter le lien suivant : https://cpb-us-w2.wpmucdn.com/u.osu.edu/dist/4/45440/files/2017/04/Wainwright-Mann-2013-Climate-Leviathan-oqsypw.pdf.

[4] CHIU. Dominic. The East Is Green: China’s Global Leadership in Renewable Energy. Center for Strategic and International Studies, 6 octobre 2017. Lien URL : https://www.csis.org/east-green-chinas-global-leadership-renewable-energy.

[5] ADGER, W. Neil. Social and ecological resilience: are they related? Progress in human geography, 2000, vol. 24, no 3, p. 347-364. Lien URL : https://journals.sagepub.com/doi/pdf/10.1191/030913200701540465?casa_token=T5UN5gaPkhgAAAAA%3A86l3wEAhWo3vL9aumYEqYsjcX3nF5kUwI9kObBC1qu9Kh7DRPhNWkM5oFHqFHSzAPM8M8IJtHEOA.

[6] WALDNER, David et LUST, Ellen. Unwelcome change: Coming to terms with democratic backsliding. Annual Review of Political Science, 2018, vol. 21, p. 93-113. Voir aussi EPSTEIN, David L., BATES, Robert, GOLDSTONE, Jack, et al. Democratic transitions. American Journal of Political Science, 2006, vol. 50, no 3, p. 551-569.

[7] Cité par SARDIER, Thibaut. Effondrement, le début de la fin. Libération, 7 novembre 2018. Lien URL : https://www.liberation.fr/debats/2018/11/07/effondrement-le-debut-de-la-fin_1690594.

[8] DURAND-FOLCO, Jonathan et GUAY, Emanuel. L’écologie comme question politique : pistes de réflexion. Ricochet, 19 juillet 2017. Lien URL : https://ricochet.media/fr/1902/lecologie-comme-question-politique-pistes-de-reflexion.

[9] FAZEY, Ioan. Climate Change Transformation Requires a New Research Approach. Transformations Forum, 21 février 2018. Lien URL : https://www.transformationsforum.net/climate-change-transformation-requires-a-new-research-approach/.

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D’une impasse à une autre https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/dune-impasse-autre/ https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/dune-impasse-autre/#comments Tue, 21 Oct 2014 13:13:47 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=206 Le monde fait face à une crise écologique sans précédent : pollution des cours d’eau et des océans, réduction drastique des surfaces arables, destruction des forêts, épuisement des ressources minières, chute de la biodiversité, extinction majeure des espèces, explosion des cancers et des maladies de causes industrielles, pollution de l’air et, bien sûr, réchauffement climatique aux conséquences dramatiques annoncées. Seuls quelques obscurantistes osent aujourd’hui encore nier les publications scientifiques récurrentes qui prédisent un horizon des plus noirs pour les prochaines décennies. Cette somme ahurissante de connaissances ne semblent pourtant pas avoir réussi à nous aider à tirer le fameux « frein d’urgence[1] » du train de l’enfer dont parlait Walter Benjamin, aperçu au Québec le temps d’une explosion à Lac-Mégantic. L’Allemagne paraît être un des rares grands États industriels à accorder une importance relative à la question écologique. À plusieurs égards, elle fait figure de pionnière, en particulier en raison de son projet de transition énergétique (Energiewende). Entamée depuis déjà plusieurs années, cette transition frappe aujourd’hui une série de problèmes qui font dire à plusieurs, même au sein du gouvernement de Merkel, que le pays n’arrivera pas à atteindre les propres objectifs qu’il s’est fixés[2]. Mais au-delà de la question technique de l’inadéquation entre les moyens et les fins, il reste tout à fait légitime de se demander si ce virage énergétique vise juste, relativement à l’ampleur de la crise écologique qu’affronte l’humanité.

Depuis les années 70, une fraction du courant écologiste a développé une critique du productivisme (tant capitaliste que “socialiste”), faisant de la croissance économique la principale source des dangers pesant sur l’écologie et les sociétés humaines. Connue sous le nom du “mouvement de la décroissance” en France, cette perspective a aussi trouvé ses défenseurs de l’autre côté du Rhin dans diverses organisations qui, sans former un mouvement unique et centralisé, se reconnaissent souvent comme participant à la tendance de la Wachstumskritik (Critique de la croissance). En tant que perspective écologiste intégrant tant les questions sociales, économiques, technologiques et écologiques, la Wachstumskritik nous paraît être la ressource théorique la plus prometteuse pour saisir l’indéniable interdépendance dialectique des êtres humains et de leurs milieux. Nous porterons ici un regard critique sur la transition énergétique menée par l’État allemand faisant un libre usage[3] des principes et perspectives développés par la décroissance. Mais avant d’évaluer les finalités et les résultats de ce processus, nous proposerons une brève description de l’historique et des objectifs de l’Energiewende, de même qu’un rapide tour d’horizon des principales thèses générales de la Wachstumskritik.

Energiewende : historique et objectifs

La première politique nationale de transition énergétique remonte à l’an 2000, avec l’adoption de la Erneuebare Energie Gesetz (EEG) et la réforme de la loi portant sur les installations nucléaires, établie par un gouvernement de coalition alliant le SPD et les Verts. Après l’accident nucléaire de Tchernobyl de 1986, le projet de sortie du nucléaire (Atomausstieg), déjà porté par les Verts depuis les années 70, rallie progressivement les autres partis politiques[4]. La réforme de l’an 2000 prévoit l’abandon du nucléaire pour 2022. En 2002, le gouvernement CDU-FDP repousse la sortie du nucléaire à l’année 2036. En revanche, l’accident de la centrale de Fukushima en mars 2011 opère comme une réelle « pédagogie des catastrophes » : quelques semaines plus tard, Angela Merkel annonce le retour au calendrier de sortie initialement prévu (2022) et un arrêt immédiat des huit réacteurs les plus anciens[5].

La sortie du nucléaire et son remplacement par des énergies renouvelables constituent ainsi le pilier central de la transition énergétique du Bundesregierung[6]. La portion d’énergie produite à partir du Soleil, du vent, de la biomasse et de la géothermie devrait représenter en 2025 40 à 45 % de toute l’énergie produite, et atteindre même 55 à 60 % en 2035. L’énergie solaire et éolienne, sources les plus productrices des énergies renouvelables, ont toutefois le défaut d’être difficilement conservable. C’est pourquoi l’accélération de leur développement s’accompagne d’un programme de recherche financé par l’État fédéral visant à augmenter les capacités de conservation de l’énergie électrique. Toutefois, le plan prévoit aussi la construction de centrales électrique conventionnelles (au gaz et au charbon) pour contrer les pénuries hivernales possibles, mais surtout pour assurer la stabilité du réseau et contrer les trop grandes fluctuations, deux problèmes engendrés par la nature intermittente des énergies renouvelables[7] (le Soleil ne brille pas toujours, le vent ne souffle également pas sans interruption). L’État fédéral insiste surtout sur son engagement à améliorer l’efficience énergétique dans ces centrales grâce au principe de la cogénération (Kraft-Wärme-Kopplung), qui permet de récupérer une partie de la perte en chaleur engendrée par la production d’électricité[8] afin de chauffer des usines ou des habitations urbaines.

