Classes sociales – Archive Raisons sociales https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/ Archive Raisons sociales Tue, 22 Dec 2020 13:28:28 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.6.20 Tu classes. Je lutte des classes https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/le-loup-de-wall-street-le-pharmacien-de-la-rue-mont-royal/tu-classes-je-lutte-des-classes/ Tue, 11 Mar 2014 12:58:17 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=115  

 Le Nouvel Observateur : Quelle est la valeur de gauche qu’il faudrait selon vous promouvoir d’urgence ?
Marguerite Duras : La lutte des classes.
Le Nouvel Observateur : Pardon ?
Marguerite Duras : À part rétablir la lutte des classes, je ne vois pas…
(Nouvel Observateur, 2 avril 1992)

 

Quitte à paraître ringard, je vais jaser un peu ici des classes sociales. J’aimerais partager quelques réflexions sur le sujet à partir de certains points soulevés par Julia Posca, dans son texte publié récemment sur le site de Raisons sociales. Ultimement, je souhaite montrer en quoi l’analyse de classe est (plus que jamais) pertinente et utile à notre compréhension du monde et à nos efforts pour le transformer, pour autant qu’on approche le problème de façon féconde. Pour répondre, je m’inspirerai, entre autres, des travaux d’E. P. Thompson, d’Ellen Meiksins Wood, de David McNally et de Peter Meiksins[1]. J’espère aussi que d’éventuelles réponses à cet article et des commentaires critiques pourront servir à aiguiser ou à corriger certains aspects du cadre d’analyse que je propose. Faut surtout pas se gêner – le problème est houleux et les zones grises nombreuses.

À partir d’une critique du film The Wolf of Wall Street et de la série documentaire québécoise Les grands moyens, et faisant référence au passage au mouvement Occupy, Julia déplore, avec raison, l’absence du concept de classe sociale dans les débats actuels autour de la finance capitaliste et des inégalités sociales. Elle regrette et critique l’incapacité de la majorité à se percevoir autrement qu’à l’intérieur d’une classe moyenne « sans contours ni personnalité » et donc dépourvue d’une conscience de classe. Selon Julia, cette incapacité n’est pas étrangère à l’incapacité ambiante à saisir les inégalités sociales comme un phénomène intrinsèque et nécessaire à l’accumulation du capital.

Je crois, à l’instar de Julia, que l’absence d’une compréhension du rapport d’exploitation et de domination systémique, qui se trouve au cœur du capitalisme, empêche de percevoir les rapports de classes divisant nos sociétés. Par contre, je pense, au contraire de Julia, que le mouvement Occupy (et d’autres mouvements sociaux au cours des dernières années) a, en fait, participé de façon importante, quoique limitée en effet, à réintroduire les classes sociales au sein des débats publics et des réflexions théoriques. Pour bien saisir ceci, je crois nécessaire d’aiguiser notre conception relationnelle (et non pas positionnelle) des classes, comme le suggère Julia.

Les classes comme strates? 

Il existe fondamentalement deux façons de penser les classes sociales : comme strates superposées, d’une part ; comme relations et processus, d’autre part. Avant de présenter cette dernière approche, à laquelle j’adhère, je vais d’abord soulever quelques problèmes liés à la première.

Penser les classes comme strates implique de positionner (de classer) les individus au sein de couches superposées sur la base de différents critères tels que le revenu, le niveau de formation scolaire, le degré de pouvoir décisionnel au travail ; ou encore de différents types de capitaux économique, culturel, social, etc. C’est ainsi qu’apparaît une classe moyenne (ou plusieurs, selon la complexité du modèle théorique employé). Mais un problème se pose aussitôt : où doit-on placer les lignes de démarcation et quel critère nous permettra d’y arriver ? À quel moment suis-je promu à une strate supérieure ; à quel niveau de revenu ou de scolarité ? Le problème est insoluble – et contribue fortement à la consommation d’acétaminophène chez les sociologues. Les revenus (mais ceci s’appliquerait également à d’autres critères de classification) existent comme continuum. C’est la raison pour laquelle Pierre Bourdieu concède à Vilfredo Pareto qu’il est tout autant difficile de tracer une ligne entre riches et pauvres que de départager les jeunes gens des personnes âgées[2]. À quel âge suis-je vieux ? Combien de cheveux blancs doivent orner mon crâne ?[3]

Pour différentes raisons – analyser la mobilité sociale, évaluer l’efficacité de diverses politiques visant à réduire la pauvreté, etc. – il demeure bien évidemment très important de quantifier les inégalités socioéconomiques et, pour ce faire, de classer les individus dans différentes catégories de revenus. Mais mon propos est simplement que ces catégories ne peuvent être assimilées à des classes sociales. Un tel tour de passe-passe conceptuel prête flanc aux critiques conservatrices qui, à l’instar de Pareto, s’amuseront à le présenter comme l’apposition d’un modèle théorique arbitraire à la réalité sociale.

