30 septembre 2014 | Revue >

Est-ce bien le moment de créer un parti?

Québec solidaire, un parti prématuré à la naissance? Maintenant qu’il existe, quel rôle peut-il jouer?

Yves Rochon et Charles Gagnon

Le texte qui suit a été écrit en 1999 pour contribuer à la réflexion des militantes et militants du RAP (Regroupement pour une alternative politique) qui se posaient alors la question de la pertinence de fonder un nouveau parti de gauche au Québec. Une militante de ce regroupement avait demandé à Charles Gagnon, qui n’était alors membre d’aucune organisation politique mais spectateur toujours attentif de l’actualité en général et de celle de la gauche en particulier, de lui donner son avis sur le sujet.[1] Il lui a alors transmis un texte dont le titre était : Est-ce bien le moment de créer un parti? Pour résumer en un seul mot sa réponse à cette question, c’était : non.

Je n’ai jamais su pour ma part si le texte en question avait été présenté et discuté à une instance du RAP. Nous savons cependant que l’avis de Charles n’a pas prévalu, Québec Solidaire étant fondé quelques années plus tard, résultat de la fusion d’Option Citoyenne et de l’Union des forces progressistes, issue elle-même du Rassemblement en question.

Charles Gagnon est décédé en 2005. Il n’a donc pas suivi l’évolution de Québec Solidaire. Il nous a cependant semblé, nous de la petite fondation qui porte son nom et gère ses droits d’auteur, que ses propos de l’époque pouvaient contribuer à la réflexion actuellement en cours sur l’orientation future de ce parti politique, comme sur celle de la gauche québécoise en général. C’est à ce titre qu’il est soumis à Raisons sociales, avec invitation particulière à le commenter.

Nous précisons que ce texte a déjà été rendu public à l’intérieur du tome 3 des œuvres de Charles Gagnon, publié chez Lux Éditeur en 2011, dont le titre est : La crise de l’humanisme. Il constitue d’autre part un abrégé d’analyses plus développées qu’il avait rédigées sur plusieurs aspects de la gauche québécoise, lesquelles constitueront la matière d’un pamphlet inédit à paraître chez Écosociété l’hiver prochain.

 

Yves Rochon, pour la Fondation Charles-Gagnon

 

[1] Charles Gagnon a été un militant et un intellectuel de gauche durant toute sa vie. Figure publique durant les années 1960, 70 et 80, à titre de prisonnier politique lié au FLQ puis à titre de dirigeant du groupe marxiste-léniniste EN LUTTE!, il a par la suite concentré son activité militante à la recherche et à l’écriture. Une partie de ses écrits a été publiée, notamment dans trois recueils édités chez Lux. Les inédits sont accessibles au Service d’archives de l’UQAM, dans le fonds privé qui porte son nom.


 

Texte de Charles Gagnon:

Les réflexions qui suivent, formulées à la demande d’une militante du Regroupe­ment pour une alternative politique (RAP), font état de quelques-unes des raisons pour lesquelles il me paraît présentement prématuré de créer un parti de gauche. On comprendra qu’il s’agit de remarques assez spontanées et plutôt décousues, qui pourraient être suivies de développements plus substantiels ou plus circons­crits, suivant l’évolution que prendra un éventuel débat public sur la question.

 


 

 

Je doute que la gauche québécoise soit en position de créer un parti en ce mo­ment, ainsi que le souhaite, semble-t-il, une partie au moins des membres du RAP. À tort ou à raison – car je n’ai pas suivi les débats qui se sont menés au sein du RAP au cours des derniers mois – j’ai le sentiment que le projet de parti repose davantage sur une argumentation logique ou rationnelle abstraite (la gauche a besoin d’un parti… en tout temps) que sur une analyse des conditions concrètes. Quoi qu’il en soit, j’ai voulu aborder succinctement dans ce texte quelques-unes des raisons à l’origine de mes doutes, dans l’espoir qu’elles pourraient favoriser la réflexion, en soulevant des ques­tions qui me paraissent souvent négligées et que les nouvelles générations de militants connaissent peu ou mal.

 

La gauche souffre ici d’un premier handicap majeur, historique : l’absence de tradition. Il n’a jamais existé de parti de gauche important et durable au Québec. Cela signifie que la gauche ne peut pas s’appuyer sur une mémoire collective accessible de génération en génération et qui s’enrichisse progressivement au fil des expériences nouvelles. Tout se passe comme si d’une génération à l’autre les luttes ouvrières et po­pulaires et les luttes proprement politiques tombaient dans l’oubli quasi total. La gauche québécoise est ainsi un perpétuel recommencement.

 

À ce premier facteur s’ajoute le fait, qui n’est pas sans rapport avec l’histoire, que les conditions qui prévalent actuellement au sein même de la gauche ne sont pas parti­culièrement favorables à l’émergence d’un parti. À vouloir faire l’économie d’une ana­lyse sérieuse des tentatives avortées à cet égard au cours des dernières décennies, disons depuis la Révolution tranquille et, mieux encore, depuis la Deuxième Guerre mondiale, d’une part, et d’une « remise à jour » de sa critique du capitalisme, la gauche risque fort de tomber dans les mêmes ornières que les générations passées. La gauche québécoise, tout comme la nord-américaine en général, a rarement réussi à se départir d’un certain anti-intellectualisme, souvent accompagné de manifestations d’activisme aigues.

 

Bref, il se pourrait bien que la gauche ait certaines « contradictions » àrésoudre avant de s’attaquer formellement à la création d’un parti, pour autant, bien sûr, que sa réflexion l’amène à réaffirmer que le parti constitue un instrument indispensable et cen­tral de lutte, un point de vue, ne l’oublions pas, que bien des militants ont sérieusement remis en question depuis les années 80. Il faudrait en outre que le débat sorte des cli­chés auxquels il se limite trop souvent et qu’aux affirmations à l’emporte-pièce on subs­titue le regard critique qui éclaire au lieu de confondre.

 

Éléments d’histoire[1]

 

Les débuts de l’organisation ouvrière au Québec remontent à près de deux siè­cles, alors que sont apparus les premiers syndicats dans les usines, les chantiers mari­times et chez les constructeurs de canaux. Il s’agissait principalement d’organisations de défense des intérêts de leurs membres, salaires, temps et conditions de travail, et de groupes d’entraide. On peut sans doute considérer que les Chevaliers du travail (Knights of Labor), une organisation ouvrière née à Philadelphie, États-Unis, en 1869, constitueront la première organisation ouvrière à tenter de regrouper tous les travail­leurs indépendamment de leurs métiers et à porter leurs revendications sur le terrain socio-politique, c’est-à-dire à rechercher une alternative aux premières manifestations du développement du capitalisme monopolistique d’alors et à préconiser des réformes qui concernent l’ensemble de la société. Objet d’une condamnation formelle du cardinal Taschereau en 1886 et expulsés du Trades and Labor Congress of Canada (TLC), dont ils avaient pourtant contribué à la constitution, ils disparaîtront rapidement. Au tournant du xxe siècle, les syndicats aux préoccupations plus strictement ouvrières de l’American Federation of Labour (AFL, dont le TLC est alors la branche canadienne) prennent défi­nitivement le dessus dans le mouvement syndical partout en Amérique du Nord, suivis bientôt au Québec par les syndicats catholiques, qui formeront la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC, devenue la CSN dans les années 60). C’est le triomphe du syndicalisme « apolitique »ou d’affaires.