L’objectif général du plan vise, d’ici 2050, à réduire de 80 % les émissions de gaz à effet de serre[9] et de 50 % les besoins en énergie primaire (par rapport à 2008), c’est-à-dire en énergie provenant directement de sources naturelles (contrairement à l’électricité qui, en tant qu’énergie secondaire, exige de l’énergie primaire pour être produite). Étant donné que 40 % de l’énergie actuellement consommée en Allemagne est dévolue aux habitations, le plan prévoit un large programme d’isolation thermique et de rénovation des systèmes de chauffage. D’ici 2020, on prévoit que le besoin en chauffage des bâtiments devrait chuter de près de 20 %. Ultimement, on espère pouvoir faire en sorte que les maisons soient “klimaneutral”(neutre pour le climat) d’ici 2050, ce qui signifie qu’elles couvriraient leurs besoins seulement à partir d’énergies renouvelables.

Enfin, ce grand projet prévoit également la stimulation du marché de l’automobile électrique. D’ici 2020, au moins un million de voitures électriques devraient circuler dans les rues de l’Allemagne. Ce chiffre devrait atteindre 6 millions en 2030. Ce programme de mobilité électrique (Elektromobilität) comprend des incitatifs fiscaux et des subventions à la recherche et au développement (qui atteignaient près de 2 milliards d’euros en 2013)[10].

Pour financer le tout, la loi sur les énergies renouvelables impose une contribution pour chaque consommateur (EEG-Umlage) qui s’élève en 2014 à 6,34 centimes d’euros le kilowatt/heure.

Décroissance (Wachstumskritik)

Le terme “décroissance” est apparu pour la première fois en 1972 dans un rapport intitulé Halte à la croissance produit par le Club de Rome, un groupe de réflexion rassemblant des scientifiques, des économistes, des fonctionnaires et des industriels. En France, il est devenu un slogan politique – un « mot-obus » pour reprendre l’expression de Paul Ariès – à partir du tournant des années 2000 dans le but de critiquer l’obsession de la croissance pour la croissance. En tant que mouvement social, la décroissance a pris forme autour des luttes contre les voitures et la publicité (Casseurs de pub), et d’autres en faveur des coopératives alimentaires et du développement du réseau cycliste. À partir de 2004, ce mouvement a commencé à avoir de plus en plus d’écho dans la sphère publique grâce à la publication du journal éponyme La Décroissance, vendu aujourd’hui à près de 30 000 exemplaires[11]. Depuis lors, il est devenu une perspective théorique grandissante dans les institutions universitaires.

La thèse initiale de la décroissance est plutôt simple : une société de croissance pour la croissance (peu importe ce qui est produit) n’est pas souhaitable, parce qu’elle dépassera inévitablement la capacité de charge de la planète et se heurtera aux limites de la finitude de la biosphère[12]. Autrement dit, « une croissance infinie est incompatible avec une planète finie[13] ». Cette idée trouve notamment son fondement scientifique dans la théorie de la thermodynamique développé par Sardi Carnot au début du XIXe siècle. Selon la deuxième loi de la thermodynamique, les processus physico-chimiques ne peuvent être conçus seulement à l’aune d’une interprétation restreinte du principe de Lavoisier, qui veut que « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Il faudrait en effet prendre en compte le principe d’entropie qui stipule que toute transformation d’énergie en ses différentes formes (chaleur, mouvement, etc.) n’est pas totalement réversible. En termes thermodynamiques, on entendra souvent que toute matière organisée tend inéluctablement à la désorganisation (synonyme de haute entropie). Prenons le charbon, pour reprendre un exemple de Nicholas Georgescu-Roegen, économiste hétérodoxe qui a développé l’idée d’une bioéconomie visant à intégrer la thermodynamique au débat économique : du charbon représente de l’énergie libre (basse entropie) qui, une fois brûlée, se transmue en énergie liée, c’est-à-dire en chaleur, fumée, cendres dont l’éparpillement chaotique (haute entropie) n’autorise plus à retrouver complétement l’énergie initiale concentrée dans le charbon[14]. L’idée consiste surtout à dire qu’il y a une part d’irréversibilité dans n’importe quel processus de transformation de matière et d’énergie. Ceci a notamment pour conséquence de rendre impossible le recyclage intégral de la matière (il peut aussi simplement rendre le coût énergétique du recyclage plus grand que l’énergie et la matière retrouvées en bout de ligne). Ainsi, selon la décroissance, l’activité industrielle ne peut se faire qu’au détriment des écosystèmes qui constituent pour l’économie un “stock de ressources finies” ou qui, à tout le moins, se régénère à un rythme beaucoup plus lent que l’exploitation qui en est fait depuis le XIXe siècle[15]. La Wachstumskritik s’attarde ainsi à disqualifier tout discours économique qui prétend pouvoir découpler (Entkopplung) la croissance économique de ses impacts écologiques. C’est pourquoi la décroissance ne se limite pas à critiquer le capitalisme productiviste[16] dans sa version sauvage et pétrolière et s’en prend également à ses alliés objectifs qui se masquent derrière un certain écologisme, ce qu’il est convenu d’appeler de nos jours la “croissance verte” ou le “développement durable”. Pour Serge Latouche, cette dernière expression doit être considérée ni plus ni moins que comme un oxymore : « Croire qu’on parviendra sans effort, sans douleur, et en gagnant de l’argent de surcroît, à établir une compatibilité entre le système industriel productiviste et les équilibres naturels, en se fiant seulement aux innovations technologiques ou en recourant à de simples correctifs au niveau des investissements, est un mythe[17]. » Remarquons au passage que la décroissance insiste sur une compréhension globale et dialectique de la nature, qui ne réduit pas les problèmes écologiques à la seule question du réchauffement climatique. Il serait en effet absurde de tenter de régler le problème du réchauffement climatique en ne réduisant pas le rythme de production et de consommation globale de l’humanité, puisque cela ne ferait que déplacer la pression économique sur d’autres ressources, qui pour plusieurs s’épuisent déjà (eau douce, forêts, minerais, etc.).

Mais la croissance économique comme finalité sociale et politique de nos sociétés contemporaines serait problématique aux yeux de la décroissance même si des ressources naturelles infinies étaient disponibles. Le projet de la décroissance, bien que multiforme, est généralement indissociable de perspectives sur la vie bonne, la justice et la démocratie. Porter attention à l’épuisement des ressources sans souci pour la justice sociale risque de mener à des solutions de type éco-fasciste, c’est-à-dire anti-démocratique et/ou anti-immigration. De la même façon, se focaliser sur la justice sociale sans prendre en compte le problème de la vie bonne peut faire l’impasse sur la question du délitement du lien social[18] et favoriser la résolution des problèmes uniquement par des moyens techniques et économiques[19].