L’approche positionnelle nous présente les classes comme agrégats d’individus au sein de strates. Le problème fondamental de ce modèle est qu’il ne nous explique pas pourquoi et comment ces strates affecteront la réalité sociale et le processus historique. Quelle différence d’intérêt systémique y a-t-il entre, par exemple, une personne ayant un revenu annuel de 80 000 $ et une autre en gagnant 25 000 $? Bien entendu, les différences de revenu, de statut d’emploi, de qualification, etc. affectent la perception que les individus se font de leur statut social. À 120 000 $ par année, on sera peut-être moins porté à siffloter l’Internationale pendant que percole le café matinal. Ces différences et les privilèges s’y rattachant mènent aussi constamment à toutes sortes de conflits et de tensions entre différentes catégories de travailleur-se-s. Cela dit, plutôt que de percevoir les distinctions de revenu, de qualification ou de responsabilité entre travailleur-se-s comme des frontières entre classes, il semble plus à propos de les considérer comme des obstacles (souvent très importants) à l’unité au sein d’une même classe. Il est indispensable d’en tenir compte, mais il importe aussi de voir en quoi ces tensions diffèrent du conflit systémique opposant les travailleur-se-s à leurs employeur-e-s en société capitaliste – qui est en fait l’élément déterminant de la formation des classes sociales.

Sous le capitalisme, la dépendance au marché des employeur-e-s, et les impératifs compétitifs en découlant, obligent ces dernier-e-s à systématiquement maximiser leur profit et, ce faisant, la survaleur produite par leurs travailleur-se-s ; bref, à les exploiter systématiquement. Ceci implique par exemple des pressions à la baisse constantes sur les salaires visant à les réduire ou freiner leur augmentation; l’accélération des cadences et la précarisation du travail; l’adoption constante de nouvelles technologies ayant, pour effet collatéral, une hausse tendancielle du chômage; la pollution sans vergogne des écosystèmes; la promotion de l’élimination des politiques sociales de l’État; la marchandisation progressive du monde; et autres mesures faisant ronronner le capital… C’est sur la base de cette expérience d’un antagonisme systémique – affectant l’ensemble des travailleur-se-s mais n’assurant, bien sûr, en rien leur unité concrète dans la lutte – que les classes se manifestent en tant que relations et processus.

Les classes comme relations sociales et processus historiques

Il ne s’agit donc pas de classer des individus dans les cases d’un tableau. Mais alors? Comment penser les classes sociales au-delà de la manie classificatoire? Au commencement, il y a la lutte des classes. Comme l’explique E. P. Thompson, les classes n’existent pas avant de se rencontrer. Elles ne sont pas des entités déjà données qui, rencontrant une classe ennemie, se mettraient en lutte. C’est au contraire l’expérience antérieure d’un antagonisme social qui mène les individus et les groupes sociaux à se mettre en lutte et, à travers cette lutte, à développer des solidarités de classe pouvant s’incarner sous forme de diverses organisations, institutions et pratiques culturelles. Les classes ne sont pas des objets inertes, pouvant être observés sous la lunette du sociologue et décortiqués sous son scalpel. Elles existent toujours comme relations sociales entre groupes ayant des intérêts antagoniques.

Ce ne sont donc pas simplement les relations de production (et la division du travail social s’y rattachant), qui structurent les classes sociales et mènent à leur formation. L’élément structurant est plutôt le mode d’exploitation existant à travers les rapports de production capitalistes[4]. Il faut aussi insister sur le fait que l’accumulation sans fin du capital, qu’implique ce mode d’exploitation, a des répercussions bien au-delà du lieu de travail. Elle crée du chômage, détruit l’environnement, nourrit une culture consumériste aliénante, etc. De façon générale, la maximisation systématique du profit inhérente au capitalisme entraîne une marchandisation rampante de l’ensemble des sphères de la vie sociale ; ce qui limite d’autant l’espace public et tend à vider le processus démocratique de son contenu.

Sur la base de l’expérience de ce mode d’exploitation et de l’antagonisme social qui l’accompagne, les classes adviennent – elles se forment et peuvent être réellement observées. Plus que des élucubrations théoriques synchroniques, ce sont des phénomènes réels, diachroniques, qui se manifestent dans la réalité sociale et évoluent dans le temps. Les classes existent donc toujours comme processus historiques. Elles sont faites, elles sont érigées, par des individus réels, complexes, pensants, ayant un bagage culturel spécifique.