 

Malgré leurs préoccupations sociales plus marquées, les Chevaliers du travail n’ont jamais constitué un parti politique au sens courant du terme; ils ont plutôt agi comme une sorte de lobby auprès des partis bourgeois les plus progressistes et tenté d’infléchir le programme de ceux-ci dans le sens de leurs revendications. Ce mode d’action est d’ailleurs devenu une tradition dans la gauche en Amérique du Nord, y compris au Québec. C’est ainsi que le mouvement syndical a choisi d’appuyer la Ré­volution tranquille du Parti libéral de Jean Lesage dans les années 60, plutôt que de travailler à créer un parti socialiste, ainsi qu’une partie de son membership le souhaitait depuis le début des années 50. Et depuis le début des années 70, c’est au Parti québé­cois que les centrales syndicales accordent un appui dit critique.

 

À la fin du siècle dernier, les Rouges, parti issu de la Rébellion de 1837-38, constituent le parti du progrès au Québec; ils représentent le courant républicain et laï­que. On pourrait considérer que les Chevaliers du travail, tout en ayant des vues pro­gressistes, présentent une orientation davantage marquée par l’humanitarisme chré­tien: ils ne défendent pas tant les droits issus de la révolution bourgeoise que la néces­saire compassion à l’égard des démunis. On l’oublie parfois, mais le socialisme a aussi des origines chrétiennes, antérieures à la formulation de la théorie marxiste et dont les fondements reposent dans la critique de la pauvreté et de la misère créées par le déve­loppement du capital et la recherche de moyens de les combattre.

 

En schématisant un peu l’analyse, on pourrait considérer que le parti des Rou­ges, les Chevaliers du travail et l’Institut canadien, un regroupement d’intellectuels voués à la diffusion du savoir littéraire et scientifique, fondé en 1844 et qui compte beaucoup de Rouges parmi ses membres, constituent les trois éléments majeurs des forces progressistes au Québec dans la dernière partie du xixe siècle.

 

Le triomphe du conservatisme

 

L’évolution de ces forces aurait-elle conduit à l’apparition d’un réel courant socia­liste au Québec? En fait, la question est toute théorique, car le raz-de-marée ultramon­tain (ou gallican, suivant certains[2]) c’est-à-dire la réaction catholique venue d’Europe, où il s’agit de combattre autant le laïcisme républicain que le modernisme lié au déve­loppement des sciences, et qui va déferler sur le Québec à la fin du xixesiècle, par­viendra rapidement à maintenir ou à ramener le gros de la population, surtout en milieu rural, dans le giron de l’Église et ce jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. C’est ainsi qu’à la fin du siècle, l’Église aura eu raison de l’Institut canadien, condamné les Cheva­liers du travail et réduit à rien les Rouges eux-mêmes. Elle entreprendra alors la mise sur pied ou la consolidation de ses propres institutions de contrôle idéologique, dont les syndicats catholiques et le mouvement coopératif comptent parmi les plus importantes – avec, bien sûr, de nombreuses associations proprement religieuses regroupant hommes, femmes et enfants.

 

C’est ainsi que, pendant près de trois quarts de siècle, le Québec demeurera au plan idéologique et à celui des pratiques sociales une société fermée sur elle-même, une société qu’on a convaincue qu’elle avait une mission en Amérique, défendre sa foi et sa langue, la défense de la langue étant d’ailleurs une condition de la survivance etde l’épanouissement de sa foi, qu’on entreprendra d’ailleurs bientôt de diffuser dans les régions « païennes » de la planète. (Ne retrouve-t-on pas aujourd’hui encore des traces de ce prosélytisme ancien dans certains replis du nationalisme québécois?) Les cou­rants politiques progressistes qui se manifestent ailleurs en Occident, démocratie libé­rale et socialisme, seront pratiquement absents du Québec. C’est plutôt dans un con­servatisme fortement teinté de coopératisme et de corporatisme – la frontière pratique entre les deux n’étant pas toujours très claire, autant au début du siècle qu’aujourd’hui d’ailleurs – qui domine, malgré le fait que l’économie du Québec s’engage alors pro­gressivement dans le mouvement d’industrialisation du début du siècle, tout comme le reste de l’Amérique.

 

On pourrait presque dire que le Québec vit alors dans une sorte de schizophré­nie de la pensée: le gros de la société se réfère à une idéologie qui correspond de moins en moins au développement économique et social en cours. Alors que l’État mène une politique compatible et même favorable à l’industrialisation, met de l’avant des réfor­mes, en éducation par exemple, relativement adaptées aux changements que cela sus­cite, le front conservateur dominé par l’Église maintient fermement les couches populai­res sous sa domination, ventant la vie rurale, la famille nombreuse, condamnant la ville, le travail en usine, particulièrement pour les femmes, le célibat des laïques, etc.

 

Il n’y a pas à s’étonner dans ce contexte que le Parti communiste, fondé à Guelph, Ontario, en 1921, n’ait pas connu un grand succès au Québec, où la répression de l’Église s’ajoute à celle, inlassable, des forces de l’ordre. Actif dans le mouvement syndical nord-américain (il contribuera à la naissance du Congress of Industrial Organi­zation (CIO), formé des syndicats industriels qui ont fait scission de l’American Federa­tion of Labor (AFL), alors dominée par les syndicats de métier[3]), il est largement animé par des immigrants d’origine européenne, souvent initiés au marxisme dans leur pays d’origine. Malgré des réussites non négligeables, dans la syndicalisation des ouvriers de l’industrie notamment, dans l’organisation des chômeurs durant la Crise des années 30 et des luttes héroïques contre la répression duplessiste plus spécialement (on pense à la fameuse « loi du cadenas » de 1937 qui autorisait la police à mettre le cadenas sur tout local, fût-ce un restaurant, où des communistes se réunissaient; ou encore à la vio­lence de la répression des grèves animées par les communistes, Valleyfield, Louise­ville, etc.), ce parti demeurera toujours assez marginal au Québec, victime de ses origi­nes « étrangères », d’une répression de tous les instants et du combat acharné que l’Église lui livre.