Ainsi, au-delà de la seule dimension écologique, la décroissance s’en prend aux affres sociaux découlant du fétichisme de la croissance économique. Inspiré par les travaux de l’anthropologue Marcel Mauss et son fils spirituel le groupe intellectuel MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales), la décroissance remet en question la thèse de l’homo œconomicus, selon laquelle nous serions naturellement des calculateurs économiques rationnels qui n’auraient d’autres motivations que de maximiser leur utilité individuelle[20]. Pour reprendre l’expression de Polanyi[21], la décroissance cherche à ré-encastrer (re-embedded) l’économie dans la nature, mais aussi dans la société. Il faudrait replacer « l’économie à sa juste place dans l’échelle de valeurs : un moyen[22] ». À l’inverse, l’idéologie de la croissance tendrait entre autres à accroître l’anomie sociale et à créer une instabilité et une insécurité propice à la multiplication des burn-out et des dépressions[23].

Contrairement au développement durable qui pense pouvoir régler les problèmes écologiques en misant uniquement sur les innovations technologiques et l’efficience énergétique, la décroissance pense que la sortie des contradictions sociales et écologiques dans lesquelles nous sommes empêtrées exigent une « décolonisation de l’imaginaire », soit un changement culturel radical. Notamment, il paraît impératif « de découpler et de déconnecter l’amélioration de la situation des particuliers de l’élévation de la production matérielle, autrement dit de faire décroître le “bien-avoir” statistique pour améliorer le bien-être vécu[24] ». Il s’agit de trouver une façon de consommer moins pour vivre mieux, non seulement pour des raisons écologiques aujourd’hui évidentes (et d’autant plus claires étant donné le problème de l’entropie), mais aussi pour des raisons de justice sociale globale, dans la mesure où la sur-consommation des pays occidentaux repose sur une sous-consommation, pour ne pas dire la misère et l’exploitation, des pays de la périphérie (et des classes populaires de chaque pays[25]). La décroissance se veut en quelque sorte la version sociale et politique de l’idée de Gandhi selon laquelle il nous faut vivre plus simplement pour que les autres puissent tout simplement vivre. Il ne faut pas oublier que toute exploitation de la nature est toujours aussi exploitation de certains humains sur d’autres, puisqu’après tout, nous ne sommes qu’une « partie de la nature » (Spinoza, Marx).

La critique du développement durable et des solutions qui ne visent que l’efficience énergétique ne relève pas de la simple croyance. Elle est entre autres appuyée par la théorie de l’effet rebond développé par l’économiste Stanley Jevons dans The Coal Question[26]. Jevons observait déjà que dans l’industrie du fer du XIXe siècle, les gains d’efficience des machines utilisant du charbon ne réduisaient pas la consommation globale de charbon, bien au contraire, mais l’augmentait dramatiquement (en raison de l’augmentation de la demande de fer engendrée par la chute de son prix). L’effet rebond définit, dans une société productiviste, « l’augmentation de consommation liée à la réduction des limites à l’utilisation d’une technologie, ces limites pouvant être monétaires, temporelles, sociales, physiques, liées à l’effort, au danger, à l’organisation[27] ». Par exemple, l’introduction aux Etats-Unis de voitures moins énergivores dans les années 70 n’a pas réduit la demande en essence, car le gain d’efficience a été travesti par l’augmentation des trajets en voiture et la multiplication par deux des voitures sur la route (effet rebond direct). De la même façon, les innovations technologiques dans la réfrigération ont annulées l’amélioration de l’efficience énergétique par la production de plus de réfrigérateurs et de surcroît plus grands[28]. Ou encore, en économisant sur la facture d’électricité par l’utilisation d’ampoules dites “éco-énergétiques”[29], on peut utiliser l’argent épargné pour s’acheter un billet d’avion (effet rebond indirect), transformant dès lors l’efficience énergétique en désastre écologique. Par contre, Jevons, attaché au paradigme néoclassique de l’économie politique, ne pouvait trouver d’autres explications au paradoxe qu’il a identifié que les comportements individuels et la croissance démographique (dans une perspective malthusienne). Or, il semble difficile de comprendre sérieusement les ressorts de l’effet rebond sans la mettre en relation avec les acquis de la théorie sociale marxienne du capitalisme[30], comme régime d’accumulation qui poursuit la croissance pour elle-même[31].

Les moyens concrets pour atteindre une société post-croissance (Postwachstumökonomie) sont variés et font encore l’objet de nombreux débats. Cela s’explique entre autres par le fait que la décroissance se veut d’abord une perspective critique qui laisse ouverte aux variations les concrétisations de son projet politique, en respect pour les diverses sociétés et leur particularité historico-géographiques[32].

Ce que la Wachstumskritik peut nous dire de l’Energiewende

Problème de l’approche sectorielle

Les objectifs de l’Energiewende paraissent au premier regard tout à fait ambitieux et impressionnent relativement à l’inaction de la plupart des pays occidentaux. En revanche, ils souffrent de graves lacunes et se butent déjà à de nombreuses impasses.

Selon Niko Paech, chercheur allemand qui œuvre au sein de la Wachstumskritik, cette politique énergétique seule ne peut sérieusement espérer nous sauver de la catastrophe climatique, en raison de son approche axée sur une série de mesures particulières. Il rappelle qu’il n’y a aucune technologie, aucun objet, ni aucun agir individuel qui soit en soi “respectueux du climat” (klimafreundlich). Seul un “style de vie global” peut être jugé tel. Selon ses estimations, nous aurions à notre disposition, en tant qu’humanité, 750 milliards de tonnes d’équivalents CO2 pour notre consommation (générale) d’ici 2050. Avec une population d’environ 7 milliards d’êtres humains (qui sera assurément plus élevée dans l’avenir), cela limiterait notre consommation individuelle à 2,7 tonnes de CO2 par année. Seul le respect de cet objectif global peut assurer la préservation minimale du climat et une justice globale dans la consommation des ressources[33]. Les objectifs sectoriels de l’Energiewende peuvent bien paraître prometteurs, mais en n’intégrant pas une perspective générale sur l’empreinte écologique, ils ne seront que d’un secours bien maigre. À titre d’exemple, notons que la question du transport aérien ne fait pas du tout partie de la politique nationale, alors qu’il suffit d’un seul voyage Berlin-New-York pour épuiser la consommation annuelle raisonnable et même s’endetter pour l’année suivante (environ 4,2 tonnes de CO2). Dans le cas du transport aérien, il n’existe aucune solution “verte”, outre la réduction nominale[34]. De la même façon, le plan ne prévoit aucune mesure pour la circulation des camions et des bateaux, ni quant aux ressources fossiles utilisées dans l’industrie agricole ou encore relativement à l’énergie exigée dans la production des biens de consommation. De surcroît, le plan ne comprend aucune mesure concernant la préservation des milieux naturels.