Les classes ne sont donc pas données à l’avance mais plutôt activement construites. Encore une fois, l’unité des travailleur-se-s ne découle pas naturellement d’une quelconque organisation de l’économie. Bien au contraire, l’organisation sociale de la (re)production sous le capitalisme tend à séparer et à isoler les travailleur-se-s au sein de différents lieux de travail, alors qu’elle en rejette d’autres à l’extérieur du marché du travail, au sein de la sphère domestique ou dans les salles d’attente des bureaux d’assurance-emploi. Pour s’unir autour de solidarités de classe transcendant les lieux de travail et les divers secteurs professionnels, les travailleur-se-s doivent donc transformer leurs rapports réciproques par l’entremise d’un important travail organisationnel et d’un déploiement de luttes. Elles et ils doivent s’allier au-delà de ces segmentations et dépasser leur mise en compétition sur le marché (et s’unir au-delà de la compétition qui oppose leurs employeur-se-s respectif-ve-s). Elles et ils doivent aussi remettre en question, et lutter contre, les rapports sociaux d’oppression genrés et racisés, entres autres, qui les divisent. Les classes existent donc non seulement comme relations « verticales » (rapports antagoniques entre exploiteur-se-s et exploité-e-s), mais aussi comme rapports sociaux « horizontaux », internes à chaque classe.

Les métamorphoses de l’unité dans la diversité

Si les classes sociales sont activement construites par des agents complexes, dotés d’un libre arbitre et plongés dans des contextes historiques spécifiques et des rapports sociaux multiples, il est tout à fait normal qu’elles prennent des formes changeantes dans le temps et l’espace. Les classes des travailleur-se-s, qui se sont formées en Angleterre ou en France au 19e siècle et se (re)forment aujourd’hui en Chine ou aux États-Unis, par exemple, sont très différentes à plusieurs égards. Il n’y a rien d’étonnant à cela. La classe ouvrière du tournant du 20e siècle, s’articulant à la figure du prolétaire d’usine mâle en bleu de travail (dont l’homogénéité était déjà largement une fiction), ne représente qu’un cas historique de formation de classe, qui ne peut prétendre à l’universalité. Il est crucial d’apprendre des luttes passées, mais il n’y aura pas de simple retour en arrière – et c’est bien ainsi. La classe des travailleur-se-s que nous devons reconstruire prendra une forme largement originale ; elle impliquera une réappropriation et une transformation d’institutions et de pratiques déjà existantes, ainsi que la création de nouvelles formes d’organisation et de contestation.

Il importe ensuite de reconnaître que les classes sociales sont formées d’individus évoluant au sein d’une multitude de rapports sociaux, qui ne se limitent jamais qu’aux rapports de classes. Ceux et celles faisant l’expérience de l’exploitation et de la domination capitaliste ne sont pas des individus abstraits – il s’agit d’individus réels, issus de milieux culturels divers, pouvant faire face à des oppressions nationales et à du racisme ; ayant des identités et des pratiques sexuelles diverses ; s’appuyant sur des répertoires de luttes spécifiques, etc. Ceci nous amène à percevoir l’imbrication et la co-constitution de l’exploitation capitaliste et d’autres formes de domination – par exemple : patriarcale, raciste ou hétérosexiste. Lorsqu’on m’engage comme commis de bureau, je ne laisse pas mon orientation sexuelle à la maison, et je n’accroche pas ma couleur de peau au vestiaire. Bien que ces différentes formes d’oppression ne puissent être réduites et assimilées à la logique du capital (et pourraient survivre à son éventuel disparition), le capitalisme existe et se reproduit à travers elles.

Il ne s’agit pas simplement, ici, de développer une grille de classification plus élaborée permettant de ranger les individus au sein de positions sociales se trouvant à l’ « intersection » d’un plus grand nombre de critères (le revenu, plus l’appartenance « raciale », plus le sexe, etc.). Il ne s’agit pas de classer, mais plutôt de voir comment on lutte. Il faut voir comment des individus, nécessairement complexes et multidimensionnels, s’engagent dans des processus de formation de classe sur la base d’une expérience d’exploitation et de domination polymorphe. La classe des travailleur-se-s qu’il s’agit de (re)construire existe donc nécessairement comme « unité de la diversité ».