 

L’exception canadienne-anglaise

 

La CCF (Co-operative Commonwealth Federation, fondée en 1932), devenu le Nouveau Parti démocratique (NPD) en 1961, constitue l’ « exception » nord-américaine, c’est-à-dire le seul parti de gauche de la première moitié du siècle qui ait survécu jus­qu’à aujourd’hui. Né dans le prolongement des luttes des agriculteurs plus que de celles des ouvriers, ce parti a d’abord connu du succès dans l’Ouest canadien, la région la moins industrialisée du pays avant la Deuxième Guerre mondiale – tout comme le Crédit social, qui a aussi pris naissance dans les provinces de l’Ouest, soit dit en pas­sant, et a connu un certain succès au Québec dans les années 50 – avant de se ga­gner l’appui du mouvement syndical et de s’implanter dans l’Ontario industrielle dans le sillage du boom économique de l’après-guerre. Le parti CCF-NPD a certes joué un rôle important dans la vie politique canadienne, en particulier en ce qui a trait aux politiques sociales dans l’ensemble du pays – des politiques qui constituent encore aujourd’hui, malgré qu’on ait récemment entrepris de les réduire dangereusement, un élément si­gnificatif des différences entre les États-Unis et le Canada. Mais peut-on encore considérer le NPD comme un parti socialiste, à voir ce qui se passe, par exemple, en Co­lombie-Britannique, en Saskatchewan et au Parlement d’Ottawa?

 

Quoi qu’il en soit, ce parti ne se gagnera jamais d’appuis sérieux au Québec, où il n’a jamais fait élire un seul candidat, même pas Robert Cliche, son chef connu et res­pecté des années 60. (Assez étrangement, c’est au Québec, dans le comté de Mont­réal-Cartier, que le Parti communiste fera élire Fred Rose, en 1943 et 1945, le seul dé­puté communiste du Québec à avoir jamais siégé à Ottawa.) On pourrait dire que, pour son mal­heur, le NPD a entrepris de prendre racine au Québec alors que le mouvement du « nouveau nationalisme » québécois amorçait sa montée à la fin des années 50. Il se fera définitivement couper l’herbe sous le pied par le Parti québécois à la fin des an­nées 60. Il faut dire que le NPD, tout comme les syndicats d’ailleurs, ne manifestait pas alors une très grande perspicacité face à la question nationale québécoise.

 

Le sursaut des années 60

 

La suite est sans doute mieux connue. Après diverses tentatives sans lendemain de fonder un parti socialiste dans les années 50 et 60, on peut dire que la trajectoire des forces socialistes québécoises s’est trouvée largement déterminée par le mouve­ment nationaliste. Depuis les années 60, la gauche québécoise est demeurée tiraillée entre la lutte nationale et la lutte sociale, lutte illustrée par deux slogans constamment en concurrence à l’époque: « le Québec aux Québécois », d’une part, et « le Québec aux travailleurs », de l’autre. Pour compliquer davantage les choses, si l’on peut dire en tout respect pour la cause féministe, voilà que, dans les années 70, la gauche inclura la libération des femmes dans ses grands objectifs. On se rappellera que le programme du Groupe des Cent, qui fera long feu dans les années 80 après avoir vivoté moins d’une décennie, tournait autour de ces trois pôles, l’indépendance, le socialisme et l’égalité des sexes. Manifestement, cette tentative d’amalgamer les thèmes majeurs des luttes politiques des vingt années antérieures n’a pas conduit, comme on l’espérait, à une plus grande unité. Cela signale qu’au Québec à tout le moins, les partisans de ces trois grandes causes sociopolitiques ont toujours tendance à les aborder de façon plutôt exclusive. Une meilleure compréhension de l’échec du Groupe des Cent serait, on le voit bien, du plus haut intérêt pour l’avancement du débat actuel.

 

Conclusion? Il n’y a jamais eu de parti de gauche influent et durable dans toute l’histoire du Québec. Et ce ne sont pourtant pas les tentatives qui ont manqué à divers moments de l’histoire. Non moins important sans doute, cette situation n’est pas propre au Québec; elle est le fait – exception faite du NPD canadien et de certains partis du Mexique, qui est plus proche de l’Amérique latine au plan politique – de toute l’Améri­que du Nord.

 

Car, soit dit en passant et pour susciter la réflexion sur le phénomène, les États-Unis n’ont pas eu non plus de parti de gauche influent et durable depuis l’ « Âge d’or du socialisme », c’est-à-dire depuis la fin de la Première Guerre mondiale environ, un âge d’or qui aura duré moins de vingt ans. La gauche américaine – ou ce qui en tient lieu – se réfugiera alors dans les marges du Parti démocrate, comme c’est toujours le cas aujourd’hui dans une certaine mesure et à certaines occasions, comme les campagnes électorales, les débats autour de l’avortement, de l’assurance-santé, des droits des femmes, des Noirs, etc. La gauche américaine est devenue un lobby auprès du Parti démocrate, un lobby occasionnel, dont l’influence n’est pas toujours évidente en ce qui concerne en tous les cas les politiques économiques et sociales. Et les progressistes québécois s’accrochent en grande partie au PQ comme les progressistes américains se collent au Parti démocrate.

 

Cette absence quasi permanente d’un parti de gauche – qui reste à expliquer car elle n’a sans doute pas été le fait du hasard – n’aura pas été sans conséquence; et surtout elle fait toujours partie du paysage politique. Elle constitue un phénomène dont il faudra prendre la mesure, expliquer l’existence, évaluer le poids historique et surtout les effets possibles sur l’avenir de la gauche. Mais on sait déjà qu’absence de parti veut dire absence de mémoire, absence de traditions, absence de repères, de points d’ancrage.

 

Le traumatisme de l’extrême gauche

 

En fait, cette absence de mémoire n’est pas totale. Une partie au moins de la gauche semble encore sous l’effet de ce qu’il n’est sans doute pas exagéré d’appeler le « traumatisme » provoqué par le passage de l’extrême-gauche dans les années 60 et 70. Il me semble évident que les débats actuels sur le parti et, plus largement sur le type d’organisation à rechercher par les forces progressistes, sont marqués, et plutôt négativement, par la mémoire des activités et surtout des idées des groupes radicaux et marxistes d’il y a un quart de siècle. Or, il s’agit pour le moins d’une mémoire qui fait place à beaucoup de confusion et même à beaucoup de préjugés. Personne ne s’est vraiment donné la peine jusqu’ici de faire un portrait, une analyse de cette période, où le radicalisme a largement débordé le cadre des organisations marxistes-léninistes ou trotskistes.

 

Ainsi, on oublie trop facilement qu’entre la fin des années 60 et l’élection du PQ en 1976, les syndicats ont adopté un langage très radical et mené des luttes très dé­terminées qui ont souvent débordé les cadres de la légalité, manifestations interdites, occupations d’usines, blocages de routes, occupations de stations de radio, etc. Autant de prises de positions et d’actions qui ont conforté l’extrême gauche dans l’idée que la lutte pour le socialisme avait un support suffisant pour faire des progrès significatifs. Faisant fi de tout rappel compréhensif des conditions sociales de l’époque, les débats actuels voient s’affronter ceux et celles qui considèrent cette période d’un oeil essentiellement positif et les autres qui en font un bilan extrêmement négatif. Le problème, c’est qu’un bilan pondéré, articulé, nuancé fait toujours défaut. Si bien que les « anciens » carbu­rent aux souvenirs de leur mémoire sélective et que les nouvelles générations ne sa­vent pas très bien quoi penser de cette époque pourtant toute proche, mais dont on parle en termes si contradictoires.