Augmentation de la consommation de charbon : l’impasse du marché

Un des premiers effets pervers de ce virage énergétique se fait d’ailleurs déjà sentir. En 2012, le pays a augmenté ses émissions de CO2 de 2 %, une première depuis plusieurs années, en raison du retour du charbon. Contrairement au Québec, la production énergétique allemande est entièrement privée. Les grandes compagnies électriques du pays (RWE, E.ON, Vattenfall, EnBW), faisant face à une crise de leurs profits due à l’augmentation du prix du gaz sur le marché, ont alors misé sur le charbon, énergie peu chère mais très polluante[35]. Tandis que l’arrêt accéléré du nucléaire a été compensé par le développement des énergies renouvelables (panneaux photovoltaïques et éoliennes), la baisse de la consommation de gaz a été compensé par une augmentation du recours aux centrales au charbon, phénomène s’expliquant par la multiplication par deux du prix du gaz en Europe entre 2005 et 2012, parallèlement à une chute de 40 % du prix du charbon entre 2011 et 2013[36].

Cette contradiction dans le plan du gouvernement témoigne pour lui-même de l’immense incertitude de tout projet reposant sur les mécanismes du marché. Ne possédant pas de contrôle direct sur la production d’électricité, le Bundesriegierung favorise la production d’énergie renouvelable par des subventions, mais ne dispose d’aucun pouvoir pour empêcher le retour d’une énergie extrêmement sale qui annule globalement ses autres efforts pour tenter d’assumer une part de sa responsabilité écologique. L’allocation des ressources par le marché prétend à la “rationalité économique” (préservation et augmentation des profits, avec son lot d’inégalités), mais plonge plutôt à nouveau l’Allemagne dans l’irrationalité écologique[37]. Dans le même ordre d’idée, si le pays peut se vanter d’avoir réduit de 15,5 % sa consommation interne d’électricité entre 2010 et 2013, cette réduction a été entièrement compensé par une augmentation des exportations (16,1%)[38]. Dans un mode de production qui repose sur « la valorisation de la valeur[39] », aucune corporation privée ne peut réduire son rythme de production, son chiffre d’affaires et ses profits sans risquer sa propre extinction. Sans une propriété publique qui, au nom de l’intérêt supérieur du bien commun que représente la préservation de la vie humaine sur Terre, pourrait assumer les risques et les pertes économiques découlant de telles politiques énergétiques, il paraît difficile[40], voire illusoire, d’espérer que les corporations se contraignent elles-mêmes à une réduction de leurs activités, tandis que leur seule finalité – augmenter toujours davantage les dividendes de leurs actionnaires – est radicalement abstraite de tout conservatisme ontologique[41].

L’effet rebond comme politique ?

La politique énergétique allemande s’inscrit dans la perspective du développement durable. Selon cette nébuleuse dont toute entreprise est aujourd’hui partie prenante – y compris l’industrie pétrolière qui ne recule devant aucun paradoxe – l’économie est mise sur un même pied d’égalité avec la société et l’écologie, comme s’il s’agissait de trois sphères distinctes dont il faudrait optimiser la rencontre dans un diagramme de Venne. Ainsi, le plan gouvernemental cherche à assurer l’augmentation du pouvoir d’achat par ce virage énergétique, ce qui permettrait de satisfaire les attentes économiques tout comme les attentes “sociales”. Outre le fait qu’il soit réducteur de considérer les attentes sociales en termes de consommation marchande, il semble tout à fait inconséquent de poursuivre un tel objectif, puisque cette augmentation de la consommation marchande sera inséparable d’une augmentation de la charge humaine sur les écosystèmes. Du point de vue des seules finalités, il paraît donc tout à fait surprenant que l’effet rebond soit à demi-mot l’effet attendu de la politique : en réduisant la consommation d’énergie, on espère permettre une augmentation de la consommation de biens, transférant le problème de certaines ressources vers d’autres tout autant limités. Pour la Wachstumskritik, la solution à cette impasse ne peut résider que dans une diminution générale de la production et de la consommation marchande. Comme le suggère Niko Paech, cela exigerait une réduction du temps de travail salarié afin de libérer du temps pour l’économie vernaculaire (non-marchande), soit le réinvestissement de moyens d’autoproduction (nourriture, artisanats, vêtements, etc.) à un niveau local. Un virage énergétique réellement intégratif ne devrait donc pas succomber à la pensée magique du prométhéisme ou de la technophilie, mais prendre à bras le corps la nécessité d’un changement certes technique (pour améliorer l’efficience et la consistance, c’est-à-dire la recherche d’énergie renouvelable), mais aussi culturel (en favorisant la frugalité et la subsistance locale). Seul une telle politique pourrait être en mesure de contrer le phénomène de l’effet rebond.

Les énergies renouvelables sont elles vraiment “vertes” ?

Enfin, il est plutôt douteux que les énergies renouvelables réussissent à suffire à la demande en raison de leur nature même. De fait, les sources d’énergies alternatives font difficilement concurrence au charbon et au pétrole, précisément parce que ce sont ces sources (eau, vent, bois) que le charbon et le pétrole ont remplacées au XIXe siècle, en vertu de leur supériorité sur le plan de l’accessibilité, de la transportabilité, de la polyvalence, de la commodité et de la valeur énergétique[42]. Le gouvernement allemand le reconnaît d’ailleurs lui-même. Mais au lieu de considérer l’idée de réduire la demande, il préfère compenser les désavantages des énergies renouvelables par du charbon et du gaz, évitant de ce fait de remettre en question le rythme et les normes de production et de consommation.

En raison du problème de l’intermittence, selon les calculs de Ted Trainer, l’énergie éolienne ne pourra à terme pas représenter plus de 25 % de la demande totale d’électricité, proportion équivalente pour les panneaux photovoltaïques[43]. Il faut aussi prendre en compte les importantes pertes pour le transport de l’électricité (quasi-nul pour le pétrole), évaluée à près de 10 %, ainsi que toute l’énergie emmagasinée (exigée pour la production) dans les panneaux et les éoliennes. Relativement à sa durée de vie totale, le coût énergétique d’un panneau solaire varierait en effet de 20 à 50 % selon les estimations[44]. Quant à la production d’électricité par biomasse, qui pourrait compenser les périodes d’intermittence des deux autres sources, son potentiel est évalué par l’Union Européenne à seulement 13 % du total de l’énergie primaire en 2020. Si tout ce potentiel était utilisé pour générer de l’électricité, l’Europe devrait être en mesure de combler les problèmes d’approvisionnements des énergies renouvelables, mais il ne resterait alors plus de biomasse pour compenser le reste de la demande actuelle en énergie non-électrique (gaz, pétrole, charbon), qui représente sur le continent plus de 80 % de toute l’énergie consommée[45]. À partir de ces estimations, il paraît plus évident que le problème des changements climatiques ne pourra être réglé par le seul développement des énergies renouvelables et exigera une réduction importante de la consommation nette d’énergie. L’État allemand a le mérite d’avoir à tout le moins partiellement prise en compte cette leçon, puisque, comme nous l’avons vu, il cherche à réduire de 50 % la consommation d’énergie primaire.