Les classes, présentes dans le mouvement qui mène à leur existence 

L’approche que je viens de présenter permet de saisir comment les classes sociales existent avant même de se reconnaître et de se nommer explicitement. Certaines critiques, formulées à l’égard de Thompson, ont tenté de faire valoir que son approche ne reconnaissait l’existence des classes que dans la mesure où s’observerait une conscience de classe explicite. Sans conscience de classe explicite, il n’y aurait pas de classe du tout. Cette critique découle d’une mécompréhension de l’approche thompsonienne. En fait, ce cadre théorique est le seul à pouvoir démontrer comment les classes sociales existent même en l’absence d’une conscience de classe explicite. En effet, il s’agit, ici, d’observer comment un rapport d’exploitation provoque des conflits de classe, des « effets de classe »,  qui fripent le tissu social, et y crée des aspérités observables. En d’autres mots, ce cadre théorique permet d’observer comment une opposition d’intérêts systémique mène à des luttes pouvant éventuellement servir de base à la construction de solidarités et d’organisations de classe.

Les classes existent donc avant de se nommer et de prendre conscience de leur propre existence. Elles existent sur la base d’une expérience partagée d’un rapport d’exploitation et se manifestent à travers le processus de luttes et d’organisations visant à y résister, et qui pourrait éventuellement (sans garantie aucune!) mener à leur émergence sous une forme consciente. Les personnes (travailleur-se-s salarié-e-s, travailleur-se-s domestiques, chômeur-se-s, étudiant-e-s, etc.), aux prises avec le mode d’exploitation capitaliste et la logique d’accumulation du capital qui l’accompagne, n’éprouvent pas le besoin de saisir le fonctionnement de la société dans sa totalité avant de se mettre en lutte afin de la transformer. On n’a pas à attendre l’intervention d’intellectuel-le-s éclairé-e-s pour observer la formation d’un comité de citoyen-ne-s en opposition à la pollution d’un cours d’eau ou encore la formation d’un syndicat, par exemple. Pas besoin d’avoir lu Le capital pour en vouloir à son patron.

À travers la lutte (contre le capital, autant que contre d’autres formes d’oppression), les travailleur-se-s peuvent développer de nouvelles aptitudes, de nouvelles idées, une nouvelle conscience de leur pouvoir collectif et une nouvelle soif de solidarité. En agissant pour changer le monde, on se change soi-même ainsi que son rapport aux autres. L’unité et l’expérience de solidarité nécessaires à la résistance collective peuvent cesser d’être des moyens, pour devenir, de plus en plus, une fin en soi. Parallèlement, on peut développer une nouvelle compréhension des possibles politiques ; de ce qui est légitime et de ce qui cesse de l’être dans l’organisation sociale et dans l’exercice du pouvoir. C’est ainsi qu’émerge un terrain propice à la dissémination et à l’appropriation de la pensée critique. C’est aussi à travers ce processus que le rôle organisationnel des militant-e-s prend toute son importance – afin d’aider à organiser ces luttes, avant de les relier et de contribuer à en élargir les horizons.

Bien sûr, la formation des classes est ponctuée d’avancées, autant que de reculs (particulièrement marquants au cours des trois dernières décennies). En période de recul ou de stagnation des résistances et de déliquescence des solidarités, le sentiment d’appartenance à une « classe moyenne », et l’oubli d’un antagonisme social systémique qui en découle, peuvent devenir endémiques. C’est précisément pourquoi le mouvement Occupy devient intéressant. Malgré toutes ses limites, ce mouvement aura eu le mérite, avec sa mise en opposition du 1 % et du 99 %, de nommer implicitement la division de classe existante au sein de la société. En cela, il tend à dépasser la conception d’une société divisée en strates agglutinées autour d’une (ou de plusieurs) classe(s) moyenne(s) majoritaire(s). Sans parler explicitement en termes de division de classe, le mouvement Occupy aura permis de pointer en direction de l’antagonisme social opposant la majorité de la population à une classe dominante. Il y avait longtemps qu’un mouvement de masse ne s’était engagé dans cette direction ; contribuant ainsi à nous rappeler l’importance de l’analyse de classe.

L’analyse de classe, mais pour quoi faire ?

Mais en quoi, pour conclure, l’analyse de classe est-elle encore si importante de nos jours, pour qui a à cœur de s’atteler à transformer ce monde, pour l’assainir de ses laideurs et mettre en valeur ce qu’il contient de beau et de valable ? L’analyse de classe permet d’abord – du moins suivant la perspective théorique à laquelle j’adhère – de comprendre qu’il existe un antagonisme irréductible, une exploitation systémique  traversant nos sociétés. Comme le souligne Julia, nous ne sommes pas simplement confrontés à des affaireux amoraux, dépassant périodiquement les bornes de la décence – par exemple, lorsqu’une dérégulation de la finance le permet.