 

Or, ce n’est pas pour rien que l’extrême gauche nord-américaine, y compris la québécoise, a, plus facilement que l’européenne, cédé au dogmatisme dans les années 60 et 70: elle a fait son apprentissage de l’histoire c’est-à-dire celle de la lutte pour le socialisme – davantage dans les livres, chez Marx, chez Lénine, chez Trotski, chez Luxemburg, chez Mao, chez Fanon, chez Guevara, etc. que dans le contact et les échanges avec les générations militantes antérieures et le mouvement ouvrier d’ici. Il n’est pas inutile de lire de tels auteurs, bien au contraire, ne serait-ce que parce qu’ils ont d’abord été pour la plupart des combattants, mais leur lecture ne pouvait aucune­ment remplacer la connaissance concrète du pays et de ses gens, de leur histoire, de leurs façons de se représenter leur situation, de rêver leur avenir. Encouragée peut-être par cette absence de mémoire, inconfortable avec l’idéologie dominante qui lui parais­sait à des lieues de ses préoccupations, la jeunesse nord-américaine des années 60, y compris la québécoise, a voulu tirer un trait sur son passé pour ne se laisser guider que par ses rêves d’avenir.

 

Mal lui en prit: la jeunesse américaine ne devait finalement guère dépasser le li­béralisme progressiste de ses parents (le social liberalism des années 30 et 40); celle du Québec allait surtout contribuer à « revamper » le nationalisme que lui avait transmis un clergé et des politiciens que, par ailleurs, elle condamnait radicalement. Connaître le pays et ses gens, c’est aussi assumer leur passé, car il constitue la matière première de leur présent. La jeunesse d’aujourd’hui ne risque-t-elle pas la même erreur quand elle condamne sans nuances la génération des baby-boomers qui ne lui aurait rien laissé, un point de vue à des lieues d’une analyse politique cohérente.

 

Pour un examen plus serein de l’extrême gauche

 

Lebilan de l’extrême gauche des années 60 et 70 reste à faire. En guise d’amorce au débat, je dirais qu’au niveau des luttes concrètes, ouvrières, populaires, féministes, politiques, qu’elles a initiées ou auxquelles elle s’est associée, l’extrême gauche n’a aucunement à rougir de son passé, au contraire. Par ailleurs, il ne faut pas sous-estimer le fait que ses propos sur l’état du capitalisme (la fameuse crise générale et finale!) et les progrès du socialisme n’ont souvent été que la reprise du discours tradi­tionnel du mouvement communiste de la première moitié du xxesiècle. Car les pers­pectives souvent irréalistes qu’elle en a tirées et les mots d’ordre sans nuances qu’elle a véhiculés ont pu contribuer au reflux de la gauche à la fin des années 70 et à son ef­fritement quasi total au début des années 80. Il faudra bien un jour revenir sur cette question afin de dépolluer l’atmosphère, de désamorcer des antagonismes aujourd’hui futiles et tout à fait stériles…, d’autant plus que les ambiguïtés en la matière aggravent encore plus les effets de l’absence de tradition dans la gauche québécoise.

 

Malheureusement, on doit constater que l’héritage dont dispose la jeunesse qué­bécoise de l’an 2000 n’est guère plus riche que celui avec lequel se sont retrouvées les générations antérieures, c’est-à-dire avec le sentiment que tout est toujours à recom­mencer à zéro. Si la jeunesse de gauche des années 60 a pu profiter de n’avoir pas le plus souvent de « monuments » à déplacer pour prendre le leadership des luttes sur à peu près tous les terrains, force est de reconnaître aujourd’hui qu’avoir pratiquement le « champ libre » en politique, cela n’est pas nécessairement une garantie de succès… Peut-être même que c’est plutôt un handicap. Effrayés peut-être par leur radicalisme, les anciens militants ont pour la plupart laissé les jeunes des années 60 à eux-mêmes. Souhaitons que cela ne se reproduise pas.

 

Résumons-nous

 

Avant de passer à certains aspects de la situation présente, résumons-nous, histoire de situer notre réflexion dans un cadre qui permette de s’y retrouver, même s’il demeure très sommaire et plutôt schématique. La gauche occidentale est née au siècle dernier avec l’expansion du capital, un capital qualifié de sauvage, mais qui ne l’était peut-être pas tellement plus que celui d’aujourd’hui à bien des égards. La gauche s’est développée à travers des luttes, des milliers de luttes, des dizaines de milliers de luttes, parfois spontanées, parfois organisées, plus rarement planifiées, qui se sont menées sur les terrains les plus divers: salaires, temps et conditions de travail, droit de parole et d’organisation, contre la répression, pour l’égalité des sexes. (On prend trop souvent pour acquis que la lutte des femmes a commencé seulement dans les années 60 et 70; c’est là une autre manifestation de la courte mémoire de la gauche québécoise).

 

C’est le plus souvent dans le sillage de ces luttes, victorieuses ou perdues, que des regroupements se sont constitués, que des organisations ont pris forme, des mu­tuelles de solidarité, des coopératives et des sociétés d’entraide et finalement des syn­dicats de lutte contre le capital et, dans maints pays, des partis politiques. C’est à tra­vers le bouillonnement de toutes ces activités, luttes et organisations, que la réflexion s’est amorcée et approfondie, réflexion qui a conduit à des analyses qui ont agi comme des phares pour des générations de militants, en ce qu’elles portaient l’essentiel des critiques et des revendications des couches sociales en lutte. Je pense, bien sûr, au Capital et autres écrits politiques de Marx, mais il y a des centaines d’autres ouvrages et des milliers de chefs syndicaux et politiques qui ont inspiré le mouvement ouvrier au cours de son histoire.

 

C’est à travers ces luttes et ces réflexions que la gauche, quoi qu’on en dise, a contribué à maints égards aux progrès de la civilisation, progrès très insuffisants et bien fragiles, comme nous le montre l’histoire de ce siècle et, singulièrement, celle de la der­nière décennie, mais progrès quand même. (En passant, il faudra sans doute reconnaî­tre que le temps est un élément incontournable de la lutte, de toutes les luttes.) Ce sont justement ces luttes et ces réflexions qui avec le temps ont façonné l’histoire de la gau­che, qui constituent son bagage de départ, bagage qui, pour ne pas demeurer abstrait et livresque, exige une mémoire, une mémoire vivante.

