3 octobre 2013 | Revue > >

La CREPUQ et le financement des universités

Bref parcours au cœur de la redéfinition de la mission de l’université

Julia Posca
Une grenouille vit un boeuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n’était pas grosse en tout comme un oeuf,
Envieuse, s’étend, et s’enfle et se travaille,
Pour égaler l’animal en grosseur,
Disant : « Regardez bien, ma sœur ;
Est-ce assez ? dites-moi : n’y suis-je point encore ?
Nenni- M’y voici donc ? -Point du tout. M’y voilà ?
-Vous n’en approchez point. » La chétive pécore
S’enfla si bien qu’elle creva.
 
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages.
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.
 
Jean de La Fontaine, La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf

 

Ce qui fait de l’université une question à débattre est sans doute le paradoxe suivant : constituée comme espace d’autonomie, elle n’en est pas moins une institution au cœur de la société et pleinement engagée dans son développement. De tout temps, le savoir s’y est transmis et la culture s’y est parfaite, mais de tout temps aussi, on a voulu la mettre au service d’une fin qui lui était étrangère : la grandeur de l’Église, la puissance de la nation, et aujourd’hui la croissance de l’économie.

Les universités sont plus que jamais happées par l’impératif de l’accroissement du capital. Encouragées par les chantres du néolibéralisme, elles se sont données pour mission de contribuer à la compétitivité des économies avancées en servant de foyer pour l’innovation. Cet abandon de la mission dite traditionnelle de l’université, conforme au modèle américain de l’éducation supérieure, serait à l’origine de sa déliquescence actuelle. À cet égard, Normand Baillargeon soutient que « [l]’ennemi extérieur n’aurait pas pu pénétrer aussi facilement et aussi profondément au sein de l’université et des cerveaux qu’elle abrite, sans la complicité d’un ennemi intérieur qui, par ignorance, par aveuglement ou par intérêt personnel, a contribué à sa victoire. »[1] En d’autres termes, l’université n’est pas seulement la proie des entreprises et de l’État qui veulent en faire un département de la recherche répondant à leurs exigences respectives ; elle est aussi prise d’assaut par la mentalité gestionnaire et l’idéologie de la performance que les directions d’établissement ont volontiers embrassées.

On pourrait considérer cette adhésion de la technocratie universitaire aux impératifs de l’économie de marché comme une des conséquences de la dérive de l’université et un signe de son emprisonnement dans un carcan idéologique imposé par les défenseurs inépuisables de la croissance du capital ; or elle doit aussi être comprise comme une de ces causes mêmes, ou en tout cas comme un facteur qui contribue à l’accélération de cette tendance. Afin d’illustrer cette hypothèse, j’examinerai dans cet article l’évolution de la position de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ) à l’égard du financement des universités et, de manière sous-jacente, la question des frais de scolarité universitaires. J’évoquerai d’abord rapidement la thèse de Michel Freitag sur l’université et les implications de son « naufrage » sur les dirigeants universitaires. Je me pencherai ensuite sur le cas de la CREPUQ, sur le contexte dans lequel elle a été constituée et les problèmes qui se sont présentés à elle dans le cadre de son mandat. Je tracerai enfin l’évolution de sa position sur le mode de financement universitaire afin de mettre en lumière la contribution des recteurs et rectrices à la transformation organisationnelle de l’université.

L’université entre institution et organisation

Dans son essai Le naufrage de l’université, Freitag montre que l’université est engagée dans une transformation qui, à l’échelle de la société, se traduit par le passage de la modernité à la post-modernité. À partir de l’observation de la société américaine, il soutient que les universités sont engagées dans un mouvement qui les pousse à abandonner leur mission civilisatrice et leur caractère réflexif à mesure qu’elles cherchent à se conformer au modèle de l’organisation. Cette mutation se fait en deux temps : d’abord, l’université doit devenir « fonctionnelle ».

On presse l’université d’adapter de manière continue et stratégique ses programmes de formation et ses activités de recherche aux exigences de l’économie et du marché du travail, de développer le partenariat avec l’industrie, les milieux de la gestion publique et privée, les groupes et les mouvements sociaux, en un mot à « sortir de sa tour d’ivoire » et à « s’ouvrir sur le milieu » et, en contrepartie des services qu’elle rend ainsi, à diversifier ses sources de financement[2].

Dans un deuxième temps, l’université devient « opérationnelle ». La recherche universitaire « devient immédiatement “mode de production” (et non plus de reproduction) de la réalité comprise d’un bout à l’autre comme une artificialité indéfiniment dynamique, qui requiert sa “prise en charge” permanente »[3], puisque à mesure que la réalité ne se résume plus qu’à des rapports marchands, alors la recherche peut se contenter de produire des connaissances commercialisables, c’est-à-dire auxquelles on peut attribuer une valeur d’échange.

Ce faisant, les universités « tendent à devenir des “entreprises” gérées de manière “managériale”, avec un souci d’efficacité, et dans la perspective d’une adaptation continue à la demande sociale et économique, fonction qui contraste fortement avec l’idée européenne de transmission et de développement d’un héritage ayant valeur “transcendantale” de civilisation »[4]. Dans ce contexte, le principe de performance tend à guider le développement universitaire et le niveau de financement devient un des étalons à partir duquel peut se mesurer la compétitivité des établissements.

Le rôle des recteurs

Avec cette mutation de la mission des universités, on a vu en toute logique le rôle de leurs représentants, les recteurs et rectrices, président.e.s et principaux d’université, se transformer à son tour. De manière générale, « l’administration devient la fonction centrale de l’université, celle où l’enseignement et la recherche trouvent leur point d’intégration. Plus l’université entend frayer, à titre de partenaire, avec la grande entreprise, plus elle doit développer ce secteur d’activité. »[5] Or, l’importation dans l’université de la « gouvernance actionnariale », où le conseil d’administration veille à la bonne performance de l’université, obligerait les recteurs, selon Éric Martin et Maxime Ouellet, à assumer une nouvelle tâche.