Nous avons affaire à la cupidité glorifiée et érigée en système. Nous faisons face à une économie qui produit pour le profit, pas pour répondre aux besoins des gens. À un système social où l’accumulation du capital est une fin en soi ; où tout tend à devenir marchandise (de l’eau et la terre, à la sexualité et au désir de convivialité – Facebook! – en passant par les cupcakes et le sport) et au sein duquel la compétition marchande rend inévitable l’exploitation maximale des travailleur-se-s. Le capitalisme s’est universalisé au cours des dernières décennies ; il a conquis la planète et pénétré toujours plus profondément dans le tissu social. La crise qui a débuté en 2007-2008 nous le rappelle violemment et douloureusement. Dans la mesure où le capitalisme est plus présent que jamais, l’analyse de classe – des conflits de classe et des processus de (re)formation de classe – devient d’autant plus pertinente pour comprendre les résistances et les mouvements collectifs qui ont émergé ces dernières années. Comme nous y invitait Margueritte Duras au lendemain de la chute du bloc soviétique, il est urgent de remettre la lutte de classes à nos agendas politiques. La compréhension de la forme contemporaine de l’antagonisme systémique lié au capitalisme, des formes de pouvoir qui le sous-tendent, et de la façon dont elles orientent les résistances – en exerçant des pressions et en établissant des limites (contestées et dépassables) – est essentielle à l’élaboration d’hypothèses stratégiques pouvant servir de boussoles à nos mouvements.

Penser en termes de lutte de classes permet aussi d’adopter une perspective stratégique visant à rassembler les divers mouvements de résistance. Cela permet de saisir ce qui nous unit au-delà de la diversité de nos luttes et de nos identités – sans nier les oppressions qui peuvent s’articuler à ces identités mais, au contraire, en les reconnaissant et en luttant contre, afin de renforcer notre « unité dans la diversité ». Le concept de classe permet de voir que, au-delà de notre unité momentanée, au sein d’un mouvement d’opposition au gaz de schiste, à la marchandisation de l’éducation, aux baisses de salaire dans le secteur public ou encore aux politiques racistes de l’État, il existe un intérêt permanent qui nous rassemble : celui de nous opposer à la logique totalisante du capital.

Enfin, l’approche des classes sociales prônée dans ce texte montre que nous ferions fausse route en tentant de « découvrir » une classe toute faite, qui pourrait servir d’agent de transformation sociale. Il faut plutôt participer activement à sa construction, sachant que celle-ci pourra s’inspirer de luttes passées, mais prendra aussi une forme différente et originale, qui dépendra de notre imaginaire politique collectif.

 


[1] E. P. Thompson, 1988, La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris : Gallimard et Éditions du Seuil; E. P. Thompson, 1978, « Eighteenth-century English society: Class struggle without class? », Social History, vol. 3, no 2, pp. 133-165; Ellen Meisksins Wood, 1995, Democracy against capitalism: Renewing historical materialism, Cambridge: Cambridge University Press; David McNally, 2006,  Another world is possible, Winnipeg: Arbeiter Ring Publishing; Peter Meiksins, 1986, Beyond the boundary question. New Left Review, I, no 157, pp. 101-120.

[2]Pierre Bourdieu,1987, « What makes a social class? On the theoretical and practical existence of groups. » Berkeley journal of sociology, no. 32, pp. 1-17

[3] Paradoxalement, c’est avec l’émergence du capitalisme et de la démocratie libérale (arrachée par les luttes des mouvements des travailleur-e-s, des luttes des suffragettes, etc.) que l’approche positionnelle et classificatoire des classes sociales perd de sa pertinence. Dans les sociétés non capitalistes, les classes sociales, lorsqu’elles existaient, se confondaient avec les statuts socio-juridiques (les seigneurs vs les serfs, par exemple). C’était l’appartenance à une communauté juridique supérieure, conférant à certains un accès privilégié à l’État et à son appareil militaire, qui permettait à une classe dominante d’exploiter des individus confinés à une communauté juridique inférieure. Malgré les luttes ayant mené à l’égalité civile au sein des démocraties libérales, le capitalisme permet maintenant une reproduction des classes sociales, mais sous une nouvelle forme, plus largement détachée des rapports de statuts (au sein desquels les individus étaient auparavant classés). Les classes reposent désormais sur un rapport d’exploitation médié par le marché ainsi qu’un accès différencié à une nouvelle forme de propriété capitaliste. Sous le capitalisme contemporain, des formes d’exploitation basées sur le travail forcé ou sur différentes formes d’inégalités juridiques demeurent très importantes dans plusieurs régions du monde. Mais beaucoup d’individus deviennent aussi maintenant citoyen-ne-s et sont formellement égaux-les au sein d’une même communauté juridique – les classes sociales, leurs démarcations, et le rapport d’exploitation les sous-tendant, ne sont plus d’emblée visibles.