 

Or, jusqu’ici ce rôle de gardien de la mémoire (Gramsci eût parlé, en termes plus englobants d’ « intellectuel collectif »), ce sont les partis qui l’ont joué. Privée de tout temps de parti (durable et influent, comme on l’a vu plus haut), la gauche québécoise est aujourd’hui sans mémoire. Elle n’a que des anecdotes, issues de la nostalgie des uns (« nous, on a mené de vraies belles luttes; nous, on a participé à des manifesta­tions fantastiques; nous, on était politisés! ») ou de la hargne des autres (« c’est l’extrême gauche, par ailleurs tout à fait marginale, qui, par son dogmatisme, a fait échouer l’indépendance, qui a tué le mouvement populaire; c’est tel groupe qui, par son sectarisme, a empêché l’unité de la gauche, etc. »). Ces clichés, qu’on répète à satiété depuis bientôt vingt ans, nous apprennent-ils vraiment quelque chose? N’ont-ils pas plutôt pour effet de réduire l’histoire à un amalgame de souvenirs tronqués, confus, contradictoires, fruits d’une mémoire très sélective, et de confondre ainsi la jeunesse?

 

Sortir de la confusion

 

Cela nous amène au présent, à une deuxième série de remarques que j’aimerais formuler à partir de quelques réflexions encore générales sans doute, mais, j’ose l’es­pérer, susceptibles d’en provoquer de plus fines et sans doute de plus pertinentes. Sans parti, sans tradition, donc sans mémoire, ignorante de son passé, la gauche qué­bécoise souffre déjà d’un handicap majeur. Auquel s’ajoute ce qu’il faudrait bien appe­ler, je pense, le délabrement actuel de la gauche à l’échelle non plus locale, mais internationale. Il ne fait pas de doute que la gauche ne s’est pas remise des diverses « catastrophes » qui ont jalonné son histoire récente, catastrophes dont les ténors du statu quo (dont certains anciens « gauchistes ») se sont emparés avec une frénésie évidente pour, semblent-ils souhaiter, clouer le dernier clou de son cercueil.

 

Bref, la gauche se cherche depuis bientôt 20 ans. Elle existe bien la gauche et il est plutôt risible d’entendre des pontifes déclarer qu’elle n’est plus que le souvenir d’un chapitre clos de l’histoire. La gauche, ce sont toutes ces couches sociales, tous ces groupes, toutes ces organisations, animés dans leur pensée et leur action par la re­cherche de la justice sociale, de la vie démocratique, de la tolérance, de la liberté, une liberté responsable et qui se puisse appuyer sur la capacité matérielle et intellectuelle d’en jouir pleinement; et qui pour y arriver, ne pensent nullement à s’accrocher au pas­sé, dans une forme ou une autre d’intégrisme réducteur, qu’il soit religieux ou laïc, mais bien plutôt à s’emparer de l’avenir. Ces couches sociales, on les retrouve dans des centaines de groupes et d’organisations qui mènent la lutte sur les terrains les plus divers.

 

Cette gauche, qui provient de différentes catégories sociales, monde ouvrier, femmes, intellectuels, jeunes marginaux ou étudiants, artistes, néo-québécois, amérin­diens, anglophones, n’est donc pas une espèce en voie de disparition, même si elle est plutôt mal connue parce que, entre autres, elle ne s’est pas encore donné les moyens de se faire connaître et qu’au surplus les médias la boudent le plus souvent tant au ni­veau de ses activités que de ses débats[4]. Et cela n’est pas un mince problème. Ceci dit, il me semble parfois que, si elle n’est pas en voie de disparition, la gauche est fortement menacée… de stérilité politique. Le discours de la gauche, en effet, a souvent des ré­sonances ou bien fortement anachroniques ou bien singulièrement superficielles, ou encore les deux à la fois. Le discours de la gauche québécoise fait encore trop large­ment place à des slogans réducteurs, qui embrouillent la compréhension de la situation plutôt que de l’éclairer, quand il ne s’empêtre pas dans des « concepts » à la mode sans doute, mais dont les fondements demeurent souvent nébuleux.

 

Par exemple, affirmer la nécessité de la révolution, c’est-à-dire d’un réaménage­ment radical de l’ordre social qui fasse entre autres que la population ne soit plus sou­mise à l’économie, mais que l’économie soit au service de la population, c’est une chose, encore qu’il faille aller plus loin et démontrer ce qu’on avance. Affirmer que la révolution est à l’ordre du jour aujourd’hui, c’est une toute autre histoire, qui a peu à voir avec la réalité; c’est un point de vue qui ne peut qu’enfermer ses tenants dans la margi­nalité et conduire à la longue à la démobilisation.

 

Le discours de la gauche est souvent ambigu. Par exemple, concentrer ses atta­ques sur le néolibéralisme et la mondialisation, comme on le fait régulièrement, c’est abuser de slogans réducteurs qui n’aident pas vraiment à comprendre ce qui se passe, car le problème, ce n’est pas tant la mondialisation – si le phénomène qu’on désigne ainsi comporte bien la multiplication des échanges commerciaux, la libre circulation des personnes, l’interaction des cultures, etc. – le problème, c’est l’approfondissement de la domination du capital et plus spécialement du capital financier à l’échelle du monde, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, une domination qui non seulement s’étend dans de nouvelles régions du monde, mais qui s’approfondit également partout, en ce sens qu’elle inclut de nouvelles couches sociales dans ses réseaux de recherche du profit. Ne parler que de mondialisation et de néolibéralisme, n’est-ce pas finalement occulter la question du capitalisme, le néolibéralisme n’étant que le discours par lequel on en fait désormais la défense et la promotion?

 

Sur un autre terrain, la tendance à réduire la politique à la défense des droits des individus – qu’on a tenté ces jours derniers d’étendre au foetus! – couplée aux ambi­guïtés de la lutte autour de la citoyenneté – l’ « action citoyenne » est-elle une nouvelle forme d’ « action politique » ou son abandon? – ne nous conduit-elle pas parfois à ignorer la question du pouvoir politique, tout comme la fixation sur la mondialisation et le néolibéralisme masque la réalité bien actuelle du capital qui constitue toujours les assises du pouvoir? Et je n’ai pas parlé des ratés que cette défense des droits connaît parfois à la marge, quand on la présente comme la seule lutte politique encore digne d’intérêt, c’est-à-dire la multiplication des interdits et la tendance à la répression qui l’accompagne très souvent… Il nous vient en effet des États-Unis un curieux amalgame de « correction politique » et de défense des droits individuels, qui me semble débou­cher sur ce qu’on pourrait qualifier d’appel à la « purification sociale », une forme d’inté­grisme moral qui envisage les comportements humains sur le seul terrain des principes, au mépris des réalités sociales et des contingences de la vie.