Ceux-ci ne sont plus appelés à défendre l’intégrité de l’institution publique, mais à défendre le positionnement stratégique des universités dans le marché concurrentiel. Comme le remarque Christian Laval : « Les présidents d’université, dont le rôle s’apparente à celui d’un voyageur de commerce, sont jugés avant tout en fonction de leur capacité à lever des fonds. » La mise en concurrence des universités, préconisée par le modèle de la gouvernance, qui prend la forme d’une concurrence pour attirer les clientèles des investissements publics et privés, est au centre de cette reconversion majeure du rôle des recteurs.[6]

Au Québec, les dirigeants universitaires sont réunis depuis 1963 au sein de la CREPUQ. La Conférence est « la porte-parole de l’ensemble des établissements universitaires québécois et un interlocuteur privilégié du gouvernement pour toutes les questions se rapportant à la vie universitaire. (…) Elle agit également comme porte-parole auprès des médias, des milieux d’affaires et des autres groupes intéressés par l’enseignement et la recherche universitaires. » Le constat que l’on fait sur l’éducation supérieure nous oblige à nous demander de quelle université la CREPUQ se fait la porte-parole, ou en d’autres mots : que défend-elle ? Les recteurs et rectrices du Québec sont-ils, comme le prétend Christian Laval, des « voyageurs de commerce » dont la fonction principale serait de bien « vendre » leur établissement et, partant, sont-ils complices de la transformation de la mission de l’université telle que théorisée par Freitag ? Un détour par l’enjeu du financement des établissements universitaires va nous permettre de répondre à ces questions.

L’université québécoise en débat

La CREPUQ prend forme à une époque où la mission de l’université et le rôle qu’elle est appelée à jouer au sein de la société sont en débat. Dès la fin des années 1940 des voix s’élèvent parmi les intellectuels canadiens-français pour « exiger des réformes »[7] qui feraient de l’université le moteur de la modernisation de la société. André Laurendeau est un de ceux qui défend l’idée selon laquelle le déblocage de la province passe par l’éducation supérieure. « C’est au niveau de l’université que se joue notre destin : c’est là que doivent pouvoir s’affirmer avec la plus grande liberté possible la volonté créatrice et l’enthousiasme novateur. »[8] Gérard Filion prétend même que malgré son apparence élitiste, l’université est déjà « au service » de la société. Dans un article paru en 1947 dans Le Devoir, il interpelle le public au moment où l’Université de Montréal entre en campagne de financement :

L’Université, fabrique de « messieurs », n’est peut-être pas exempte des reproches que lui adressent le travailleur manuel et le petit employé. Mais l’Université, école de haut savoir et centre de recherches, est une institution au service de toutes les classes sociales : le manoeuvre et le mathématicien en tirent un égal bénéfice.[9]

Quel est, dans cette perspective, le service que rend l’université à la société ? « Celui qui fait croître deux brins d’herbe là où il n’en poussait qu’un est un bienfaiteur de l’humanité ; cette parole de Confucius s’applique on ne peut mieux aux universitaires qui, en faisant avancer la science agricole, ont mis plus d’aliments et de meilleurs sur la table des familles urbaines. »[10] En clair, l’université, berceau du progrès scientifique, est aussi agent du progrès social.

À côté de la vision « fonctionnelle optimiste » d’un Gérard Filion, d’autres continuent pourtant de défendre une vision plus classique de l’éducation supérieure, contre la tendance des universités à s’adapter aux besoins des entreprises et de l’État. Le sociologue Jean-Charles Falardeau défend par exemple la vision typiquement humaniste de l’université dans un texte de 1952 :

La fonction essentielle d’une université est d’ordre intellectuel. Malgré l’évolution contemporaine qui a compartimenté l’université en une multiplicité d’écoles et de départements, chacun tendu vers les recherches et l’analyse, vers la préparation de techniciens et de spécialistes, l’université moderne doit, de tout son effort, redevenir un lieu de synthèse[11].

Quelle est la spécificité de l’université si elle ne permet plus de s’affranchir des nécessités et aussi des aléas de la vie quotidienne pour mieux réfléchir au sens de la vie humaine ? Voilà l’inquiétude qui mènent certains, comme ici le principal de l’Université McGill, F. Cyril James, à émettre des doutes quant à l’orientation nouvelle des universités :

There is no suggestion here of a return to the cloister or the ivory tower. The university that has this kind of international consciousness must be open to streams of new thought — and old prejudices — that flow from every corner of the world, and must be alive to all the subtle changes in the climate of opinion. There is, however, a suggestion that we must, in some of the universities of the world at least, try to provide for outstanding scientists and scholars something of the opportunities that the cloisters once offered — an escape from day-to-day problems in order to meditate upon eternal verities[12].

Mentionnons qu’à côté de ces deux tendances, il existe un troisième courant, certes mineur, et que Claude Corbo qualifie d’« utopique », mais qui a sans doute influencé le développement des universités, entre autres en ce qui a trait à la pédagogie, en plus d’influer le modèle de gestion implanté à l’UQAM à ses débuts.

Ce débat survient à une époque où, on le sait, l’ensemble de la société québécoise se trouve à la croisée des chemins. Pour plusieurs, il s’agit de subir le changement ou de prendre en main sa destinée. En élisant les Libéraux de Jean Lesage, les Québécois choisissent d’être « maîtres chez eux ». En matière d’éducation, ce choix se confirme à travers le Rapport Parent : « L’éducation doit […] à la fois s’enraciner dans la tradition et se projeter dans l’avenir. Double rôle particulièrement difficile dans une période d’évolution rapide dans tous les domaines. Le désir de voir l’éducation accordée à l’évolution actuelle inspire l’ensemble de notre rapport. »[13]

De la volonté de planifier le développement de l’enseignement « post-secondaire » (on recommande de définir l’enseignement supérieur comme « l’ensemble des études qui se situent au-delà du diplôme de 13e année. ») se dégage ainsi une vision davantage « fonctionnelle » de l’éducation. La remise en cause de la « culture traditionnelle » doit toutefois déboucher sur un nouvel « humanisme moderne » : il faut rechercher l’équilibre entre culture générale, socle de la civilisation, et spécialisation, vecteur du progrès. L’université est traversée par cette nouvelle exigence et doit nourrir ces deux pôles ; il en va de l’épanouissement et de l’émancipation de la société québécoise. D’où cette définition de la « triple fonction » de l’université :

[…] transmettre les connaissances dans leur état le plus récent ; former des spécialistes dans la pratique ou l’étude des principales disciplines : médecine, droit, linguistique, littérature, philosophie, sciences pures et sciences appliquées, commerce et administration, sciences humaines, pédagogie, etc. ; faire avancer les connaissances, dans toutes ces disciplines, par la réflexion imaginative et créatrice et par la recherche[14].