Mais au-delà de la question énergétique, toute la dimension relative à la production des supports matériels des énergies renouvelables ne peut être évacuée. Il convient en effet de rappeler que les éoliennes sont constituées à 80 % d’acier et à 3 % de cuivre, deux minerais pour lesquels l’Europe est largement dépendante de l’Amérique latine. Sans compter le transport maritime nécessaire aux déplacements de ces ressources, l’extraction de ces métaux exige d’importantes quantités d’eau, pollue bien souvent les terres et emploie des travailleurs dans des conditions de sécurité précaires, pour ne pas dire tout simplement mortelles[46]. Mais surtout, le système électromagnétique des éoliennes est composé de terres rares (néodyme, dysprosium), tout comme les cellules photovoltaïques (gallium, indium, sélénium, germanium) et le moteur des voitures électriques[47]. Or, il se trouve que l’extraction du néodyme aurait des conséquences désastreuses pour l’écologie et la santé des travailleurs, exigeant l’usage de puissants et nombreux solvants et acides, en plus d’importantes quantités d’eau et d’énergie. En Chine, premier producteur de néodyme (et de terres rares en général), on a observé le rejet de nombreux déchets toxiques, d’uranium et de thorium radioactifs. Ces matériaux contaminent les nappes phréatiques, la faune et la flore. Les cas de maladies graves et de cancers se multiplient d’ailleurs à proximité des mines dans la province de Baotou, au nord de la Chine[48]. Le désastre écologique provoquée par l’extraction des terres rares ne fait d’ailleurs pas frémir d’un poil le gouvernement du Québec : son exploitation est un des axes stratégiques central de la politique minière du Plan Nord[49]. Enfin, tout comme le pétrole, cette ressource devrait aussi connaître bientôt son peak : un rapport du Centre commun de recherche européen soulignait déjà en 2013 le risque de pénurie de dysprosium et de néodyme[50].

Dans la perspective de la Wachstumskritik, il conviendrait peut-être, d’un point de vue rhétorique, d’appeler à mettre fin à l’utilisation de l’hypocrite expression énergie “verte” pour parler des éoliennes et des panneaux solaires. Il serait plus juste de dire qu’il s’agit d’énergie “moins sale” ou “moins polluante”[51].

Voitures électriques : préserver la civilisation de l’automobile

L’automobile a joué un rôle crucial dans l’histoire du XXe siècle, à tel point qu’elle en a constitué le principal moteur de croissance. L’expansion de la production automobile, le développement du réseau autoroutier, l’exploitation mondialisé du pétrole, la destruction des alternatives de transport – en particulier en Amérique du Nord (tramway, trains), et le développement des banlieues font en sorte qu’il n’est pas exagéré de soutenir que la domination automobile se trouve au cœur du régime de production et de consommation du dernier siècle, qui a soutenu et qui soutient encore le procès d’accumulation capitaliste[52]. À ce titre, l’industrie automobile allemande (Mercedes-Benz, BMW, Porsche, VW) constitue un des piliers de l’économie nationale, qui, rappelons-le, reste la première puissance économique d’Europe. Les importantes subventions à la recherche dédiées au développement des voitures électriques, de même que les réductions fiscales accordées aux acheteurs, représentent un clair soutien de l’État à la réduction de la consommation de pétrole, mais surtout la consolidation du régime d’accumulation fondé sur l’automobile et le positionnement stratégique de l’industrie allemande dans la concurrence internationale pour le marché de l’automobile électrique. L’État allemand fait par là l’impasse sur les vastes conséquences écologiques et sociales de la civilisation de la voiture : étalement urbain, segmentation du tissu urbain, accidents de la route, réduction des surfaces arables, destruction de milieux humides et de forêts, avec les conséquences que l’on connaît sur la faune. De même, comme nous l’avons déjà fait remarquer, la production des moteurs électrique exige une grande quantité des polluantes terres rares et de lithium. Dans le cas de ce dernier minerai, l’essentiel de l’extraction provient du triangle Argentine, Bolivie, Chili (85 % des réserves mondiales) et n’est que rarement réalisée en accord avec les populations locales, notamment en raison des conséquences écologiques[53]. Le « carbocentrisme » de cette politique masque donc les intérêts économiques nationaux et les dégâts écologiques et sociaux du modèle de l’automobile lui-même.

Justice sociale : les pauvres paient encore la facture

Pour terminer ce tour d’horizon, on ne peut passer à côté de la question sociale soulevée par ce virage énergétique. Les investissements massifs dans les énergies renouvelables n’ont pas été sans conséquence pour les consommateurs. La loi (EEG[54]) prévoit en effet que toute installation produisant de l’électricité renouvelable sera obligatoirement raccordée au réseau. Les producteurs – entreprises ou particuliers – bénéficient alors d’un prix de rachat au-dessus du prix du marché, entraînant un surcoût réparti sur tous les consommateurs (EEG-Umlage). La facture d’électricité des Allemands, 90 % plus élevée que celle des français, a alors presque doublé en valeur nominale entre 2001 et 2014[55]. En 2013, la surcharge pour un foyer de trois personnes s’élevait à 185 euros par année; en 2014, elle devrait être de 250 euros[56]. Alors qu’Angela Merkel avait promis en 2011 une contribution de 3,5 centimes d’euros le kilowatt/heure, elle atteint aujourd’hui 6,34 centimes d’euros. Selon une étude du Institutes der Deutschen Wirtschaft, cette contribution agirait comme une taxe régressive : les foyers pauvres paieraient jusqu’à dix fois plus que les riches, relativement à la somme de leur revenu disponible[57]. L’inégalité dans la répartition des coûts s’observe également entre les grandes entreprises et les particuliers. Sous prétexte de préserver la “compétitivité du marché allemand”, l’État fédéral octroie des exemptions substantielles aux grandes entreprises. Tandis qu’elles consomment 18 % de l’électricité du pays, elles n’assumeraient que 0,3 % des coûts du virage énergétique, faisant reposer le prix de cette politique sur les épaules des particuliers et des petites et moyennes entreprises[58]. Encore une fois, il semble que l’Energiewende pêche par absence de cohérence : tandis qu’on demande aux foyers de consommer moins d’énergie, on demande un plus grand effort aux foyers les plus pauvres d’une transition pour laquelle les grandes entreprises peuvent se laver les mains.