 

Pensons encore au discours ultra-nationaliste suivant lequel les Québécois sont tous « colonisés » et ne pourront retrouver leur identité qu’au moyen de la libération nationale. Si de tels propos avaient les apparences d’une analyse politique il y a qua­rante ans, ils sont tout à fait dépassés, caducs, aujourd’hui. On ne semble pas se ren­dre compte que ce langage anachronique dessert la cause au service de laquelle on l’utilise. Je veux bien croire que nous sommes au Québec, comme dans la plupart des régions du globe d’ailleurs, non seulement sous la domination quasi totale du grand capital, mais aussi sous la forte, la très forte influence de la culture américaine. Qualifier cette situation de coloniale, c’est un abus de langage. Et c’est faire injure à ceux et cel­les qui se débattent encore en divers points du globe pour sortir du colonialisme, à ceux et celles qui doivent toujours en combattre les séquelles. Bref, une communauté linguis­tique dominée partageant un pays indépendant avec une communauté dominante, ce n’est pas du colonialisme. Sans compter que de répéter sans cesse depuis des décen­nies que tous les Québécois (et les Québécoises aussi sans doute) sont colonisés, c’est céder au défaitisme, c’est tomber dans l’autodérision. Ça fait rire à l’occasion et c’est bien, mais c’est juste pour rire! J’aime bien l’humour, surtout quand il est drôle. Mais ne trouvez-vous pas qu’on beurre épais en la matière au Québec?

 

Il y a des conditions à la création du parti

 

Dans ces conditions, la création d’un parti constitue-t-elle une réponse adéquate aux contradictions actuelles de la gauche, le moyen approprié à prendre pour les dé­passer[5]? Un parti politique, du moins cela a-t-il été le cas jusqu’ici, n’est pas n’importe quelle organisation politique. C’est généralement une organisation engagée dans la lutte pour le pouvoir politique[6], engagée donc dans l’élargissement constant de son ap­pui populaire. Inévitablement, une organisation qui se présente comme parti, au sens courant et commun du terme, mais qui stagne dans les marges pendant des années ou des décennies devient progressivement mais définitivement marginal ou tout simple­ment folklorique. Comme chacun sait, le Québec a eu et a encore son folklore politique.

 

La constitution d’un tel parti exige un programme qui peut idéalement présenter des perspectives à long terme, mais qui doit encore plus offrir des solutions de re­change immédiates sur des points majeurs: règles du jeu économiques, politiques so­ciales, égalité des sexes, droits de la personne, vie démocratique, éducation, culture, unité politique et harmonie inter-ethnique, etc. On ne ferait pas demain une campagne électorale réussie en promettant seulement le socialisme en l’an 2100 ou même 2025, d’une part; et je doute, d’autre part, qu’on ferait une percée significative en ne s’enga­geant qu’à ne pas réduire davantage les services sociaux et, la marotte de l’heure, à créer des emplois[7]. Bref, l’action d’un parti politique a des exigences.

 

Le cas du PQ

 

Au risque de passer pour un léniniste indécrottable, je crois qu’il est encore éclai­rant de faire appel à la formule du mariage des conditions objectives (les contradictions socio-économiques et politiques de l’heure) et des conditions subjectives (la mobilisa­tion populaire et son instrument, le parti). Et cela, me semble-t-il, a été illustré de façon positive et plutôt convaincante par le Parti québécois dans les années 60 et 70 et de façon négative, si l’on peut dire, par la suite.

 

Rappelons les faits principaux, Le Parti québécois (d’abord appelé Mouvement souveraineté-association) est né dans les meilleures années de la Révolution tranquille, c’est-à-dire dans le sillage du boom économique de l’après-guerre, au cœur d’une réforme considérable et extrêmement rapide des institutions politiques et sociales, à un moment donc où un nombre important de Québécois, notamment la jeunesse, aspire à des changements majeurs, à un moment où les vieilles institutions, l’Église catholique, depuis son clergé jusqu’à bon nombre de ses fidèles, en passant par toutes les organisations de santé, d’éducation et de services sociaux qu’elle dirige, d’une part, et l’État « autoritaire », obscurantiste et réactionnaire, d’autre part, connaissent les affres de l’effritement accé­léré de leurs structures. Voilà pour ce qu’on pourrait appeler les « conditions objecti­ves » favorables : la « vieille société » est ébranlée dans ses fondements économiques (accélération de l’industrialisation et nouveaux rapports de production), sociaux (géné­ralisation de l’éducation, constitution d’une administration publique, syndicalisation de nouvelles couches sociales) et politiques (l’État doit s’adapter à cette nouvelle donne, se consacrer à de nouveaux rôles, en abandonner d’anciens); ses dogmes quasi sécu­laires se crevassent.

 

On peut tout autant parler d’une « situation subjective » favorable. La vie politi­que prend de nouvelles formes au Québec. Les groupes idéologiques et politiques se multiplient; entraînées par la jeunesse et le mouvement syndical, de nombreuses orga­nisations de lutte sociale et politique apparaissent. Les partis traditionnels sont eux-mêmes le lieu de transformations parfois importantes, grâce auxquelles ils essaient de demeurer à la barre. Mais ils sont vite dépassés sur de nombreux terrains par les nou­veaux mouvements sociaux et notamment par la montée du mouvement nationaliste. La scission, déchirante à certains égards, du Parti libéral en 1967, qui mènera à la création du Parti québécois, en est une illustration éloquente.

 

Le Parti québécois grandira rapidement, au point d’arriver au pouvoir moins de dix ans après sa création, ce qui n’est quand même pas banal. Il est porté par une aspi­ration largement partagée par des fractions importantes de pratiquement toutes tes couches sociales, la lutte pour l’indépendance pour plusieurs, l’affirmation du Québec au sein du Canada pour d’autres, et il peut compter sur des politiciens d’expérience ve­nus du Parti libéral et dont certains ont participé directement à l’exercice du pouvoir, pour la conception et l’organisation de son action et, bien sûr, sur une base militante convaincue, décidée et dynamique. Voilà pour les conditions subjectives, c’est-à-dire celles qui prévalent alors au sein des forces d’opposition, à la recherche du change­ment.

 

Ce rappel n’a ici qu’un but : concrétiser ce que peuvent vouloir dire des condi­tions propices à la naissance et au développement d’un parti. L’histoire, bien sûr, a connu bien des partis qui n’ont pas vécu un parcours aussi fulgurant. Mais, dans l’Oc­cident industrialisé, rares sont les partis, sauf erreur, qui ont connu un essor important après des années de stagnation et de marginalité. Tout cela pour dire qu’un parti politi­que est un moyen d’action, qui correspond à des conditions concrètes données : agir comme un instrument de prise du pouvoir ou, tout au moins, d’opposition significative au pouvoir, en réunissant les forces nécessaires autour d’un programme aux incidences immédiates. Une organisation, un regroupement qui se donne des objectifs très géné­raux, qui ne manquent pas d’être perçus comme vagues et abstraits par plusieurs (la lutte pour le socialisme, la justice, la démocratie, l’égalité des sexes et autres thèmes qu’on pourrait pour la plupart ramener aux mots d’ordre de la révolution bourgeoise, « liberté, égalité, fraternité ») et qui, faute de présence, d’appuis et de visibilité, ne peut pas donner une forme immédiate à ces objectifs historiques, une telle organisation n’est pas un parti. Ce peut être une organisation de soutien, comme l’a été le Comité de soli­darité avec les luttes ouvrières dans les années 70, ou encore, pour reprendre une ex­pression du début des années 70 qui me semble toujours pertinente, un instrument de « lutte idéologique ».