La vision « fonctionnelle » de l’éducation a ainsi fait de l’université une institution dont la particularité est de poursuivre des visées humanistes, mais qui doit néanmoins contribuer à rehausser la participation du Québec au progrès scientifique et industriel en formant des chercheurs issus de toutes les classes de la société. Entendons-nous bien, il n’est nullement question, dans cette perspective, de soumettre les universités aux « exigences du marché » ou aux « besoins des entreprises ». Cette idée, qui semble aujourd’hui aller de soi pour certains, était plutôt celle, à l’époque, de représentants du monde des affaires rêvant déjà d’une université parfaitement arrimée aux demandes fluctuantes de l’économie[15]. Dans l’esprit de nos « révolutionnaires tranquilles »[16], l’université doit être une institution dédiée à un enseignement de haut niveau qui tienne compte de l’évolution de la société tout en la nourrissant, mais qui doit jouir de toute l’autonomie requise pour rester à distance des intérêts privés. D’où cette remarque du ministre de l’Éducation de l’époque, Paul Gérin Lajoie : « Elle [l’université] ne doit pas seulement se demander ce que la société doit faire pour elle, mais aussi bien ce qu’elle-même doit faire pour la société. »[17]

Il faut cependant se rappeler que ces débats ne se font pas en vase clos, mais qu’ils sont pénétrés par les discussions qui ont cours à propos de l’éducation supérieure à l’échelle internationale. Le discours qui aura le plus d’écho est sans contredit celui diffusé par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) qui, peu de temps après la fin de la Seconde Guerre mondiale, définit l’éducation supérieure comme moyen de développer l’innovation technologique afin de stimuler la croissance économique des nations industrialisées. Bien qu’elle puisse sembler proche de la vision fonctionnelle décrite plus tôt, nous verrons bientôt que cette perspective, qui repose sur une « foi dans les avancées de la science en tant que force motrice du progrès »[18], servira à légitimer la transformation organisationnelle de l’université.

Naissance du porte-parole des universités québécoises

À partir de 1963, les recteurs québécois, « mûs par le désir d’échanger des idées, des informations, de partager des expériences touchant aussi bien le domaine pédagogique que les domaines administratif et financier »[19], se réunissent au sein du Comité des Universités. C’est en 1967 qu’est officiellement fondée la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec, qui devient alors « la porte-parole de l’ensemble des établissements universitaires québécois et un interlocuteur privilégié du gouvernement pour toutes les questions se rapportant à la vie universitaire », mais aussi « un forum permanent d’échanges et de concertation qui permet aux gestionnaires de partager leurs expériences en vue d’améliorer l’efficacité générale du système universitaire québécois. »[20] Bref, la CREPUQ devient la voix des universités, de leurs besoins et de leur perspective sur la manière dont l’éducation supérieure peut servir la société.

À cet effet, il est clair pour la Conférence que les universités doivent se développer en fonction des attentes provenant des différents secteurs de la société, comme en fait foi cet extrait de son premier rapport annuel, publié en 1969 :

L’objectif premier de la Conférence des Recteurs est donc de participer, de concert avec les organismes publics, semi-publics et privés, à l’élaboration d’un système d’enseignement supérieur, capable de satisfaire aux besoins de la société québécoise. Elle espère ainsi refléter dans l’enseignement et les recherches, une philosophie qui soit à l’image des exigences actuelles.[21]

Depuis le début, l’idée selon laquelle les universités doivent être un outil au service du développement de la société est ainsi partie prenante de la vision de l’éducation mise de l’avant par la CREPUQ. Le rôle qui leur revient est celui de former des travailleurs qualifiés et, ce faisant, le développement et la planification des universités doivent être pensés en fonction des besoins en main-d’œuvre de la province[22].

De la « crise financière » au « sous-financement » : l’éternel combat des recteurs

Les universités sont conscientes de faire partie d’un ensemble dont les ressources sont limitées. Face à l’élargissement des compétences de l’État, les pressions sur les finances publiques s’accroissent et les recteurs comprennent qu’ils doivent faire valoir leur « cause » auprès des responsables du gouvernement. Or si les universités acceptent d’ouvrir leurs portes au plus grand nombre, encore faut-il qu’elles en aient les moyens. La croissance de la population étudiante justifie ainsi au départ qu’elles réclament une augmentation du financement public.

Le financement n’est cependant pas qu’un simple enjeu comptable ; il sous-tend une vision particulière de l’éducation. Dans un mémoire sur le financement des universités, la CREPUQ cite une allocution du premier ministre québécois Jean-Jacques Bertrand tenue en 1970 : « Dans la décennie qui vient de se terminer, c’est l’économie qui a soutenu la réforme de l’éducation. Dans celle qui commence, il faudra que ce soit de plus en plus l’éducation qui anime et soutienne le progrès de l’économie. »[23] Le mémoire en question est conforme à l’esprit de cette affirmation. Les recteurs se disent « […] désireux de favoriser [le] travail [du ministre de l’Éducation] et celui du Ministère de l’Éducation, afin d’assurer que le Québec soit doté d’un réseau d’institutions d’enseignement universitaires le plus productif, efficace, inventif et dynamique qui soit, et ceci dans tous les domaines qui touchent si intimement l’avenir même du Québec. » La Conférence insiste aussi sur l’importance de soutenir financièrement la recherche produite dans les universités québécoises, puisque c’est de cette recherche dont dépend l’avancement de la province. On apprend aussi que les universités du reste du Canada doivent servir à cet égard de base de comparaison.

L’enjeu de l’accessibilité

Avant de poursuivre, il faut souligner que la question du financement touche étroitement à celle de l’accessibilité aux études. Le Rapport Parent était on ne peut plus clair à ce sujet : « Le Québec est entré dans la voie de la civilisation industrielle et scientifique. Il n’y apportera une collaboration intéressante qu’à la condition de hausser le niveau des études et d’en ouvrir l’accès à tous ceux qui peuvent et veulent s’y engager. »[24] La CREPUQ se montre à ses débuts fidèle à cette exigence et elle exclut l’idée de limiter le nombre de places dans les universités ou de revendiquer une hausse des frais de scolarité comme solutions à l’amélioration du financement des établissements. Dans le mémoire de 1970 cité plus tôt, elle écarte en effet cette dernière avenue :

Une autre politique qui pourrait être envisagée est celle d’augmenter les frais de scolarité. À notre avis, il s’agit encore une fois d’une politique qui peut difficilement être suivie par l’ensemble des universités du Québec, car elle aurait pour implication de faire majorer les frais qui devraient être dispensés en prêts et bourses aux étudiants pour leur permettre de se scolariser dans les universités. Il s’agit encore une fois d’un cercle vicieux dans lequel nous espérons ne pas devoir entrer[25].