Conclusion

En se lançant dans cette transition, l’Allemagne a cherché à assumer un position de chef de file dans la responsabilité face aux défis écologiques[59]. Elle a pris finalement la décision de sortir du nucléaire[60], même si elle va devoir vivre avec les risques nucléaires des pays avoisinants, puisque bien sûr, les nuages radioactifs n’ont pas besoin de passeport pour traverser les frontières. Mais comme nous l’avons suggéré avec cette critique à partir de la décroissance, le plan allemand se berce d’illusions s’il pense véritablement prendre au sérieux l’ampleur de la catastrophe qui nous arrive. Pour abuser quelque peu du langage des économistes néoclassiques, nous serions en droit de parler ici, à l’échelle du pays, d’une double forme d’externalités négatives : non seulement le virage énergétique se réalise grâce à une substitution de la charge écologique sur certaines ressources (pétrole, nucléaire) vers d’autres ressources (charbon, terres rares et autres minerais), mais de surcroît il ne s’opère que grâce à une délocalisation de la pollution, par un transfert des lieux de production vers d’autres pays. Mais cette délocalisation reste évidemment toute relative, puisque, dans le cas du réchauffement climatique, tous les pays sont pris dans le même bateau. Enfin, ce plan se réalise sur le dos des foyers les plus pauvres, débarrassant les plus gros pollueurs du souci de transformer leurs normes de production. Les critiques de la décroissance peuvent paraître sévères et exigeantes face à ce plan bien intentionné. En réalité, elles sont seulement à la hauteur des exigences de la survie de la seule humanité qui mérite encore d’être vécue.

 

[1] « Marx avait dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire mondiale. Mais peut-être les choses se présentent-elles tout autrement. Il se peut que les révolutions soient l’acte, par lequel l’humanité qui voyage dans ce train, tire le frein d’urgence. » Walter Benjamin, Gesammelte Schriften, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1986, I, 3, p. 1232.

[2] Fritz Vorholz, « Deutschland patzt bei der Energiewende », Zeit Online, 14 juillet 2014, http://www.zeit.de/wirtschaft/2014-07/energiewende-deutschland-klima, [17 septembre 2014].

[3] Certains des éléments de critique ont déjà été développés par la Wachstumskritik, tandis que d’autres sont le fruit de nos propres analyses. Enfin, l’inflexion marxienne de notre texte reflète plus notre interprétation propre de la décroissance qu’une position explicitement assumée par les tenants de ce mouvement. À notre avis, il n’y a pas d’opposition radicale de principe entre la pensée de Marx et la décroissance, bien au contraire.

[4] La menace nucléaire (civile et militaire) pèse si fort sur les esprits en Allemagne après la catastrophe de Tchernobyl que le philosophe et militant Günther Anders en vient même à prôner une « légitime défense » violente, appelant à « détruire la menace en menaçant les destructeurs », justifiée par « l’état d’urgence » de la situation historique fragile de l’humanité. « Seuls les illuminés surestiment la force de la raison. La première tâche qui incombe au rationalisme, c’est de ne se faire aucune illusion sur la force de la raison, sur sa force de conviction. C’est pour cela que j’aboutis toujours à la même conclusion. La non-violence ne vaut rien contre la violence. » Günther Anders, La violence : oui ou non, un discussion nécessaire, Paris, Éditions Fario, 2014, p. 87.

[5] Marine Girardé, Pierre Musseau et Christophe Schramm, « La transition énergétique allemande », http://www.tnova.fr/note/la-transition-nerg-tique-allemande, [5 septembre 2014].

[6] NDLR : Le gouvernement fédéral d’Allemagne.

[7] En effet, des fluctuations dans l’alimentation des grandes industries peuvent occasionner des bris de machines et des arrêts de production aux conséquences économiques désastreuses.

[8] Selon Serge Latouche, deux tiers de l’énergie produite dans les centrales thermoélectriques est perdu en chaleur. Serge Latouche, Le pari de la décroissance, Paris, Fayard, 2006, p. 227.

[9] Marine Girardé, Pierre Musseau et Christophe Schramm, « La transition énergétique allemande », Terra Nova, 26 juin 2014, 20 pages.

[10] Les données sont tirées directement de l’État fédéral allemand : Bundesregierung, « Energiewende, Maßnahmen im Überblick », http://www.bundesregierung.de/Content/DE/StatischeSeiten/Breg/Energiekonzept/0-Buehne/ma%C3%9Fnahmen-im-ueberblick.html, [10 septembre 2014].

[11] Frederico Demaria et al., « What is degrowth? from an activist slogan to a social movement », Environmental Values 22, no. 2 (2013): p.195.

[12] Latouche, Le pari de la décroissance, op. cit., p.38.

[13] Ibid., p.41.

[14] Nicholas Georgescu-Roegen, La décroissance, Entropie, écologie, économie, Classiques des sciences sociales de l’UQAC, http://dx.doi.org/doi:10.1522/cla.gen.dec, [17 septembre 2014], p. 43.

[15] À propos de la contradiction écologique découlant de l’accélération sociale propre à la modernité et à la post-modernité, voir : Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, trad. par Didier Renault, Paris, La Découverte, 2010.

[16] Au sens strict, l’expression « capitalisme productiviste » constitue un pléonasme au regard de l’analyse classique du capitalisme par Marx. Autrement dit, il fait partie de l’essence même du capitalisme d’être alimenté par une logique productiviste en raison de sa constitution par la loi de la valeur abstraite, caractère assurément plus essentiel que la question de la propriété privée des moyens de production. Cette perspective permet entre autre de faire une lecture critique du bilan des expériences dites du “socialisme réellement existant”. À ce propos, voir : Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale : une réinterprétation de la théorie critique de Marx, trad. par Olivier Galtier et Luc Mercier, Paris, Mille et une nuits, 2009. Nous nous opposons ainsi à la lecture de Serge Latouche selon laquelle « remettre en cause la société de croissance implique de remettre en cause le capitalisme, tandis que l’inverse ne va pas de soi » (Latouche, Le pari de la décroissance, p. 183.), dans la mesure où les deux phénomènes nous paraissent indissociables réellement.

[17] Latouche, Le pari de la décroissance, op. cit., p. 119.

[18] Dès 1893, Émile Durkheim remarquait que le progrès des sciences, de l’industrie et la croissance de la richesse, loin de mener vers le bonheur, constituait plutôt un facteur d’anomie sociale pouvant mener jusqu’au suicide et au crime. Cité dans : Le pari de la décroissance, p. 72.

[19] Demaria et al., « What is degrowth? From an activist slogan to a social movement », : p. 206-207.

[20] Selon Dardot et Laval inspirés par les travaux de Foucault, l’homo œconomicus ne devrait pas être seulement entendu comme une thèse d’anthropologie philosophique, mais plus essentiellement comme un projet politique aux sources même du néolibéralisme. Plutôt que de décrire l’être humain tel qu’il est, la thèse de l’homo œconomicus décrirait plutôt comment il devrait-être, servant de matrice à une gouvernementalité néolibérale (et totalitaire) qui tendrait à produire son propre homme nouveau. Voir : Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde : essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2009. Et Jean Vioulac, La logique totalitaire : essai sur la crise de l’Occident, Paris, Presses universitaires de France, 2013.