 

On aura compris que je ne suis pas très favorable à la création d’un parti de gau­che au Québec en ce moment. Pour dire les choses simplement et peut-être un peu brutalement, je ne pense pas que la gauche soit mûre pour passer à cette étape; je ne pense pas davantage que les conditions qui prévalent dans la société québécoise soient très favorables à une telle initiative. Je n’ignore pas que de tels propos ont le don d’en exaspérer plus d’un. Suivant certains, il faudrait, dès qu’on a un motif valable de descendre dans la rue, qu’il y ait un parti, pour qu’on se retrouve tous ensemble et en même temps dans la rue. Quiconque voudra bien réfléchir un instant devra admettre que ce n’est pas ainsi que les choses se passent. La création d’un parti (ou d’une orga­nisation en l’occurrence) ne suscite pas de soi une plus grande unité ni une plus grande mobilisation; c’est la mobilisation et l’unité qui permettent l’émergence du parti.

Cela, les militants du RAP ne peuvent pas l’ignorer. À moins que ce regroupe­ment n’ait décidé d’agir dans la clandestinité ou que les médias aient systématiquement gardé le plus grand silence sur la chose, je ne sache pas qu’il ait été à l’origine de quel­que mobilisation populaire que ce soit au cours des derniers dix-huit mois; je ne sache pas non plus qu’il ait été à l’origine de quelque débat politique public qui ait suscité l’in­térêt d’au moins certaines couches populaires. Il ne s’agit pas ici de critiquer le RAP – il a pu être fort actif sur d’autres terrains – mais tout simplement de prendre acte de ce que deux des caractéristiques majeures d’un parti lui font encore défaut, c’est-à-dire la capacité de mobiliser et l’aptitude à susciter et à entretenir lé débat public sur l’orienta­tion à donner à l’action de la gauche. Quelques slogans tonitruants lancés devant une foute enthousiaste n’ont pas nécessairement une portée politique immédiate et durable à la fois.

 

Les tâches ne manquent pas pour autant

 

Parmi les facteurs susceptibles de faire accéder la gauche à une plus grande maturité, j’ai déjà mentionné, même si c’est de façon indirecte, une meilleure connais­sance de l’histoire, un regard plus pénétrant sur la réalité sociale et politique d’aujour­d’hui, ce â quoi il faudrait très certainement ajouter un effort d’analyse et de réflexion qui ne se contente pas de slogans réducteurs.

 

Parmi les autres facteurs, il en est un qu’il me semble particulièrement important de souligner en ce moment: savoir éviter les ornières d’un passé encore récent, alors que chaque regroupement de douze personnes se sentait autorisé à définir et à diffuser la « vérité révolutionnaire ». Personne sans doute ne prétendra que nous en sommes revenus là (à détenir la vérité révolutionnaire) et c’est tant mieux. Mais n’arrive-t-il pas, même au RAP, que d’aucuns parlent et agissent comme si nous en étions là. Il y a des signes à l’effet que la gauche n’a pas tout à fait dépassé l’âge de pierre des anathèmes, ces matraques du débat politique? Nous ne sommes pas à un moment, pour autant que de tels moments doivent exister, où on pourrait unir la gauche tout en en excluant tous ceux et toutes celles dont le passé n’est pas vierge (à quel égard? aux yeux de qui?), ceux et celles dont les convictions nationalistes sont branlantes, ceux et celles qui frayent avec les anarchistes, ceux et celles qui ne sont pas assez marxistes ou qui le sont trop, ceux et celles qui sont mal vus dans les syndicats, ou qui sont acoquinés avec les appareils syndicaux, ceux et celles qui donnent trop de place aux revendica­tions féministes, etc. (ce qui ferait pas mal de monde, soit dit en passant!)

 

S’il est heureux que des militants des décennies antérieures s’associent aux plus jeunes pour développer de nouveaux projets et entreprendre de nouvelles actions, il ne faudrait pas qu’en contrepartie ils leur assènent leurs rancunes, qu’ils les assomment de prétendues leçons qui se résument trop souvent à ranimer de vieux débats sur des enjeux dépassés et, occasionnellement, les amènent à vomir sur ceux et celles dont ils ne partageaient pas les idées il y a un quart de siècle. La jeunesse militante du Québec, comme d’ailleurs, ne mérite pas ça. Lui transmettre les leçons du passé ne consiste pas à l’endormir avec ses prétendus faits d’armes de jeunesse ni à lui déballer les multiples frustrations que son glorieux militantisme aurait comportées. Agir ainsi, c’est banaliser le passé et risquer de retomber dans le dogmatisme et le sectarisme, dont il s’agit juste­ment de se débarrasser.

 

La gauche québécoise est « plurielle », pour employer une expression aujour­d’hui populaire en France. Elle est multiple, on pourrait même dire qu’elle est bigarrée. Composée de multiples groupes et organisations, dont certaines sont fort dynamiques – celles justement, sauf erreur de ma part, qui ne comptent pas trop d’ « ex » dans leurs rangs – et savent, dans bien des cas, surmonter leur singularité pour s’unir à d’autres et collaborer à des entreprises communes, la gauche québécoise demeure toutefois molle, comme une pâte sans levain.

 

Je crois que, pour l’essentiel, ce levain lui viendra de la lutte, c’est-à-dire de combats majeurs, qui entraîneront une montée de l’appui et de la mobilisation de cou­ches sociales importantes et, par là même, illustreront la nécessité d’une plus grande unité, d’une plus grande cohérence, d’une plus grande stabilité. On dira que des luttes, il s’en mène des dizaines dans tous les coins du territoire, mais elles se mènent encore dans l’isolement les unes des autres et souvent en l’absence de toute perspective politique. Elles n’ont pas d’effet multiplicateur sur la mobilisation.

 

Renouer avec le débat public

 

Mais pour que de telles luttes, si emballantes soient-elles, ne demeurent pas des feux de paille, il faudra que la gauche québécoise renoue avec ce qu’on pourrait appe­ler le « dialogue interne », c’est-à-dire avec le débat, débat sur sa situation, débat sur son passé, débat sur ses perspectives. La gauche doit approfondir son histoire, parce que la lutte pour le socialisme est une entreprise à long terme dont il faut constamment revoir les objectifs, les modes d’organisation, le discours, etc., afin de les adapter, de les articuler aux conditions changeantes, comme on l’a vu plus haut.