Malgré cette prise de position, dès l’année suivante, un autre mémoire[26] explore les effets des coûts assumés par les étudiants qui vont de la modulation des frais de scolarité en fonction du domaine d’études au remboursement proportionnel au revenu des prêts étudiants. Mais faute de données disponibles sur la condition étudiante, les recommandations formulées par la CREPUQ sont surtout à l’effet de maintenir l’aide financière dans son état actuel et de « lutter contre les barrières culturelles à l’éducation » en ayant recours à la publicité. Bref, il existe diverses manières de répondre au problème de l’accessibilité aux études et la position de la CREPUQ à ce sujet n’a d’ailleurs cessé d’évoluer.

L’austérité budgétaire et la crise financière des universités

Au début des années 1970, les universités affirment être prêtes à se plier à l’exercice de rationalisation que requiert l’adéquation des fins qu’elles poursuivent (augmentation du niveau de scolarisation au niveau des sociétés les plus avancées) aux moyens dont elles disposent (dépendance à l’égard du financement public)[27]. Mais leur tâche se complique à partir du milieu des années 1970. À cause d’un contexte économique mondial difficile, les finances publiques québécoises entrent en crise et les universités ne sont pas épargnées par les efforts du gouvernement pour contrôler ses dépenses. Entre 1978-1979 et 1982-1983, les coupures dans les subventions gouvernementales aux universités atteignent 141 millions de dollars. Le Conseil supérieur de l’éducation souligne dans un avis au ministre de l’Éducation que

à cause de leur ampleur et de la rapidité avec laquelle [les compressions budgétaires imposées aux universités pour 1981-1982] sont appliquées, elles risquent de compromettre la portée des efforts collectifs consentis pour favoriser l’accès aux études universitaires et la poursuite d’objectifs éducatifs, culturels et sociaux qui ne peuvent que bénéficier à l’ensemble de la société[28].

Les compressions budgétaires appliquées au réseau de l’éducation sont telles que les universités craignent que l’obligation de rationaliser leurs activités ne freinent l’essor de la dernière décennie : en réduisant les moyens à la portée des enseignants, en paralysant les projets de recherche en cours, en fermant les portes à des étudiants issus de milieux moins aisés. Ultimement, disent-elles, c’est le développement social et économique de la province qui sera affecté. En novembre 1981, la CREPUQ organise une conférence de presse « afin de sensibiliser l’opinion publique à une situation grave susceptible d’affecter tous les Québécois. »[29] Les recteurs demandent au gouvernement de réduire « l’ampleur et le rythme des compressions budgétaires »[30] pour faire face à ce qu’ils vont qualifier, dans leur rapport biennal de 1981-1983, de « crise financière des universités ».

Un financement adéquat pour assurer l’avenir (de l’économie) du Québec

Avec la stagnation de l’économie qui marque les années 1980, l’accès au marché du travail devient difficile même pour les diplômés universitaires. Les universités doivent composer avec une « crise de confiance dans l’opinion publique » qui prend la forme d’un « dénigrement » de l’éducation supérieure – sentiment que continue de colporter aujourd’hui au Québec la génération qui a fait les frais de cette déstructuration du capitalisme fordiste, les fameux « X ». Dans un contexte de morosité économique, le fardeau de la preuve se renverse : c’est aux universités de démontrer qu’elles sont indispensables à la société et donc qu’elles méritent d’être financer par les contribuables.

« Bon nombre de Québécois – tout comme leurs cousins nord-américains – critiquent l’enseignement supérieur des années 1980 car à leurs yeux il ne répond pas (peut-être serait-il plus juste de dire : il ne répond pas suffisamment) aux besoins réels de la société, notamment en ce qui concerne l’évolution des emplois. »[31] Et pourtant, vont marteler les recteurs, les universités « croient toutes qu’elles ont un devoir envers ce milieu, celui de mettre leurs ressources à sa disposition afin de contribuer à sa croissance et à son développement. »[32] C’est là le message que met de l’avant la CREPUQ lors d’une tournée des villes universitaires québécoises tenue en octobre 1983 dans l’espoir « d’attirer l’attention du public sur le rôle des universités dans chaque région et sur leur contribution au développement régional. » À cette occasion et à plusieurs autres au cours de la décennie, le rôle de la recherche est tout particulièrement mis de l’avant dans le cadre de ce qu’on pourrait qualifier de campagne de relations publiques.

Évidemment, les efforts de la CREPUQ sont aussi dirigés vers le gouvernement. En 1985, la CREPUQ intervient pour la première fois dans une campagne électorale afin de porter à l’attention des prétendants au poste de premier ministre la situation critique dans laquelle les universités québécoises se trouvent. « Nous sommes profondément persuadés que le Québec ne pourra assurer son avenir que dans la mesure où il pourra compter sur des universités fortes et dynamiques, capables de remplir leur mission dans toutes ses dimensions : scientifique, culturelle et sociale – bref, profondément civilisatrice. »[33] Malgré leurs efforts, le premier ministre sortant Pierre-Marc Johnson, du Parti québécois, remet en cause dans une lettre adressée à la CREPUQ le sous-financement qu’elles ont évoqué et qui menacerait l’intégrité de leur mission.

Bien que certains établissements éprouvent des difficultés financières plus importantes que d’autres, il ne faut pas en conclure à un sous-financement des universités québécoises. Celles-ci doivent, comme tous les citoyens et citoyennes du Québec, œuvrer au développement socio-économique du Québec avec des ressources qui ne pourront plus correspondre à des niveaux de financement que les universités ont déjà connus[34].

S’il y a désaccord entre les recteurs et le gouvernement au niveau des chiffres et donc de la réalité du sous-financement, cette mésentente ne saura résister à l’exercice de « pédagogie » auquel se livrent la CREPUQ – et, il faut bien le dire, à un changement de gouvernement[35].