[4] Ceci ne signifie pas que la « division du travail » au sein de la société, la composition d’une économie nationale et l’ampleur en son sein du secteur public, du travail précaire et informel, des secteurs industriels fortement syndiqués, du travail domestique non-payé, etc. n’ont pas d’importance. La configuration de la force de travail d’une société pourra faciliter l’unité des travailleur-se-s d’un secteur à l’autre ou, à l’inverse, renforcer les divisions. Mais, justement, cette configuration ne nous donne pas des classes toutes faites. Plutôt, elle affecte – d’une façon qu’on ne peut prédire à l’avance avec certitude –  les conflits et les efforts organisationnels qui ponctuent la formation des classes sociales.

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Le Loup de Wall Street et le pharmacien de la rue Mont-Royal https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/le-loup-de-wall-street-le-pharmacien-de-la-rue-mont-royal/ https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/articles/le-loup-de-wall-street-le-pharmacien-de-la-rue-mont-royal/#comments Mon, 10 Feb 2014 13:00:51 +0000 https://crits.ustpaul.ca/raisons-sociales/?post_type=articles&p=95 Il y a une critique « ordinaire » du capitalisme qui depuis la crise financière de 2008 a pris du gallon, alimentée entre autres par la panoplie d’études démontrant la fulgurante croissance des inégalités de revenus à travers le globe et l’attention que les médias de masse ont porté à cet enjeu, en partie grâce au mouvement Occupy Wall Street. Cette critique a fait tant de bruit que même ceux qu’elle visait, tel que les milliardaires Warren Buffett et George Soros, ont senti le besoin de s’en mêler et de dénoncer cet état de fait.

Faut-il y voir une solidarité de classe incongrue ? Probablement pas, car justement les classes sociales sont les grandes absentes du débat sur la montée des inégalités de revenus en Occident. Le concept de classes a déserté notre imaginaire de telle sorte que lorsqu’il est question de richesse, il y a « nous » d’un côté[1], « les riches » de l’autre et puis, même si on préfèrerait ne pas les voir, il y a les « pauvres ». « Nous » étant ici cette vaste classe moyenne, sans contours ni personnalité, et donc encore moins pourvue d’une conscience de classe. Les riches eux sont ces individus remarquables qui ont réussi là où la majorité d’entre nous ne sommes parvenus qu’à être ce à quoi nous excellons : moyen. Au Québec, ces êtres d’exception se nomment Jean Coutu, Guy Laliberté, Céline Dion, Lino Saputo, Pierre Karl Péladeau, etc.

Cette représentation découle, me semble-t-il, d’une vision largement partagée du fonctionnement de l’économie, qui est à coup sûr la conception de ce qu’on pourrait appelé une classe dominante et qui est relayée, voire façonnée par la science économique orthodoxe. Une série documentaire diffusée en janvier à Télé-Québec nous permet d’observer ce discours de plus près. Dans Les grands moyens, « des gens fortunés exposent ouvertement et sans pudeur leurs réflexions sur l’état de la société dans laquelle ils vivent »[2]. On y entend des « bâtisseurs » talentueux dont la « profession » est de « faire de l’argent », qui travaillent avec acharnement, « contribuent à la société » grâce à l’activité économique qu’ils génèrent et, bien entendu, « se distinguent » par leur imposante richesse. Bref, des investisseurs qui, grâce à une chance que seul le système capitaliste aurait pu leur donner, ont transformé leur passion en entreprises prospères qui méritent l’admiration de tous.

Voici résumée par nos entrepreneurs made in Québec la vision néolibérale de la société, réseau d’entreprises qui se font concurrence pour créer plus de richesse et donc atteindre le plus grand bien-être. Or c’est autour de cette conception de l’économie et de la société que s’est formé il me semble un consensus. Gestionnaires d’entreprise, salariés ordinaires, économistes et journalistes se plient dans une grande mesure à cette interprétation, qui force les uns et les autres à admettre que l’inégalité est le résultat d’une économie globalisée ultra-compétitive où seul les plus performants peuvent espérer garder la tête en dehors de l’eau. Le caractère hégémonique de cette vision se mesure aussi à la nature de la critique qui en est faite. Si Buffett endossait les positions des occupants du parc Zuccotti, c’est qu’au fond ils étaient en partie d’accord sur la source du mal qui affligeait les États-Unis : les soi-disant « excès » du capitalisme, nommément, la finance spéculative et l’appétit vorace des prédateurs de Wall Street.