 

Il faudra tout autant qu’elle approfondisse sa critique du capitalisme, qu’elle pousse l’analyse qu’elle en fait jusqu’à constater, par exemple, qu’il est non seulement en train de « se mondialiser », mais tout autant d’élargir sa base sociale, si je puis dire, en intégrant subrepticement de nouvelles couches de la population à son développe­ment, à son fonctionnement – certaines centrales syndicales sont ainsi devenues des partenaires du capital local et étranger; bien des détenteurs de fonds de pension, qui l’ignorent peut-être, sont parties prenantes de ces joutes auxquelles les courtiers se livrent quotidiennement aux quatre coins de la planète avec les milliards de dollars des autres; ou encore jusqu’à comprendre ou du moins à mieux appréhender de quelles contradictions sont porteuses ces ruptures qui semblent s’approfondir entre le capital financier et le capital industriel…

 

Il faudra, bien sûr, apprendre à faire preuve de beaucoup de doigté face à la question de l’avenir du Québec. Il n’est sans doute pas nécessaire de présenter lon­guement mon point de vue sur la question; je l’ai exprimé à maintes occasions. Pour l’essentiel, je crois que l’ « avenir constitutionnel » du Québec demeure une question ouverte, une question qui ne sera pas facile à trancher quand on considère le partage des votes lors du dernier référendum, une question qu’on aurait tort de penser qu’elle sera résolue lors de la tenue prochaine d’un nouveau référendum. Il serait désastreux, dans des conditions aussi mouvantes, que la gauche s’installe dans une sorte de standby politique d’une durée indéfinie. Une politique de gauche, une critique radicale du statu quo, le maintien des objectifs essentiels d’une société juste et libre, cela ne survit pas, ne se développe pas dans l’inaction et le silence.

 

Alors que les Québécois semblent en voie de redéfinir leur identité pour une énième fois de leur histoire, et une troisième en moins d’un demi-siècle (Canadiens au xixe siècle, Canadiens français dans la première moitié du xxe, francophones du Qué­bec à partir des années 60 et, finalement, résidants du Québec au cours des dernières années) – s’il n’est pas unique au monde, ce phénomène d’identités en série mérite sûrement qu’on s’y arrête – l’occasion me semble propice pour la gauche de faire vi­vre cette « nouvelle identité » et de voir son avenir dans l’unité de toutes les forces pro­gressistes du territoire et la collaboration de celles-ci avec celles du pays tout entier, du continent et d’ailleurs encore. Les luttes qui se mènent présentement, luttes syndicales (y compris celles pour la syndicalisation), luttes pour des services sociaux adéquats; luttes pour des écoles adaptées aux besoins créés par la diversité ethnique, luttes des populations autochtones, luttes contre la mainmise du capital financier international, etc., ne sont-elles pas l’illustration de ce que la gauche ne peut pas se braquer dans la seule recherche de la souveraineté du Québec. J’insiste car, même si je peux me trom­per, il me semble parfois qu’une partie au moins de la gauche songe à la création d1un nouveau parti, avant tout parce que le Parti québécois ne mènerait pas le combat de l’indé­pendance avec assez de conviction et d’énergie et qu’il reviendrait à la gauche de prendre la relève.

 

* * *

 

Tout cela fait bien des questions en suspens et auxquelles il conviendrait de s’attaquer résolument. S’il est un défi auquel la gauche québécoise doit présentement faire face, c’est bien celui que pose le développement de ses points de vue et leur diffu­sion la plus large possible. Créer des lieux de débats publics de façon à rejoindre tous ceux et toutes celles qui ne demandent qu’à prendre connaissance des réflexions des autres et à échanger leurs points de vue – et je crois que ces personnes sont beau­coup plus nombreuses qu’on a été porté à le penser ces dernières années; le succès des « cafés philosophiques » m’en semble une manifestation – ne serait-ce pas une façon appropriée dans les circonstances présentes de faire connaître davantage les luttes qui se mènent, les questionnements et les réflexions qu’elles suscitent, les con­tradictions qu’elles soulèvent, les perspectives qu’elles portent?

 

C’est, me semble-t-il, dans le développement de débats de cette sorte que la gauche, active par ailleurs dans les multiples luttes qui la sollicitent régulièrement, pren­dra la mesure de ses forces et de ses faiblesses et parviendra à s’unir davantage sur des perspectives communes. Ce qui pourrait permettre de franchir une étape essen­tielle sur la voie de la création d’un parti, laquelle ne pourra intervenir que le jour où une proportion significative de la gauche sera convaincue de sa nécessité et prête à faire les compromis qu’un tel développement comportera inévitablement. Car, cela me paraît extrêmement important, le parti de demain devra être ouvert, faire constamment place au débat public, bref savoir se mouler à la diversité des groupes qui composent la gau­che, tout en maintenant fermement le cap sur l’essentiel.

 

 

Charles Gagnon

 

 

Montréal, 12 juillet 1999

 

[1] En page éditoriale du Devoir d’aujourd’hui (14 juillet 1999), Louis Fournier de la FTQ fait un rappel des origines du syndicalisme au Québec, plus détaillé et complet que ce qui suit.

[2] D’aucuns préfèrent, non sans raison sans doute, parler de « gallicanisme » ou défense de l’Église fran­çaise, plutôt que d’ultramontanisme » qui renvoie à l’Église d’Italie (au-delà des Alpes) Ce débat est secondaire ici : le fait est que l’Église de France, tout comme celle de Rome, mène alors un combat tous azimuts contre le « modernisme », c’est-à-dire tout ce qui, en matière sociale ou politique et même scien­tifique et culturelle, s’éloigne de son credo.

[3] Il convient peut-être de rappeler que jusqu’à tout récemment l’évolution du syndicalisme canadien et québécois a été dominée par celle des syndicats américains.

[4] On sait maintenant que ce qui est important dans la société, c’est ce dont les médias parlent; après avoir présenté un accident d’autobus sous toutes ses coutures pendant trois jours, ils peuvent dire qu’on ne parle que de ça dans toutes les chaumières et continuer sur le même thème pendant trois autres jours: ils constatent une situation qu’ils ont eux-mêmes créée et s’en servent ensuite comme paravent pour cacher leur journalisme de peccadilles.

[5] Un petit détour me semble ici opportun. Comment se fait-il que le RAP fasse la promotion de son projet de parti (à moyen terme, sinon tout de suite) dans une publication, L’Aut’Journal, qui est l’organe d’un autre parti? Le RAP veut-il un deuxième parti ou s’il entend bouffer bientôt le premier? Or, le Parti du socialisme démocratique n’est pas le seul groupe qui se présente comme le parti de la gauche; il en est d’autres, tout aussi marginaux, qui ont cette prétention. Il importerait, me semble-t-il, que le RAP, puisqu’il s’agit ici de ce regroupement, établisse, et le fasse savoir, s’il n’aspire en fait qu’à constituer un énième parti marginal.

 

[6] Mais la prise du pouvoir ne se résume pas à gagner des élections ou à réussir une insurrection. Il fau­dra un jour revenir sur ce thème du pouvoir et de la prise du pouvoir, qui a conduit à de nombreux mal­entendus dans l’histoire. On trouverait peut-être là le terrain où bien des dérapages ont pris naissance.

[7] En passant, y aurait-il quelqu’un quelque part qui pourrait m’expliquer comment concilier la création perpétuelle d’emplois (ce qui veut dire, sauf erreur de ma part, création de biens et de services) et la lutte contre la société de consommation, à la source, me semble-t-il, de bien des problèmes environnemen­taux et sociaux?