Pour faire avancer leur cause, les recteurs vont aussi chercher l’appui du secteur privé. « Ils sont de plus en plus nombreux – et pas seulement aux États-Unis, au Canada et au Québec aussi, – les p.d.g. qui ont compris que la croissance de leur entreprise et le progrès économique de notre pays sont liés au développement du savoir. Il est réconfortant pour nous d’entendre ces vérités dites par d’autres bouches que les nôtres. »[36] On ne s’étonnera pas dès lors de cette initiative qu’a la Conférence en 1988 de faire signer une lettre[37] demandant une hausse des subventions versées aux universités et la fin du gel des frais de scolarité[38] par quelques 150 personnalités issues du milieu des affaires. Il est par contre plus troublant de voir Gilles Cloutier, alors vice-président de la CREPUQ et recteur de l’Université de Montréal, comparer tout bonnement les universités à des entreprises afin de souligner leur apport à la société. À l’occasion du Sommet économique de la ville de Montréal en 1986, il affirme en effet : « Si les universités sont d’abord et avant tout des établissements de formation et de recherche, elles sont aussi des entreprises dont l’activité économique ne saurait être sous-estimée. […] À titre d’entreprises, les universités sont directement impliquées dans le développement économique de Montréal et concernées par l’aménagement de son territoire. » [39]

Enfin, alors qu’on peut voir dans ce rapprochement entre universités et entreprises privées une stratégie de communication qui vise le gouvernement, il marque aussi un tournant dans la position de la Conférence sur le financement des universités. Les entreprises, de même que les organismes tels que l’OCDE, prônent en effet une diversification des sources de financement des universités, car ils jugent qu’elles pourront ainsi préserver leur autonomie en réduisant leur dépendance vis-à-vis de l’État. Cela signifie entre autres de permettre aux universités de fixer elles-mêmes le niveau de droits de scolarité nécessaire pour couvrir leurs dépenses.

Quelques mémoires et lettres au premier ministre plus tard, la croisade des recteurs porte finalement fruit, quoi que en deux temps : au printemps 1989, le gouvernement de Robert Bourassa annonce des investissements de 25M$ dans les universités québécoises. Mais c’est plutôt 150M$ que demandaient la Conférence (pour rejoindre le niveau de financement ontarien…). L’année suivante, le Parti libéral fait un autre « cadeau » aux universités en décrétant le dégel des frais de scolarité, décision qui est saluée par les recteurs :

La décision gouvernementale d’autoriser la hausse des frais de scolarité universitaires s’imposait et elle a été accueillie avec satisfaction. Le Québec ne pouvait, en effet, se permettre de se différencier de ce qui se fait partout ailleurs sur le continent sans risquer de compromettre sérieusement sa capacité de maintenir des standards de qualité comparables à ceux que l’on retrouve dans les universités canadiennes et américaines équivalentes[40].

Remarquons que l’enjeu du financement n’est plus seulement pensé comme moyen de remplir adéquatement la mission des universités ou encore de répondre aux besoins propres à chaque établissement, mais est problématisé à partir de l’impératif de se conformer à certains « standards » nord-américains en matière d’enseignement supérieur.

L’université moteur de l’économie du savoir

L’enthousiasme des recteurs sera de courte durée, car les compressions budgétaires qui sont imposées aux universités à partir de 1993-1994 marquent le début d’une nouvelle saga contre le « sous-financement » du réseau universitaire. Le plaidoyer en faveur des universités a cependant de nouvelles assises. C’est à cette époque que s’impose l’idée que la croissance de l’économie dépendra de plus en plus de l’économie « fondée sur le savoir ». Cette économie du savoir est composée de l’ensemble des activités de production de connaissances et de développement technologique[41]. Si l’on en croit cette définition avancée par l’OCDE, aussi bien dire qu’il n’y a plus de différence entre ce que fait l’université et ce que fait l’économie. Mais de quelle manière le savoir contribue-t-il à la croissance économique ? « Les investissements dans le savoir peuvent accroître la capacité productive des autres facteurs de production ou les transformer en nouveaux produits et procédés. Et, comme ces investissements dans le savoir se caractérisent par des rendements croissants (plutôt que décroissants), ils sont la clef de la croissance économique à long terme. »[42] Autrement dit, l’innovation est la clé de la croissance et les universités ont justement cette particularité d’être des entreprises innovantes.

L’adhésion de la Conférence à ce discours est sans réserve. À la Commission des États généraux sur l’éducation de 1995-1996, elle affirme :

On peut dire du système universitaire québécois qu’il lui faut faire face à des impératifs de consolidation et de rationalisation, tout en préservant les acquis et en lui permettant un certain développement, si l’on veut que le Québec demeure dans le peloton de tête des pays développés.

Fondamentalement, c’est là l’enjeu principal auquel nous sommes confrontés, car dans une économie de plus en plus axée sur le savoir, l’innovation, l’information et la concurrence, il est indéniable que le sort du Québec est plus que jamais intimement lié à celui de ses universités[43].

Face au Projet d’énoncé de politique à l’égard des universités présenté par le ministre de l’Éducation François Legault, la Conférence dit

[attendre], avec confiance et impatience, le document sur la politique de financement et celui sur le plan de réinvestissement qui, seuls, permettront de voir si les établissements universitaires disposeront des ressources nécessaires pour être compétitifs à l’échelle nord-américaine et, partant, si le Québec se donnera ainsi les conditions essentielles à son épanouissement dans le contexte de la nouvelle économie[44].

Bref, la CREPUQ fait du financement adéquat des universités une condition essentielle de la participation à l’économie du savoir. Dans le mémoire de 1995, la Conférence n’hésite pas à dire qu’une partie de la solution à ce problème passe par l’augmentation des frais de scolarité (gelés par le Parti québécois en 1994), laquelle, prétendent les recteurs, sera compensée par les gains futurs réalisés par les diplômés universitaires. En ce sens, la contribution de chacun doit être vu comme un investissement. Ce n’est que plus tard que sera employée l’expression « juste part », mais on trouve ici des propos conformes à son esprit.