[21] Karl Polanyi, The great transformation : the political and economic origins of our time, Boston, MA, Beacon Press, 2001.

[22] Vincent Cheynet, Le choc de la décroissance, Paris, Éditions du Seuil, 2008, p. 22.

[23] Selon Niko Paech, la consommation d’anti-dépresseurs en Allemagne aurait doublé dans les dix dernières années (Niko Paech, « Zwischen technischem und kulturellem Wandel: Elemente einer integrativen Energiewende », Bremen, Carl von Ossietzky Universität Oldenburg, http://mlecture.uni-bremen.de/ml/index.php?option=com_mlplayer&template=ml2&mlid=2619, [15 septembre 2014].). La croissance économique a tout prix n’exige donc pas seulement une consommation d’énergie et de matière à une vitesse non-renouvelable de la nature externe, mais commande aussi une dépense d’énergie de notre nature interne, de notre énergie libidinale, à un rythme qui dépasse la capacité des sujets à reconstituer leur équilibre psychique par leurs propres moyens.

[24] Latouche, Le pari de la décroissance, op. cit., p. 87.

[25] Comme le souligne Niko Paech, dans les pays en développement, particulièrement en Afrique et en Amérique latine, on assiste bien à la création d’une nouvelle classe moyenne, mais au même moment les pauvres deviennent de plus en plus pauvres. La distribution de la croissance en vertu de la thèse du trickle-down effect se révèlerait ainsi un mythe, puisqu’on assiste surtout à la création d’une nouvelle élite financière déracinée (over-class), la croissance reposant pour l’essentiel sur des processus d’appropriation par dépossession (la fameuse « accumulation primitive » du Capital dont parlait Marx, réactualisée dans les travaux de David Harvey). Voir : Paech, « Zwischen technischem und kulturellem Wandel : Elemente einer integrativen Energiewende ».

[26] David Owen, Vert paradoxe : le piège des solutions écoénergétiques, Montréal, Écosociété, 2013, p. 92.

[27] François Schneider, « L’effet rebond », L’Écologiste, vol. 4, no 3, 2003, p. 45.

[28] John Bellamy Foster, Ecology against Capitalism, Monthly Review Press, New York, 2002, p. 95.

[29] Notons au passage qu’il n’est pas assuré que ces ampoules aient réellement une durée de vie plus grande que celle des ampoules produites au début du XXe siècle (mais cela reste pour l’essentiel un secret industriel…). Cette problématique de la durabilité renvoie directement à la dynamique capitaliste qui a trouvé dans l’obsolescence programmée une façon de « ramener la guerre à la maison » grâce à des produits industriels qui comme des bombes sont voués à un usage unique ou de très courte durée.

[30] Dans une perspective alternative, qui intègre l’analyse marxienne, Harmut Rosa, dans sa théorie critique de l’accélération sociale, nous paraît offrir une explication multifactorielle du cercle vicieux de l’effet rebond, qu’il comprend plutôt dans les termes d’une « combinaison de croissance et d’accélération ». Hartmut Rosa, Accélération une critique sociale du temps, p. 92.

[31] Ecology against Capitalism, op. cit., p. 95-96. La spécificité du capitalisme ne se trouve pas dans le rapport de classes, puisque les précédentes sociétés étaient également traversées par des rapports de classes qui forçaient la production d’un surplus par les dominés. Il se trouve plutôt dans la nature même de ce surplus en tant que sur-valeur (plus-value, Mehrwert), ce qui a eu pour implication de rendre autoréférentielle l’exigence de surplus, soit d’abstraire complètement cet objectif de considérations sociales, culturelles ou subjectives encore inscrites dans les limites de la vie humaine. L’impératif de faire du « plus ! » simplement pour faire « plus de plus » est la loi consusbtantielle du capitalisme, qui peut ainsi être défini comme « usine à faire du plus » (Plusmarcherei) (Karl Marx, Le Capital, livre premier, trad. par Jean-Pierre Lefebvre, Paris, PUF, 1993, p. 693). C’est pourquoi Dardot et Laval proposait récemment de retraduire le terme marxien de Mehrwert, emprunté à l’anglais surplus value de l’économiste Thompson, par plus-de-valeur qui permet de mieux exprimer l’exigence d’un toujours plus-de-travail, toujours plus-de-temps-de-travail et toujours plus-de-produits. (Christian Laval et Pierre Dardot, Marx, prénom : Karl, Paris, Gallimard, 2012, p. 78.) Relevons tout de même que John Bellamy Foster refuse de s’inscrire dans le courant de la décroissance, préférant plutôt développer un éco-marxisme ou l’idée d’une « dé-accumulation » afin de recentrer la critique écologiste sur la question des contradictions du capitalisme. Pour une critique marxiste (plutôt faible et non incompatible) de la décroissance, voir : John Bellamy Foster, « Capitalism and Degrowth : An impossibility Theorem » dans Monthly Review, vol. 62, no 8, janvier 2011, http://monthlyreview.org/2011/01/01/capitalism-and-degrowth-an-impossibility-theorem/#fn10, (page consultée le 19 octobre 2014).

[32] En guise d’exemple, voici ce que propose notamment Serge Latouche : 1) retrouver une empreinte écologique égale ou inférieure à une planète (production matérielle équivalente à celle des années 60-70); 2) Internaliser les coûts de transport; 3) Relocaliser les activités; 4) Restaurer l’agriculture paysanne; 5) Transformer les gains de productivité en réduction du temps de travail et en création d’emplois; 6) Impulser la production de biens relationnels; 7) Réduire le gaspillage d’énergie d’un facteur 4; 8) Pénaliser fortement les dépenses de publicité; 9) Décréter un moratoire sur l’innovation technologique, faire un bilan sérieux et réorienter la recherche scientifique et technique en fonction des aspirations nouvelles. (Latouche, Le pari de la décroissance, p 261-262.)

[33] Paech, « Zwischen technischem und kulturellem Wandel: Elemente einer integrativen Energiewende ».

[34] Il n’est pas impossible (quoique encore douteux) qu’une énergie de remplacement soit développée pour le transport aérien, mais selon Xavier Montagne, directeur adjoint à la Direction scientifique de l’IFP (Institut français du pétrole), cela ne sera pas possible avant une vingtaine d’année, ce qui sera déjà bien tard relativement à la tendance qui veut que nous dépassions le seuil dramatique de 400 ppm de CO2 dans l’atmosphère d’ici 2017, soit le seuil à partir duquel les scientifiques prévoient un réchauffement climatique supérieur à 2°C, avec toutes les conséquences extrêmes qui s’en suivront (Xavier Montagne, « Quelles alternatives au pétrole dans le transport aérien », L’Express, L’Expansion, http://energie.lexpansion.com/energies-fossiles/quelles-alternatives-au-petrole-dans-le-transport-aerien-_a-31-332.html, [16 septembre 2014].). De même, il est fort douteux que cette nouvelle énergie soit elle-même sans impact pour le climat, sans compter la consommation d’énergie nécessaire à la seule production et destruction des avions eux-mêmes.