C’est ce que donne à voir le film de Martin Scorsese The Wolf of Wall Street, qui met en scène le récit de Jordan Belfort, un courtier américain qui a fait fortune au début des années 1990 grâce à des pratiques frauduleuses de spéculation financière. Le film de Scorsese ne présente pas le caractère immoral du capitalisme, mais l’immoralité comme conséquence de la cupidité. Parce que Belfort est dépeint comme un jeune homme ambitieux et charismatique, mais qui a succombé à toutes les perversions, on reste avec l’impression qu’en soi l’appât du gain n’est pas une mauvaise chose, mais que l’absence de modération est à déplorer. Le réalisateur semble même avoir voulu prévenir le public de ce danger. Lors de la toute dernière scène du film, on aperçoit Belfort, repenti et recyclé en motivational speaker depuis sa sortie de prison, s’adresser à une foule venue l’entendre livrer le secret de sa « réussite ». L’écran devient alors un miroir pour les spectateurs et les spectatrices qui se surprennent à rêver à la vie du multimillionnaire (si seulement ils avaient autant de talent que lui pour vendre ce satané stylo !). Bref, on ne peut pas aimer ce personnage dépravé qu’est Belfort et pourtant, le film suggère qu’un penchant incontrôlé pour le faste et le libertinage pourrait mettre en miettes la morale de n’importe quel bien-pensant. Même le respectable agent du FBI aux trousses de Belfort réfléchit à sa modeste condition d’usager des transports publics après être monté sur le luxueux yacht de celui qu’il pourchasse.

*

Sorte de critique conservatrice de l’intempérance que l’on voit aisément comme le propre de l’économie financière, le film souligne à gros traits ce que Daniel Bell appelait les contradictions culturelles du capitalisme, c’est-à-dire l’incompatibilité entre l’éthique du travail qui serait à l’origine du capitalisme et la norme hédoniste qui s’est répandue avec la massification de la consommation. Les « bons » entrepreneurs seraient donc ceux qui savent modérer leur désir de jouissance matérielle, tel un Charles Sirois, qui dans Les grands moyens rappelle l’importance de « respecter l’argent », ou un Pierre-Karl Péladeau, qui prétend garder autant que possible sa maison plongée dans le noir afin de limiter sa consommation d’électricité. Ce qui, justement, fait de Belfort le sujet parfait d’une telle critique (et aussi un excellent personnage pour une grande production hollywoodienne), car non seulement il floue ses clients, mais en plus il abuse des drogues, de l’alcool et du sexe. On pourrait cependant croire que cette critique est conforme à l’ordre néolibéral, si on comprend le néolibéralisme comme une stratégie de gouvernement qui repose sur l’extension de la norme de concurrence à l’ensemble des pratiques et des relations sociales[3]. Belfort ayant enfreint les règles de la saine concurrence, tôt ou tard il devait s’attendre à être condamné pour ne pas avoir respecté l’ordre du marché.

Une telle représentation montre bien notre incapacité de se représenter le capitalisme comme un système dont la logique est fondamentalement viciée. Il n’y a de vice que dans les actions individuelles et, conséquemment, toute l’analyse des phénomènes économiques semble se réduire au partage entre bonnes et mauvaises actions. Autrement dit, elle se confine au registre de la morale. C’est le cas par exemple des dérèglements périodiques des marchés financiers, qui sont plus souvent qu’autrement analysés comme autant de conséquences des actions illégales commises par certains individus malintentionnés et prêts à tout pour s’enrichir.

Lorsque le capitalisme est présenté comme un système qui permet aux individus talentueux et passionnés de bâtir des empires qui font croître notre richesse collective, l’inégalité est non seulement analysée comme le résultat de contraintes externes (la mondialisation ou les avancées technologiques par exemple), mais on considère aussi qu’il s’agit du prix de la liberté. Les millionnaires québécois interviewés dans Les grands moyens nous mettent d’ailleurs en garde : la stratégie communiste, qui consistait à restreindre les libertés individuelles et l’initiative privée, a mené aux pires atrocités. Bref, seul le capitalisme est acceptable ou, en d’autres mots : « There is no alternative ». Une fois l’option communiste – évidemment présentée comme le seul autre système économique possible – écartée, le débat ne peut que porter sur la conformité de la conduite des acteurs économiques aux règles du jeu de la concurrence internationale. Dans ce contexte, les tenants d’une posture dite « de gauche » ou « social-démocrate » se contentent souvent de défendre une intervention de l’État qui viserait à atténuer les effets de cette concurrence ou encore à donner les moyens à tous et à toutes d’y prendre part[4].