Avec la publication en 2002 d’une étude conjointe entre le ministère de l’Éducation et la CREPUQ sur le niveau des ressources de fonctionnement des universités québécoises, la Conférence est outillée pour défendre un réinvestissement dans le réseau des établissements d’enseignement post-secondaire. L’étude calcule qu’au niveau des ressources de fonctionnement, les universités québécoises accusent un déficit de 375 millions de dollars par rapport aux universités canadiennes[45]. Dans un mémoire de 2004, elle se garde toutefois de prôner ouvertement le dégel des frais de scolarité[46]. « Toutes les avenues doivent être explorées pour assurer que les universités disposent des ressources qui leur permettent de continuer d’être l’un des principaux moteurs de développement de la société québécoise, sur tous les plans, et même d’y contribuer encore plus intensément, compte tenu des facteurs inhérents à la croissance dans l’économie du savoir. » Ce qui ne fait pas de doute dans l’esprit de la CREPUQ, c’est le risque que court le Québec à ne pas investir dans les universités. C’est à tout le moins la position qu’elle défend à la Rencontre des partenaires en éducation tenue en novembre 2010[47].

Au-delà des déficits d’opération, l’impact véritable du sous-financement chronique est plus insidieux, car il prend également la forme d’investissements reportés ou de projets de développement compromis dont l’effet cumulatif est de rogner petit à petit sur la qualité de la formation offerte aux étudiants et de brider la capacité de nos chercheurs de demeurer à l’avant-garde de l’innovation[48].

La faiblesse du taux de diplomation et du niveau de financement de la recherche (en comparaison avec les universités nord-américaines) sont des signes de la perte de compétitivité des universités québécoises. « Malgré la formidable progression qu’a connue le Québec sur le plan de la formation et de la recherche universitaires depuis un demi-siècle, notre position relative par rapport à notre environnement immédiat s’est dégradée au cours des vingt dernières années. »[49]

La suite est maintenant bien connue. L’hiver suivant, le gouvernement décide de procéder à une deuxième hausse des frais de scolarité (la première ayant été décrété en 2007-2008) de l’ordre de 325$ par année pendant cinq ans. Le ministre des Finances soutient alors que son Plan de financement des universités « fournira de nouveaux moyens aux universités, piliers importants de l’économie du savoir. »[50] L’historique grève étudiante du printemps 2012 aura raison de la hausse et, dans une certaine mesure, du gouvernement libéral. Or, avec la décision du Parti québécois d’« éliminer » la hausse des droits de scolarité décrétée par le précédent gouvernement pour plutôt les indexer à hauteur de 3% par année, la bataille contre le « sous-financement » semble avoir de beaux jours devant elle.

Le prix de la compétitivité

Pourquoi remettre en question le combat acharné que mènent les directions des universités pour améliorer le financement des universités ? Après tout, il faut bien payer les professeurs et les employés de soutien, entretenir les immeubles et renouveler l’équipement, garnir les rayons des bibliothèques… De plus, jamais la CREPUQ n’a remis en cause le principe de la liberté académique au nom de la diversification des sources de financement des établissements universitaires, bien au contraire.

L’historique que nous venons de tracer tend cependant à démontrer que les rectrices et recteurs québécois, dans les cinq dernières décennies, ont soumis le développement des universités à une logique qui leur est étrangère de telle sorte qu’aujourd’hui, la mission spécifique de l’université a été marginalisée au nom de son adaptation constante aux exigences de l’économie. Il faut alors reconnaître, à l’instar de Benoît Beaucage, la pression qu’exerce sur les universitaires le modèle de financement défendu par la Conférence.

Les principales limites à sa liberté viennent plutôt désormais de contraintes externes à l’institution et sont au premier chef liées aux nécessités du financement de la recherche. […] D’autant plus qu’avec les fonds, une idéologie de la rentabilité à court terme pénètre dans l’institution universitaire ; elle s’accompagne d’une recherche d’efficacité supposément atteinte par une concentration autour d’axes déterminés et souvent très pointus qui ne correspondent pas nécessairement aux objectifs généraux d’une formation solide et suffisamment variée[51].

D’ailleurs, l’exigence de demeurer concurrentielles pousse les universités à un développement effréné qui a donné lieu à la multiplication absurde, depuis quelques années, des « antennes extra-territoriales » ou « campus satellites ». Faut-il s’étonner ensuite de voir certains administrateurs user de moyens illégitimes (comme les rémunérations démesurées de certains recteurs), ou carrément illicites (la double comptabilité du tristement célèbre îlot Voyageur) afin d’atteindre le sommet des palmarès internationaux ? Gaétan Breton n’a pas tort de dire qu’« [u]ne telle concurrence n’a pas de sens si le financement provient de la même source. On peut donc croire qu’on prépare une diversification des sources de financement universitaire. Cela s’appelle la privatisation. »[52] S’il entend par là une privatisation du financement et aussi des « produits » de l’université.

Ces excès sont aussi révélateurs de l’idéologie qui sous-tend ce modèle de financement et les fins qu’elle sert. « Pour le monde contemporain, » dit Aline Giroux, « l’idéologie de la performance est aussi une pensée dissimulatrice des exigences pragmatiques d’une minorité d’agents sociaux qu’elle protège, une pensée au service du nouveau pouvoir, l’économie de marché. »[53] En ce sens, ce n’est pas tant la recherche de financement qui a poussé les recteurs à adhérer aux exigences établies par « l’économie de marché » ; c’est bien plutôt leur désir de « performer » au sein de l’économie du savoir qui a conduit les administrateurs d’université à vouloir implanter au Québec le mode de financement des universités américaines, où la participation du privé est prépondérante. En d’autres mots, ce n’est pas le moyen qui a contaminé la fin ; c’est d’abord la fin qui a justifié le choix des moyens.

Comment s’étonner, dans ces circonstances, de la « crise » que vit la CREPUQ à l’heure de célébrer son cinquantième anniversaire ? En claquant (temporairement) la porte de l’organisation au printemps dernier, le recteur de l’Université Laval Guy Breton a prétendu que c’était pour mieux protéger la spécificité de son établissement qu’il songeait à faire cavalier seul en matière de représentation politique. Il est pourtant clair, à la lumière du parcours qui vient d’être tracé, que c’est au contraire l’entêtement à faire entrer les institutions québécoises dans le moule de l’université-entreprise qui a motivé la démarche du recteur dissident. La concertation sur la question du financement n’est plus qu’un frein à la volonté de standardisation de l’université québécoise qui anime les apôtres de l’économie du savoir. Et le combat contre le sous-financement est symptomatique du « rêve » – parfaitement arbitraire, il va s’en dire – de rivaliser quelques « bœufs » étasuniens.