[35] Cécile Boutelet, « Les effets pervers de la transition énergétique en Allemagne », Le Monde, 23 août 2013, http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/08/23/les-effets-pervers-de-la-sortie-du-nucleaire-en-allemagne_3465437_3234.html, [16 septembre 2014].

[36] Girardé, Musseau et Schramm, « La transition énergétique allemande », op. cit. Notons au passage que la Bourse du carbone a été incapable de juguler ce problème : selon l’institut Terra Nova, il faudrait que la tonne de CO2 soit de 45 à 50 euros plutôt que des 5 euros actuels pour rendre “compétitif” le prix du gaz relativement à celui du charbon.

[37] Le complexe industriel de Cuxhaven, au bord de la Mer du Nord, est un autre exemple significatif des impasses du marché relativement aux énergies renouvelables. Selon les militants des Verts de la région, près de 200 millions d’euros ont été investis par le Bundesriegierung dans cette petite ville afin d’attirer les investisseurs privés pour le développement des éoliennes offshores. Or, il se trouve que très peu d’investisseurs répondent à l’appel, préférant s’installer sur les côtes de Grande-Bretagne où le prix de l’électricité leur garantit de plus grands profits.

[38] Girardé, Musseau et Schramm, « La transition énergétique allemande », op. cit. L’Allemagne serait d’ailleurs un exportateur net d’électricité depuis 2003 (Patrick Graichen et Christian Redl, « The German Energiewende and its Climate Paradox », Berlin, Agora Energiewende, 2014, p. 9.)

[39]Karl Marx, Le Capital, livre premier, trad. par Jean-Pierre Lefebvre, Paris, PUF, 1993, p. 172-173.

[40] À ce titre, la recommunalisation des distributeurs d’électricité comme dans la ville de Hambourg paraît une solution d’avenir pour permettre aux communautés de se donner d’autres finalités que l’augmentation de la consommation d’énergie. En revanche, la seule propriété publique n’est pas garante de la sortie de la logique productiviste, comme en témoigne le développement d’Hydro-Québec qui n’hésite pas à harnacher davantage de rivières au Québec pour alimenter le marché américain, tandis que la demande intérieure est généralement satisfaite. Cet exemple montre encore de manière patente à quel point il est réducteur d’envisager la sortie du capitalisme uniquement comme la réappropriation des moyens de production. L’État (ou la communauté) peut bien socialiser toutes les ressources et les industries de son territoire, s’il ne se déprend pas des abstractions réelles de la praxis capitaliste que sont le travail, la valeur et le temps abstrait qui mettent en forme son objectivation, il condamnera inévitablement l’humanité à une fin abrupte à moyen terme.

[41] « On doit commencer par être un conservateur ontologique, c’est-à-dire se soucier qu’il reste un monde de telle sorte qu’on puisse le changer. » Günther Anders, La violence : oui ou non, op. cit., p.13.

[42] Owen, Vert paradoxe : le piège des solutions écoénergétiques, op. cit p. 149.

[43] Ted Trainer, « Can Europe run on renewable energy? A negative case », Energy Policy, vol. 63, no 25, 2013, p. 846

[44] Ibid., p. 846.

[45] Ibid., p. 848.

[46] Jörg Alber, « Maximale Windgeschwindigkeit », iz3w, no 327, novembre-décembre 2011, p. 33.

[47] Les terres rares sont aussi une composante essentielle de la production d’écrans tactiles des tablettes et téléphones “intelligents”, des batteries et disques durs et des ampoules fluo compactes.

[48] Simon Parry, Ed Douglas, « In China, the true cost of Britain’s clean, green wind power experiment : Pollution on a disastrous scale », Mail Online, 26 janvier 2011, http://www.dailymail.co.uk/home/moslive/article-1350811/In-China-true-cost-Britains-clean-green-wind-power-experiment-Pollution-disastrous-scale.html, [16 septembre 2014].

[49] Marine Corniou, « La ruée vers les terres rares » dans Québec Science, août-septembre 2012, p. 17-21.

[50] Thomas Lestavel, « Les terres rares, symbole d’un monde insoutenable », Alternatives economiques, no 337, 2014.

[51] Ainsi, on ne “verdit” pas la terre en prenant le métro plutôt que notre voiture, comme l’annonce fièrement la Société de transport de Montréal, on ne fait que diminuer notre empreinte écologique (ce qui n’est toutefois pas négligeable). C’est aussi pourquoi le Jury français de déontologie publicitaire a très légitimement interdit l’utilisation des adjectifs « vert », « propre » et « écologique » par les constructeurs d’automobiles électriques.

[52] John Bellamy Foster. Ecology against Capitalism, Monthly Review Press, New York, 2002, p.95-96.

[53] Alan Loquet, « Corruption, pollution, consommation : les ravages du Lithium en Argentine » dans Reporterre.net, http://www.reporterre.net/spip.php?article6167, [page consultée le 18 octobre 2014].

[54] NDLR : Erneuerbare-Energien-Gesetz, loi allemande sur les énergies renouvelables.

[55] Girardé, Musseau et Schramm, « La transition énergétique allemande », op. cit.

[56] Cécile Boutelet, « Les effets pervers de la transition énergétique en Allemagne », Le Monde, 23 août 2013, http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/08/23/les-effets-pervers-de-la-sortie-du-nucleaire-en-allemagne_3465437_3234.html, [16 septembre 2014].

[57] Thiemo, Heeg, « Arme zahlen mehr für die Energiewende », Frankfurter Allgemeine, 24 avril 2012, www.faz.net/aktuell/politik/energiepolitik/erneuerbare-energien-arme-zahlen-mehr-fuer-die-energiewende-11729060.html, [17 septebre 2014]. Sans compter que les riches familles qui ont les moyens d’habiter une maison produisant plus d’énergie qu’elle n’en dépense (Plusenergiehaus, 25 à 30 % plus cher qu’une maison normale), comme dans le quartier Vauban à Freiburg-in-Briesgau, peuvent profiter des subventions fédérales et de la vente de leur électricité.

[58] Stefan Schultz, « Ökostrom-Umlage:Netzagentur kritisiert Entlastungen für Industrie », Spiegel Online, 15 mai 2012, http://www.spiegel.de/wirtschaft/netzagentur-kritisiert-verguenstigungen-fuer-stromintensive-unternehmen-a-833299.html, [17 septembre 2014].

[59] Sans pouvoir développer ici davantage sur ce thème, on notera qu’il s’agit aussi d’un positionnement stratégique du pays dans la compétition pour le développement de hautes technologies visant la maîtrise d’un marché prometteur dans la nouvelle vague du capitalisme vert. Voir à ce sujet : Hirsch, Joachim, « Ein grüner Kapitalismus ? », iz3w, no 327, novembre-décembre 2011, p. 19-21.

[60] Au risque des poursuites judiciaires des entreprises productrices (Vattenfall).

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