Cette représentation passe sous silence la nature des rapports sociaux dans le capitalisme, qui sont des rapports de domination, ainsi que les institutions et les formes organisationnelles (telles que la corporation et le fonds) qui permettent de les reproduire. Il s’avère alors impossible de comprendre l’inégalité comme condition structurelle de l’accumulation capitaliste. Notre incapacité à penser les classes sociales, qui est avant tout un concept relationnel, s’explique donc en partie par l’omniprésence de ce type de représentations où la vertu des uns côtoie les travers des autres. Le débat sur la croissance des inégalités se fait à partir d’un cadre conceptuel qui peut carrément faire abstraction du capitalisme dès lors qu’on se borne à penser la richesse en terme de talent, de mérite ou de performance et la pauvreté en termes de malchance ou de paresse.

Il en va de même pour la finance. L’activité financière semble se résumer, dans le langage économique courant, à l’humeur changeante des marchés – ils sont tantôt « indécis », « angoissés », « nerveux », « inquiets » – et aux comportements pathologiques de certains acteurs qui entraînent leur dérèglement. Evidemment, mettre en scène la finance n’est pas chose facile, surtout depuis que l’emploi des ordinateurs a remplacé le travail des courtiers. Et puis un algorithme ne peut pas se procurer des kilos de cocaïne et payer des prostituées pour animer une partouze sur un yacht de 100 mètres de long. Bref, ça ne fait pas un film très intéressant. Mais encore une fois, notre enfermement dans les catégories de la science économique dominante nous empêche dans ce cas-ci de réfléchir au pouvoir de la finance, c’est-à-dire à la manière dont, dans le régime financiarisé du capitalisme, l’économie productive tend à se subordonner aux impératifs de la valorisation financière.

*

L’économie n’est pas que question de chiffres et de modèles mathématiques. Au contraire, notre manière de juger les phénomènes économiques (le travail, le chômage, la croissance, etc.) est entièrement modelée par la conception, réfléchie ou pas, que nous nous faisons de ce qu’est l’économie. Il semble donc urgent de se redonner les outils théoriques pour appréhender le capitalisme, ce qui peut vouloir dire produire une analyse de la société et de l’économie en termes de classes sociales. À défaut de quoi nous devrons composer avec une perspective qui, comme l’a souligné le sociologue François Dubet, nie le caractère proprement social des phénomènes tel que la pauvreté :

« Quand les rapports de classes et la stratification se détachent, la domination est vécue comme une épreuve individuelle et non comme un enjeu collectif. Il faut maintenir une analyse en termes de rapports de classes, non pas pour décrire des groupes sociaux, mais pour renverser l’ordre de lecture des problèmes sociaux en montrant en quoi le stress des travailleurs, la dépression des cadres et la violence des jeunes de banlieue (entre autres) sont le produit d’une domination qui reste une domination de classe. »[5]

Le concept de classes n’est cependant pas dépourvu de problèmes. Ni la figure du bourgeois ou du capitaliste ni celle du prolétaire ou de la classe ouvrière ne parviennent à rendre compte de la réalité des sociétés capitalistes avancées. Le documentaire de Télé-Québec illustre d’ailleurs parfaitement cette situation, car ceux qui y prennent la parole se présentent très exactement comme des gestionnaires du capital, certes privilégiés, mais également soumis à l’exigence de la valorisation capitalistique. En ce sens, la problématisation en termes de classes sociales apparaît davantage comme un chantier théorique (et politique) que comme une solution à une querelle d’ordre terminologique.

Chose certaine, il faut œuvrer à décoloniser notre imaginaire des catégories imposées par l’élite et ses porte-parole pour amorcer une transformation en profondeur de notre économie et donc de notre manière de penser notre rapport aux autres et à la nature ; autrement dit, de notre manière de vivre ensemble et d’être dans le monde. Plutôt que de se satisfaire d’une critique puritaine des excès du capitalisme, il faut plus que jamais mettre de l’avant une critique du capitalisme et de l’illimité qui en est le moteur.



[1] Pineault, Éric, « La dépossession tranquille », Liberté, no 302, hiver 2014, pp. 10-19.

[2] http://lesgrandsmoyens.telequebec.tv/

[3] Dardot, Pierre et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2010, 498 pages.

[4] Paul Krugman affirme dans un billet sur l’« argent et les classes sociales » que pour avoir une nation de classe moyenne, il faut assurer au plus grand nombre la sécurité (ne pas être en état de survie) et des opportunités (être en mesure de garantir à ses enfants un niveau de vie convenable). Il me semble que ces deux critères résument exactement la posture que j’associe ici aux sociaux-démocrates. Krugman, Paul, « Money and Class », The New York Times, 28 janvier 2014, http://krugman.blogs.nytimes.com/2014/01/28/money-and-class/.

[5] Dubet, François, « Que faire des classes sociales », Lien social et Politiques, no 49, 2003, pp. 78-79.

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