La question que pose Freitag est alors la bonne : « L’université a-t-elle encore une mission, existe-t-elle encore vraiment par-delà toutes les tâches parcellaires qu’elle assume, tous les programmes (« ciblés ») qu’elle développe, toutes les recherches commanditées qu’elle accepte et auxquelles elle attelle son développement et son avenir ? »[54] Et cette question en appelle une autre : si les recteurs se soucient avant tout d’améliorer le branding de leur université, s’ils s’affairent à promouvoir la valeur de la connaissance qui se produit dans leurs établissements et à positionner leurs universités de manière concurrentielle, qui restera-t-il pour défendre la mission fondamentale de l’université ? Et aussi, est-ce que l’université au service de la croissance de l’économie est autre chose qu’une entreprise privée à la conquête de parts de marché ? En 1959, le sociologue Jean-Charles Falardeau mettait en garde ses collègues contre la tendance des universités à se transformer en écoles professionnelles :

Le professeur d’université, s’il succombait à ces sommations, se verrait bientôt réduit au rôle de technicien, voué seulement à produire d’autres techniciens encore plus efficaces que lui-même. C’est contre ces sollicitations qu’il doit affirmer les exigences d’un enseignement proprement supérieur dont les canons et les critères doivent être déterminés par lui, non par l’extérieur. S’il succombe aux pressions, il continuera à être dans l’université ; il ne sera plus de l’université[55].

L’histoire de la CREPUQ nous porte à croire que les recteurs et principaux des universités québécoises, bien qu’ils soient encore dans l’université, sont de moins en moins de l’université. Mais comme le rappelle Normand Baillargeon[56], et contrairement à ce que prétendent les recteurs lorsqu’ils parlent de « l’urgence d’agir », nous ne faisons face ici à aucune fatalité. Il est plutôt question d’un conflit qui oppose l’université en tant qu’institution vouée à la transmission du savoir et de la culture, au « marché » et à ses représentants dont le désir est de mettre cette dernière au service de la croissance infinie de l’économie. La tâche qui nous incombe, aujourd’hui comme hier, est alors de la défendre sans relâche contre cette salve dissimulée sous des allures de nécessité naïve.

 


[1] Baillargeon, Normand, « Croisée des chemins », Nouveaux Cahiers du socialisme, Éducation supérieure : culture, marchandise et résistance, no 8, 2012, p. 31.

[2] Freitag, Michel, Le naufrage de l’université et autres essais d’épistémologie politique, Québec, Éditions Nota Bene, 1998, p. 63.

[3] Ibid., p. 64.

[4] Ibid., p. 43.

[5] Giroux, Aline, Le pacte faustien de l’université, Montréal, Liber, 2006, p. 185.

[6] Martin, Éric et Maxime Ouellet, « Le devenir total de capital : l’université comme lieu d’accumulation du capital humain », Nouveaux cahiers du socialisme, no 8, Éducation supérieure. Culture, marchandise et résistance, 2012, pp. 52-53.

[7] « Cinquième partie. L’exigence de réformes. 1945-1959 », in L’idée d’université : Une anthologie des débats sur l’enseignement supérieur au Québec de 1770 à 1970, choix de textes et présentation par Claude Corbo, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2001, pp. 189-248.

[8] Laurendeau, André, « L’université, creuset du renouveau du Québec », in L’idée d’université, op. cit., p. 246.

[9] Filion, Gérard, « L’université est l’affaire de tout le monde », in L’idée d’université, op. cit., p. 197.

[10] Ibid., p. 197.

[11] Falardeau, Jean-Charles, « Les universités et la société », in L’idée d’université, op. cit., pp. 213-214.

[12] James, F. Cyril, « L’université, lumière et conscience du monde », in L’idée d’université, op. cit., p. 282.

[13] Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec (CREEPQ), Rapport, tome 2 : Les structures pédagogiques du système scolaire, Québec, 1964, paragraphe 1, http://classiques.uqac.ca/contemporains/quebec_commission_parent/rapport_parent_2/rapport_parent_vol_2.pdf.

[14] CREEPQ, op. cit., paragraphe 111.

[15] Voir par exemple la position de Jean de Grandpré, alors chef des services juridiques chez Bell Canada (et futur chancelier de l’Université Mc Gill !) sur le financement des universités dans L’idée d’université, op. cit., pp. 312-317.

[16] Gérin-Lajoie, Paul, Combats d’un révolutionnaire tranquille. Propos et confidences, Montréal, Centre éducatif et culturel, 1989, 378 pages.

[17] Université du Québec à Montréal, Service des archives et de gestion des documents (SAGD), Fonds CREPUQ, 64P-110/3, Discours de Paul Gérin Lajoie cité in M. H. N. Fieldhouse, Some considerations on the collaboration between the governement and the universities in the current situation in Quebec, Comité des Universités, 22 août 1965, p. 1.

[18] Papadopoulos, George S., L’OCDE face à l’éducation 1960-1990, Paris, Organisation de coopération et de développement économiques, 1994, p. 23.

[19] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P, La Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec. Ses origines, son rôle, ses réalisations, avril 1979.

[20] CREPUQ, section « Qui sommes-nous ? », Rubrique « Mandat », www.crepuq.qc.ca/spip.php?article31&lang=fr.

[21] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P-660 :03/1, Interdépendance et concertation, Premier rapport annuel, décembre 1969.

[22] Contandriopoulos, André-Pierre, Prévisions des besoins en main-d’œuvre hautement qualifiée et planification de l’éducation, Montréal, CREPUQ, 1971, 246 pages.

[23] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P, Mémoire au Conseil des universités concernant le financement des universités du Québec, Montréal, 1er février 1970.

[24] CREEPQ, op. cit., paragraphe 29.

[25] Mémoire au Conseil des universités concernant le financement des universités du Québec, op. cit., p. 26.

[26] CREPUQ, Mémoire à Monsieur le Ministre de l’éducation sur les coûts des études défrayées par les étudiants, Montréal, CREPUQ, novembre 1971, 55 pages.

[27] Mémoire au Conseil des universités concernant le financement des universités du Québec, op. cit., p. 27.

[28] Conseil supérieur de l’éducation, Les compressions budgétaires et l’avenir des universités. Recommandation au ministre de l’Éducation, CSE, Québec, novembre 1981, p.1.

[29] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P-600 : 03/10, Rapport biennal juin 1981-mai 1983.

[30] CREPUQ, Allocution du président de la CREPUQ prononcée à l’occasion de la conférence de presse du 26 novembre 1981, 14 pages, cité in Gill, Louis, Trente ans d’écrits syndicaux. Contributions à l’histoire du SPUQ, Montréal, Syndicat des professeurs et professeures de l’UQAM, 2002, p. 274.

[31] « Des diplômes universitaires pour le Québec d’aujourd’hui. Allocution de Monsieur John O’brien, recteur et vice-chancelier de l’Université Concordia, prononcée à Rouyn le 3 décembre 1983 », in Semaine nationale des universités, L’avenir en têtes. L’apport de l’université a la société québécoise : recueil des allocutions prononcées lors de la tournée régionale des chefs d’établissement universitaire québécois réalisée à l’occasion de la Semaine nationale des universités, 2-8 octobre 1983, 1984, P. 33.

[32] « Les universités et le développement des petites et moyennes entreprises du Québec. Allocution de Monsieur Claude Pichette, recteur de l’Université du Québec à Montréal, prononcée à Chicoutimi, le lundi 3 octobre 1983 », in ibid., p. 29.

[33] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P-600/98, Lettre ouverte du président de la CREPUQ. Les universités et l’avenir du Québec, 19 novembre 1985, pp. 5-6.

[34] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P-600/98, Lettre de M. le premier ministre Pierre-Marc Johnson à M. David L. Johnston, président de la CREPUQ, Québec, 27 novembre 1985, p. 3.

[35] Alors que le gouvernement du Parti québécois remettait dernièrement en cause la thèse du sous-financement des universités défendue par les recteurs, ce discours de Pierre-Marc Johnson a de quoi faire sourire (voir : Marie-Andrée Chouinard, « Québec nie le sous-financement des universités », Le Devoir, 9 novembre 2012).

[36] CREPUQ, Préparer l’avenir. Mémoire présenté à la Commission de l’éducation de l’Assemblée Nationale du Québec, Québec, 3 septembre 1986, p. 15. Ce document est particulièrement exemplaire. L’argumentaire est appuyé en partie sur des citations attribuées à des dirigeants d’entreprises (Northern Telecom, Association des Manufacturiers Canadiens, GE, Bell Canada,) et qui soulignent l’importance de financer l’éducation supérieure pour assurer l’avenir de l’économie canadienne.

[37] « Quelque 150 personnalités lancent un SOS à Québec en faveur [du financement] des universités », La Presse, lundi 12 décembre 1988, p. B3.

[38] À ce moment-là, cette mesure ne fait pas l’unanimité au sein de la Conférence. Préparer l’avenir, 1986, p. 26.

[39] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P-640/102, Sommet économique de la ville de Montréal (17, 18, 19 juin 1986). Notes pour l’allocution de Monsieur Gilles Cloutier, vice-président de la CREPUQ et recteur de l’UdeM, 17 juin 1986, p. 3.

[40] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P, La CREPUQ et la hausse des frais de scolarité, janvier 1990, p. 2.

[41] OCDE, L’économie fondée sur le savoir, Paris,  OCDE, 1996, p. 3, http://www.oecd.org/fr/science/politiquesscientifiquesettechnologiques/1913029.pdf.

[42] Ibid., p. 11.

[43] CREPUQ, Mémoire de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec à la Commission des États généraux sur l’éducation, Montréal, CREPUQ, 31 août 1995, pp. 57-58.

[44] UQAM, SAGD, Fonds CREPUQ, 64P-630/3, Lettre de François Tavenas, recteur de l’Université Laval et président de la CREPUQ à François Legault, ministre de l’Éducation, 26 novembre 1999, p. 3.

[45] Après révision, la Conférence établira ce montant à 620M$ en 2007-2008, puis à 850M$ en 2009-2010. Toujours prête à réévaluer ce chiffre, elle soutenait au début de 2013 qu’il pourrait « bientôt » atteindre le milliard de dollars. Daoust-Boisvert, Amélie, « Universités – La CREPUQ évoque un sous-financement de 1 milliard », Le Devoir, 16 janvier 2013.

[46] CREPUQ, Le financement des universités québécoises : un enjeu déterminant pour l’avenir du Québec. Mémoire présenté à la Commission parlementaire de l’éducation sur la qualité, l’accessibilité et le financement des universités, 6 février 2004, 27 pages.

[47] Cette rencontre a été évoquée à maintes reprises par le gouvernement libéral de Jean Charest durant la grève étudiante de 2012 pour souligner que la communauté universitaire avait été consultée sur la question de la hausse des frais de scolarité.

[48] CREPUQ, Déclaration de la CREPUQ sur le financement des universités, l’accessibilité aux études universitaires, l’assurance-qualité et la reddition de comptes, novembre 2010, pp. 2-3, http://www.crepuq.qc.ca/IMG/pdf/RPE_Declaration_version_finale_26NOV2010-revise.pdf.

[49] Ibid., p. 2.

[50] Ministère des Finances, « Un plan de financement des universités équitable et équilibré. Pour donner au Québec les moyens de ses ambitions », Budget 2011-2012, Gouvernement du Québec, 2011, p. 3.

[51] Beaucage, Benoît, « Autonomie universitaire et liberté académique, même combat ?, À babord, À l’heure de la gouvernance. L’université entre déclin et relance, hors-série, avril 2009, p. 14.

[52] Breton, Gaétan, « La crise du financement universitaire », À babord, À l’heure de la gouvernance. L’université entre déclin et relance, hors-série, avril 2009, p. 17.

[53] Giroux, op. cit., p. 90.

[54] Freitag, op. cit., p. 52.

[55] Falardeau, Jean-Charles, « Périls pour l’université », in L’idée d’université : Anthologie des débats sur l’enseignement supérieur au Québec de 1770 à 1970, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2002, p. 240.

[56] Baillargeon, Normand, « Une proposition de relance. Refonder l’université », À babord, hors-série : À l’heure de la gouvernance. L’université entre déclin et relance, avril 2009, p. 20.